On y croit ! Par Bob Solo le 16/06/2016

Note de Vincent Le Roux : Je suis heureux de relayer sur ce blog un billet de mon camarade Bob Solo qui l’a publié ce jeudi 16 juin sur sa page Facebook. Je reproduis aussi le montage de ces 4 photos qu’il a choisi d’utiliser pour illustrer son billet.
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photo illustrant le billet de Bob Solo du 16-06-2016
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Apparemment, gouverner par la peur ne suffit pas. Pourtant “ils” y mettent les moyens. Quitte à tout essayer, vite, quitte à laisser voir une sorte de panique, quitte à tout piétiner, y compris leurs propres lois. Mais ça ne suffit pas.
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Peur du flic et du juge, de la matraque et de la bombe, de la blessure, de l’arrestation, de la garde à vue et même de la prison, pour forcer le manifestant à se démobiliser, à renoncer et à rester chez lui ; peur de la précarité, du déclassement et du chômage pour forcer le salarié à se taire, à se soumettre et accepter n’importe quoi. Même relayé par une presse complice, partisane jusqu’au grotesque, ça ne marche pas. Alors il leur faut encore monter d’un cran.
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Il leur faut tuer l’espoir.
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Parce que oui, il y a un espoir. Il y a la colère, le ras-le-bol, la souffrance des uns et des autres, la rage, l’écœurement, le sentiment d’injustice, oui, il y a tout ça. Mais aussi l’espoir, c’est indéniable. On ne saurait dire où il est né, ni quand ni comment, mais c’est un vent qui souffle désormais de plus en plus fort. Et c’est une dynamique exponentielle : plus il y a de gens qui reprennent espoir, plus celui-ci se renforce. Et plus il se renforce, plus à son tour il entraîne de gens. C’est quasiment “mécanique”, comme l’eau du bassin coule vers le robinet ouvert. L’espoir et le nombre, à coup sûr une combinaison gagnante.
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Parce que malgré la peur, la fatigue, le découragement, l’impression d’impuissance, dès qu’on sent une issue possible, un horizon, une porte de sortie, un moyen, une éventualité, une victoire à portée de main, l’énergie et le courage reviennent. On relève la tête. Et on voit qu’on est pas seul à le faire. Ce n’est pas l’envie qui manquait, c’était de sentir à nouveau qu’il était possible de faire quelque chose qui puisse aboutir. C’était de pouvoir y croire. Il semble bien que c’est ce qui se passe. Et c’est une excellente nouvelle à une époque où tant d’entre nous ne croient plus à rien.
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On a pu traduire ça autrement : inverser le rapport de forces, un jargon politique et syndical qui peut être vite compris par certains mais pas d’autres, ou faire que la peur change de camp, ce qui est parlant mais pas toujours très concret dans l’esprit de tout le monde. Dans les deux cas, ça renvoie à une action, quelque chose que se décide puis se met en œuvre.
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Il n’en est pas de même avec l’espoir. On ne choisit pas d’espérer. Ce n’est pas une démarche volontaire, si on veut bien mettre de côté l’injonction à la mode et au fond d’inspiration libérale à “positiver”. Non, il s’agit vraiment d’un espoir, qui naît en vous, qui prend corps peu à peu ou qui d’un coup vous habite. Vous avez vu, senti, compris quelque chose ou plusieurs choses qui mises bout à bout font qu’à nouveau vous vous dites : « moi, j’y crois, je pense qu’on peut y arriver. » Et cette pensée vous met en mouvement. Et c’est un mouvement plus sain, plus fort et plus porteur de se battre pour obtenir ce qui vous fait espérer que pour éviter ce qui vous fait peur.
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Frédéric Lordon avait dit quelque chose dans cet ordre d’idées au tout début du mouvement Nuit Debout, en parlant de « recoloniser un imaginaire collectif ». De la convergence des luttes (des gens de milieu social et professionnel différent se rencontrant et s’organisant ensemble), à la solidarité concrète (soutiens des uns aux autres, caisses de grève), une image en effet prend forme qui montre que ça peut marcher. Que ça marche. Ce sera toujours un élément décisif. Si certains parmi les plus téméraires, ou les plus menacés, peuvent se lancer dans la bagarre même sans garantie de réussite, d’autres, sans doute bien plus nombreux, se décideront d’autant plus si des résultats sont déjà visibles. Non par manque de courage mais parce que les risques pour tout un chacun sont réels et se doivent d’être sérieusement pesés. A ce moment précis du choix, l’espoir dans l’autre plateau de la balance peut la faire pencher.
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L’espoir et le nombre. Aussi, il n’est pas étonnant que la stratégie à l’œuvre soit autant de marteler que le mouvement “s’essouffle” que de minimiser les chiffres jusqu’au ridicule. Mais le mur du mensonge devra s’élever bien haut pour contenir la vague qui s’est levée.
On pourrait paraphraser une citation connue en disant : « Ils ont senti que c’était possible alors ils l’ont fait. »

À la chignole et au tournevis… Retranscription de l’intervention de Frédéric Lordon au meeting untaire contre la loi Travail au théâtre Dejazet à Paris le 12/06/2016

Cette retranscription a été faite par mon camarade Bob Solo qui l’a publiée sur sa page Facebook.

Lien vers la vidéo.

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Décidément cette affaire de la loi El Khomri est une leçon de choses. Elle nous oblige à voir ce qui est. Car il faut bien l’admettre : il y a en France quelque chose d’inréformable. Ce qui est inréformable en France, c’est son oligarchie. Et comme j’ai parlé de leçon de choses, il va falloir procéder avec méthode. Je me propose donc de montrer que cette oligarchie est archaïque, fanatique, anti-démocratique, et pour finir, violente.
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Qu’elle soit archaïque, la chose est attestée, quoi que sur le mode du symptôme, par le fait même que cette oligarchie n’a que le mot “moderne” à la bouche. Moderne, c’est par excellence le mot de sa dénégation, le mot de sa mauvaise conscience rétrograde. Les journalistes papillonnent énamourés autour d’Emmanuel Macron et répètent avec lui qu’il ne faut pas être « archéo-keynésien ». Mais il sont tous paléo-libéraux.
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Keynes disait qu’il n’est pas dirigeant politique qui ne soit l’esclave qui s’ignore d’un économiste du passé. Hollande, Valls et Macron sont les esclaves qui s’ignorent d’une pensée morte. Morte deux fois, d’ailleurs : une première fois dans les années 30 du siècle précédent, avec la grande dépression, une deuxième fois aujourd’hui car, le croirez-vous, même le FMI et l’OCDE envisagent de débrancher le mort-vivant réanimé dans les années 80.
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Comme souvent les derniers suppôts d’une époque finissante, enragés d’être dépassés par leur temps, les archaïques sont aussi des fanatiques. Et d’un fanatisme tout-à-fait ironique : un fanatisme de type stalinien. De même que le stalinisme soviétique estimait que son échec était imputable aux “saboteurs”, le stalinisme libéral considère que le sien est du au fait qu’on est pas encore allé assez loin dans la déréglementation. Et ça fait 30 ans que ça dure. 30 ans de déréglementation en tout genre : commerciale, financière, 30 ans de baisse du “coût du travail”, de démolition réglementaire dans le champ du droit social.
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Et 30 ans d’échec.
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Mais le propre des doctrinaires, même quand ils se disent pragmatiques, est qu’ils n’ont aucun souci de la réalité. Au vrai on se pose parfois la question de savoir ce qui l’emporte chez eux du fanatisme ou de la simple bêtise. Car il faut voir la profondeur de certains des arguments qui enveloppent la loi El Khomri, dont l’un dit, je cite : « Nous devons tout essayer contre le chômage ». Phrase glaçante en vérité. Car dans le tout de “tout essayer”, il entre aussi hélas la possibilité du n’importe quoi. Par exemple : « j’ai le devoir de tout essayer pour vous soulager de votre migraine », n’implique pas de vous opérer à la chignole et au tournevis.
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Il est vrai qu’en matière de marché du travail, la recommandation de la chignole et du tournevis ne tombe pas de nulle part. Elle vient d’un groupe social parfaitement identifié, dont le projet poursuivi avec ténacité depuis 30 ans a d’abord visé à défaire toutes les conquêtes sociales d’après-guerre, et vise maintenant à mettre la société entière sous coupe réglée. Et il le peut. Il le peut parce qu’il en a objectivement les moyens. C’est le capital qui impose à la société ses formes de la reproduction matérielle collective. C’est lui qui impose ses conditions ; qui fera la grève de l’investissement ; qui délocalisera ; qui déménagera ses sièges sociaux ; qui rejoindra les paradis fiscaux, avec une bonne conscience offusquée d’ailleurs. Si on ne lui accorde pas TOUT ce qu’il veut.
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Mais comment qualifier ce rapport du capital à la société autrement que comme “prise d’otage” ? Une prise d’otage géante, à l’échelle de nations entières. Une prise d’otage qui rend pitoyable la clique éditorialiste à laquelle on en fera jamais voir d’autre que celle des cheminots et des éboueurs. Le capital prend en otage la société entière. Il prend aussi en otage les vies individuelles, séparément. C’est lui qui détermine pour chacun, souverainement et d’après sa seule logique, la possibilité du salaire, la forme de l’emploi, l’intensité de la sujétion – et le niveau de la menace. Le niveau de la peur. Car voilà comment on mobilise le travail à l’époque néolibérale : par la peur. Et voilà pourquoi il faut impérativement démanteler ce qu’il reste de protection au salariat : pour que le silence règne et que le pouvoir patronal souverain puisse s’exercer sans entrave.
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Un paradoxe, offert à la sagacité des historiens du futur, veut qu’un approfondissement sans précédent de ce monde est été accompli par la chose qu’un mélange d’inertie intellectuelle, de paresse journalistique et de collusion idéologique persiste à nommer “la gauche socialiste”. Ou parfois la social-démocratie. Il apparaît plutôt que ces sociaux-démocrates, qui n’ont plus rien ni de sociaux ni de démocrates, ont résolu de faire la politique du petit nombre contre le grand. Ils n’en s’en cachent même plus d’ailleurs. Même le débat parlementaire avec une majorité godillot, c’est encore trop. Heureusement le 49-3 est là pour faire… ce qu’on veut. Contre le parlement d’abord, mais surtout contre la population, qui aura exprimé par tous les moyens son refus de cette loi. Et ils se disent “démocrates”…
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En réalité ces gens-là osent tout, plus rien ne les arrête. On aurait pas cru possible qu’un ministre socialiste explique à un chômeur que “s’il veut un costard il n’a qu’à travailler”. On aurait pas cru davantage possible que le même ose récupérer la commémoration philatélique du Front Populaire, lui qui en est la négation en personne. Et il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre d’un révisionnisme en actes. Monsieur Macron, inconscient de ses propres violences, violence économique et violence symbolique, Monsieur Macron hurle à l’intolérable violence parce qu’il prend un œuf sur son costard. Il faut plutôt se réjouir qu’il reste dans ce pays des gens qui n’ont pas abandonné d’accorder de la valeur aux héritages historiques. Et qui ne sont pas décidés à les voir célébrés honteusement par leur liquidateur même.
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Mais l’oligarchie veut nous faire vivre dans un monde où tout est inversé. Où l’archaïque est “moderne”, le fanatisme doctrinaire “pragmatique”, la dictature du petit nombre “démocratique”, et bien sûr “la violence” du seul côté de ceux qui ne veulent pas de ce monde.
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La vérité, c’est que la violence, c’est la leur. Les gens ont une préférence pour la tranquillité. Ils prennent la rue et occupent les places quand plus aucune solution politique ne leur est offerte et quand le verrouillage est complet. Et il l’est : pouvoir entièrement commis aux intérêts du capital, parlement étouffé quand il n’est pas croupion, presse aux ordres sous le contrôle des puissances financières. Et puis flicaille. Flicaille partout. Il n’est pas un syndicaliste expérimenté qui n’en soit resté abasourdi. Jamais on a connu un tel niveau de brutalité policière contre un mouvement social.
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Poussant juste un peu plus loin la pensée de ses semblables, un éditorialiste réputé pour son “vallsisme” militant n’hésite pas à écrire, je cite, que : « La haine anti-flics, c’est la haine de la République » (1). Si vraiment on tient à entrer dans ce registre, on pourrait plutôt lui faire observer que les violences policières sont des violences faites à la République. Et de même les utilisations ouvertes de l’institution judiciaire à des fins d’intimidation politique, dont la dernière victime en date est Loïc Canitrot, pilier de Nuit Debout, et sans doute visé pour cette raison même.
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Il est vrai que Nuit Debout semble leur avoir fait très peur. Comme font très peur au pouvoir claquemuré tous les mouvements de rébellion contre la dépossession politique, tous les mouvements de protestation contre la démocratie Potemkine – en l’occurrence, contre la dictature à bas bruit du néolibéralisme.
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En réalité, face à l’époque qui lui file entre les doigts, l’oligarchie n’a plus que la ressource que d’aller puiser toujours plus loin des lambeaux d’arguments toujours plus ignobles. “Radicalisation” est ainsi devenu le signifiant fourre-tout, permettant d’assimiler toute contestation politique au terrorisme, ni plus ni moins. L’infamie se joint au grotesque, quand les consignes de sécurité de l’Euro expliquent en substance qu’il ne faut pas introduire des bombes dans les stades, ni, je cite : « tenir des propos politiques ou idéologiques » dans leurs alentours.
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Un personnage à l’intelligence et à la distinction aussi étincelante que Jean-Marie Le Guen n’hésite pas à expliquer que Cécile Duflot est, je cite encore : « en voie de radicalisation » (2). C’est-à-dire sans doute en partance pour la Syrie. En tous cas, tout le monde comprend le type de sous-entendu par lequel on traite maintenant les opposants politiques – même lorsqu’ils sont aussi “dangereux” que Cécile Duflot, qu’elle m’en pardonne…
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C’est donc tout un tableau qui est en train de se dessiner sous nos yeux : le tableau d’une panique. Le tableau d’une époque finissante et d’une oligarchie qui sent qu’elle va finir avec elle. Ce pouvoir a peur. Un pouvoir qui laisse ainsi sa police cogner sans mesure et sa justice poursuivre sans justice, qui n’a plus à sa disposition que l’assimilation de toute opposition au terrorisme, et que le chantage électoral au FN – par parenthèse une autre vraie prise d’otage. Un tel pouvoir est un pouvoir apeuré.
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Comme tous les pouvoirs qui se savent devenus illégitimes, il croit s’en tirer en intensifiant la brutalité du verrouillage. Mais à force de serrer les écrous il va finir par les fissurer, et puis par les casser pour de bon. Devenu organiquement asservi au capital dont il a épousé tous les désirs, et n’ayant plus d’autre solution, comme l’ont prouvé l’état d’urgence et la déchéance nationale, que la fuite en avant, ces gens ne s’arrêteront plus nulle part.
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Ils ne s’arrêteront nulle part, sauf si NOUS les arrêtons.
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(1) édito de Renaud Dély dans Le Nouvel Observateur du 19/05/2016
(2) voir dans 20 minutes, Les Échos, sur Europe 1 et LCP

La révolution n’est pas un pique-nique – Frédéric Lordon le 19/02/2014

Retranscription partielle faite par Vincent Christophe Le Roux de l’intervention (à visionner ici) de Frédéric Lordon au colloque “Penser l’émancipation” organisé à l’Université de Paris Ouest Nanterre du 19 au 22 février 2014.

Frédéric Lordon est intervenu le 19 février.

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Je crois que du moment où j’avais reçu cette invitation à ce colloque, dont je remercie vivement les organisateurs au passage, j’avais pris le parti d’un rôle qui est celui de la dissonance et du dégrisement. Comme il en faut toujours un pour jouer le mauvais esprit, je me suis dévoué.

Alors je ne sais plus au juste quel titre j’ai donné mais je crois que si c’était à refaire, je donnerais volontiers celui-ci : « D’une étroite ligne de crête ».

Alors, de quelle ligne de crête s’agit-il ? Eh bien de celle, pour paraphraser Althusser, qui consiste à penser la révolution sans se raconter des histoires. Et quelle est précisément cette ligne, et pourquoi est-elle si étroite ?

Eh bien la ligne de crête, c’est d’abord la ligne du réalisme anthropologique qui ne conduit pas forcément à Hobbes. Réalisme anthropologique immortalisé par la formule de Spinoza : « Prendre les hommes tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait qu’ils fussent ! »

(…)

Rien, jamais, ne peut conduire à présupposer, ou pire à faire le dangereux pari, que certaines de ces disconvenances auront le bon goût de ne pas atteindre leur point critique qui est le point de la violence. La violence est l’horizon de possibilité permanent de toute collectivité humaine. Alors là je vais dire tout de site et carrément, quitte à m’aliéner d’un bon coup une bonne partie de ceux qui sont ici, que je crois que le déni de la violence est le point de faiblesse insigne de la pensée anarchiste, avec laquelle vous voyez donc qu’on peut avoir des rapports compliqués : de grande sympathie, d’admiration parfois, et de sérieux désaccords.

Ce déni résulte d’une logique totalement renversée qui part de la conclusion désirée pour remonter à une prémisse quasiment anthropologique fabriquée en conséquence.

Comme on perçoit que l’État est, pour le meilleur et pour le pire, l’un ses seuls remparts contre la violence de tous, mais qu’on ne veut pas de l’État par a priori, on va poser qu’il n’y a pas de problème de violence ou, plus subtil on va poser, dans un mouvement assez semblable à celui de Rousseau dans son second discours, qu’il n’y a de violence que produite par l’État, que c’est la vie sous les rapports d’État qui est génératrice de violence, et que l’État est un problème qui se donne abusivement pour une solution. Énorme discussion dans laquelle nous n’avons pas le temps de rentrer.

(…)

Que l’État soit, en lui-même, une violence, qui le nierait ?

Qui serait assez bête pour en faire un pacificateur aimable ? L’État est un concentré de violence, capable même, en certaines occasions (…) d’une ultra-violence quasi-hystérisée, la plus révélatrice de ces occasions étant sans doute à trouver dans le traitement des détenus hautement politiques. Je pense à ce qui a été infligé en France à ceux d’Action Directe ou en Allemagne à ceux de la RAF (Fraction Armée Rouge). Et rien de ceci cependant ne permet de conduire à rêver qu’il pourrait y avoir un extérieur à l’économie générale de la violence. Il n’y en a pas. Il reste une violence inéliminable contre laquelle on ne lutte que par une violence contraire mais institutionnalisée. Comment ? Sous quelles formes ? C’est là toute la question et elle est grande ouverte !

Par exemple, l’échappement totalement incontrôlé de violence, c’est probablement cela qui transforme en cauchemar les meilleurs attendus politiques de la révolution culturelle [il parlait de la évolution chinoise]. Et symptomatiquement – c’est triste à dire ! – c’est le réarmement complet de l’État et de son appareil de force institutionnalisée – donc l’armée – qui va mettre un terme au chaos.

(…)

Machiavel nous a avertis de longue date qu’il n’y a pas de fin à la conflictualité intrinsèque du social, par conséquent pas de fin au mouvement de la politique. Il faut cesser de penser sous le surplomb de cette chimère qui rêve un achèvement, une clôture de l’histoire et de la politique, fut-ce sous la figure de l’idée communiste !

(…)

À la question : que faire de l’État dans un processus révolutionnaire, il faut, je crois, avoir le courage de situer la réponse dans un entre-deux dont je pense que nous ne pouvons pas sortir, et dont les pôles opposés sont :

1/ Oui, l’État est en puissance le nom même de la captation et de la dépossession politique; il est même en puissance la pire des saloperies

mais 2/ il n’y a pas de régulation de la violence à l’échelle macroscopique sans un appareil institutionnel dont la puissance, par construction, doit l’emporter sur toutes les puissances individuelles.

Et ceci en se souvenant que de l’État, il faut commencer par se donner un concept tout à fait général dont ce que nous voyons n’est que l’une des formes particulières, alors qu’on peut en imaginer bien d’autres. Il serait par exemple tout à fait possible de dire que ce que le mouvement zapatiste a expérimenté dans le Chiapas a bel et bien, conceptuellement parlant, le caractère d’un État, mais sous une forme très originale, très différente de la nôtre (…).

Qu’il y ait de la violence, qu’il y ait à faire face à de la violence, il n’y a pas de processus révolutionnaire conscient qui ne s’y prépare car renverser l’ordre capitaliste ne sera pas un pique-nique ni une joyeuse fête ! C’est une entreprise qui aura nécessairement quoique à un degré indéterminé, un caractère de guerre civile. Et c’est donc au cœur de l’évènement révolutionnaire même que se pose, avec l’acuité maximale, la question de la violence et de l’État. Car il ne faut pas douter que le capital opposera au processus révolutionnaire l’intensité de résistance qu’on réserve aux enjeux vitaux. Et il a déjà prouvé abondamment de quoi il était capable dans le passé dans ce genre de situation. Or le capital est une puissance macroscopique, j’entends par là établi à l’échelle même de la société tout entière. Il ne peut donc être défait que par une puissance opposée mais du même ordre de grandeur, une puissance qui soit à l’échelle de la société mais qui ne soit pas celle du capital. Pour l’instant, hélas, je n’en connais qu’une et c’est celle de l’État. Si l’on veut faire l’impasse sur l’État dans le processus révolutionnaire, j’attends qu’on me montre la puissance alternative de magnitude adéquate capable de défaire la réaction, l’inévitable réaction.

On pourrait me répondre : la puissance de la multitude. Mais même une multitude devrait s’organiser. En l’occurrence, elle devrait s’organiser en armée. L’armée, le cœur de l’État ! Sa forme la plus réduite, la plus concentrée !

Pour autant que je sache, l’expérience zapatiste a pour institution centrale un truc qui s’appelle AZLN avec A qui veut dire « armée » (Armée Zapatiste de Libération Nationale). Et je crois savoir aussi qu’à ce propos les zapatistes ne se racontent pas d’histoires. L’armée c’est tout ce qu’on veut sauf l’horizontalité ! Et l’on revient à cette idée que l’ensemble formée par l’AZLN qui en est la face externe, et la structure des conseils qui en est la face interne, cet ensemble tombe bien sous le concept d’État dont nous voyons alors qu’il n’y a aucunement à en faire le déni mais plutôt à penser la diversité de ses formes, c’est-à-dire au total à l’assumer, c’est-à-dire encore à faire face à sa nécessité pour la rendre la moins pénible possible. Et c’est en ce point précis que se trouve confirmée l’idée admise et infirmée une autre. L’idée admise confirmée, c’est que rien n’est possible dans les structures de l’État bourgeois, et certainement pas à changer quoi que ce soit à l’ordre capitaliste avec lequel il a intimement partie liée. En sorte qu’il n’y a, en effet, pas d’autre solution que de le fuir ou le détruire. L’idée infirmée, c’est qu’une transformation sociale révolutionnaire pourrait et même devrait passer au loin de l’État tout court. Je crois que ceci n’est pas exact. Avec toutes ses imperfections, ce qui émergera, ce qui se construira en lieu et place de l’État bourgeois détruit, aura encore le caractère d’un État.

Alors bien sûr c’est une perspective dont j’admets qu’elle est beaucoup moins grisante que la promesse de démocratie radicalement horizontale. Mais je crois que c’est une perspective commandée par un réalisme anthropologique qui ne fait pas l’impasse sur les disconvenances et la violence, et qui ne cède pas à la pétition de principe en donnant le problème de la violence pour résolu parce qu’on a présupposé, dès le départ, tout ce qu’il fallait pour le résoudre, à savoir des hommes tels qu’on voudrait qu’ils soient : altruistes, dédiés au collectif, ayant abandonné la poursuite de leurs intérêts égoïstes, etc. Sauf que les hommes ne sont pas ça. Ou plutôt ils peuvent très bien être ça parfois mais ils ne sont pas que ça ! Et d’autres fois, ils peuvent aussi être sacrément le contraire de ça !

Sauf donc le risque tragique de déconvenue politique, on ne peut pas partir de l’hypothèse qui nous arrange et postuler que les hommes sont ça plutôt que le contraire de ça parce qu’à la vérité ils sont capables des deux ! En revanche on peut former le projet – indissolublement politique et moral d’ailleurs – que les hommes deviennent davantage ça et moins le contraire de ça. Mais cela, c’est une question d’institutions ou plutôt disons d’une forme de vie exprimée dans des institutions. C’est donc aussi une question de temps.

Mais pourrait-on dire, il y a une autre solution, très économe en affrontements et en violence, c’est cette solution à laquelle HIRSCHMAN a donné le nom « exit » : on s’taille, on laisse le capital tout seul ; nous, on va vivre notre vie ailleurs ! On se soustrait à ses rapports. C’est la stratégie de la défection généralisée.

Dans défection généralisée, le terme problématique, c’est “généralisé” car des défecteurs il y en a déjà, on le sait bien mais il n’y a que des isolats de défection pour l’heure.

Or, 1/ le capitalisme peut très bien vivre avec ça ;

2/ ces isolats devraient mesurer ce qu’ils continuent de devoir, à leur corps défendant, au reste de la division du travail capitaliste et étatique. Dans le 1er cas, je pense qu’il le mesure et qu’il s’efforce même en conséquence de le réduire. Dans le 2ème, j’en suis moins sûr.

3/ surtout, comment faire faire tâche d’huile aux isolats ? Comment y faire entrer un nombre de plus en plus grand de personnes ? soit la question de la généralisation…

Convaincre les gens de la défection, c’est les prendre par le désir. Par conséquent, c’est se poser la question : où en est le désir des gens ? Dans quelle mesure et à quelle vitesse peut-il se déplacer ?

Je dois bien vous avouer que c’est ici que a ligne du réalisme anthropologique risque le plus le pessimisme et le découragement.  Car reprendre le grand nombre par le désir, c’est refaire un régime de désir, autre et plus fort que celui du capitalisme. Or, le réalisme anthropologique commande 1/ de mesurer exactement la puissance de régime de désir capitaliste et 2/ de ne pas céder au socio-centrisme qui nous porte à croire que nos propres désirs capitalistes sont universellement partagés.

 La puissance du régime de désir capitaliste, elle est grande, immense même ! Là où ce régime est le plus fort, c’est bien sûr quand il prend les individus non pas en tant que producteurs, en dépit de tous ses stratagèmes actuels, mais quand il les prend en consommateurs, et ceci de plein de manières différentes : par les objets, par la sensibilité, par le corps.

J’ai entendu, il y a peu, un de nos grands intellectuels radicaux dire des objets marchands capitalistes qu’ils étaient – je cite – « laids et inutiles ». Je pense qu’on ne peut pas davantage se tromper qu’avec ce genre d’énoncé. Et je serais assez prêt à parier que notre intellectuel devait avoir dans la poche au moins un téléphone portable, peut-être même un smartphone.  Or un tout petit exercice de mémoire vous remet en tête  qu’au milieu des années 90, un individu qui s’exhibait avec un téléphone portable était un pitre paradant avec un objet totalement inutile.  Comme on sait, en moins de cinq ans, la frontière de l’utile et de l’inutile qui n’est pas autre chose que la frontière du désir, a connu un déplacement fulgurant, et cela est vrai pour beaucoup d’objets du capitalisme.

Ce problème de l’utile et de l’inutile c’est le problème de ce qu’on appelle les besoins avec plein de guillemets, cette catégorie assez centrale mais pourtant une des plus mal construites d’une certaine anthropologie marxiste. Car l’idée de besoin cherche ce qu’il y aurait à désirer « légitimement », après quoi, satisfaits, contentés, nous pourrions nous arrêter. Mais je crois qu’on ne saurait commettre pire contresens anthropologique en donnant ainsi au désir le pouvoir de s’arrêter, d’ignorer toute  nouvelle sollicitation et toute relance, spécialement dans un monde marchand, où, depuis des décennies maintenant, il a pris l’habitude du déchainement. Et je vous appelle à regarder quelques vidéos de ruée – car il n’y a pas d’autre mot – de ruée lors des premiers jours de soldes quand dans un grand magasin se lève le rideau de fer, pour être un peu au clair sur ce que le déchainement de désir marchand veut dire.

Mais le rapport objectal dont le capitalisme nous a fait prendre le pli se complique de colonisations mentales autrement perverses. Je le dis sous la forme d’une vague esquisse car il s’agit en réalité d’un véritable programme de recherche, mais je pense que le capitalisme ne produit pas que des objets. Il produit également une sensibilité et une esthétique, une esthétique de la marchandise évidemment, qui a reçu son nom : ça s’appelle le design.

Et voilà pourquoi on ne peut pas céder à la posture de dire que les objets du capitalisme  sont laids. La vérité, c’est qu’au contraire, ils sont beaux ou qu’au moins nombreux sont ceux qui les trouvent beaux, sans même d’ailleurs le problématiser, mais plus souvent par une expérience anté-prédicative de la différence, différence avec les objets du passé, ringards, ou avec les objets « moches » des économies dites moins avancées. Souvenez-vous des quolibets qu’on a réservés aux Lada ou aux Traban, etc. Évidemment, je sais bien qu’il y a une tout autre expérience esthétique possible de ces objets de l’ex-socialisme, bien plus valorisatrice, capable de voir leurs charmes. Mais la question est toujours la même.  C’est celle de l’expérience esthétique majoritaire. Or,  sans surprise, cette expérience majoritaire valide les propositions esthétiques de la marchandise capitaliste. Sans surprise car je crois que e capitalisme, autant que les objets « beaux » produit notre regard sur ces objets. Le capitalisme produit conjointement des objets et une esthétique, l’esthétique de ces objets. Il produit d’autres choses encore. Il produit ce que j’appellerais : « le saisissement moelleux des corps ». L’élévation objective du niveau de vie en longue période a produit pour le grand nombre – pas pour tous, on le sait il y a des gens dans la rue – mais pour le grand nombre des conforts matériels qui son de puissantes affections du corps. Le capitalisme, c’est donc aussi ceci, le corps dorloté.

ORWELL, que j’ai, ces temps-ci, un malin plaisir à citer, est peut-être celui qui voit le mieux le danger de cette sournoise habituation à laquelle il réserve les vitupérations d’une vie à la dure. Il parle – je cite – de nos mœurs délicates, de notre mollesse, et de nos habitudes du confort douillet et voudrait que nous rompions avec notre relâchement. Or quand il s’agit de joindre le geste à la parole, ORWELL qui est l’honnêteté intellectuelle en personne, voit bien tout ce qui résiste en lui-même. Je suis un intellectuel semi-décadent dit-il et j’en mourrais si je n’avais pas on thé du matin et mon New Statesman du vendredi. Manifestement, je n’ai pas envie de revenir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus fruste, probablement fondé sur le travail de la terre. Il n’a pas envie de revenir à une vie plus dure et plu fruste et probablement beaucoup avec lui. Que certains y soient prêts, on le sait ! Des expériences alternatives en témoignent. Mais là encore, le grand nombre.

Donc, vous le voyez, dans la dynamique passionnelle d’une transition au-delà du capitalisme, il faut aussi compter avec ces affects tristes liés au renoncement matériel : renoncement à la frénésie du désir acquisitif, renoncement à vivre dans un environnement d’objets qu’on a été conditionnés à trouver beaux, renoncements à des conforts corporels dont nous avons fait des évidences et des normes.

Qu’est-ce que le processus révolutionnaire peut mettre en face ? Quels affects joyeux pour faire pencher la balance de son côté ? Plein sans doute ! Essentiellement deux, on les connaît.

1/ L’affranchissement de la servitude hiérarchique. Ça c’est énorme, c’est le principal.

2/ La réappropriation de la vie individuelle et collective

Le soulagement de la terreur salariale, c’est-à-dire une terreur qui prend pour objet la vie même en prenant en otage les conditions de sa reproduction matérielle. Ce soulagement et la restauration d’un temps pour soi sont sans doute parmi les joies les plus puissantes et les plus immédiates que les individus puissent trouver dans une forme de vie post-capitaliste.

J’ai insisté sur la clause privative du temps pour soi car il ne faut pas non plus s’abuser quant au désir individuel de temps pour la collectivité. C’est encore l’effet, je crois, d’une dissension socio-centrique que d’imaginer universellement partagé le désir des individus de se réapproprier pleinement la politique, la délibération collective. C’est que des siècles de dépossession, ça laisse des plis, et des habitudes comme dirait LA BOÉTIE !

Même si l’élan de réappropriation est souvent puissant, comme le prouvent les nombreuses expériences de reprise autogestionnaire d’entreprises on ne peut pas supposer formée partout l’habitude, c’est-à-dire la disposition et le goût pour la participation à la souveraineté collective.  Il n’y a pas là d’obstacle insurmontable d’ailleurs. Cette participation peut très bien être instituée comme l’effet non pas comme un choix personnel mais d’un devoir, un devoir contributif et en nature en quelque sorte, à la place du devoir fiscal. C’est bien Rousseau d’ailleurs qui jugeait méprisable le principe de l’impôt comme évasion, par le rachat monétaire, d’un devoir de participation collective et matérielle directe aux affaires de la collectivité.

Alors tout ceci pour dire quoi ? Pour dire que comme toute chose dans l’histoire, un processus révolutionnaire est une dynamique passionnelle collective. N’allez pas croire que disant cela, je méconnaisse le rôle des idées. Mais c’est que ce qu’on nomme usuellement idées, spécifiquement les idées politiques, ne sont en fait pas autre chose que des contenus idéels portés par des affects sans lesquels ils n’auraient aucune force, ni ne seraient d’aucun effet.

Bien plus en revanche que les évènements ordinaires de l’histoire, les processus révolutionnaires sont des gigantomachies passionnelles : la lutte à mort de deux formes de vie. Alors, il n’y a pas de science affectométrique et nul ne peut prédire l’issue de ces affrontements mais concluant de la même manière que j’ai commencé, il est au moins un devoir intellectuel auquel on est tenu, c’est de ne pas se raconter des histoires et la pire histoire qu’on puisse se raconter c’est qu’il y aurait une aspiration native à la liberté frugale et communautaire qui n’attendrait que la première occasion pour s’exprimer. Je crois que ceci n’est pas vrai et spécialement dans notre situation anthropologique. Lutter contre le capitalisme, c’est lutter avec tous les faux plis natifs et désirants qu’il a fait prendre au plus grand nombre, y compris nous-mêmes !

Sortir du capitalisme, c’est refaire un régime de désir et un imaginaire à l’échelle de la société tout entière et ceci n’est pas une petite affaire !

Alors je suis bien désolé de vous laisser avec ce mélange de généralités improductives et de réalisme du dégrisement mais je pense qu’on ne perd jamais rien à poser convenablement les problèmes. Et en l’occurrence, je voulais en poser un dont j’emprunterais volontiers le terme à La Boétie et à Spinoza parce qu’ils l’ont en commun, c’est un terme à la fois très ordinaire et très profond, ce terme c’est « habitude ».

Une forme de vie, c’est une habitude. Le problème de la révolution, c’est de produire un chemin, de construire quelque chose qu’elle ne peut pas supposer entièrement déjà là, à savoir une habitude du commun et de la liberté.

Frédéric Lordon critiquerait-il la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

1/ Nous sommes nombreux (et nombreuses) parmi les « insoumis-e-s » qui soutenons la candidature de Jean-Luc Mélenchon​ à apprécier Frédéric Lordon​. Beaucoup d’entre-nous le lisons régulièrement depuis des années, suivons ses interventions, et espérons que Jean-Luc Mélenchon s’inspire grandement de sa vision. J’ai, dans cet esprit, écrit ce billet de blog le 25 janvier dernier. Or, ces dernières semaines, du fait de l’évolution amorcée par Jean-Luc Mélenchon, nous avons cru discerner que Frédéric Lordon​ avait manifestement inspiré Jean-Luc Mélenchon. Mais nous constations aussi que ce n’était manifestement que  partiellement (1).

2/ J’ai lu certain-e-s camarades se demander pourquoi Frédéric Lordon ne prenait jamais acte de l’évolution de Jean-Luc Mélenchon et ne parlait jamais de lui ces dernières semaines. Il me semble que dans deux de ses récentes interventions Frédéric Lordon explique justement pourquoi, même s’il ne désavoue jamais Jean-Luc Mélenchon puisqu’il ne cite pas son nom.

*

1/ J’ai dit que Frédéric Lordon n’avait que partiellement inspiré Jean-Luc Mélenchon car on note bien, à les lire et à les écouter tous les deux, qu’il y a encore, entre eux, une certaine divergence de vues qui n’est pas négligeable. Et c’est un doux euphémisme !

En effet, Jean-Luc Mélenchon a exprimé sa propre vision, de la manière la plus éclairante, lorsqu’il prit la parole à la suite de Frédéric Lordon,​ lors du sommet international du plan B qui s’est tenu à Paris, le 23 janvier dernier (la vidéo des interventions de Frédéric Lordon et de Jean-Luc Mélenchon est ici et vous pouvez lire ici ce qu’a dit Frédéric Lordon puisque je l’ai retranscrit intégralement. Dans la vidéo, Frédéric Lordon intervient de 2h 34 min et 50 sec à 2h 51 min et 40 sec). Donc, prenant la parole après Frédéric Lordon, Jean-Luc Mélenchon a dit ceci:

«  Aucun plan n’est possible s’il n’est porté par un haut niveau d’action populaire. De quelle manière le niveau d’action populaire peut-il être à bonne altitude ?

Il faut pour cela que les larges masses comprennent quels sont les enjeux, et le comprennent à l’égard de leurs propres intérêts et de la contradiction entre leurs intérêts et les politiques suivies.

C’est pourquoi je dis que ça n’a pas d’intérêt de surgir sur la scène en disant purement et simplement « nous allons sortir de l’euro » parce que cela revient à fétichiser la question de l’euro sans permettre d’en comprendre le mécanisme diabolique d’aliénation des peuples.

Il est intéressant de montrer une part de bonne volonté  qui se heurte à la mauvaise volonté et à l’hostilité de ceux à qui l’on s’adresse et alors les peuples sont conduits à se demander d’où vient cette mauvaise volonté, d’où vient ce refus. C’est pourquoi nous parlons souvent de plan A et cela ne signifie pas que nous ayons des illusions sur le sujet. »

J’avais alors écrit ce billet de blog suite à cette intervention. Je commentais ainsi l’intervention de Jean-Luc Mélenchon :

« Je pense qu’il nous livre là le cœur de sa pensée, la substantifique moelle de sa réflexion, quant à la question de savoir si l’on doit – ou pas – et pourquoi – défendre la sortie pure et simple de l’euro (et l’on peut dire, par extension, de l’UE).

Dans ces quelques minutes d’exposé, il réitère son refus de dire ouvertement que nous devons sortir du carcan qu’est l’euro, et plus largement l’UE (alors que certains d’entre-nous voudrions l’entendre de sa bouche) et il avance des arguments à l’appui.

Son principal argument a du poids, c’est indéniable, mais malgré tout je persiste à penser que si Jean-Luc Mélenchon, et d’autres avec lui, portaient ardemment, et avec conviction, arguments solides à l’appui car il y en a plein, le combat frontal contre l’UE (et pas seulement l’euro) en disant ouvertement que nous devons sortir de l’UE (et pas seulement de l’euro) et en expliquant pourquoi et comment le faire, il deviendrait de facto le principal opposant au gouvernement actuel, à la gauche droitisée à outrance, aux droites devenues ivres de capitalisme exacerbé, et à l’extrémisme néofasciste. En devenant ce véritable opposant, il deviendrait le principal recours du peuple.« 

Et puis, je revenais sur le mot « fétichisme » employé par Jean-Luc Mélenchon qui m’avait donné quelques boutons… Je disais ceci :

« Contrairement à l’argument qu’il utilise pour contester le discours frontalement hostile à l’euro et à l’UE, ce n’est pas du tout par « fétichisme » que nous souhaitons sortir de l’UE. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, nous n’étions pas sur cette ligne il y a encore un an ou deux. C’est l’aboutissement de notre réflexion qui nous a conduits à défendre cela, au regard de l’analyse que nous avons faite de la situation actuelle et de l’histoire de l’UE. Il ne s’est jamais agi de « sortir de l’UE » pour sortir de l’UE. Et le fétichisme n’entre pas dans nos comportements politiques…

Comme il aime à le dire lui-même, c’est la raison que nous utilisons pour fonder nos opinions et nos jugements, pas une irrationnelle lubie… Nous considérons seulement, au regard de ce qu’est l’UE, analysée à travers ses textes fondateurs, ses différents traités, ses institutions, sa pratique législative, réglementaire et jurisprudentielle, ses organes, sa politique, sa diplomatie, que nous ne la ferons jamais évoluer dans le sens que nous souhaitons et que nous devons donc nous en libérer pour revenir à un internationalisme réel, selon la logique expliquée maintes fois par Frédéric Lordon.

Or nous croyons que nous perdons du temps à faire croire que nous pourrions obtenir quelque répit ou quelque rémission. Puisque Jean-Luc Mélenchon dit lui-même qu’il n’a aucune illusion, alors qu’il cesse de le faire croire indirectement…« 

Or, ce mot-là, insultant pour notre intelligence car il nie que nous ayons un raisonnement fondé sur la raison et l’expérience, Jean-Luc Mélenchon l’a réutilisé depuis. C’était très récemment, à l’occasion de la conférence donnée sur son livre « L’ère du peuple » à l’ESC de Paris. Alors, je m’interroge !

C’est une façon de renvoyer dans les cordes celles et ceux d’entre nous qui ne croyons pas qu’il soit possible de changer la donne de l’euro et encore moins de l’UE, voire qui estimons que ce n’est même pas souhaitable de le tenter car même si nous parvenions à desserrer un peu l’étau, le système de l’UE, qui est une prison des peuples, demeurerait.

Car ce n’est pas que l’euro qui nous opprime, c’est l’UE tout entière dans son essence oligarchique, dans ses institutions qui incarnent cette oligarchie et lui donnent tout pouvoir, dans ses choix dévastateurs des économies européennes et des agricultures africaines pour ne parler que d’elles, dans ses modalités d’action autocratiques, dans son esprit munichois, dans son égoïsme face au problème migratoire, dans son atlantisme…

C’est pourquoi nous ne tergiversons plus. C’est pourquoi nous exigeons d’en sortir, purement et simplement, et définitivement. L’UE est détestable et détestée. Et elle est viciée dans ses bases. Il n’y a plus rien à négocier. Nous devons briser nos chaines et nous libérer d’elle !

Hugo Chavez disait ceci à juste titre : « On ne négocie pas avec l’oligarchie. Parce qu’on ne négocie pas la Patrie. Parce qu’on ne négocie pas la dignité. Parce qu’on ne négocie pas les principes.»

Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il veut « sortir des traités », cela a un sens. Ça ne peut signifier qu’une seule chose: si on sort des traités, on sort de fait de l’UE. Mais alors pourquoi dire en même temps qu’on va aller négocier avec Mme MERKEL pour tenter de la faire plier via notre puissance économique. Pour obtenir quoi ? Quelques concessions en échange de notre maintien dans l’UE ? Mais ça, c’est l’oeuvre de la CFDT, pas de la révolution citoyenne ou de la libération !

Bien que je vois depuis longtemps en Jean-Luc Mélenchon « le meilleur d’entre-nous » pour reprendre une formule connue, bien que je vois en lui un brillant orateur, un animal politique hors pair, un philosophe et un poète doté d’une grande sensibilité, un leader (au sens de celui qui tire le train), je me désole qu’il donne parfois le sentiment d’hésiter, lui qui dit avoir les idées claires sur ce qu’il convient de faire. Il va falloir qu’on m’explique : sortir des traités ou négocier avec Mme Merkel ? Parce que c’est antinomique.

Jean-Luc Mélenchon a toujours la volonté semble-t-il de mettre en oeuvre le plan A (négocier pour obtenir des allègements de l’austérité et peut-être aussi quelques autres réformes en faveur de la démocratisation de l’UE et d’une plus grande souveraineté de notre peuple). Sauf que l’UE ne sera jamais une oeuvre démocratique. Car ses promoteurs, ceux qui la tiennent, ne veulent pas cela. Frédéric Lordon a dit ironiquement à propos de la monnaie européenne (lors de son intervention précitée au sommet international du plan B le 23 janvier dernier) qu’un euro démocratique a autant de chance de survenir qu’un cercle de devenir carré. Je suis de ceux qui pensent qu’il en va de même du système institutionnel de l’UE dans sa globalité. Et par conséquent, je pense que Frédéric Lordon a encore raison de dire (lors de la même intervention précitée) :

« Pourquoi est-ce que j’accorde autant d’importance à l’idiosyncrasie monétaire allemande ? Parce que c’est le verrou du verrou et que j’en fais le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus. En bout de course, et même les autres difficultés vaincues, la complication allemande est, j’en ai peur, l’ultime obstacle sur lequel buteraient les tentatives de reconstruction d’un euro démocratique. Car si par extraordinaire un tel projet venait à prendre consistance, c’est l’Allemagne – il faut en être bien persuadés – qui prendrait le large, peut-être accompagnée d’ailleurs ! Et voilà l’hypothèse systématiquement oubliée, la tache aveugle par excellence, le Grexit ! Et le paradoxe de l’autre euro, de l’euro démocratisé, c’est qu’il échouerait au moment où il s’apprête à réussir, du fait même qu’il s’apprête à réussir.« 

2/ Pour répondre à l’interrogation demandant pourquoi Frédéric Lordon ne cite jamais le nom de Jean-Luc Mélenchon et ne parle jamais de sa proximité avec lui, on peut relever je crois que demeurent de grosses divergences de vues. Il y a d’abord la question européenne, point d’achoppement évident à mes yeux ! J’ai évoqué cette divergence au point 1 ci-dessus. Frédéric Lordon veut aller directement au plan B tandis que Jean-Luc Mélenchon veut absolument tenter d’abord le plan A ! Sur ce point, j’approuve Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon.

Mais je crois qu’il y a par ailleurs au moins un autre élément fondamental de divergence. En effet, à deux reprises depuis janvier, Frédéric Lordon a eu l’occasion de dire des choses qui me semblent éclairer la question…

La première intervention à laquelle on peut se référer est celle où Frédéric Lordon a fait un discours à un colloque organisé par la Fondation Copernic sur le thème « Quelle stratégie pour rompre avec l’austérité ? ». C’était le 16 janvier dernier, donc 7 jours avant le sommet international du plan B dont j’ai parlé plus haut, et 3 semaines avant que Jean-Luc Mélenchon ne déclare sa candidature, et l’on peut penser que depuis les choses avaient quelque peu évolué.

Pourtant Frédéric Lordon a réitéré encore plus clairement sa pensée puisqu’il a publié dans le Monde diplomatique de mars 2016 un billet intitulé « Pour la République sociale ». Si ce billet développe une véritable proximité avec les positions de Jean-Luc Mélenchon (sans pour autant que là encore son nom ne soit cité) notamment sur la question de l’indispensable travail de refondation constitutionnelle, et ce via une Constituante (ce que défend Jean-Luc Mélenchon depuis des années), on lit aussi dans ce billet comme un désaveu du choix de Jean-Luc Mélenchon de ne plus parler depuis la Gauche.

Si ce que j’ai compris est bien ce que Frédéric Lordon a dit sans le dire, il me semble bien que c’est une critique puissante de la nouvelle stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Un des problèmes est que Frédéric Lordon ne le dit pas ouvertement. Il ne cite pas Jean-Luc Mélenchon mais parle de « certains à gauche » si bien qu’il laisse donc planer un doute sur ceux qu’il cible. Mais à lire ce qu’il dit, il me semble bien que le doute n’est plus permis. J’en suis étonné car Frédéric Lordon ne cesse de critiquer « la Gauche » telle qu’elle est. Et il m’avait donné le sentiment de souhaiter précisément que le candidat de la Gauche de combat se place dans une situation qui dépasse ce camp tout en en conservant les idées politiques qui l’incarnaient. Or c’est précisément ce que Jean-Luc Mélenchon a fait en se positionnant comme il l’a fait, en faisant voler en éclats le moribond Front de Gauche et en parlant au peuple tout entier avec un projet qui ne fait pas honte à la Gauche de combat. Mais c’est aussi apparemment ce que Frédéric Lordon fustige poliment, diplomatiquement, mais fermement.

Or, Frédéric Lordon est trop intelligent et surtout trop bien instruit du parcours de Jean-Luc Mélenchon pour ignorer que « La République sociale » est un slogan qui parle au cœur de Jean-Luc Mélenchon depuis l’origine de son combat politique et que ce fut même plus que cela puisque Jean-Luc Mélenchon en avait fait le nom de son courant au PS avec « PRS » (Pour la République sociale). Laisser entendre que Jean-Luc Mélenchon a abandonné ce slogan est un mauvais procès. Même si ce slogan n’apparait plus aussi ouvertement dans ses discours, je suis convaincu que c’est pourtant ce qui le guide depuis toujours. Simplement, il a enfin compris que faute d’une révolution populaire qui interviendrait avant et balaierai le système institutionnel pourri de la 5e République et tout ce qu’il permet, pour changer les choses et imposer justement la République sociale, il faut gagner l’élection présidentielle. Et pour gagner l’élection présidentielle en 5e République, il ne faut pas donner au peuple le sentiment que l’on parle uniquement au seul nom et pour le seul compte d’un camp. Il faut savoir se dépasser et dépasser les siens, sans se renier pour autant, sans rien rabattre de ses idées. Et c’est exactement ce que Jean-Luc Mélenchon fait.

Alors que Frédéric Lordon reprenne aujourd’hui ce slogan « Pour la République sociale » comme titre de son billet n’est pas anodin. Ce pourrait être un appui à Jeaan-Luc Mélenchon s’il n’y avait pas ces lignes reproduites ci-dessous dans lesquelles on ne peut voir qu’une illustration de la critique sous-jacente. Et c’est une critique qui fait mal car il est clair que ce que dit Frédéric Lordon a du poids dans notre camp. Qu’il y ait des désaccords n’est pas un problème insurmontable. Mais que la stratégie même de Jean-Luc Mélenchon soit attaquée ainsi dans ses bases, là c’est tout autre chose !  Je disais plus haut que dans la controverse entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon sur la question de la sortie de l’euro et/ou des traités et donc de l’UE, je donnais raison à Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon. Sur la question de la stratégie présidentielle, en revanche, je donne raison à Jean-Luc Mélenchon contre Frédéric Lordon.

« Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; »

 Je ne donne pas tort à Frédéric Lordon s’agissant de l’utilité de nous en prendre à l’empire des propriétaires et donc de déconstruire la notion de propriété pour la refonder dans le sens de l’intérêt général. Mais je ne le suis pas dans la critique qu’il fait à Jean-Luc Mélenchon de se positionner désormais en dehors de la Gauche. La lutte des classes existe mais sous une autre forme. Parler de gauche et de droite aujourd’hui à un peuple déboussolé du fait de ceux qui ont travesti la Gauche en une nouvelle Droite, c’est la garantie d’être abandonné à son triste sort de chef de clan. Laissons cela à Pierre Laurent. On a autre chose à faire, rassembler le peuple, cette masse de citoyen-ne-s qui ne demandent que le respect de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, valeurs républicaines d’où l’on décline ensuite, si l’on est conséquent, laïcité, démocratie, « Humain d’abord » et insoumission !

Pour la république sociale – Par Frédéric Lordon – copyright Le Monde diplomatique mars 2016

C’est bien l’esprit de Lampedusa (1) qui plane sur l’époque : tout changer pour que rien ne change. Et encore, « tout changer »… A peine feindre. A moins, ce qui serait presque pire, qu’ils ne soient sincères : on ne peut pas exclure en effet que les protagonistes de la « primaire à gauche » soient convaincus de produire une innovation politique radicale, alors qu’ils bafouillent la langue morte de la Ve République. Le comble de l’engluement, c’est bien sûr de ne plus être capable de penser au-delà du monde où l’on est englué. Présidentialisation forcenée, partis spectraux, campagnes lunaires, vote utile, voilà la prison mentale que les initiateurs de la « primaire à gauche » prennent pour la Grande Evasion. Et pour conduire à quoi ? La fusion de la contribution sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu ? un programme en faveur de l’isolation des logements ? une forte déclaration sur la « réorientation de l’Europe » ?

Il est vrai que, comme la pierre du Nord (qui guérit les rhumatismes et les ongles incarnés) avait besoin pour s’écouler de se rehausser de la mention « Vu à la télé », l’étiquette « Soutenu par Libération » signale surtout le rossignol d’une parfaite innocuité, la subversion en peau de lapin bonne à n’estomaquer que les éditorialistes, comme si de l’inénarrable trio Joffrin-Goupil-Cohn-Bendit pouvait sortir autre chose qu’un cri d’amour pour le système, qui leur a tant donné et qu’il faut faire durer encore. En tout cas, il ne manque pas de personnel dans le service de réanimation, où la croyance qu’un tube de plus nous tirera d’affaire, n’a toujours pas désarmé.

Le cadavre que, contre toute raison, ses propres nécessiteux s’efforcent de prolonger, c’est celui de la « social-démocratie », entrée en France comme ailleurs dans le monde, dans sa phase de décomposition terminale. Pour avoir une idée du degré d’aveuglement où conduit parfois l’acharnement thérapeutique, il suffit de se figurer qu’aux yeux mêmes de ces infirmiers du désespoir, « toute la gauche » est une catégorie qui s’étend sans problème de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron — mais ce gouvernement ne s’est-il pas encore donné suffisamment de peine pour que nul n’ignore plus qu’il est de droite, et que, en bonne logique, une « primaire de gauche » ne saurait concerner aucun de ses membres ni de ses soutiens ?

En politique, les morts-vivants ont pour principe de survie l’inertie propre aux institutions établies et l’ossification des intérêts matériels. Le parti de droite socialiste, vidé de toute substance, ne tient plus que par ses murs — mais jusqu’à quand ? Aiguillonnée par de semblables intérêts, la gauche des boutiques, qui, à chaque occasion électorale, se fait prendre en photo sur le même pas de porte, car il faut bien préserver les droits du fricot — splendides images de Pierre Laurent et Emmanuelle Cosse encadrant Claude Bartolone aux régionales —, n’a même plus le réflexe élémentaire de survie qui lui ferait apercevoir qu’elle est en train de se laisser gagner par la pourriture d’une époque finissante. Il n’y a plus rien à faire de ce champ de ruines, ni des institutions qui en empêchent la liquidation — et pas davantage de la guirlande des « primaires » qui pense faire oublier les gravats en y ajoutant une touche de décoration.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’aucune alternative réelle ne peut naître du jeu ordinaire des institutions de la Ve République et des organisations qui y flottent entre deux eaux le ventre à l’air. Cet ordre finissant, il va falloir lui passer sur le corps. Comme l’ont abondamment montré tous les mouvements de place et d’occupation, la réappropriation politique et les parlementarismes actuels sont dans un rapport d’antinomie radicale : la première n’a de chance que par la déposition (2) des seconds, institutions dont il est désormais établi qu’elles sont faites pour que surtout rien n’arrive — ce « rien » auquel la « primaire de gauche » est si passionnément vouée.

Le problème des mouvements « destituants », cependant, est qu’ils se condamnent eux-mêmes à l’inanité s’ils ne se résolvent pas à l’idée qu’aux grandes échelles il n’y a de politique qu’instituée, ou réinstituée, y compris de cette institution qu’ils ont d’abord voulu contourner : la représentation. C’est sans doute une ivresse particulière que de rester dans le suspens d’une sorte d’apesanteur politique, c’est-à-dire dans l’illusion d’une politique « horizontale » et affranchie de toute institution, mais si le mouvement ne revient pas sur terre à sa manière, c’est l’ordre établi qui se chargera de l’y ramener — et à la sienne. Mais alors, comment sortir de cette contradiction entre l’impossible prolongement du suspens « destituant »… et le fatal retour à l’écurie parlementaire ? Il n’y a qu’une seule réponse, presque logique, à cette question décisive : s’il faut revenir sur terre, c’est pour changer les formes mêmes de la politique.

La forme de la politique a un nom général : la Constitution. Comment s’organisent la délibération et la décision : c’est la Constitution qui le dit. Sauf à croire que délibération et décision peuvent se passer de toute organisation institutionnelle, et sauf à s’en remettre aux formes en place, le chemin de crête pour échapper à l’aporie précédente, le premier temps de la réappropriation, c’est bien la réécriture d’une Constitution, puisqu’elle seule décidera de nos réappropriations ultérieures. Architecture des niveaux de décision, règles de délibération, organisation de la subsidiarité (maximale), modes de désignation des représentants, ampleur de leurs délégations, forme de leur mandat, rotation, révocation, parité, composition sociale des assemblées, etc., toutes ces choses qui déterminent qui fait quoi en politique et qui a voix à quoi sont, par définition, l’affaire de la Constitution.

C’est à ce moment, en général, qu’on objecte à l’exercice constitutionnel son abstraction qui n’embraye sur rien, son étrangeté aux préoccupations concrètes des populations. Et c’est vrai : si elle n’est qu’un Meccano juridique formel coupé de tout, la simagrée constitutionnelle ne mérite pas une minute de peine ; on ne sait que trop comment elle est vouée à finir : en divertissement pour éditorialistes et en consolidation de la capture parlementaire. Mais contre cela le spectacle même de l’époque nous vaccine radicalement. Car il nous donne avec une grande force l’idée de savoir quoi faire d’une Constitution — la seule idée qui donne un sens à l’exercice constitutionnel. Une Constitution cesse en effet d’être un amusement hors-sol de juriste et redevient objet d’intérêt concret pour les citoyens mêmes, du moment où l’on sait à quel projet substantiel de société elle est subordonnée. Mais un tel projet, il nous suffit de contempler notre situation d’aujourd’hui pour en avoir aussitôt le négatif. Précarisation érigée en modèle de société, injustices honteuses, celles faites aux Goodyear, comme hier aux Conti, attaque inouïe contre le code du travail, toutes ces choses n’en disent qu’une : faire plier le salariat, parachever le règne du capital. Et puis là-dessus arrive un film, le Merci patron ! de François Ruffin, qui, en quelque sorte, ramasse tous ces motifs d’indignation mais les transmute en un gigantesque éclat de rire — c’est qu’à la fin le gros (Bernard Arnault) mord la poussière et les petits sortent en sachant désormais que « c’est possible » (3).

Un film fait-il à lui seul un point de bascule ? En tout cas, il se trouve qu’il est là, et qu’une idée qui sort d’un film est toujours cent fois plus puissante que la même qui sort d’un discours général. Il se trouve également qu’au moment particulier où il survient, l’idée d’en faire un point de catalyse n’est pas plus bête qu’autre chose. C’est que tout craque dans la société présente, et que le point de rupture pourrait n’être plus si loin. Or, entre la causalité directe, et directement restituée, qui va de la richesse de Bernard Arnault à la misère des Klur (4), la misérable corruption de hiérarques socialistes passés sans vergogne au service du capital (5), grands médias devenus inoffensifs, Merci patron ! nous livre synthétiquement le tableau de la décomposition actuelle, nous indiquant par là même ce qu’il faut faire — tout le contraire — et, par suite, le sens à donner à un mouvement de réappropriation constituante. S’il fallait des antidotes au constitutionnalisme intransitif, à coup sûr en voilà un !

On dira cependant que les Constitutions n’ont à voir qu’avec les règles mêmes de la délibération politique, et qu’elles n’ont pas à préjuger de ses issues. Et c’est en partie vrai également. La tare européenne par excellence n’est-elle pas, par exemple, d’avoir constitutionnalisé les politiques économiques à propos desquelles il n’y a par conséquent… plus rien à délibérer ? On se tromperait cependant si on cédait au formalisme pur pour regarder les Constitutions comme des règles en apesanteur, en surplomb de tout parti pris substantiel. Il n’est pas une Constitution qui ne dissimule dans ses replis une idée très arrêtée de la société qu’elle organise. C’est peu dire que la Constitution de la Ve République a la sienne — la même, en fait, que celle des quatre républiques qui l’ont précédée. Et l’on ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, nous nous priverions de dire haut et fort quelle est la nôtre.

Mais alors, quelles sont ces différentes idées, la leur, la nôtre ? L’idée enkystée d’hier, l’idée possible de demain ? La République est un peu cachottière, elle affiche des choses et en dissimule d’autres. Liberté ? Celle du capital. Egalité ? Limitée à l’isoloir. Fraternité ? Le mot creux dont on est sûr qu’il n’engage à rien. Alors quoi vraiment ? Propriété. Le talisman caché de nos républiques successives, toutes déclinaisons d’une même république dont il va falloir donner le vrai nom, non pas la République tout court, mais la république bourgeoise, ce talisman caché, donc, c’est le droit des propriétaires des moyens de production. La République, c’est l’armature constitutionnelle de l’empire du capital sur la société.

Car, mis à part la coercition directe du servage, a-t-on vu emprise plus puissante sur l’existence matérielle des gens, donc sur leur existence tout court, que l’emploi salarié comme point de passage obligé de la simple survie, l’emploi dont les propriétaires des moyens de production, précisément, ont le monopole de l’offre, et qu’ils n’accordent qu’à leurs conditions ? Que tous les Klur de la terre soient jetés après avoir été exploités jusqu’à la corde, c’est la conséquence même de cet empire… et de la bénédiction constitutionnelle qui lui donne forme légale.

Que tel soit bien l’ancrage réel de cette république invariante — car sous ce rapport sa numérotation importe peu —, c’est l’histoire qui en administre la preuve la plus formelle en rappelant qu’il n’est pas une contestation sérieuse du droit des propriétaires, c’est-à-dire de l’empire du capital, qui ne se termine au tribunal, en prison ou carrément dans le sang — fraternité… Comme toujours, une institution ne livre sa vérité qu’au moment où elle est portée à ses points limites. C’est alors seulement qu’elle révèle d’un coup ce à quoi elle tient vraiment et la violence dont elle est capable pour le défendre. Le point limite de la république bourgeoise, c’est la propriété.

Mais la république bourgeoise n’épuise pas la République. Car si l’histoire a amplement montré ce dont la première était capable, elle a aussi laissé entrevoir une autre forme possible pour la seconde : la république sociale, la vraie promesse de la république générale. C’est que la république d’aujourd’hui n’est que la troncature bourgeoise de l’élan révolutionnaire de 1789 — et plus exactement de 1793. La révolution de 1848 n’a pas eu d’autre sens que d’en faire voir les anomalies et les manques, les manquements même : car on ne peut pas prononcer l’égalité des hommes et bénir leur maintien par le capital dans le dernier état de servitude. Qu’est-ce que la république sociale ? C’est la prise au sérieux de l’idée démocratique posée en toute généralité par 1789, mais cantonnée à la sphère politique — et encore, sous quelles formes atrophiées… La république sociale, c’est la démocratie générale, la démocratie partout, et pas seulement comme convocation à voter tous les cinq ans… puis comme invitation à se rendormir aussitôt. L’égalité démocratique, c’est la détestation de l’arbitraire qui soumet un homme aux desiderata souverains d’un autre, par exemple : tu travailleras ici, et puis non, en fait là ; tu feras ce qu’on te dira et comme on te le dira ; il est possible aussi qu’on n’ait plus besoin de toi ; si c’est embêtant pour toi, c’est surtout ton affaire, et pas la nôtre, qui est seulement que tu vides les lieux. Tu nous obéiras pour une simple et bonne raison : c’est que tu vivras dans la peur. Il n’est pas un salarié qui n’ait expérimenté les pouvoirs de la peur. La peur, c’est l’ultime ressort de l’empire propriétaire, celle que quiconque éprouve lorsque ses conditions d’existence mêmes sont livrées à l’offreur d’emploi souverain.

Il n’y a pas de vie collective — et la production en est une partie — sans règles. Comme l’a montré Rousseau, l’autonomie n’est pas l’absence de règles, c’est de suivre les règles qu’on s’est données. Mais qui peut être ce « on » sinon l’ensemble des personnes qui se soumettent librement à ces règles — librement puisque ce sont les leurs ? Le petit nombre qui, par exemple dans l’entreprise, soumet unilatéralement tous les autres à ses règles, c’est tout ce qu’on veut sauf la démocratie. Mais au fait, comment appelle-t-on un système qui marche non à la délibération mais à l’obéissance et à la peur, sinon « la dictature » ? Un « démocrate » en conviendrait immédiatement, l’observant dans la sphère politique. Mais la chose lui semble ne plus faire aucun problème sitôt passé le seuil du lieu de travail — en réalité, il ne la voit même pas. Comment se peut-il que tous les amis de la république présente, qu’on reconnaît aisément à ce qu’ils ont de la « démocratie » plein la bouche, puissent tolérer ainsi la négation radicale de toute démocratie dans la vie sociale ? Comment peuvent-ils justifier que, hors la pantomime quinquennale, toute la vie concrète des gens soit demeurée dans une forme maquillée d’Ancien Régime où certains décident et d’autres se soumettent ? Comment le gargarisme démocratique s’arrange-t-il avec le fait que, dans la condition salariale, et une fois ôtées les concessions superficielles (ou les montages frauduleux) du « management participatif » et de l’« autonomie des tâches », les individus, rivés à des finalités qui ne sont pas les leurs — la valorisation du capital —, sont en réalité dépossédés de toute prise sur leur existence et réduits à attendre dans la passivité le sort que l’empire propriétaire leur fera — car, pour beaucoup, c’est cela désormais la vie salariée : l’attente de « ce qui va tomber » ?

Rendu au dernier degré du désespoir, Serge Klur, le licencié de Bernard Arnault, menace de mettre le feu à sa propre maison. La résolution burlesque orchestrée par Merci patron !, qui fait plier Bernard Arnault, qui rétablit Klur dans sa maison et dans l’emploi, va bien au-delà d’elle-même. C’est là toute sa force, d’ailleurs : nous montrant un cas particulier, le film de Ruffin nous fait irrésistiblement venir le projet politique de l’universaliser. Car tout le monde sent bien qu’on ne peut pas s’en tenir à sauver un Klur et puis plus rien. Qu’il ne s’agirait pas seulement non plus de rescaper tous les ECCE licenciés. Ce projet politique, c’est qu’il n’y ait plus jamais aucun Klur. Le salarié-jeté, le salarié-courbé, cette créature de l’empire propriétaire, doit disparaître. Mais alors… l’empire propriétaire également ! Et même préalablement.

Dans une république complète, rien ne peut justifier que la propriété financière des moyens de production (puisque, bien sûr, c’est de cette propriété-là seulement qu’il est question) soit un pouvoir — nécessairement dictatorial — sur la vie. Le sens politique de la république sociale, éclairé par le cas Klur, c’est cela : la destitution de l’empire propriétaire, la fin de son arbitraire sur les existences, la démocratie étendue, c’est-à-dire l’autonomie des règles que se donnent les collectifs de production, leur souveraineté politique donc. Disons les choses plus directement encore : ce qu’il appartient à la Constitution d’une république sociale de prononcer, c’est l’abolition de la propriété lucrative — non pas bien sûr par la collectivisation étatiste (dont le bilan historique est suffisamment bien connu…), mais par l’affirmation locale de la propriété d’usage (6), à l’image de tout le mouvement des sociétés coopératives et participatives (SCOP), des entreprises autogérées d’Espagne ou d’Argentine, etc. : les moyens de production n’« appartiennent » qu’à ceux qui s’en servent. Qu’elle s’adonne à l’activité particulière de fournir des biens et services n’empêche pas une collectivité productrice de recevoir, précisément en tant qu’elle est une collectivité, le caractère d’une communauté politique — et d’être autogouvernée en conséquence : démocratiquement.

Alors, résumons-nous : d’un côté la figure universelle des Klur, de l’autre la pathétique comédie de la primaire-de-toute-la-gauche-jusqu’à-Macron. Et la seule voie hors de cette impasse : le mouvement destituant-réinstituant de la république sociale, soit : le peuple s’emparant à nouveau de la chose qui lui appartient, la Constitution, pour en extirper le noyau empoisonné de la propriété et y mettre à la place, cette fois pour de bon, conformément au vœu de 1793, la démocratie, mais la démocratie complète, la démocratie partout. Et puis l’on verra bien qui, parmi les démocrates assermentés, ose venir publiquement contredire le mot d’ordre de cette extension.

Dans cette affaire, il est deux choses au moins qu’on peut tenir pour sûres. Depuis deux siècles, « république » aura été le nom d’emprunt d’une tyrannie : la tyrannie propriétaire. On mettra quiconque aura vu Klur sur le point de cramer sa propre maison au défi de contester le fait. Car en passant, c’est là l’immense force du film de Ruffin : montrer les choses.

Redisons cependant qu’en cette matière c’est l’histoire qui ajoute la contribution la plus décisive à la qualification des faits. Que restait-il de la démocratie dans les bains de sang de 1848 et de la Commune ? Comme on sait, c’est au nom de la République qu’on massacrait alors — la République, fondée de pouvoir de la tyrannie propriétaire. Mais, comme disait Proust, « le mort saisit le vif », et ce passé républicain n’a pas cessé d’infuser dans notre présent. N’est-ce pas l’ordre républicain qui embastille aujourd’hui les Goodyear, ou traîne en justice les Conti, c’est-à-dire tout ce qui ne veut plus de l’existence courbée, tout ce qui relève la tête ? Quoi d’étonnant, et surtout quoi de plus symptomatique, que des Valls et des Sarkozy se reconnaissent identiquement dans cette République-là ? Que celle-ci n’ait plus pour sujets de discussion obsessionnels que la laïcité, l’école, l’identité nationale ou la sécurité ? La République n’est-elle pas non plus ce régime qui, de Thiers à Valls en passant par Clemenceau et Jules Moch, nous a livré l’engeance dont la dénomination contemporaine est « Parti socialiste » — des républicains… ?

L’autre chose à tenir pour certaine est que, si une destitution ne débouchant sur aucune réinstitution est un coup pour rien, une réinstitution sans destitution est un rêve de singe. Il n’y a plus qu’à raisonner avec méthode : par définition, on ne destitue pas en restant… dans les institutions — ou en leur demandant poliment de bien vouloir s’autodissoudre. Ça se passera donc autrement et ailleurs. Où ? Logiquement, dans le seul espace restant : l’espace public. Le premier lieu d’un mouvement constituant, c’est la rue, les places. Et son premier geste, c’est de s’assembler.

Cependant, on ne se rassemble pas par décret. La chose se fait ou elle ne se fait pas. On sait toutefois qu’un mouvement de transformation n’admet la colère que comme comburant : le vrai carburant, c’est l’espoir. Mais précisément, ne nous trouvons-nous pas dans une situation chimiquement favorable, où nous avons les deux produits sous la main ? On conviendra que ce ne sont pas les barils de colère qui manquent. Il suffirait d’ailleurs de les mettre ensemble pour que leur potentiel détonant devienne aussitôt manifeste. C’est que l’injustice est partout : Goodyear, Conti, Air France, donc, mais aussi « faucheurs de chaises », lanceurs d’alerte LuxLeaks, professeur d’université coupable d’avoir rappelé (parodiquement) de quelle manière l’actuel premier ministre parle (sérieusement) des « white » et des « blancos » : tous traînés devant la « justice républicaine ».

L’indignation, le comburant. Le carburant, l’espoir. L’espoir commence quand on sait ce qu’on veut. Mais ce que nous voulons, nous le savons confusément depuis longtemps en fait. Nous en avions simplement égaré l’idée claire, et jusqu’au mot, alors qu’ils étaient là, dans les plis de l’histoire, en attente d’être retrouvés. La république sociale, c’est la démocratie totale. C’est surtout le vrai, l’unique lieu de la gauche, qui ne sait plus ce qu’elle est lorsqu’elle le perd de vue, et à qui un républicain peut alors logiquement promettre la mort prochaine (7). En passant, il faudrait demander à la « primaire à gauche » si elle a seulement… une définition de la gauche — et il y aurait sans doute de quoi rire longtemps. Or ce qu’est la gauche, c’est l’idée même de république sociale qui le dit : la démocratie à instaurer partout où elle n’est pas encore, et donc à imposer à l’empire propriétaire.

Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; la république, dont le mot est parfaitement accoutumé, mais sociale, et par là réinscrite dans une histoire politique longue ; la démocratie, enfin, ce signifiant incontestable, dont par conséquent nul ne peut refuser la pleine extension. Et pourtant il ne faut pas imaginer que tout cela nous sera donné de bonne grâce. Comme tout ce qui s’est jusqu’ici opposé à la souveraineté propriétaire, et a fortiori comme tout ce qui se proposerait d’y mettre un terme pour de bon, la république sociale et la démocratie totale ne seront offertes qu’à une conquête de haute lutte.

L’évangile selon Gattaz – Par Bob Solo le 15/03/2016

Séparation du Medef et de l'État
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Séparation du MEDEF et de l’État !
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Particulièrement bien trouvé, le slogan fait mouche et illustre au poil la situation. C’est évidemment un clin d’œil au combat mené contre l’influence et le pouvoir des Églises, qui aboutit à la loi de 1905, proclamant et garantissant notamment “la liberté de conscience” : le droit d’être croyant, et surtout de ne pas l’être.
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Mais la référence va bien au-delà du mot d’ordre un peu goguenard visant à dénoncer la soumission criante et pitoyable du pouvoir politique hexagonal actuel à un patronat actionnarial multinational qui dicte ses conditions. Parce qu’en y regardant de plus près, ce capitalisme financier tend en effet à s’imposer comme une religion, d’un nouveau genre, certes, mais utilisant les mêmes ressorts et recettes que les autres. Et pour le même but : une hégémonie. On ne vous demande pas de réfléchir, on vous demande de croire. Or, une classe n’est dirigeante que si ceux qu’elle domine adhèrent à son récit du réel.
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Ainsi est fabriquée et diffusée une doxa, un système de significations, de représentations, cherchant à s’imposer comme seule vérité (il n’y a pas d’alternative). On ne prend plus la peine de l’expliquer ou la démontrer : c’est un dogme, incontestable. Et parce qu’il est incontestable, il faut neutraliser toute contestation qui subsiste.
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Les économistes sont désormais classés en deux catégories opposées : orthodoxes et hétérodoxes. Vocabulaire directement puisé dans le lexique religieux : l’orthodoxe seul « est dans la foi droite” et « pense dans la bonne voie ». Les tenants d’un ordre économique différent se planteraient, seraient des « archaïques », ou pire : des agents masqués d’une idéologie, l’ultime accusation, celle qui vous vaut l’excommunication des temples télévisuels. Comme si le capitalisme lui n’était en rien une idéologie. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, mais bien plus, on réfute tout soupçon de contamination pour soi-même.
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L’économiste et sociologue Bernard Friot expose plus clairement le phénomène : le pouvoir politique en place s’appuie sur des croyances pour maintenir sa domination et empêcher la souveraineté populaire. Ces croyances d’essence religieuse assurent le maintien du capitalisme. Religieuses parce que dépourvues de fondements réels, parce que présentées comme des vérités absolues, parce que matraquées comme un catéchisme.
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Un exemple ? On sait maintenant d’où vient la bien plus fumeuse que fameuse « règle des 3% » (de déficit public par rapport au PIB). Le 28 septembre 2012, l’économiste Guy Abeille en révèle la genèse au quotidien Le Parisien : « On a imaginé ce chiffre de 3 % en moins d’une heure, sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique. En 81 Mitterrand voulait qu’on lui fournisse rapidement une règle facile, qui sonne économiste et puisse être opposée aux ministres qui défilaient dans son bureau pour lui réclamer de l’argent. On allait vers les 100 milliards de francs de déficit, soit plus de 2 %. Alors, 1 % ? Impossible à atteindre. 2 % ? Ça mettait trop la pression. 3 % ? C’est un bon chiffre, qui a traversé les époques, ça fait penser à la Sainte Trinité. Plus tard, cette référence sera théorisée par des économistes et reprise dans le traité de Maastricht, devenant un des critères pour pouvoir intégrer la zone euro. A l’époque, c’était quelque chose d’anodin. Mais la bête est sortie de sa boîte et ça nous a échappé. »
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Cette règle balancée ex nihilo devenue dogmatique ne repose donc sur aucun critère économique sérieux, aucune étude, aucune preuve de quoi que ce soit. Elle a pourtant traversé les décennies et justifie depuis les pires politiques d’austérité imposées à toute l’UE. Or les preuves de son inefficacité vis à vis des buts qu’elle prétend poursuivre sont maintenant flagrantes, démontrées par les faits objectifs, “grandeur nature”. Mais elles sont niées, escamotées, décrédibilisées, pour empêcher leur diffusion. C’est la définition de l’obscurantisme. La pente moyenâgeuse semble t-il inhérente à toute religion. Et celle du Capital n’y échappe pas. Avec son lot de superstitions bien débiles : allez toucher les grosses couilles dorées du taureau de Wall Street, ça vous apportera la fortune.
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Seul antidote, nous dit Friot, la laïcité comme outil d’émancipation sociale, économique et intellectuelle : « Nous exerçons une violence inouïe sur nos enfants pour qu’ils se conforment « aux exigences du marché du travail ». Qu’est-ce que cela si ce n’est un Dieu ? Nos sociétés sont soi-disant laïques quand il s’agit d’interdire le voile, mais contre les vraies divinités qui nous emmerdent et nous gouvernent, aucune contestation. »
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Pour lui, il faut en finir avec les évêques fanatisés du MEDEF, les prélats extrémistes du CAC40, les curés radicalisés du 6/9 radiophonique qui nous rabâchent quotidiennement le sermon néo-libéral. Et évidemment, avec les cardinaux tout-puissants de la Commission (ou Congrégation?) Européenne, non seulement premiers prêcheurs de la Sainte Parole, mais aussi désormais Grands Inquisiteurs : on sait quels bûchers purificateurs ils ont allumés, à Chypre d’abord puis en Grèce, pour châtier les infidèles et chasser les hérétiques.
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Un des Papes de ce clergé du fric l’a déclaré à cette occasion : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Amen. Ce pontife non élu, arborant pas moins de quinze distinctions internationales de Chevalier de Ceci, Commandeur de Cela et Grand Croix de Mes Deux, est par ailleurs mouillé jusqu’à l’os dans un système d’évasion fiscale à grande échelle. Mais toujours en poste et en réalité aux manettes de l’Union. Il est issu d’un parti « démocrate-chrétien ». Traduisons : qui pense que Dieu a crée le Ciel et la Terre en sept jours chrono, qui pense que son Dieu à lui est le seul authentique, mais qui s’abstient désormais de brûler vif pour de vrai les gens qui pensent autrement – sauf en cas de bombardements massifs pour la victoire du Camp de la Liberté. Quant à la raison de la présence de l’adjectif « démocrate » dans l’intitulé, on cherche encore.
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Le titre de cet article fait bien sûr référence à l’actualité franco-française, mais on sait que Les Évangiles du Saint Profit s’écrivent aussi ailleurs. Des places boursières à Davos en passant par le FMI, l’OMC, le système bancaire et les agences de notations, les missionnaires de la Nouvelle Bible sont nombreux. On pourra largement s’approprier la citation de Jomo Kenyatta, président de la République kényane de 64 à 78 : « Quand les blancs sont venus, nous avions la terre et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier avec nos yeux fermés. Quand nous les avons ouverts, ils avaient nos terres et nous avions leur Bible ». Il suffira de remplacer « blancs » par « capitalistes », bien qu’ils soient eux aussi blancs en majorité, dominants historiques rêvant désormais à une domination absolue. Tout ça sur la base d’une fumisterie. Alléluia.
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Pour aller plus loin :
Promoteur du salaire à vie, Bernard Friot développe les principales croyances capitalistes, devenues des institutions tant nous les avons acceptées comme vérités.
Lien 1: Le salaire à vie (partie 1/2)
Lien 2 : Religion capitaliste et laïcité

Les Jours heureux – Par Bob Solo le 13/03/2016

Je sais pas si ça te le fait, mais moi, vu qu’on m’a trop rien appris, je cherche obstinément à piger dans quel monde je navigue, c’est devenu une obsession. Mon kif, c’est de lever le nez du guidon, me décoller du flux, couper le son, m’éloigner du bordel ambiant, regarder de plus loin, voir plus large. La question qui me prend la tête depuis un bail c’est « comment on en est arrivé là ? ».
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On entend à nouveau beaucoup parler du CNR (Conseil National de la Résistance). Tant mieux. C’est notre Histoire, c’est carrément intéressant. Notamment son programme, « Les Jours Heureux », mis en place dès l’après-guerre.
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C’est quoi ? En gros, c’est tout ce que le patronat et le capital hexagonal ont du lâcher à la Libération, vu qu’ils étaient mouillés jusqu’à l’os dans la Collaboration avec Vichy et les Nazis, vu que donc ils venaient de paumer la guerre, et vu qu’en face y avait pas mal de gars et de nanas bien rouges encore armé-es qui l’avaient gagnée. Z’avaient donc pas intérêt à moufter ou c’était douze balles dans le buffet. Avec De Gaulle en arbitre pas très impartial pour veiller à ce que ça tourne pas trop au rouge justement. Je schématise pas mal mais tu vois l’ambiance.
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Du coup, bim bam, puisque y avait quasi plus rien debout et qu’il fallait reconstruire le bazar, on a dit à ces traîtres : « A partir de maintenant, y a tout un tas de trucs d’intérêt général dans lesquels on vous interdit de mettre votre sale groin. » Je résume. Et on a appliqué ce fameux programme. Je fais pas le détail, tu le trouveras ailleurs en mieux mais bon, là-dedans y a en vrac droit du travail, nationalisations, fonction publique, sécu, retraites, salaires, services publics, protections sociales, syndicalisme, etc. Une bonne partie des fameux “z’acquis sociaux” en fait, pour faire court. Sur des bases de valeurs humanistes, de justice sociale, de solidarité, de refus de l’intolérance.
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Et ça a marché. Pas d’un coup de baguette magique, t’imagines bien que c’est une bagarre, mais ça l’a fait grave. Ce modèle social a été observé, étudié, discuté, ici et là, ailleurs dans le monde.
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Mais alors, quoi que quoi ? Bin, il a aussi été “observé” par ceux qui s’étaient fait piquer le gâteau – oui, parce que c’est un très très gros gâteau. Et les gars l’avaient carrément mauvaise : cette montagne de pognon qui leur passait sous le nez, ça leur a vite filé des hémorroïdes (à ces gros bâtards). Quand c’est devenu insupportable pour eux, ces raclures sont entrés en guerre. Ce programme était une révolution, ils ont décrété la mobilisation générale de leurs sbires pour le fracasser et récupérer l’oseille – et le pouvoir qui va avec. Le pouvoir sur ta vie ma poule. Rien de moins.
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En 2007, l’ancien numéro 2 du MEDEF, Kessler, assureur richissime, l’écrit noir sur blanc dans un édito du mag Challenges : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Tout le monde a pigé ou je fais un dessin ?
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La réalité derrière la propagande, c’est ça : cette oligarchie de collabos engraissés par la guerre a déclenché une contre-révolution enragée, furieuse, violente, où tous les coups sont permis, surtout les pires, et où il n’y a qu’une règle : aucune limite. Une contre-révolution qui a ses idéologues et ses stratèges, ses valets médiatiques et ses politiciens, ses comiques troupiers et ses porte-flingues.
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Comme toute religion, elle a son clergé qui matraque dogme et catéchisme, notamment à longueur de J.T. et de matinales radio. La rengaine tourne en boucle depuis au moins 40 piges : l’archaïsme de l’état-providence, qui vit au dessus de ses moyens, la France en retard, déclinante, les Français qui ne bossent pas assez, les fonctionnaires qui foutent rien, l’immobilisme, les efforts à faire, les réformes nécessaires, les tabous à lever, les verrous à faire sauter, les freins trop nombreux, blablabla.
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Parce que faut être “réaliste”, “sérieux”, “pragmatique”, “responsable”, “compétitif”, et parce que, cerise sur le caviar, « il n’y a pas d’alternative ». C’est “le bons sens” qui le dicte, sous entendu le sens des dominants. Ils en sont à nous expliquer que ce sont les lois de la nature. Le lion bouffe la gazelle, pas vrai ? Des milliers d’années de civilisation humaine niés en une seule phrase. Balaise non ?
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Si. Là où ils ont fait fort, c’est sur le langage. Ils ont tous lu « 1984 », ça fait pas un pli. Sauf que niveau décorum, ils ont ajouté des paillettes, des rires enregistrés, du foot et des gonzesses à poil. Mais note un truc dans un coin : chaque fois qu’une de ces pourritures te parle de modernisation, simplification, assouplissement, rééquilibrage, sécurisation, ajustement, chaque fois tu peux retourner le mot pour piger que des gens comme toi et moi vont encore s’en prendre plein la quiche. Comme disait le poète* : « Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom ». De Vivendi à Véolia, en passant par Vinci.
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Résultat : austérité à vie, régime sec pour tout le monde, sauf eux qui s’enrichissent toujours plus, y compris – voire davantage – en “temps de crise”, la belle affaire. Privatisation des profits, socialisation des pertes, dérégulation sauvage, déréglementation de tout, libéralisation à marche forcée, diktats européens, financiarisation totalement hors de contrôle, “mondialisation”, bref, société de fric… Tout s’est tellement accéléré que plus personne n’a le temps de comprendre ce qui se passe vraiment. A part ceux que ça arrange.
  *
Ils ont cassé les anciennes solidarités, marginalisé le syndicalisme, tenté de ridiculiser l’idée même de collectif. L’individu est roi. La pub s’en charge : on est tous des VIP – mais chacun pour sa gueule. Le piège à con abject et absolu de l’offre personnalisée. Du parcours individualisé. Du compte personnel d’activité (CPA – ça c’est dans la loi El Khomri). T’as compris l’idée : isolé, l’individu, qui se croit libre, autonome, est en réalité plus faible, plus manipulable, plus docile, plus asservi. Parce qu’une multitude n’est pas un peuple.
  *
Voilà identifié l’ennemi, voilà clairement les buts de guerre : récupérer tout ce que ces escrocs ont déjà réussi à nous extorquer, préserver de leurs sales pattes tout ce qui n’y est pas encore tombé. En gros, ça s’appelle services publics, biens communs, intérêt général. Tout ce qui doit appartenir à la collectivité sociale, nous toutes et tous, qui n’a rien à foutre dans le champ de la marchandisation, qui n’a pas vocation à être rentable, c’est-à-dire : qui n’a pas le souci de dégager du profit pour quelques-uns.
  *
Y a pas de raison : ça a marché, ça marchera encore. Pourquoi ça marche moins bien ? Pourquoi y a du déficit ? Parce que des gouvernements successifs ont tout fait pour, ont laissé pourrir tout ça : ça leur fournit l’argument ultime de tout refourguer au privé – c’est à dire le plus souvent à leurs potes, ou à eux-mêmes. Santé, éducation, enseignement, culture, flotte, transports, protections sociales, redistribution, infrastructures, productions stratégiques, crédit, investissements, etc. Tout ce que la “puissance publique” peut et doit gérer, non pas comme un connard de manager mais comme un état démocratique au service de sa population. Point barre. Et il est maintenant clair comme la gnôle qui sort de l’alambic que rien de tout ça n’est possible dans ce camp de travaux forcés qu’est devenue l’UE.
  *
Allez, haut les cœurs, poing levé et front commun, on va se les faire, le temps est venu.
  *
« La remise en cause de ce qu’on appelle les acquis de la Résistance, notamment sur le plan social, constitue un recul historique qui tend à priver de son sens véritable le combat du peuple français pour sa libération . » Robert Chambeiron, secrétaire du CNR, compagnon de Jean Moulin.
  *
« Résister se conjugue au présent. » Lucie Aubrac.
  *
(* Allain Lesprest)

Place au peuple !