La douleur, qu’en faire ? chronique de Daniel Schneidermann le 31/05/2014

Daniel Schneidermann rend ici un hommage appuyé à Jean-Luc Mélenchon.

Merci Daniel d’avoir écrit ce si beau texte. Le plus bel éloge de notre meilleur porte-parole qu’on ait lu depuis longtemps. Et qu’il vienne d’un journaliste augmente encore son effet. Vos « amis » du monde médiatique vont vous tailler en pièces d’avoir écrit cela !

* * * * *

Aussitôt chassé des Unes par le « séisme » à l’UMP, le « séisme » du score FN aux Européennes subira sans doute le sort de ses devanciers : il sera oublié, jusqu’à la prochaine. Dans le flot des réactions, il en est une qui, pourtant, ne passe pas : la douleur de Mélenchon (séquence sur laquelle nous ouvrons l’émission de cette semaine). L’autre matin, j’assurais ici ne pas la partager. Il faut bien admettre, après quelques jours, que c’est plus compliqué.

Si je l’ai évacuée d’un revers de main, cette douleur, si je me suis empressé de parler d’autre chose, c’est, pour une part, parce que je m’en suis protégé. Oui, protégé. Parce que Mélenchon, dans cette douleur de voir la France lui échapper, exprimait trop bien une part de moi, et que je me sentais piteux d’être si bien démasqué en mes ultimes retranchements.

Non pas que je croie ce pays prêt à basculer dans le fascisme. Ce ne sont « que » les Européennes, et il ne faut pas oublier l’abstention, qui ramène le score FN à 10% du corps électoral. Il y a aujourd’hui un emballement europhobe, contrecoup brutal et inévitable de décennies d’eurolâtrie aveugle des élites. Mais enfin, on voit de moins en moins ce qui pourrait ramener les abstentionnistes au vote. Les quelques baisses d’impôts annoncées par Valls y suffiront peut-être, et peut-être pas. Pour l’avenir, rien n’est inéluctable, mais tout est possible.

On a toujours tort de se protéger contre des émotions parce qu’elles sont trop fortes, trop puissantes, parce qu’on ne sait pas où elles vont nous entrainer, parce qu’elles ne sont pas mobilisatrices, pas politiques, inutiles, parce que c’est de l’énergie perdue, camarade, que veux-tu qu’on en fasse, de ta douleur, ce n’est pas avec de la douleur qu’on va attirer l’électeur, ou l’abonné. La colère, oui. La colère qui fait les belles manifs, les beaux discours, les beaux éditos. Mais ta douleur, tu crois qu’elle va faire le buzz ? Tu penses qu’elle va cartonner sur Twitter ? Alors garde la pour toi, c’est privé, ça ne nous regarde pas (Mélenchon n’a d’ailleurs pas été le seul. Le Canard de cette semaine nous apprenait que chez EELV, Pascal Durand, en larmes après les résultats, n’a pas été en état de réagir devant les caméras).

Et pourtant, évanouis les cris, le foudroiement, l’accablement, les postures, les échanges d’injures entre résignés (le-peuple-a-parlé-c’est-sacré) et combattants (pas de pitié pour les fachos), les éternelles et toujours vaines recherches de stratégies de rebond, une fois épuisés les trésors de vocabulaire qui s’évertuent à nommer l’événement (séisme, coup de tonnerre, raz de marée, claque, branlée, etc) que reste-t-il d’autre, dans l’immédiat, que la douleur ? La douleur simple et nue, la douleur qui n’a pas de mot, rien d’autre que le sanglot étouffé.

« A droite des voyous, à gauche des médiocres », dit Régis Debray, Douleur de se sentir en accord avec cette phrase désespérée. Douleur de se sentir prêt à la qualifier de désespérée quand on l’aurait, hier, jugée ignoble. Douleur de sentir la brutalité du basculement du monde, de son propre regard. Douleur de sentir le mépris pour les voyous et les médiocres engloutir, si près de nous, les réflexes les plus élémentaires, nourrir toutes les résignations.

« Va la France. Va ma belle patrie. Allez les travailleurs, ressaisissez-vous… » : si elle est si poignante, cette apostrophe de Mélenchon, c’est de cette contradiction, de cette incohérence même, entre l’immense amertume et l’appel au ressaisissement. L’homme est foudroyé de voir sa « belle patrie » tant aimée larguer ses amarres, partir pour les mers lointaines. Il voudrait la retenir, mais ceux qui partent, ce sont les jeunes, les ouvriers, tous ceux qu’il croyait siens, qu’il a cherché en vain à retenir. Ses bras, son corps, ses mots, ses larmes lui échappent.

La douleur ne peut pas être la fin de l’histoire. Elle ne peut être qu’un tremplin vers d’autres histoires. En attendant, il a le mérite de nommer l’innommable.

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