Intervention de ROBESPIERRE à la tribune de l’Assemblée Nationale Constituante le 30 mai 1791 pour l’abolition de la peine de mort

Les principes que je développe sont ceux de tous les hommes célèbres qui, certainement, ne m’eussent pas dit comme M. Maury : Allez débiter ces maximes dans la fo­rêt de Bondy.

Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort qu’elle ordonne avec tant d’appareil ne sont autre chose que de lâches assassinats, que des crimes solennels, Commis, non par des individus, mais par des nations entières, avec des formes légales. Quelque cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez plus. Elles sont l’ouvrage de quelques tyrans ; elles sont les chaînes dont ils accablent l’espèce humaine ; elles sont les armes avec lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang : « Il n’est point permis le mettre à mort un citoyen romain, » tel était la loi que le peuple avait portée ; mais Sylla vainquit, et dit : Tous ceux qui ont porté les armes contre moi sont dignes de mort. Octave et les compagnons de ses forfaits continuèrent cette loi.

Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller devant l’image de l’empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes ou des actions héroïques, qui eût osé penser qu’elles pouvaient mériter une peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de lèse-majesté ?

Quand le fanatisme, né de l’union monstrueuse de l’ignorance et du despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine quand il conçut dans son délire le projet de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas qu’il lui offrît aussi, du sang, et qu’il le mît au moins au niveau dé monstres qui se disaient ses images ?

La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l’antique et barbare routine ; sans elle, il n’est point de frein assez puissant pour le crime. Qui vous l’a dit ? Avez-vous calculé tous les ressorts par lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine ? Hélas ; avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l’homme ne peut-il pas endurer.

Le désir de vivre cède à I’orgueil, la plus impérieuse de toutes les passions qui maîtrisent le coeur de l’homme ; la plus terrible de toutes les peines pour l’homme social, c’est l’opprobre, c’est l’accablant témoignage de l’exécration pu­blique. Quand le législateur peut frapper les citoyens par tant d’endroits sensibles et de tant de manières, comment pourrait-il se croire ré­duit à employer la peine de mort ? Les peines ne sont pas laites pour tourmenter les coupables mais pour prévenir le crime par la crainte de les encourir.

Le législateur, qui préfère la mort et les peinai atroces aux moyens plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique, émousse le sentiment moral chez le peuple qu’il gouverne semblable à un précepteur mal habile qui, par le fréquent usage des châtiments cruels, abrutit et dégrade l’âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus de force.

Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes, et d’adapter les peines au caractère des différentes passions qui les produisant, et de les punir pour ainsi dire par elles-mêmes. Il confond toutes les idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but des lois pénales.

La peine de mort est nécessaire, dites-vous ? Si cela est, pourquoi plusieurs peuples ont-ils su s’en passer ? Par quelle fatalité ces peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus libres ? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands crimes, il faut donc qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont adoptée et prodiguée : or, c’est précisément tout le contraire. Voyez le Japon ; nulle part la peine de mort et les supplices ne sont autant prodigués ; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si atroces. On dirait que les Japo­nais veulent disputer de férocité avec les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de mort était ou infiniment rare, ou absolument inconnue, offraient-elles plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois de sang ? Croyez-vous que Rome fût souillée par plus de forfaits, lorsque dans les jours de sa gloire, la loi Porcia eut anéanti les peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu’elle ne le fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie. La Russie a-t-elle été boule­versée depuis que le despote qui la gouverne a entièrement supprimé la peine de mort, comme s’il eût voulu expier, par cet acte d’humanité et de philosophie, le crime de retenir des millions d’hommes sous le joug du pouvoir absolu ?

Ecoutez la voix de la justice et de la raison ; elle nous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l’erreur et à la prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer ? Pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une main secourable à l’innocence opprimée ? Qu’importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible ? Elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertus; lui fer­mer impitoyablement tout retour à la vertu, à l’estime de soi-même, se hâter de le faire des­cendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la tache récente de son crime, c’est à mes yeux le plus horrible raffinement de la cruauté.

Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur social ; lorsque, pour courir à un but particulier, il s’é­carte de ce but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus funeste des erreurs. Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité puissante, calme, modérée qui doit les caractériser, elles mettent la colère et la vengeance ; si elles font couler le sang humain qu’elles peuvent épargner, et qu’elles n’ont pas le droit de répandre; si elles étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les idées du juste et de l’injuste ; elles font germer, au sein de la société, des préjugés féroces qui en produisent d’autres à leur tour. L’homme n’est plus pour l’homme un objet du sacré ; on a une idée moins grande de sa dignité quand l’autorité publique se joue de sa vie. L’idée du meurtre inspire bien moins d’effroi, lorsque la loi même en donne l’exemple et le spectacle ; l’horreur du crime di­minue dès qu’elle ne le punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l’ef­ficacité des peines avec l’excès de la sévérité : l’un est absolument opposé à l’autre. Tout se­conde les lois modérées ; tout conspire contre les lois cruelles.

On a observé que, dans les pays libres, les crimes étaient plus rares et les lois pénales plus douces. Toutes les idées se tiennent. Les pays libres sont ceux où les droits de l’homme sont respectés, et où, par conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l’humanité par un excès de rigueur, c’est une preuve que la dignité de l’homme n’y est pas connue ; que celle du citoyen n’existe pas : c’est une preuve que le législateur n’est qu’un maître qui com­mande à des esclaves, et qui les châtie impi­toyablement suivant sa fantaisie.

Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée.

 

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