Du Front de Gauche… « L’avenir du Front de gauche passe par l’autonomie » – par Hélène Adam et Jean-Michel Drevon

Tribune parue dans l’Humanité le 07 mai 2014

Hélène Adam et Jean-Michel Drevon sont membres d’Ensemble et du CN du Front de Gauche.

 

« Au lendemain des élections européennes, le Front de gauche sera face à un choix : soit relancer la bataille de leadership en vue des prochaines échéances électorales, notamment de l’échéance présidentielle, soit refonder notre rassemblement pour créer une dynamique politique capable de rendre majoritaire un projet alternatif de gauche. Ce dernier choix est notre ambition et nous la mettons aujourd’hui en débat. » Ainsi se conclut le texte collectif paru récemment dans l’Humanité et signé de personnalités telles que André Chassaigne et Didier Le Reste.

Dans la même livraison de l’Humanité, des économistes du PCF , dont Boccara, écrivent également un court texte extrêmement polémique, dans lequel on peut lire « Nous voulons continuer de construire un Front de gauche ambitieux, ouvert, élargi, rassembleur, dont le pays a besoin. C’est pourquoi nous ne pouvons approuver un « accord », qui a pu être qualifié par Pierre Laurent lui-même de «mauvais accord », avec trois têtes de liste pour le PG, deux têtes seulement pour le PCF, rejetant la tête de liste communiste dans le Centre-Auvergne, une tête de liste pour Ensemble et une tête de liste en Paca pour une candidature citoyenne issue de la société civile. ».

Ces deux tribunes n’ont pas la même tonalité générale, mais elles ont en commun d’affirmer comme une pétition de principe, leur volonté de construire le front de gauche et d’en contester en même temps, les fondements et l’avenir.

L’arbre qui cache la forêt

Et c’est ce qui est pour le moins hautement préoccupant dans ces points de vue. Non sans pratiquer une certaine langue de bois, les uns puis les autres, cachent leur hostilité au front de gauche, derrière une contestation de son « fonctionnement », un Front uniquement électoraliste selon les premiers, dont les rythmes de développement seraient étroitement dépendants d’une bataille de personnes (de « leadership » ) entre les chefs des deux principales composantes (lisez : surtout du fait de l’agressivité de l’un des deux chefs), un Front qui sous le diktat du même chef, vient de signer un accord qui n’est pas acceptable parce qu’il ne laisse pas la place qu’il mérite au PCF, selon les seconds.

Il est juste de souligner que les discussions qui ont présidé à la composition des listes européennes n’ont pas eu la sérénité souhaitable, loin s’en faut. Il faut parler des problèmes de fonctionnement qui ont été incontestables et reconnaître qu’un front politique qui se porterait bien, n’aurait pas eu toutes ces difficultés à harmoniser les équilibres internes tout en créant les dynamiques régionales et militantes nécessaires à la réussite de la campagne européenne. Loin (très loin) de nous l’idée, donc, de considérer que tout va bien sous le ciel serein de la réussite implacable de l’alternative au social-libéralisme.

Oui mais… Si on peut, et s’il faut, discuter de toutes ces questions, qui sous-tendent la possibilité d’un dépassement d’un actuel fonctionnement par trop cartellisé, ce n’est pas le sujet central traité par ces textes. En effet, les camarades signataires de ces tribunes, soit par omission, soit par sous-entendu, soit par affirmation politique « négative », nous proposent une autre orientation pour le Front de Gauche, une orientation qui manie ambigüités et dérives dans des alliances douteuses, faisant l’impasse sur la nécessaire rupture avec la social-démocratie réellement existante.

Les jalons de la réussite du Front de Gauche

Dans une tribune récente, Francis Parny et Frédéric Genevée  affirmaient au contraire que : « Regagner passe par notre autonomie à gauche et le rassemblement le plus large autour de propositions en rupture avec les logiques libérales. C’est ce que nous avons initié avec notre politique des fronts puis avec le Front de Gauche. L’heure est au développement et au renouvellement de cette stratégie.

Les choix différents des organisations du Front de Gauche pour les élections municipales dans les grandes villes ont brouillé le message national »

Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Cette fameuse stratégie autonome du front de gauche, s’est illustrée par une opposition sans concession à toutes les mesures d’austérité du gouvernement socialiste, a initié d’importantes mobilisations politiques dès l’arrivée au pouvoir de François Hollande, a appuyé et encouragé toutes les mobilisations sociales qui allaient en ce sens. Cette stratégie autonome a permis de marquer des points significatifs pour éviter que l’ensemble de la gauche ne sombre avec le social-libéralisme incarné dans le Parti Socialiste au gouvernement, et même plus généralement, au pouvoir à tous les niveaux de la société.

Ce fut la période faste du Front de Gauche, qui loin d’avoir été un simple cartel électoral conjoncturel, a su mobiliser dans son sillage et redonner espoir à des militants politiques, syndicaux, associatifs désemparés.

Ambigüités et brouillages

Or les coups de canif donnés à cette stratégie se sont précisément incarnés lors des élections municipales, par un certain nombre d’accords conclus dès le premier tour avec le parti socialiste. Ces choix et les campagnes communes PS-PCF qui les accompagnés, ont pesé lourd dans l’obscurcissement qui en a résulté quant à la réelle autonomie du Front de gauche. Les arguments employés alors étaient essentiellement « électoralistes » : c’était, selon les défenseurs de ce choix, la seule manière d’avoir un nombre d’élus significatifs. Notons au passage qu’il est impossible de démontrer qu’une stratégie d’autonomie aurait diminué le nombre de postes… Ces élus ont été acquis sans indépendance publique préalable  et sur la base d’une orientation très proche de celle du PS. Leurs capacités d’action s’en trouveront rapidement mises à mal.  Ces campagnes politiques communes au premier tour, ont également laissé entendre que les différences, divergences, avec les socialistes, n’étaient pas toujours si importantes, qu’elles pouvaient être surmontées. Et ce discours volontairement ambigu, contribue à détourner une population désemparée, loin des valeurs que nous incarnons.

La tribune de Frédéric et Paul Boccara défend clairement ce choix unique comme étant le bon puisqu’elle qualifie de « dérive » les choix d’autonomie électorale : « Cette dérive a d’ailleurs connu un clair désaveu aux élections municipales ».

Chassaigne, Le Reste,  affirment la même opinion dans ce paragraphe « dans ce débat, nous récusons l’idée que la condition de l’efficacité et de la lisibilité de notre stratégie soit l’autonomie électorale ».

Au lendemain d’une déroute électorale sans précédent du parti socialiste au pouvoir, prétendre que la stratégie d’autonomie n’a pas de conséquence en terme de lisibilité d’une orientation, est de l’aveuglement au mieux, mais sans doute, hélas, plutôt de la complaisance voir un réel soutien à ce choix.

Nous affirmons quant à nous que le choix fait dans certaine villes pour les élections Municipales a eu des conséquences négatives sur les équipes militantes, brisant là l’élan qui avait présidé à la mise en place des premiers regroupements locaux du Front de Gauche, entamant durablement la confiance dans cette nouvelle unité, empêchant que ne se déploie une véritable campagne à la base, agglomérant des citoyens prêts à participer aux listes qui sont nécessairement larges dans ce type d’élections. Sommés de choisir entre deux stratégies du FDG, cartes brouillées pour longtemps, beaucoup se sont éloignés à nouveau du combat politique. Ne pas voir cette conséquence et appeler à l’inverse, à reconstruire une sorte de FDG par le bas, est hypocrite et contre-productif. Une manière de noyer le poisson.

Elargir et refonder le Front de gauche dans une autonomie sans faille

Le « peuple de gauche » est en effet en déshérence générale. Sous les coups de boutoir de la crise économique qui touche à présent toutes les couches de la population à des niveaux divers mais souvent gravissime (niveau de vie, peur de l’avenir, insécurité sociale), le tissu se délite. Aussi difficile à assumer que soient les responsabilités qui nous incombent, elles sont bien là : offrir une alternative totale et sans ambigüité, une alternative sociale et politique, qui s’oppose point à point et sur l’ensemble des propositions, aux orientations mises en pratiques par le Parti Socialiste au gouvernement. Aucune demi-mesure ne permettra de convaincre. Aucune ambigüité ne sera efficace.

Or ces deux tribunes confirment le choix de l’ambigüité

La tribune signée par le groupe des économistes défend d’ailleurs clairement une orientation ambigüe concernant l’Europe, en s’inscrivant assez nettement dans une logique de réformes des Traités et de la BCE, limitant finalement les désaccords avec le gouvernement à une question de volonté politique.

Boccara and cie écrivent alors « Formellement, les traités européens n’empêchent pas ces deux transformations radicales et ils dénoncent en conséquence «  une certaine dérive de Jean-Luc Mélenchon, et du Parti de gauche en France, déséquilibrant le Front de gauche, en s’enfermant dans le « contre » systématique, flirtant avec les idées de « sortie de l’euro », et tournant le dos au programme « l’Humain d’abord » du Front de gauche. Rappelons que l’accord politique qui a été signé par l’ensemble des forces du Front de Gauche pour ces Elections européennes, ne préconise nullement une quelconque sortie de l’euro qui n’est pas la position commune du Front, par contre, il est parfaitement clair dans la nécessaire rupture avec les Traités et avec l’Europe réellement existante : la partie 2 s’intitule ainsi « Désobéir et rompre avec les Traités ».

Et c’est ce qui est le plus inquiétant dans ces positionnements. Tirant d’abord un enseignement général en faveur des choix de présentations dès le premier tour avec le PS, ils en déduisent une réorientation nécessaire du Front de Gauche.

Cela revient, tout en affirmant une nette hostilité à la politique d’austérité du gouvernement, à remettre en cause, en pointillé, l’orientation qui a fait l’histoire du Front de Gauche, non pas un simple cartel électoral, mais le prolongement d’une bataille politique, celle du Non au TCE , qui avait conduit à rassembler largement des courants politiques et syndicaux dans une alchimie inédite et qui a fini, des années plus tard, à trouver un début de débouché politique au travers du Front de Gauche.

Le succès de la manifestation du 12 avril offre un puissant d’appui à cette stratégie : un rassemblement massif, combattif, tout entier dirigé contre la politique d’austérité du PS, capable de construire un cadre unitaire qui le dépasse, avec d’autres forces politiques, et surtout avec des forces syndicales en tant que telles, des associations qui pèsent dans le paysage politique de résistance.

Préserver et élargir le front de gauche, nécessite aujourd’hui de réaffirmer, par-delà les débats nécessaires et sains, que celui-ci garde et gardera toute autonomie vis à vis de la social-démocratie, à tous les niveaux et dans tous ses combats. Le Front de gauche a bien pour vocation de rassembler le plus largement possible, mais sur une orientation bien précise dans ses délimitations générales. Cette autonomie est un préalable, ce n’est pas une fin en soi, elle exige au contraire pour être crédible, d’être la base d’un rassemblement qui s’élargit et non qui rétrécit. A nous de trouver les moyens de cet élargissement, qui passera par la construction d’une nouvelle dynamique et sans doute d’une refondation politique pour redonner un espoir à gauche qui ne soit pas essentiellement teinté de nostalgie mais tourné vers l’avenir et les nouveaux défis qui nous attendent. Il apparaît essentiel dans cet objectif que tous les acteurs du Front de gauche aient la parole.

(1) Éliane Assassi, sénatrice de la Seine-Saint-Denis ; Alain Bache, secrétaire départemental du PCF des Landes ; Lydie Benoist, membre de la coordination nationale du PCF ; André Chassaigne, député du Puy-de-Dôme ; Pascal Joly, membre du Conseil national du PCF ; Cédric Lattuada, secrétaire départemental du PCF de la Marne ; Danielle Lebail, secrétaire départementale du PCF du Rhône ; Didier Le Reste, membre du Conseil national du PCF ; Julie Meunier, secrétaire départementale du PCF de Meurthe-et-Moselle ; Yannick Monnet, secrétaire départemental du PCF de l’Allier ; Hervé Poly, secrétaire départemental du PCF du Pas-de-Calais ; Marine Roussillon, membre du comité exécutif national du PCF ; Aymeric Seassau, secrétaire départemental du PCF de la Loire-Atlantique ; Igor Zamichiei, secrétaire départemental du PCF de Paris.

(2) Par les économistes du PCF : Paul Boccara, Frédéric Boccara, Yves Dimicoli, Denis Durand, Jean-Marc Durand, Nicolas Marchand et Catherine Mills.

(3) Pour un Front de Gauche d’un type nouveau- Frédérick Genevée, Francis Parny, membres du CEN du PCF

(4) Européennes 2014 : Rompre et refonder l’Europe, le Front de gauche entre en campagne

(5) Traité Constitutionnel Européen de 2005- Le Non l’avait emporté lors du réferundum en France à l’issue d’une campagne unitaire remarquable.

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