Du Front de Gauche… Se mettre au service de la transformation – Par Brigitte Dionnet, membre du CN du PCF

Tribune parue dans l’Humanité le 06 mai 2014

Ne tournons pas autour du pot. Faut-il ou non continuer le Front de gauche avec les partis qui l’ont créé ? Il faut d’abord répondre à cette question pour se demander ensuite s’il faut l’élargir, le refonder, le dynamiser, l’enrichir, ou ne sais-je quoi encore. Pour ma part, je réponds oui pour les mêmes raisons que celles qui, au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, ont poussé à sa création. Quelles sont-elles ?

Tout simplement celles qui reposent sur la volonté de conserver une perspective de transformation sociale pour ce pays, de ne pas voir mourir l’idée de révolution, de pouvoir continuer à penser une «utopie révolutionnaire», comme disait le regretté Albert Soboul. Car, avec l’affaiblissement continu de notre parti, nous ne voulions pas que sonne le glas d’une telle perspective alors qu’en 2005 le rassemblement pour le non de gauche au TCE était au contraire très prometteur.

Le Front de gauche et la démarche politique qui ont conduit à sa création restent-ils valables aujourd’hui ? J’ai envie de dire plus que jamais pour qui veut transformer vraiment la réalité. Cela suppose donc d’abandonner toute illusion sur cette réalité ou tout renoncement à vouloir la changer, ce qui reviendrait de facto à s’accommoder au mieux de ce qu’il n’est plus possible de changer et donc de se résigner à l’aménager. Illusion et résignation qui peuvent d’ailleurs se conjuguer parfaitement avec l’idéalisation d’un PCF virtuel. Pour que le PCF soit utile à autre chose qu’à lui-même, il doit être utile à la transformation de la société. Et pour cela il faut croire cette transformation possible et le vouloir en tant que force politique. Ce qui se traduit en termes politiques par le choix de se mettre au service de cette transformation et d’en décliner les conséquences concernant le rapport de forces et les alliances politiques sans a priori, et en faisant passer l’esprit de boutique au second plan. Ce qui revient, par exemple, à ne pas considérer comme inéluctable l’influence dominante du PS sur la gauche, qui obligerait donc à s’en accommoder et donc à n’avoir comme seule marge de manœuvre les conditions dans lesquelles tirer les meilleurs marrons du feu possible.

Aussi, la question qui reste posée au lendemain de ces élections municipales reste la même qu’au lendemain de l’élection présidentielle de 2007 : peut-on trouver un autre chemin que celui du renoncement au changement, avec un PCF poursuivant sa route seul ? Le résultat du Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012 en avait ouvert la voie. Qu’avons-nous fait de cet espoir ? Qu’avons-nous fait de cette construction populaire ? Parler de mobilisation populaire, de dynamique citoyenne est une chose. Lui permettre de se déployer en est une autre. Ce n’est pas en opposant les partis qui constituent le Front de gauche au «peuple» que nous y arriverons. Car, justement, le Front de gauche, par son existence, a permis à une dynamique citoyenne d’entrevoir un débouché politique à gauche sans être dans le ni-ni (ni le PS ni l’anti-institutionnel). Avec 11% et quatre millions de voix, nous avons ouvert une fenêtre sur l’espoir d’autre chose. Mais nos déconvenues dans les scrutins suivants ne sont-ils pas le signe d’une perte de cet espoir par un déficit de poursuite de notre démarche ? Non pas à cause de problèmes de personnes mais bien de politique. Sommes-nous restés sur la démarche politique qui avait fait le succès : n’avoir comme seule boussole que l’intérêt populaire ? Le débat entre partis du Front de gauche n’était pas un débat de personnes mais de fond : quelle attitude adopter à l’égard du gouvernement et de la politique du Parti socialiste ? Car le débat ne portait pas sur «toute la gauche» ou «une petite gauche» à côté «d’une grande» ; d’ailleurs cette démarche équivaudrait à se rallier à l’idée de cette inéluctabilité d’une dominance du PS sur la gauche. Non, le débat portait sur la nature de la politique du gouvernement. Et je crois qu’il est difficile aujourd’hui de continuer à refuser de se dire opposé à ses choix. Pourtant c’est bien cette notion d’opposition qui a d’abord fait débat ! Le talent fait toujours peur à ceux qui n’en ont pas. Doit-on se priver de toutes les énergies qui voudraient se mobiliser avec le Front de gauche ? On ne s’en sortira pas en répondant à ces femmes et hommes en leur proposant des ateliers, assemblées ou autres… Si on veut leur reconnaître un rôle et une place, ils et elles ont droit à un pouvoir de décision et de choix à part entière que seule une adhésion leur permet.

La crise de la politique ne doit pas conduire à mes yeux à renoncer à l’existence de forces politiques, de partis politiques. Et la solution pour les citoyennes et citoyens qui ne croient plus à la politique n’est pas de leur donner raison en leur déniant la possibilité de participer à une force politique. Or soit l’on considère que tous et toutes doivent le faire au sein du PCF, soit on leur permet de choisir de le faire là où ils et elles le souhaitent. Je suis pour cette seconde solution.

Pour résumer, je crois que le changement réel dans ce pays a besoin du Front de gauche, des partis et des personnalités qui le composent actuellement pour être encore une perspective motivante et mobilisatrice. Dans ce cadre, il faut effectivement élargir ce qui existe à toutes les forces qui le souhaitent en tant que telles et aux adhésions directes de femmes et d’hommes qui ne veulent pas engager leur association ou leur syndicat, ou qui sont tout simplement des femmes et des hommes qui se reconnaissent dans notre projet commun : l’Humain d’abord. Oui, il faut une intervention citoyenne à la hauteur mais notre Révolution nous aurait-elle débarrassés du féodalisme et de la royauté sans les Lumières et sans les jacobins ? Aussi, si le passé nous éclaire, il ne peut pas être notre lanterne, ni comme modèle de société, ni non plus comme modèle de parti ou d’alliances politiques. Alors, laissons les veilles recettes même mises au goût du jour. Nous avions commencé à créer du neuf, continuons.

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