Casser le schéma – Par Tommy Lasserre le 13/12/2015

Note de Vincent LE ROUX : je publie ici le réquisitoire d’un camarade du PG, mon ancien parti que j’ai quitté en mai dernier largement pour les mêmes raisons que celles évoquées par Tommy dans sa diatribe, parce que ça dit énormément sur ce que le PG est devenu. Et les terme sont cruels mais tellement justes !

Militant jusqu’alors dans un parti prétendant incarner « l’opposition de gauche », les résultats des régionales et les tractations politiciennes qui en découlent marquent pour moi la fin d’une séquence. Je devrais être effondré par les résultats, par le fait que plus de la moitié des français ne se reconnaissent plus, par le vote Front national, par le fait que les partis du système se maintiennent, et surtout par l’effondrement total des forces à la gauche du PS, et le fait que mon parti, le Parti de Gauche, s’enfonce dans la compromission qu’il reprochait jusqu’alors à ses alliés du Front de Gauche, et hypothèque ses chances d’incarner une alternative crédible au système en se jetant dans des alliances de circonstance -pardon, des « fusions techniques »- avec le PS. Mais non, je ne le suis pas.

Je ne le suis pas tout simplement parce que tout cela était extrêmement prévisible pour quiconque n’est pas resté enfermé ces derniers mois dans la bulle de confort que confère l’entre-soi militant. Absolument tout, à commencer par notre propre échec. Pas du fait du destin ou d’une volonté divine, juste par un enchainement de causes et de conséquences logiques, découlant de stratégies hasardeuses, voire d’une absence totale de réflexion stratégique, de la part d’une clique de politiciens médiocres s’imaginant en phase avec les attentes des français. Je parle ici de la direction politique de mon Parti. D’incapables aux ambitions médiocres, engoncés dans des schémas de pensée périmés. De ces gens qui ont repris la tête du Parti après que Jean-Luc Mélenchon l’a quittée pour des raisons qui lui sont propres, qui s’imaginent marcher dans ses pas, mais qui n’ont jamais vraiment compris ce qu’il disait, ce qu’il écrivait, ce qu’il incarnait. De ces gens qui aujourd’hui vont jusqu’à hypothéquer ses chances de fédérer tous ceux qui veulent casser les vieux schémas, trop occupés à essayer de sauver des structures du passé pour ne pas se trouver en contradiction totale, par exemple, avec les thèses lumineuses développées dans le livre L’Ère du Peuple. De ces gens qui, plus par bêtise que par méchanceté, n’ont eu de cesse d’annihiler le travail accompli jusqu’alors, de brider toute créativité à l’intérieur du Parti, d’écœurer des milliers de militants sincères et de grande valeur, et de maintenir une vieille tambouille politicienne qu’ils incarnent jusqu’à la caricature.

Pour comprendre ce qui a déconné, il faut revenir à ce qu’est la politique : un affrontement entre pouvoirs visant à conquérir la légalité pour transformer le réel ; mais un affrontement dont les formes sont déterminées par un réel fluctuant, à la fois moteur et produit de la lutte pour l’institution de représentations partagées, et qui demande donc un rééquilibrage stratégique permanent. En bref, la politique s’envisage sous un angle dynamique, elle est en mouvement perpétuel, et ne saurait se considérer à un seul instant t, en partant du monde tel que l’on souhaiterait qu’il soit et non du monde tel qu’il est. Visiblement, les Coquerel, Simmonet, Vannier & co ont oublié cela (l’ont ils jamais compris d’ailleurs ?), et ont choisi de faire de la politique hors-sol. Ils ont naïvement considéré qu’il suffisait d’énoncer de grands principes hérités du passé, à grand renfort d’analyses et de mots-concepts forts dans l’absolu, mais totalement déconnectés du sens commun, et d’attendre que la crise fasse son effet pour que les masses se tournent spontanément vers eux. Mais les choses ne fonctionnent pas comme ça. La politique n’est pas un grand marché où chaque citoyen se positionne rationnellement en fonction de la coïncidence entre les programmes de chacun et leur intérêt réel. Elle fait appel aux affects, aux imaginaires, aux référentiels individuels et collectifs. Nos ennemis l’ont bien compris. Si leur idéologie s’est imposée à l’ensemble de la société, ça n’a pas été d’un claquement de doigts. Le grand tournant néo-libéral des années 80 ne fut pas le résultat d’un tour de magie, mais d’une conquête des imaginaires par tous les canaux de diffusion d’un modèle de pensée cohérent. La poussée réactionnaire et nationaliste actuelle n’est pas seulement le fruit de la crise, mais d’une offensive culturelle de grande ampleur. En gros, nos ennemis aussi ont lu Gramsci, mais eux ne se contentent pas de lui piquer une citation de temps en temps pour faire classe sur dans un texte de congrès ou sur un statut Facebook : ils ont cherché à comprendre ce qu’il disait, et ont appris avec lui à mener l’offensive de manière efficace. En refusant de travailler de longue haleine à conquérir les imaginaires, préférant naviguer à vue entre deux déroutes électorales, les dirigeants de notre camp (pas juste ceux du PG…) condamnent notre projet à rester confiner à la marge de la société, dans un espace se réduisant de plus en plus. Dès lors, pour citer également le philosophe italien, ils deviennent un obstacle à l’éclosion du nouveau. Ils deviennent partie intégrante du problème, et non de la solution. Ils deviennent les phénomènes morbides que l’on observe lorsque la crise est là. Tel est le véritable drame de la « gauche radicale » française. Les fusions avec le PS ne sont que la conséquence logique, et au final anecdotique, de cette incapacité à être à la hauteur de la tâche qui devrait être la notre, voire même à concevoir l’existence de cette tâche. Le fait que cette incapacité ne soit pas lié à une quelconque malveillance mais à un cocktail détonnant de naïveté, de bêtise et d’incompétence n’excuse rien : à certains moments de l’Histoire, être incompétent, bête et naïf devient criminel. Ces gens ne sont pas juste inutiles : ce sont des boulets, des alliés objectifs du système. Dès lors, on peut légitimement considérer que changer le monde implique de se libérer d’eux. C’est pour ça que cette semaine, j’ai quitté le PG.

Cette semaine, j’ai rendu ma carte. J’ai démissionné du Parti de Gauche. Comme plein d’autres camarades de valeur avant moi, et comme plein d’autres le feront dans les prochains jours. D’autres, qui partagent pourtant mon constat, feront le choix -tout aussi respectable- de rester. Si je le comprends, je ne suis guère sensible aux arguments employés. Pourquoi rester ? Parce qu’il faut continuer à porter la résistance en interne ? Parce qu’il faut une structure, et que le PG est la seule à même de changer la société ? Parce qu’on doit maintenir l’espoir au sein de la base ? Parce que « si on part, on laisse le champ libre à la direction », ou, variante, « on leur fait plaisir » ? Leur faire plaisir… et alors ? Je ne suis pas ici pour faire plaisir ou pour faire chier mes anciens leaders. Ils ne m’intéressent plus. Leur laisser le champ libre pour faire quoi ? La même chose qu’aujourd’hui, c’est à dire rien ?

Depuis 1 an et demi, je porte une parole de résistance en interne, avec d’autres. Au bout d’un moment, il faut se poser la question de ce que ça apporte, tout ce temps passé à tenter de porter une stratégie différente, un discours différent, à s’épuiser à démontrer à des idiots condescendants que ce qu’ils font nous mènent dans le mur, avec des arguments qu’ils ne comprendront pas puisqu’ils ne rentrent pas dans les cadres de leur pensée étriquée. Tout ce temps passé à écrire des motions, à s’envoyer des mails, à organiser des réunions où nous restons entre nous à parler de choses qui n’intéressent que nous. Et, quelques fois, à sortir de notre bulle, mais pour coller des affiches moches associant graphisme hérité des années 60 et slogans pétés, pour diffuser des tracts que personne ne lit, car enchaînant des mots-valises dans un langage qui n’est pas celui des vrais gens… Franchement, tout ce temps perdu, il n’y aurait pas carrément moyen de l’employer à faire de la politique autrement, à construire des outils destinés à changer vraiment les choses ?

Rester pour les adhérents ? Ceux qui ne sont pas encore partis commencent à se rendre compte qu’il n’y a rien à espérer d’un cadre où les règles du jeu changent au fur et à mesure, en fonction de l’intérêt ou des lubies de quelques uns. Prétendre que l’on peut changer les choses de l’intérieur, n’est-ce pas entretenir une illusion qui, lorsqu’elle s’évaporera, provoquera un dégout d’une ampleur au moins équivalente ?

Et surtout, changer les choses à l’intérieur du Parti pour quoi ? Bien sûr qu’une structure est essentielle pour changer le pays, mais pourquoi forcément cette structure là ? En quoi un groupuscule qui compte aujourd’hui moins d’adhérents que le NPA (dont on peut bien se moquer aujourd’hui…) et dont les guerres internes ne laisseront qu’un champ de ruine, constituerait un point d’appui essentiel pour changer le pays ? Pourquoi prendre la tête d’une structure minuscule et n’ayant aucune espèce d’influence sur la société serait déterminant pour l’avenir, surtout si la bataille interne nous empêche d’intervenir dans la vraie vie ?

Régénérer la politique 

Dans ces conditions, oui, pourquoi rester ? Mais surtout, pourquoi faire de cette question l’enjeu central ? Car que l’on parte ou que l’on reste, nous voyons tous que les partis tels qu’ils sont aujourd’hui n’incarnent pas l’espoir d’un changement réel. Nous voyons tous qu’il y a énormément de choses à changer dans la manière de faire de la politique à « la gauche de la gauche », si nous voulons un jour sortir de notre petite marge pour porter une perspective majoritaire. Car oui, camarades, l’enjeu, c’est quand même la victoire, c’est quand même le pays, il ne faudrait pas l’oublier. Et maintenant qu’on a tous cernés l’impasse dans laquelle on est, il serait peut-être temps qu’on réfléchisse ensemble, accessoirement en écoutant ce que les 99% de français non encartés ont à nous dire (voire même en se débarrassant assez de notre folklore pour espérer pouvoir les inclure), à la manière de sortir d’en sortir. Pas comme le ferait un cercle d’universitaires hors sol, mais au contraire en partant du réel et en expérimentant, en testant nos réflexions sur le terrain, quitte à s’écarter des sentiers battus. En acceptant que la politique est du domaine du temps long, et n’est pas juste déterminé par les calendriers électoraux que la 5eme République nous impose. Quitte à prendre le risque de se planter. Perso, je ne me barre pas pour arrêter de militer, ni pour me réfugier dans une autre structure existante ayant tout autant que la PG intégré son propre échec. Il y a mille choses à faire pour construire les conditions d’une victoire ; mille choses que j’estime pouvoir mieux faire en étant libéré du poids que représentent les vieux partis ; mille choses que j’espère pouvoir continuer à faire avec ceux qui, quoi qu’il arrive, demeurent mes camarades.

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4 réflexions sur « Casser le schéma – Par Tommy Lasserre le 13/12/2015 »

  1. Çà me rappelle furieusement mon départ du ¨PCF ou j’étais secrétaire d’une petite cellule en milieu rural, pour créer mon assos en citée « ouvrière » en intervenant directement sur les barricades sociales depuis maintenant 16 ans… Le terrain ? Il n’y a rien de mieux pour découvrir et comparer le réel et l’urgent au quotidien. Une régle s’impose :On agit d’abord et on en discute après…

  2. Oui Tommy, tout cela était prévisible.
    Le plus difficile est de creer une structure basée sur une vraie démocratie elle même basée sur le partage des richesses, de la santé, de l emploi , bref pour le bien commun.
    Piratement
    Christian

  3. Je crois que mon assos (loi 1901 non subventionnée) a dévoilé une des clés pour éviter le combat des opportunistes toujours prêts à viser la place du « chef » pour se servir de l’assos à leur avantage : rendre celle-ci difficile à tenir par des statuts bien verrouillés. J’ai beau proposer la place depuis 16 ans, personne n’en veux…

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