Du débat public – Réflexions à partir d’un rapport public rédigé par le conseil de développement de Nantes Métropole

Au Parti de Gauche, nous sommes des partisans de la démocratie. Nous voulons instaurer un nouveau régime que nous appelons « Sixième République » parce qu’il prendra la suite de l’actuel, cinquième du nom. Mais nous le voulons radicalement différent de tous ceux qui l’ont précédé, aussi bien dans certains de ses principes, que dans la plupart de ses applications quotidiennes. À nos yeux, bien plus qu’une simple nouvelle République, c’est un nouveau monde que nous voulons contribuer à instaurer. Et sur le plan des institutions politiques et constitutionnelles, c’est bien la « Première véritable démocratie » que nous allons œuvrer à faire naître.

J’ai commencé par évoquer notre espoir, notre détermination, à nous, au Parti de Gauche, parce que je suis un de ses militants, depuis désormais presque 5 ans. Mais je sais très bien que nos espoirs sont partagés très largement par les citoyennes et citoyens de notre pays, à quelque parti ou organisation politique qu’ils appartiennent et quelle que soit la philosophie politique à laquelle qu’ils embrassent. Et beaucoup ont la même détermination à contribuer à changer le monde et à le rendre meilleur, même quand le Parti de Gauche n’est pas leur maison commune.

Pour que la démocratie soit refondée après avoir été restaurée, il faudra que nous ayons mené, tous autant que nous sommes, et quelle que soit notre place dans la société, à la fois individuellement et collectivement, un énorme travail de réflexion, d’analyse et de formation quant aux questions que pose le débat institutionnel et constitutionnel. Mais il faudra aussi et surtout, et ce, dès l’origine, organiser un débat public digne de ce nom et digne de ce que nous voulons faire de notre vie publique collective. Cela implique de repenser le débat public dans ses fondements, dans ses conditions, dans ses modalités, dans ses conséquences.

Il se trouve que je viens de lire un texte particulièrement intéressant sur la question. Ce texte s’inscrit tout à fait, je crois, dans l’esprit démocratique et citoyen que nous voulons incarner. Or, ce n’est ni à proprement parler, ni directement, un texte qui a été conçu dans le cadre du débat institutionnel et constitutionnel de la 6e République. Ce texte auquel je fais ici allusion, et que je vais vous faire partager plus loin, comme ses auteurs, sont étrangers à cette question. Je ne dis pas qu’ils lui soient hostiles, je dis que la rédaction de ce texte ne s’inscrivait pas du tout dans une logique de débat institutionnel et/ou constitutionnel. Par contre, ce texte, en développant des analyses et des propositions relativement au processus du débat public, s’inscrit malgré tout, à mes yeux, dans la réflexion institutionnelle et constitutionnelle que nous avons amorcée au Parti de Gauche et que nous allons faire vivre dans les prochains mois au sein de la société française, notamment – mais pas seulement, loin de là – grâce au Mouvement pour la 6e République.

Ce texte dont je vous parle est un rapport élaboré à la demande d’une collectivité locale en préalable à un grand débat public devant porter sur des questions d’aménagement, d’urbanisme, d’architecture, de transports, de logement, d’aménagement commercial… et de tout ce qui fait le cœur de la gestion publique locale. Il n’est donc pas un texte de nature ou d’essence institutionnelle ou constitutionnelle. Il ne parle pas du pouvoir en tant que tel mais il nous parle indirectement de démocratie. Il peut donc s’incorporer dans le débat qui nous intéresse au premier chef. Ce texte nous dit des choses que l’on trouve rarement dans un document « technicien » et qu’il est assez peu fréquent de lire dans les réflexions et le travail quotidien des décideurs, fussent-ils locaux. Les réflexions et suggestions que les auteurs de ce texte ont mis sur la place publique méritent, selon moi, d’être connues et méditées.

 Ce texte a été rédigé par ce que le jargon technique, relatif au monde des collectivités locales, désigne sous le nom de « conseil de développement ». De très nombreuses intercommunalités françaises en disposent. Alors même que cette institution est d’essence « technicienne » puisqu’elle assiste les décideurs locaux sur les thématiques qu’ils gèrent, elle est aussi d’essence « citoyenne » puisque une partie de ses membres représente les citoyen-ne-s. Cet organe qui est en quelque sorte un « conseil de l’intercommunalité » est aussi un relai entre les structures administratives et politiques de l’intercommunalité et les citoyen-ne-s.

Le conseil de développement dont je vous parle est celui de Nantes Métropole, c’est-à-dire de la communauté urbaine de Nantes. Les élu-e-s de Nantes Métropole ont en effet décidé en juin dernier, de lancer un grand débat dans le territoire métropolitain nantais sur des thématiques liées à la Loire. Peu importe ici le sujet principal car ce n’est pas ce qui nous intéresse dans le débat institutionnel et constitutionnel. En revanche, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans ce rapport, et ce qui m’a donné envie d’en relayer les passages les plus significatifs, c’est cet esprit démocratique que l’on trouve très rarement dans des rapports de ce genre. Si les développements quant au fond de la question, à savoir les aménagements divers projetés et mis en débat, ne nous intéressent pas ici, en revanche, tout ce qui est dit quant au débat public en tant que tel, me semble riche de perspectives enthousiasmantes.

Je ne vous parle pas de cela pour vanter les choix stratégiques d’une collectivité locale. En effet, même si certains liens m’attachent à elle, cela serait hors sujet ici, relativement au message que je veux transmettre. Et si je suis un militant engagé, c’est notamment au Parti de Gauche et ce n’est donc pas au service des élu-e-s locaux qui dirigent et animent cette collectivité locale puisqu’ils incarnent un parti que je combats politiquement au plan national et souvent aussi au plan local. Mais l’honnêteté m’impose de dire que ce qui se passe parfois à Nantes, se rapproche un peu des convictions qui sont les miennes. Et quand le rapport auquel je fais allusion, dont vous pourrez lire plus bas les passages les plus dignes d’intérêt quant à la question de la démocratie et du débat public, d’une part, exprime aussi clairement une ambitieuse vision démocratique, et que, d’autre part, les premières décisions stratégiques adoptées par les instances décisionnelles de la collectivité suivent ses recommandations pour en faire des lignes de force du débat qui va s’ouvrir, je ne peux que me satisfaire de cette bonne volonté apparente des décideurs de la collectivité et de cette proximité avec ma propre vision.

Je précise que le texte en question est public. Si je n’en reproduis que les parties directement intéressantes pour ce qui concerne la démocratie et le débat public, toute personne souhaitant le lire dans son intégralité, et découvrir notamment les éléments d’aménagement sur lesquels il porte, pourra consulter la page internet suivante où il est accessible intégralement : http://www.nanteslaloireetnous.fr/medium/W1siZiIsIjIwMTQvMTAvMTcvdWQxMjF2YWQ3X1RfRG9jU29jbGVfQ29tcGxldC5wZGYiXV0/T-DocSocle-Complet.pdf?sha=c73ee1d6c91eefe9

Nota : si je reproduis le texte en question, j’en ai modifié quelques éléments de telle manière que les passages se rapportant directement à des questions d’ordre urbanistique nantais n’y figurent pas. J’ai aussi réécrit certains passages afin de coller à l’objet du message que je veux faire partager. En effet, le texte, aussi bien dans sa structuration que dans son contenu, se suffit à lui-même, à deux ou trois nuances près. Et s’il a pour objet de défendre des idées démocratiques quant à un débat public en vue d’aménagements locaux, il a aussi, à mes yeux, une portée beaucoup plus large et les phrases qui ont été rédigées par ses auteurs, sont, en elles-mêmes, des messages utilisables tels quels, pour appuyer l’idée que je veux faire partager.

Apparaissent en police de couleur bleue les éléments qui sont de ma propre rédaction et qui sont donc soit des ajouts soit des réécritures partielles du texte source. Vous constaterez que ces passages représentent une infime proportion du total.

Apparaissent en rouge les éléments du texte initial qui avaient été mis en relief par ses auteurs et apparaissent en gras ceux que j’ai moi-même mis en relief.

Ultime précision d’importance : les auteurs de ce texte ne sauraient être engagés, d’une quelconque manière, par l’usage que je fais de leur rapport puisque c’est moi qui ai décidé de faire connaître leur travail mais en l’utilisant à une autre fin que la mission qui leur avait été confiée.

* * * * * * * * * *

Extraits du rapport du conseil de développement de Nantes Métropole à propos du débat public préalable aux aménagements « Franchissements de la Loire – Cœur métropolitain »

Un débat public ouvert à tous

Principes, méthodes, outils

Introduction

 Les conditions de la « participation citoyenne » sont fortement interrogées aujourd’hui dans une période souvent qualifiée de « déprime » ou de « lassitude » démocratique.

Une occasion de dépasser le concept, déjà traditionnel, de «démocratie participative» est ainsi offerte, au moment où de nouvelles générations d’élus arrivent au pouvoir et appréhendent la gestion des affaires publiques avec des repères renouvelés.

Un climat de défiance

La question posée au Conseil de développement intervient dans une période qui voit croître le niveau de défiance des habitants vis-à-vis des institutions.

Le rapport au projet, au grand équipement a complètement changé de nature en même temps que la capacité des finances publiques évolue défavorablement avec la crise économique. Ce climat de défiance est sans doute beaucoup plus grave que ne peut le traduire sa seule expression dans les urnes, si spectaculaire soit-elle. Plus que jamais, les conditions d’élaboration de la décision publique constituent un enjeu démocratique qui transcende la plupart des clivages traditionnels.

1°/ Pouvoir débattre du débat

Le débat public ne devra pas se limiter à un simple choix qui s’apparenterait à un « QCM ». Le débat ne doit pas consister à approuver ou non les propositions déjà présentées ; il doit aussi être l’occasion d’en ajouter, d’en retrancher ou de proposer d’autres options.

Les citoyens doivent pouvoir formuler leurs questions et les confronter à celles de la puissance publique.

La qualité et la réussite d’un débat qui serait repositionné par les citoyen-ne-s sera la condition [pour qu’ensuite ils approuvent largement le projet finalisé en ayant le sentiment qu’il est le résultat de leur intervention directe].

1.1/ L’open data, le vrai

Pour qu’un débat public soit efficace, il faut que les informations soient disponibles, fiables, impartiales et sincères.

[Il est donc indispensable pour les organisateurs du débat de] mettre à disposition [de tous les citoyens] un certain nombre d’études déjà réalisées. Il faut que cette logique continue de s’appliquer et s’élargisse dans une démarche vers un plus large public. Il serait contre-productif de vouloir dissimuler des éléments qui finiraient de toute manière par apparaître au grand jour.

Par ailleurs, la qualité du débat dépend autant de la connaissance des motivations que des seuls argumentaires techniques. Qu’est-ce qui motive le débat ?

Quelle est la vision [des organisateurs du débat] ?

Pour que le débat porte ses fruits, le principe doit être celui de « l’open data total ». Tout doit être mis sur la table. Les [organisateurs du M6R comme la plupart des citoyen-ne-s qui ont commencé à se saisir, d’une manière ou d’une autre, de la question de la 6e République et plus largement de la démocratie à refonder] ont entamé une politique d’ouverture des données publiques vers les [citoyen-ne-s]. C’est une initiative encourageante qui a besoin d’être élargie pour ne pas se limiter au minimum vital. La dissimulation n’est plus forcément une vertu politique du temps présent.

Le temps de la décision « pré-découpée » est d’autant plus révolu que la rétention d’informations deviendra une pratique de management de plus en plus risquée au fil du temps.

 1.2/ Accepter l’initiative venue d’en bas

Dans l’esprit d’un débat ouvert, il faudra éviter que les échanges se construisent seulement sur l’acceptation ou la contestation d’une initiative « descendante ». Dans ce type de débat, ce serait une attitude totalement contreproductive. Il est impératif d’éviter l’attitude, encore souvent répandue dans la sphère technico-politique, fondée sur le mode « voilà ce qu’il faut en penser ». Dans un grand nombre de débats, ceux qui sont en charge de la préparation de la décision conservent une tendance à la “condescendance“ envers des habitants qu’on peut écouter mais sans beaucoup plus…

La question que les décideurs doivent se poser est la suivante : de quoi les [citoyen-ne-s] ont-ils vraiment envie de parler ? Ils n’ont pas toujours simplement envie de réagir à des propositions mais aussi d’en faire eux-mêmes. Ils peuvent donc aborder le sujet du débat d’une autre manière que ceux qui sont en charge de la décision.

Le croisement de l’ascendant et du descendant est aujourd’hui à la fois une condition du bon fonctionnement des sociétés démocratiques et une garantie d’une certaine forme d’équilibre dans la décision. La seule qualité de représentant élu ne confère pas l’infaillibilité, celle de citoyen non plus. Dans une société du savoir répandu et partageable, c’est le mélange, la confrontation et l’échange qui permettent l’acceptation.

Croiser l’ascendant et le descendant et accepter la part venue d’en bas sont aujourd’hui une condition de la bonne qualité de la délibération.

1.3/ La parole aux sans-voix

Le débat ne doit pas s’adresser seulement à ceux qui sont motivés, même s’ils peuvent déjà être nombreux quand on fait appel à l’expression du ressenti.

Être sans-voix ne signifie pas nécessairement être pauvre et habiter un quartier qu’on qualifie, selon le porteur des politiques publiques, de « populaire » ou de « sensible ». Être sans voix c’est souvent avoir beaucoup de choses à dire mais ne pas trouver le canal d’expression ou le porte-parole. La catégorie des « sans voix » ne doit pas être approchée avec des pré-supposés.

En matière de débat public, donner la parole aux sans-voix c’est permettre des expressions variées : celle du chômeur dont la mobilité est réduite par la situation financière comme celle du travailleur qui se plaint de devoir passer plusieurs heures de son temps dans des déplacements ralentis, celle de tous ceux qui se sentent concernés mais qui ne se sentent pas représentés par des groupes organisés, celle de ceux qui ne sont pas « militants » [ou des membres] de tel ou tel [parti, organisation ou association] ou de telle ou telle cause mais qui aiment leur Ville, [leur département, leur région, leur pays] à leur manière et qui sont attentifs à son devenir, celle enfin de ceux qui parlent bas et que les décideurs n’entendent pas.

Donner la parole aux sans-voix semble une évidence, il sera encore mieux d’y mettre les moyens pour la rendre vraiment possible.

Dans un contexte social de plus en plus fragmenté, il faut donc rechercher les moyens de toucher le plus largement les habitants. Cela supposera de multiplier les formules pour obtenir une très large palette de points de vue. Cela suppose aussi une capacité d’adaptation à tous les publics et quelques efforts d’imagination.

Une mauvaise lecture du débat public serait de considérer qu’il s’est bien déroulé s’il n’y a pas eu de grandes contestations repérées. Cela pourrait seulement vouloir dire que la parole ne s’est pas assez largement exprimée. [Ainsi qu’aime à le dire Jean-Luc Mélenchon, la démocratie ce n’est pas le consensus mais le clivage reposant sur un débat argumenté, basé sur la raison, la vérité, l’authenticité  et la sincérité, pour que chacun puisse, en toute liberté, se forger une opinion après avoir été complètement informé des tenants et aboutissants de la question].

1.4/ Capter la subjectivité

 Il existe déjà, sur le territoire [de la République française], une très grande variété de dispositifs de médiation, de connexion, de participation… qu’il faudra utiliser pour capter les ressentis et les attentes des habitants. Les structures participatives de toute nature sont particulièrement nombreuses et certaines ont déjà un acquis important de réflexion sur la thématique [démocratique et institutionnelle].

Cette multiplicité de dispositifs de participation est un excellent moyen de rechercher la variété des approches et les divergences. Dans un débat public, il ne faut pas nécessairement chercher à obtenir des citoyens une position unanime mais au contraire à repérer la variété des attentes et aussi les contradictions, les oppositions, voire les conflits.

La prise de décision ne repose pas que sur le partage de grands objectifs mais aussi sur la capacité à apporter un bouquet de réponses à des demandes variées.

 S’agissant de thématiques telles que la démocratie et toutes les notions gravitant autour (constitution, République, régime parlementaire, présidentialisme…) les réserves de subjectivité sont importantes. Dans cet esprit, peut-être faut-il accepter de dépasser le mythique « intérêt général » qui porterait la solution idéale et dont les représentants élus se sentent investis ? Peut-être faut-il accepter d’examiner des conflits d’intérêts collectifs légitimes ?

À titre d’exemple dans ce débat public, la grande question de la relation entre démocratie et régime représentatif resurgira immanquablement. Elle se traitera mieux en recensant d’abord les conflits d’intérêts et en recherchant une variété de réponses qu’en cherchant à dégager un “intérêt général“ qui continuera d’être vécu comme l’imposition d’un point de vue sur un autre.

1.5/ Renouveler le sens des échanges : décideurs/citoyens mais aussi citoyens/citoyens

L’enjeu du débat public n’est pas seulement d’organiser le dialogue entre des élus décideurs et des citoyens selon la traditionnelle logique « descendante » mais aussi entre les citoyens eux-mêmes.

Dans le cas précis de la question démocratique et des solutions pour la restaurer et la faire progresser, on a vu que des citoyens qui s’organisent peuvent être porteurs de projets d’un niveau technique équivalent à celui des sachants. Il ne s’agit pas seulement d’idées plus ou moins élaborées mais bien parfois de réflexions très avancées avec des articles voire des projets de nouvelles constitutions et déclarations de droits entièrement rédigées, mais aussi de démarches militantes et citoyennes très novatrices. À cet égard, il est assez emblématique de constater que peu à peu l’esprit de Podemos essaime en France et que des initiatives citoyennes se multiplient où l’exigence de repenser et de vivre autrement la démocratie rassemble des citoyen-ne-s qui n’ont pas toujours la même vision sur tous les sujets mais qui jugent utile de travailler ensemble pour rendre possible la plus importante de toutes les refondations politiques, celle de nos institutions.

Ces projets ne doivent pas être soumis seulement à l’appréciation des élus décideurs, dans une logique traditionnelle qui serait inversée, mais aussi à celle des autres citoyens, d’abord par le débat public, ensuite par le biais du référendum d’initiative citoyenne.

Cet échange entre les citoyens eux-mêmes, dont le niveau de compétence technique peut équivaloir à celui des experts, est aujourd’hui un des grands enjeux de la participation et c’est une donnée fondamentale du débat public. Sans ce renouvellement des échanges, se met en oeuvre une opposition de lobbies dont certains peuvent aussi être « citoyens ».

1.6/ Le retour du débat et le suivi des suites…

Les décisions publiques, si collective que soit leur élaboration, ne répondent jamais à toutes les attentes. L’organisation du débat public doit donc prévoir, en amont les modalités qui seront celles du « retour » vers les participants. Ces modalités du « retour » et de l’explication des choix sont fondamentales pour ne pas générer des frustrations susceptibles de remettre en cause les acquis du débat public.

Ce retour pourrait prendre plusieurs formes :

  • la publication d’un état annuel de l’avancement des projets avec l’engagement de mettre sur la table tous les éléments qui font que la décision avance… ou pas
  • l’organisation, selon un rythme à déterminer, d’échanges organisés sur le même mode que ceux du grand débat public, mais avec des moyens plus modestes
  • l’utilisation massive des outils numériques pour mettre à disposition permanente les informations sur les projets.

Par ailleurs, l’ouverture d’un débat sur la constitution, le régime politique, les droits et libertés, débouchera sur des évolutions qui dessineront une nouvelle France pour sans doute plusieurs décennies. Pourtant, il pourra être nécessaire de remettre régulièrement « sur le métier » un certain nombre d’éléments de débat car ce que nous déciderons collectivement, nous ne saurions l’imposer aux générations qui nous suivront. Nous devrons donc faire en sorte qu’il soit possible pour celles et ceux qui vivront après nous de remettre en cause nos choix et d’en faire d’autres.

Par ailleurs, il ne faut pas que ce grand débat soit un moment de mobilisation citoyenne fugace sans lendemain. Il faut que ce soit l’occasion pour les citoyen-ne-s de prendre conscience que c’est eux qui auront désormais le pouvoir souverain et que leur vie dépendra largement de leurs choix collectifs et non plus de décisions prises en leur nom par de prétendus représentants. Dans cet esprit, même quand la nouvelle constitution aura été adoptée et mise en application et un nouveau régime politique institué, nombreuses seront les décisions qui seront largement inspirées, élaborées et adoptées par les citoyen-ne-s eux-mêmes, par un vote qu’ils assumeront eux-mêmes au lieu de le déléguer de manière systématique.

2/ Les outils du débat public

2.1/ Une assemblée de citoyens tirés au sort

Notre éducation civique nous conduit à considérer le tirage au sort comme une idée utopique. Pourtant, cette question est de nouveau à l’ordre du jour et l’histoire de la démocratie ne se clôt pas avec le système représentatif.

Des réflexions sont conduites à ce sujet dans les Think tanks politiques de toutes obédiences politiques et de nombreux chercheurs enrichissent aujourd’hui ce concept avec leurs travaux.6

 Voir notamment sur ce sujet polémique :

– Bernard Manin, « principes du gouvernement représentatif », Flammarion, réédition 2012

– Yves Sintomer, « Petite histoire de l’expérimentation démocratique », La découverte 2011

– David Van Reybrouck « Contre les élections », Actes Sud 2013,

– Intervention de Goulven Boudic au Conseil de développement de Nantes Métropole : http://www.nantes-citoyennete.com/ACTU/131118_Boudic.html

 Méprisée et traitée le plus souvent avec condescendance, la thématique du tirage au sort et de la démocratie prend pourtant tout son sens dans une actualité électorale qui devrait nous conduire à un minimum de réflexion distanciée sur les limites de la délégation de pouvoir. L’introduction de doses de tirage au sort n’est pas la remise en cause de la démocratie représentative ; elle peut au contraire la consolider en lui offrant une nouvelle respiration.

À l’échelle internationale, des expériences existent et sont déjà largement commentées : Colombie britannique, Islande, Irlande… À l’échelle locale, le tirage au sort est d’ores et déjà pratiqué aujourd’hui par les collectivités locales à travers des formules comme celle des « panels » ou des « ateliers » citoyens, des conférences de consensus… C’est une première étape intéressante mais encore limitée. Elle en appelle d’autres. Le niveau « d’encadrement » des dispositifs mis en oeuvre par les collectivités peut encore empêcher une expression totalement libérée.

Notre République marquerait un moment très fort en tentant, à l’échelle locale pour commencer, la constitution d’assemblées de citoyens tirés au sort, dont la mission serait, non pas de décider à la place des élu-e-s et du peuple souverain pris dans sa globalité mais de réinterroger le cadre de départ de tout débat et de toute prise de décision en y incorporant une influence citoyenne et un esprit de collégialité.

Les caractéristiques générales de cette assemblée citoyenne pourraient être les suivantes :

  • un nombre de membres équivalent à celui de l’assemblée délibérative de la collectivité concernée (conseil municipal, communautaire, général, régional, Assemblée Nationale…)
  • un tirage au sort dont les modalités restent à affiner (tirage au sort intégral, part de volontariat ?) mais qui devra respecter quelques principes : parité, diversité, équilibre territorial, ouverture la plus large pour aller au-delà des seules listes électorales (ouverture par exemple aux étrangers et aux jeunes non encore majeurs qui pourraient y participer)
  • un appui technique assuré par des personnalités qualifiées avec le concours éventuel d’experts extérieurs
  • des travaux à caractère public
  • un temps suffisant de délibération.

Cette assemblée citoyenne ne produirait pas seulement le traditionnel et général « avis citoyen » rendu par les dispositifs de type « panel » mais un véritable cahier de préconisations :

Ces « parlements » citoyens redonneraient à la France républicaine une image positive exprimant le message que l’innovation, l’ambition et le progrès sont redevenus des moteurs de la vie de la nation.

Ce renouveau démocratique ouvrirait de la meilleure façon possible la période à venir qui sera probablement celle d’une certaine « mixité » démocratique dans laquelle se développera une nouvelle alchimie de la représentation, de l’expertise et de l’intervention directe des citoyens.

2.2/ Un laboratoire des expériences numériques

Trois grandes raisons plaident pour la mise en œuvre d’outils numériques pour le débat public :

  • le numérique bouleverse non seulement l’information mais la capacité citoyenne à se mobiliser pour une cause. Si l’utilisation des outils numériques n’est pas pensée en amont, des mobilisations spontanées peuvent naître. Dans ce domaine, on gagnerait à analyser finement la « bataille » de communication qui s’est jouée autour de Notre Dame de Landes…
  • La France dispose des ressources nécessaires pour créer un nouveau champ d’expériences pour de nouvelles méthodes d’échanges et de dialogue sur les projets publics. S’appuyer sur des structures locales constituerait une occasion supplémentaire de mobilisation.
  • le numérique offre une capacité de toucher une très large population et de nouvelles catégories d’habitants.

Il ne s’agit pas de faire du « numérique » parce que c’est l’air du temps mais d’abord parce qu’il faut « améliorer » les conditions du débat public, c’est à-dire faire en sorte que les solutions retenues correspondent aux attentes. Sur cette base, il faut élaborer des outils numériques autonomes et déconnectés du reste du débat pour répondre à deux grands objectifs :

  • innerver l’ensemble des démarches d’échanges et de discussions par de nouvelles pratiques
  • développer une expérimentation capable de constituer une référence en matière de combinaison numérique/participation/coproduction.

La mise en oeuvre d’une expérimentation numérique pourrait résulter d’une combinatoire d’outils :

  • L’écoute du Web

On dit déjà beaucoup de choses sur le web… à propos de démocratie et de 6e République, avant même qu’un débat officiel ne soit lancé. Il existe des outils de suivi et d’analyse des conversations web. Cela permet de mesurer la sensibilité spontanée, les éventuelles communautés constituées sur le sujet, d’obtenir des expressions spécifiques et, à l’inverse, d’identifier ceux qui restent à toucher.

Des startups nantaises sont spécialisées dans ce domaine.

  • La mise en oeuvre de dispositifs d’échanges ouverts

Dans ce domaine, les outils sont variés et l’intérêt sera de les multiplier : tchats en ligne, Wiki, labo de concertation, réseaux sociaux…

  • L’utilisation et la valorisation des nouveaux médias en ligne

On peut capitaliser à Nantes sur de nombreuses expériences inventives en matière de nouveaux médias*, quelle que soit leur appellation : contributifs, participatifs… Ces outils touchent de nouveaux publics et ont la capacité de démultiplier les occasions d’échanges et de débats.

* www.medias2030.org

  • La datavisualisation : un Hyblab pour la 6e République ?

La datavisualisation permet de donner « à voir » à partir de la masse des données disponibles sur un sujet. Elle permet de construire des narrations. Dans l’esprit du Hyblab* organisé chaque année par le cluster Ouest Medialab** avec les étudiants en journalisme, une manifestation similaire pourrait voir le jour sur la thématique de la 6e République et de la 1ère véritable démocratie républicaine française.

* www.hyblab.fr

** www.ouestmedialab.fr

  • L’immersion par le numérique

Il existe aujourd’hui des outils permettant l’immersion dans des situations pour les faire évoluer virtuellement. C’est sur ce type d’outil que la capacité d’invention des développeurs nantais peut être sollicitée. Ces outils permettent l’appropriation par les publics jeunes et surtout le repérage des nouvelles représentations de l’urbain par des catégories de population qui se tiennent généralement à l’écart des concertation traditionnelles.

Il y a un principe de créativité à mettre en oeuvre pour éviter que la puissance publique ne fasse que répliquer sur Internet ce qu’elle pratique par ailleurs en matière d’outils de concertation traditionnelle.

Il faut accepter aussi l’existence d’un « débat parallèle » qui ne rentre pas forcément dans la cadre des prescriptions publiques. Il peut y avoir un « festival off » très profitable au « festival officiel ». Les outils numériques sont très efficaces pour le off.

Les grandes réunions publiques, la concertation classique à base de dossiers complexes donnent aujourd’hui des résultats limités et favorisent l’expression des publics déjà bien informés. Il faut donc revisiter ces outils au regard des exigences des citoyens d’aujourd’hui et de la nécessité de toucher un maximum d’habitants.

Dans l’esprit initié à Nantes par « Ma ville demain », il faut faciliter l’appropriation du débat par les citoyens en proposant des objectifs de méthode :

  • des rencontres à faible effectif pour permettre une expression précise des rencontres ne dépassant pas 10-20 personnes
  • des rencontres sur les lieux de vie, de travail, de loisirs
  • des rencontres de type « Tupperware » (les politiques sont capables de se mobiliser plusieurs semaines pour faire du porte-à porte en cas d’élections, pourquoi pas pour une autre cause ?)
  • des rencontres impliquant les dispositifs participatifs existants, notamment les conseils de quartiers mais aussi toute la gamme existante des dispositifs participatifs
  • des rencontres sur la base d’outils qui « donnent à voir ». S’agissant d’échanger sur la manière de vivre sous une 6e République vraiment démocratique, les rencontres de proximité doivent s’appuyer sur l’utilisation de tous les moyens, notamment numériques, qui permettent de visualiser les lieux et leurs aménagements,

Les médias locaux

Dans le rapport à la proximité, les médias locaux (quotidiens, hebdos, radios, télévisions) jouent évidemment un rôle majeur. Au delà du seul suivi de l’actualité du débat, ces médias ont une capacité importante d’innovation et d’intervention pour démultiplier les échanges et enrichir leur qualité. Parmi les initiatives de ces médias, on pourrait imaginer des processus d’auditions, des débats d’acteurs, des rencontres spécifiques…

Cette panoplie d’outils de rencontres, avec les documents qui les accompagnent, doit permettre de donner à la fois une vision globale des enjeux et de traiter les questions techniques, Les citoyens doivent comprendre les grandes données des problèmes posés et en même temps obtenir des réponses sur des questions très précises concernant les différents aspects que porte en elle la révolution de la 6e République.

Ne pas abuser des effets de mode

Les rencontres dites « participatives » ont intégré depuis quelques années les méthodes de la rencontre collective divisée en petits groupes pour obtenir l’expression de ceux qui ne prennent guère la parole dans les séances publiques classiques. Cette méthode plait le plus souvent aux participants puisqu’ils y trouvent une forme de liberté et de convivialité. Le PG a par exemple mis en œuvre, depuis près de trois ans, cette façon de faire en son conseil national. Il organise des « ruches », c’est-à-dire de petits groupes de quelques dizaines de personnes.

Cette méthode a beaucoup d’intérêt puisqu’elle modifie la nature des échanges en créant une forme d’égalité entre les participants. Elle a aussi ses dérives. Une certaine forme de banalisation aboutit qu’on se contente souvent de la « mise en scène » participative, agrémentée de l’utilisation abondante de post-its dont la synthèse peut se révéler hasardeuse, voire un peu « orientée ».

 

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