Éloge de J.-L. Mélenchon « Lettres d’un engagé à ses amis qu’il dérange » par Olivier Tonneau – le 29/11/2013

Chers amis,

Vous savez avec quelle ardeur je souhaite que vous vous lanciez comme moi dans la lutte politique. Ce fut d’ailleurs une frustration terrible d’avoir souvent l’impression d’être perçu comme un excité du bocal alors que je ne faisais que vous transmettre les analyses aujourd’hui largement consensuelles (parmi les chercheurs) des ravages de l’ordre néolibéral. Excité, pourquoi ? Certes, j’ai le ton vif mais la plume tranquille, il me semble. Mais la difficulté était peut-être que pour vous lancer dans la lutte, je n’avais d’autre méthode à vous recommander que de soutenir le Parti de Gauche et Jean-Luc Mélenchon, pour qui j’ai tant d’admiration. En fait d’excité, en voilà un de première grandeur ! Bon nombre d’entre vous le trouvaient antipathique ou inquiétant, ou simplement peu crédible. Qu’à cela ne tienne, une nouvelle opportunité se présente avec le lancement du parti Nouvelle Donne, le Parti de Gauche des honnêtes gens !

La liste des fondateurs est très séduisante, surtout pour un intello comme moi qui apprécie Roosevelt 2012, écoute avec grand plaisir les interventions de Pierre Larrouturou, et qui a sur son étagère les livres de Dominique Méda, Jean Gadrey, Cynthia Fleuri et Roland Gori. Ce dernier, président de l’Appel des appels, assure au jeune parti une dimension qui va bien au-delà de l’économie. Si l’on ajoute à cette richesse intellectuelle une véritable diversité sociale avec la présence de syndicalistes, de chômeurs et de chefs d’entreprises, Nouvelle Donne semble, dès le premier jour, matérialiser ce dont j’ai toujours rêvé : un parti intelligent, divers, apte à propager l’ « insurrection des consciences » qu’il appelle de ses vœux. Par contre-coup, le Parti de Gauche et Jean-Luc Mélenchon prennent un terrible coup de vieux.

A bien des égards, il n’y a guère de différence entre les deux partis. Leurs analyses de la crise sont très proches, voire identiques – ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’elles reposent sur un très large consensus. Les solutions sont également très proches et toutes compatibles. Sur l’Europe : changer le statut de la BCE qui doit racheter la dette et la financer à bas taux, construire une Europe véritablement démocratique, travailler à l’harmonisation fiscale… Sur la démocratie : 6e République, loi d’initiative citoyenne, non-cumul… Sur la finance : re-régulation, véritable séparation des banques de dépôt et d’investissement… Sur l’industrie : retour de l’Etat stratège, plan de financement des PME… etc, etc. Les convergences sont telles que j’en veux un peu à Larrouturou de faire comme si nul n’avait déjà dit ce qu’il dit. Quand on entend Larroturou, il semble que le Parti de Gauche n’existe pas. Pourquoi ?

La réponse est évidente : ce en quoi Nouvelle Donne diffère du Parti de Gauche, c’est dans son attitude. A Nouvelle Donne on ne parle pas de lutte des classes, on ne dit pas que nous sommes sous la coupe d’une « oligarchie » ni que « les médias sont la deuxième peau du système » ; on ne dit pas que Moscovici est un « salopard » ni Philippe Varin un « voyou » parce qu’apparemment on ne pense pas que « le conflit crée de la conscience ». Nouvelle Donne est un parti qui a vocation à rassembler et non à stigmatiser. Nouvelle Donne s’inscrit aussi dans une histoire différente : on s’y réclame de Roosevelt et Vaclav Havel, mais je serais très surpris qu’on y cite Robespierre ou Saint-Just. Un internaute soulignait encore une différence à ses yeux importante : Nouvelle Donne n’est « pas associé au Parti Communiste ».

Nouvelle Donne est une version pacifiée du Parti de Gauche. Ah que tout cela me rajeunit ! Il y a deux ans encore, j’aurais rêvé d’un tel parti. Pourtant aujourd’hui quelque chose me chagrine. Car s’il est vrai qu’il est infiniment plus facile à un membre de la classe moyenne de se reconnaître dans Nouvelle Donne que dans le Parti de Gauche, je ne suis plus certain d’être séduit par cette facilité. C’est que l’ébranlement de la conscience provoqué par Mélenchon m’a été extrêmement précieux. C’est bien grâce à Mélenchon que j’ai découvert que Robespierre n’était pas un tyran sanguinaire et que j’ai également pris conscience que le haro sur Robespierre tendait à éluder par contre-coup la violence de la contre-révolution à laquelle il faisait face. C’est grâce à Mélenchon que j’ai tenté de mieux comprendre l’histoire des mouvements ouvriers et du parti communiste, et que je lis Jaurès et Jules Vallès. C’est lui qui m’a obligé à m’interroger sur l’Amérique Latine et à revenir d’idées faciles et préconçues sur Hugo Chavez. Mélenchon m’a plongé dans tous les sujets qui fâchent et j’en suis revenu transformé. Certes, fâcher, c’est diviser. Mais n’était-il pas important, pour autant, de réactiver cette histoire des luttes passées ?

Peut-être pas. Il est évidemment plus simple de proposer un projet politique en quelque sorte sans histoire ni Histoire, où chacun puisse se reconnaître sans questionner ses impensés. D’aileurs, quelle est la finalité d’un mouvement politique ? Nouvelle Donne, sur ce point, donne sa position en opposition au Parti de Gauche : ils ne veulent pas « vitupérer et prendre le pouvoir dans dix ans, mais prendre le pouvoir dans quelques mois » (citation approximative de Larrouturou sur France Inter, « Interactiv’ » ce 29 novembre). Eh bien si Nouvelle Donne y parvient, j’en serai enchanté.

Mais je n’en suis pas certain. Il faudra d’abord que Nouvelle Donne s’impose dans le paysage médiatique. Ils ne s’y prendront pas comme Mélenchon : ils ne parleront pas « cru et dru ». Mais Mélenchon a toujours dit qu’il a parlé poliment pendant trente ans sans que personne ne l’écoute, et que c’est pour cela qu’il a changé de ton. Il sait qu’il est invité parce que sa grande gueule fait de l’audimat, et profite de cet audimat pour faire passer ses messages. Qui écoutera Larrouturou qui lui-même n’est pas né d’hier ? Pour l’heure, Nouvelle Donne a été fêté par les télés et radios publiques, ce qui n’est pas surprenant car ses membres (et notamment Bruno Gaccio) connaissent évidemment tout le monde dans ce milieu – ce qui est une excellente chose. Mais comment seront-ils reçus par les Pujadas, Apathie, Elkkabach, et autres Duhamel dans les médias privés ? J’ai toujours constaté que la virulence de Mélenchon était proportionnelle à la sournoiserie de ses interviewers. Comment Larrouturou et consort s’en sortiront-ils ? En fait, les rapports entre Nouvelle Donne et les médias vont nous permettre de vérifier si oui ou non, les médias sont la deuxième peau du système ; s’ils sont, pour parler comme Mélenchon, un miroir ou une arène.

Pour parvenir au pouvoir dans quelques mois, Nouvelle Donne va surtout devoir s’affronter à ce qu’il faut bien appeler l’oligarchie – l’inextricable enchevêtrement de hauts fonctionnaires, banquiers, avocats d’affaire et lobbies patronaux qui a envahi Bercy et Matignon. Mais comment s’y prendront-ils s’ils refusent même de la nommer ? C’est peut-être la différence de fond entre le Parti de Gauche et Nouvelle Donne : le premier veut mener un combat, le second dissiper une erreur. Mais la thèse de l’erreur suffit-elle à expliquer l’état du monde ? Sur France Inter, après que Larrouturou ait affirmé que tout le monde sait à Matignon que la politique actuelle ne peut qu’échouer, Patrick Cohen lui demande : « Comment vous expliquez-vous cette attitude ? Ils sont dans un double jeu ? » A quoi Larrouturou répond : « Je ne me l’explique pas ». C’est peut-être un problème, car il sera bien difficile de renverser un système dont on ne s’explique pas l’existence.

Larrouturou ne s’explique pas l’aveuglement qu’il dénonce – mais s’explique-t-il bien les raisons qui rendirent possibles le New Deal et les Trente Glorieuses auxquelles il se réfère sans cesse ? Les deux questions sont liées. J’ai moi-même pensé longtemps que les Trente Glorieuses avaient découlé d’une sorte de sagesse collective incarnée dans le Conseil National de la Résistance, qui avait ammené les citoyens à imaginer l’Etat social et les dirigeants démocratiquement élus à le construire, conformément au voeu de leurs électeurs. L’Etat social serait ainsi la belle œuvre d’une démocratie arrivée à maturité ; belle œuvre démantelée par des libéraux arrivés au pouvoir à la fin des années 70 par erreur, erreur qu’il faudrait aujourd’hui dissiper par la raison. Je pense aujourd’hui que la création de l’Etat social n’aurait pas eu lieu si les classes dirigeantes n’avaient pas eu une peur bleue du croque-mitaine soviétique, ce qui les a convaincues de lâcher un peu de lest face aux classes laborieuses. Logiquement, l’effondrement de l’URSS (qui a cessé de constituer une menace bien avant 1989) a laissé les coudées franches aux classes dirigeantes qui ont aussitôt commencé à reprendre ce qu’elles avaient concédé. On voit que les deux analyses diffèrent jusque dans le vocabulaire qu’il faut mobiliser pour les formuler.

Mais elles diffèrent aussi dans leurs conséquences. Car selon la première analyse, il suffira, pour changer l’ordre actuel, d’une « insurrection des consciences », comme dit Larroturou. La seconde, en revanche, soulève un problème plus difficile : si le paradoxe de l’Etat social est qu’il ne doit sa naissance qu’à la menace que faisait peser une superpuissance totalitaire, alors il faut pour le défendre et l’étendre créer un nouveau rapport de force. Il faut, comme dit Mélenchon, une « révolution citoyenne », projet qui inclut et dépasse l’insurrection des consciences.

Le talon d’Achille de Nouvelle Donne pourrait être là: à force de ne pas énoncer les rapports de force existants, il oublie de dire comment il s’y inscrira. C’est peut-être pourquoi il tombe dans une erreur concernant Mélenchon qui est cousine de celle dont est toujours victime Robespierre: celle qui consiste à chercher la cause de la violence chez celui qui ne fait qu’y répondre. Cela s’est vu lorsque Larrouturou a répondu à un auditeur de France Inter qui lui demandait ce qui le distinguait de Mélenchon. Larrouturou a pris pour exemple l’Europe et critiqué Mélenchon qui veut, selon lui, « faire péter l’axe Franco-Allemand pour créer deux zones monétaires ». Il veut pour sa part repartir d’une Europe à huit ou neuf et l’agrandir progresssivement.

Mais Larrouturou fait erreur, Mélenchon ne veut nullement « faire péter l’axe Franco-Allemand » ; il prend acte de l’intransigeance du gouvernement CDU-CSU Allemand, constate qu’il sera inévitable pour changer de politique d’assumer le conflit d’intérêt avec lui, et envisage ce sur quoi ce conflit d’intérêt pourrait déboucher. En revanche, comment Larrouturou espère-t-il réduire l’Europe à neuf pays, contre la volonté d’expansion de la Commission Européenne ? Nous n’en saurons rien. Il y a quelque chose d’abstrait dans ces excellentes idées énoncées hors toutes considérations de géopolitique, et rien dans les vingt propositions avancées par Nouvelle Donne ne vient combler ce vide.

L’aventure de Nouvelle Donne sera de toute façon passionnante et instructive. Dans tous les cas, j’en espère au moins une chose : qu’il soit enfin évident à tous, à commencer par vous mes chers amis, que l’ordre néolibéral doit être renversé, que la politique actuelle nous mène au désastre et que l’engagement citoyen est aujourd’hui une nécessité impérieuse. Ce sont des gens bien sous tous rapports qui vous le disent. Si Nouvelle Donne est au pouvoir « dans quelques mois », ce sera à mes yeux un petit miracle dont je me réjouirai. On aura beau jeu alors de dire que Mélenchon n’était qu’un grand paranoïaque et qu’il n’a pas su sortir de cadres de pensée surannés. Mais on ne le dira pas puisque Mélenchon sera sans doute aux oubliettes de l’Histoire, sa fonction étant occupée par d’autres. Personnellement, je garderai de toute façon un souvenir précieux de tout ce qu’il m’a appris.

Mais si Nouvelle Donne échoue, s’ils sont broyés par ce fameux « système », il faudra également en tirer les conséquences et admettre que l’insurrection des consciences ne peut avoir d’efficience qu’inscrite dans la perspective d’une révolution citoyenne qui suppose que soient clairement nommés les adversaires. « Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas, celui de mon temps », dit Mélenchon en un discours célèbre : il n’est pas certain que la voix posée de Larrouturou porte assez loin. Si pourtant c’était le cas, je m’en réjouirai le premier ; mais en attendant, je serai à Bercy dimanche avec ce bon vieux Mélenchon !

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