Quelques réflexions, remarques et questions…que m’inspire le « refus de voter » l’ANI par 74 députés « de gauche »

Certains camarades se sont réjouis que 74 députés « de gauche » n’aient pas voté l’ANI hier… A la lecture de ce commentaire, je me suis interrogé car j’étais allé consulter le résultat du scrutin et je ne m’étais pas aperçu que tant de député-e-s « de gauche » avaient manifesté un refus de voter ce texte scélérat. Alors je suis retourné sur le site de l’Assemblée Nationale pour regarder de plus près.

Il faut comprendre que ces 74 député-e-s « de gauche »  sont à la fois celles et ceux qui ont voté « CONTRE » et celles et ceux qui se sont abstenu-e-s. Mais les premiers sont au nombre de 19 tandis que les seconds sont eux 54 (voir détail ci-dessous). Je ne retrouve pas le 74ème.

Les votes « CONTRE » :

–          6 proviennent du groupe socialiste, républicain et citoyen

–          13 proviennent du groupe gauche démocrate et républicaine (Front de Gauche)

Les abstentions :

–          35 proviennent du groupe socialiste, républicain et citoyen

–          16 proviennent du groupe écologiste

–          3 proviennent du groupe gauche radical, républicain, démocrate et progressiste

Les votes « CONTRE » ne constituent donc, à l’évidence, qu’une très faible minorité de cet ensemble de votes de « refus », lequel ensemble ne représente de toute façon que 12% du total des député-e-s.

Mais par ailleurs est-il légitime de qualifier de vote de « refus » une abstention ? Cette question mérite d’être posée…

Les député-e-s qui se sont abstenu-e-s n’ont pas voté en faveur de l’accord. Tout le monde s’accorde sur ce point de bon sens. Et il apparaît donc légitime a priori de dire qu’ils ont « refusé » cet accord. C’est imparable puisque au plan juridique, seuls les votes positifs, c’est-à-dire celles et ceux qui votent « POUR », sont considéré-e-s comme ayant approuvé le texte. Les abstentions ne sont pas assimilées à des votes positifs. On ne peut donc pas reprocher à ces député-e-s d’avoir approuvé le texte. CQFD.

Toutefois, il peut sembler judicieux de se demander quelle était la volonté de tous ces représentants du peuple français qui n’ont pas exprimé, sur un sujet aussi fondamental que celui qui était posé, une opinion claire et assumée. S’il est souvent idiot de raisonner de manière binaire, il est des situations où le choix est encadré et c’est le cas du vote sur un texte. Je ne conteste pas que l’abstention soit un droit de chacun, aussi bien au bénéfice des citoyens ordinaires que des élu-e-s. Il me paraît raisonnable de penser que tout le monde ne peut pas avoir un avis sur tout. Mais un député n’est pas tout le monde. Un député représente le peuple. Un député a été élu, après avoir été candidat volontaire, pour porter une parole, pour représenter le peuple et défendre ses intérêts. Un député est sensé travailler sérieusement les dossiers soumis à l’Assemblée Nationale afin de se forger un avis éclairé. Les député-e-s ont tous et toutes leurs préférences pour certaines questions dont ils privilégient l’étude par rapport à d’autres qu’ils délaissent. Il ne me paraît pas intolérable que sur certains sujets très techniques, certain-e-s député-e-s s’abstiennent et laissent leurs collègues plus expérimenté-e-s se prononcer. Mais je considère que cela doit rester quantitativement une exception et ne jamais concerner les projets de loi les plus importants. Je l’ai déjà écrit s’agissant du scrutin sur le traité de Lisbonne à moins que ce ne soit suite à l’adoption du TSCG.

Un député n’a pas été élu pour s’abstenir. Le peuple n’a pas besoin de représentants muets. Il a besoin de député-e-s qui étudient les questions qui leur sont soumises, qui réfléchissent, qui en débattent et qui, après ce travail d’analyse et ce temps de discussion, se prononcent dans un sens ou dans l’autre. Mais refuser de voter en s’abstenant est une faute politique et morale à mes yeux quand il en va d’une question aussi lourde de conséquences pour les citoyens qui seront directement ou indirectement touchés dans leur vie par les effets juridiques de la loi votée.

Cela dit, il y a autre chose qui est particulièrement troublant dans ce refus de prendre part au vote. C’est que, ce faisant, ces députés « de gauche » ont adopté le même choix que l’UMP et l’UDI. Cette alliance de fait nous interroge, nous interpelle. Nous savons tous combien la droite représentée par ces deux groupes politiques, souhaitait l’adoption de cet accord et donc le vote de la loi. Mais nous savions aussi que voter « POUR » était pour eux de nature à troubler sans doute un peu leurs électeurs ainsi que quelques autres personnes… Quand on est dans l’opposition, on n’aime pas vraiment voter les projets du gouvernement ! Par principe. Attitude binaire assez stupide, je l’avoue, que François BAYROU a toujours explicitement refusée d’ailleurs. Alors, ces députés de l’Opposition que constitue la droite, ne pouvant se résoudre à voter « CONTRE » ce projet de loi qu’ils approuvaient en leur for intérieur et dont ils souhaitaient ardemment l’adoption, ils ont choisi de s’abstenir, comprenant bien que ce choix faciliterait l’adoption du texte. En effet, avec presque la totalité des député-e-s des deux groupes de la droite choisissant l’abstention, le nombre de suffrages nécessaires pour atteindre la majorité requise pour l’adoption du texte se trouvait être très inférieur au nombre de membres du groupe socialiste et assimilés décidés à voter « POUR ». Si bien que sans devoir soutenir officiellement le texte, sans devoir « mouiller la chemise », sans devoir se « corrompre » à voter avec et comme l’adversaire, ils l’ont de fait, laissé passer et ont même permis plus facilement son adoption.

Si ce raisonnement, que tout le monde comprend aisément, est valable pour les abstentionnistes de la droite, se trouvant être l’Opposition officielle, il ne peut qu’être tout autant exact pour les abstentionnistes de gauche. Et c’est donc pourquoi nous pouvons interroger ces député-e-s « de gauche » qui ont voté comme la droite. La similarité des votes peut nous interpeller en tant que telle, je l’ai relevé plus haut, mais pourtant ce n’est pas l’aspect le plus important de la question à mes yeux car se baser sur cette seule considération, ce serait être sectaire. Refuser l’idée que certains sujets puissent conduire des gens, d’opinions différentes, et pour des raisons différentes, à exprimer un suffrage identique (à ceci près qu’une abstention n’est pas considérée comme « suffrage exprimé » mais passons sur ce point), ce serait raisonner en termes d’opposition systématique, laquelle serait liée à un réflexe davantage qu’à une réflexion. Donc ce n’est pas sur ce terrain que je veux porter ma critique.

Le plus gênant, c’est que si, par définition, une abstention ne vaut pas vote « POUR », je m’en suis expliqué plus haut, elle ne vaut pas davantage vote « CONTRE ». S’abstenir, c’est refuser de décider mais c’est aussi, par conséquent, laisser les autres décider pour vous. Outre les éléments de critique déjà évoqués plus haut contre cet aspect du problème, j’ajouterais, à ce stade de la discussion, que s’abstenir, quand on est un élu, c’est souvent approuver, sans le dire, le vote qui va intervenir. J’ai précisé « pour un élu » parce qu’évidemment l’abstention pour les électeurs ordinaires na pas du tout le même sens, ni les mêmes motivations. Pour un élu, c’est donc un vote tout à fait hypocrite. En effet, un député n’ignore pas totalement les probabilités d’adoption ou de rejet d’un texte. Quand bien même le résultat final n’est jamais certain à  100%, dans la mesure où certains députés peuvent changer d’avis au dernier moment, et que d’autres ont pu rester discrets ou mystérieux sur leur choix, le sens général du vote à venir est presque toujours connu à l’avance. Seule la proportion exacte de « POUR », de « CONTRE » et d’abstentions reste incertaine. Parfois, ce peut être un vote « CONTRE » qui s’annonce et les députés qui choisissent alors l’abstention décident, hypocritement, de laisser rejeter le texte sans le refuser expressément. Car s’ils voulaient son adoption, ils exprimeraient, à n’en pas douter, un vote positif. De la même façon, a contrario,  quand c’est une adoption du texte qui semble être l’issue la plus probable, quiconque refuse cette adoption votera « CONTRE » afin de donner toutes les chances à la solution de rejet du texte. En pareil cas, s’abstenir, c’est laisser hypocritement le texte être adopté sans contribuer expressément soi-même à cette adoption. Les député-e-s qui se sont abstenu-e-s hier ont donc hypocritement exprimé le message qu’ils ne se souciaient pas du sens du vote, que le texte soumis au vote ne les enthousiasmait pas mais ne les dérangeait pas non plus. Mais ne pouvant ignorer les circonstances liées au scrutin et la certitude absolue de l’adoption du texte, ils ont donc laissé faire et refusé de mêler leurs suffrages aux contestataires. Ces député-e-s se sont peut-être dit que, justement parce que le vote était acquis, il était inutile de voter « CONTRE ». Que leur vote CONTRE n’aurait pas suffi à inverser la tendance… On peut en effet penser que cela est exact. Pourtant, on peut aussi considérer que, justement parce que le vote était acquis, ils auraient pu voter « CONTRE ». Ca n’aurait rien changé au sens final du scrutin, ça n’aurait donc pas perturbé la politique du gouvernement mais ça aurait au moins permis au peuple de gauche de se sentir représenté par une petite, toute petite partie, de l’Assemblée. Mais même cela, ces député-e-s n’ont pas voulu l’assumer. Je ne trouve plus les mots pour qualifier ces élu-e-s du peuple. Je ne comprends plus.

Est-ce la peur du Président de la République qui les fasse agir ainsi ? Est-ce le Premier ministre qui impose sur eux une terreur telle qu’elle les empêche d’exprimer leur vote ? Est-ce le groupe parlementaire, son chef, sont-ce les autres  députés qui leur imposent une telle pleutrerie ? Ne voient-ils pas combien cette loi va imposer des souffrances nouvelles, nombreuses et répétées au monde du travail qui se retrouve encore plus désarmé face au patronat ? S’ils le voient, ne se sentent-ils pas en devoir de tout faire pour l’empêcher ? Quel est leur rôle en  cette auguste assemblée sinon de porter la parole et de défendre les intérêts du peuple, quitte à risquer de déplaire à certains lobbys, à certaines puissances établies ? Quelle est leur utilité s’ils ne font que défendre les intérêts catégoriels de quelques-uns déjà trop gâtés par le système ?

Je passe sur les 293 député-e-s « socialistes, républicains et citoyens » qui ont voté «POUR». Je passe sur les 13 député-e-s du groupe radical, républicain, démocrate et progressiste. Je passe sur eux parce que ceux-là sont irrécupérables et que je ne veux en rien les récupérer. Quand on a aussi effrontément méprisé le peuple et ses intérêts, cette fois-là n’étant pas la première loin s’en faut, on ne mérite que le désaveu et la colère qui viendra sanctionner leurs turpitudes.

Mais, au fond de moi, je me dis que les abstentionnistes sont un tout petit peu différents des autres. Ils semblent dire à leur façon, très maladroite, leur malaise, leur mal-être, leurs scrupules. Ils semblent vouloir dire à leurs ami-e-s de toujours qu’ils se trompent mais ils n’osent pas le leur dire clairement. Ils n’osent pas rompre les rangs. Ils n’osent pas prendre le maquis et entrer en résistance or c’est cela que le peuple attend. En 1940, on n’avait pas besoin d’attentistes mais de résistants pour s’opposer à l’ennemi de l’extérieur et à celui de l’intérieur. Oh certes je consens à reconnaître qu’il ne devait pas être facile de s’engager dans la Résistance, de risquer sa vie, de risquer la torture, de risquer de voir ses proches, sa famille, ses ami-e-s, subir des représailles en réaction à ses propres choix et actions hostiles à l’ennemi. Tout le monde n’est pas courageux face à de tels dangers. Tout le monde n’est pas un héros. Et comment blâmer les gens qui n’ont pas osé entrer en Résistance ?

Mais 2013 n’est pas 1940! Voter contre l’ANI, ce n’était pas risquer sa vie, ni exposer ses proches à des menaces effrayantes. Si le contexte que nous vivons est extrêmement tendu, si la crise que nous subissons est gravissime, si les menaces qui pèsent sur la République sont sérieuses, les député-e-s ne sont pas pour autant dans la situation de ceux qui ont dû choisir, en 1940, de voter « POUR » ou « CONTRE » les pleins pouvoirs au maréchal PÉTAIN.  Alors quoi ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces élu-e-s ? Quel raisonnement ont-ils à l’esprit ? Quelle pensée guide leurs choix ? Nous aimerions le savoir.

Le vote d’hier ayant conduit à l’adoption de l’ANI n’est qu’un épisode tragique de plus dans la régression sociale, républicaine, démocratique venant après l’adoption de bien d’autres textes aussi gravissimes. TSCG, MES, traité de Lisbonne, grand Marché transatlantique, lois et règlements par dizaines, voire par centaines, qui nous font régresser en matière de droit du travail, de libertés publiques et de droits de l’homme, de droit pénal et de procédure pénale, de droit des médias, de droit de la consommation, de politique étrangère, d’économie, de droit social et médical…

Parti Socialiste, qu’es-tu donc devenu ?

Depuis la mort de POMPIDOU, en 1974, le peuple français a toujours été déçu des Présidents de la République qu’il a élus, et cela très peu de temps après la date de leur élection. Et chaque nouveau Président de la République, depuis Valéry GISCARD D’ESTAING élu en 1974, a connu un taux d’opinions défavorables plus important que son prédécesseur et plus rapidement que lui. Chaque fois, on commentait le record en pensant qu’aucun successeur ne l’égalerait. C’était mal connaître les successeurs…

Nous avons été un certain nombre en France (et ce « NOUS » ne m’englobe pas forcément) à apprécier MITTERRAND, CHIRAC, SARKOZY et HOLLANDE avant de ressentir à leur égard dégoût, colère, exaspération et toute la palette de sentiments imaginables…

Je suis convaincu que la période SARKOZY a été perçue par une immense majorité du peuple français, y compris (je le sais très bien) par une bonne partie de la droite, comme la pire depuis des décennies. SARKOZY, incontestablement, a surpassé tous ses prédécesseurs et pas que ceux de la Vème République. Je pense qu’il est même difficile de trouver personnage français plus détestable et plus détesté que lui sauf à sortir des bas-fonds de notre histoire un PÉTAIN, un CONCINI (1575-1617) ou un Gilles de RAIS (1404-1440).

Néanmoins, il semble bien que HOLLANDE repousse les limites. Il est pourtant moins odieux que SARKOZY ! Aucune comparaison comportementale n’est soutenable entre ces deux-là ! Il n’est pas difficile de le reconnaître même si on lui est très hostile. Il se rend détestable par sa politique, par ses mensonges, par ses duperies, par son hypocrisie mais en cela il agit comme tout dirigeant d’importance dont nous avons déjà dû subir les sales manières. En revanche, il est plus respectueux que son prédécesseur, des règles de bienséance. Il n’agresse pas les gens. Il ne les insulte pas. Il ne joue pas son petit Napoléon de théâtre de boulevard. On a moins envie de lui coller des baffes qu’à l’autre… Mais si, à son égard, on ressent moins ce rejet épidermique, quasi physiologique en même temps qu’intellectuel, moral, philosophique que l’autre nous inspirait, il n’en demeure pas moins que le Président HOLLANDE, son Premier Ministre, son gouvernement, chacun et chacune des membres de ce gouvernement pris individuellement, la majorité parlementaire et chacun et chacune des député-e-s pris-e-s individuellement, tous ces élu-e-s ou représentants du peuple, petits et grands, ont tendance à être considérés collectivement comme un groupe à chasser du pouvoir. Ce n’est pas le « Tous pourris » car je ne crois pas que tous ces gens-là soient corrompus et coupables de turpitudes morales et de délits pénaux. En revanche, Oui, je les crois tous et toutes coupables d’un grave manquement : ne pas défendre les intérêts du peuple. En démocratie, ça ne pardonne pas.

C’est bien parce que notre démocratie n’en est pas vraiment une que ces gens-là se maintiennent au pouvoir, d’une place à une autre, selon les périodes et les circonstances. C’est bien parce que nous ne sommes pas une véritable démocratie que notre République, construite si péniblement et si lentement, a pu et peut encore être attaquée, jusque dans ses fondations. Si nous avions un régime politique et institutionnel démocratique, le peuple aurait empêché cela. Il aurait sifflé la fin de la partie il y a déjà bien longtemps. Mais nous savons que les pouvoirs ne demeurent en place, y compris dans les dictatures les plus cruelles, que tant que les peuples les acceptent. Le jour où un peuple se lève, rien ni personne ne l’arrête. L’Histoire nous le montre.

Or, à force de mépriser et de violenter leurs peuples depuis des décennies, et pas seulement en France, les gouvernements « démocratiques » ou dictatoriaux ont sapé peu à peu les bases sur lesquelles ils étaient assis. Certes seuls quelques-uns ont été vaincus mais l’Histoire est en marche. Elle ne s’est d’ailleurs jamais arrêtée contrairement aux balivernes proférées en son temps… Il y a seulement une succession désordonnée d’accélérations, de ralentissements, de pauses, de retours en arrière puis de nouvelles courses vers le progrès.

Nous avons vécu – et nous vivons encore – dans un de ces cycles historiques qui nous freine et même nous fait régresser mais en même temps nous voyons bien que se sont déjà mis en marche les moteurs qui permettront de nous conduire vers un nouveau progrès humain. Et cela, rien ni personne ne pourra l’empêcher.

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