Les Jours heureux – Par Bob Solo le 13/03/2016

Je sais pas si ça te le fait, mais moi, vu qu’on m’a trop rien appris, je cherche obstinément à piger dans quel monde je navigue, c’est devenu une obsession. Mon kif, c’est de lever le nez du guidon, me décoller du flux, couper le son, m’éloigner du bordel ambiant, regarder de plus loin, voir plus large. La question qui me prend la tête depuis un bail c’est « comment on en est arrivé là ? ».
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On entend à nouveau beaucoup parler du CNR (Conseil National de la Résistance). Tant mieux. C’est notre Histoire, c’est carrément intéressant. Notamment son programme, « Les Jours Heureux », mis en place dès l’après-guerre.
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C’est quoi ? En gros, c’est tout ce que le patronat et le capital hexagonal ont du lâcher à la Libération, vu qu’ils étaient mouillés jusqu’à l’os dans la Collaboration avec Vichy et les Nazis, vu que donc ils venaient de paumer la guerre, et vu qu’en face y avait pas mal de gars et de nanas bien rouges encore armé-es qui l’avaient gagnée. Z’avaient donc pas intérêt à moufter ou c’était douze balles dans le buffet. Avec De Gaulle en arbitre pas très impartial pour veiller à ce que ça tourne pas trop au rouge justement. Je schématise pas mal mais tu vois l’ambiance.
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Du coup, bim bam, puisque y avait quasi plus rien debout et qu’il fallait reconstruire le bazar, on a dit à ces traîtres : « A partir de maintenant, y a tout un tas de trucs d’intérêt général dans lesquels on vous interdit de mettre votre sale groin. » Je résume. Et on a appliqué ce fameux programme. Je fais pas le détail, tu le trouveras ailleurs en mieux mais bon, là-dedans y a en vrac droit du travail, nationalisations, fonction publique, sécu, retraites, salaires, services publics, protections sociales, syndicalisme, etc. Une bonne partie des fameux “z’acquis sociaux” en fait, pour faire court. Sur des bases de valeurs humanistes, de justice sociale, de solidarité, de refus de l’intolérance.
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Et ça a marché. Pas d’un coup de baguette magique, t’imagines bien que c’est une bagarre, mais ça l’a fait grave. Ce modèle social a été observé, étudié, discuté, ici et là, ailleurs dans le monde.
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Mais alors, quoi que quoi ? Bin, il a aussi été “observé” par ceux qui s’étaient fait piquer le gâteau – oui, parce que c’est un très très gros gâteau. Et les gars l’avaient carrément mauvaise : cette montagne de pognon qui leur passait sous le nez, ça leur a vite filé des hémorroïdes (à ces gros bâtards). Quand c’est devenu insupportable pour eux, ces raclures sont entrés en guerre. Ce programme était une révolution, ils ont décrété la mobilisation générale de leurs sbires pour le fracasser et récupérer l’oseille – et le pouvoir qui va avec. Le pouvoir sur ta vie ma poule. Rien de moins.
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En 2007, l’ancien numéro 2 du MEDEF, Kessler, assureur richissime, l’écrit noir sur blanc dans un édito du mag Challenges : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Tout le monde a pigé ou je fais un dessin ?
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La réalité derrière la propagande, c’est ça : cette oligarchie de collabos engraissés par la guerre a déclenché une contre-révolution enragée, furieuse, violente, où tous les coups sont permis, surtout les pires, et où il n’y a qu’une règle : aucune limite. Une contre-révolution qui a ses idéologues et ses stratèges, ses valets médiatiques et ses politiciens, ses comiques troupiers et ses porte-flingues.
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Comme toute religion, elle a son clergé qui matraque dogme et catéchisme, notamment à longueur de J.T. et de matinales radio. La rengaine tourne en boucle depuis au moins 40 piges : l’archaïsme de l’état-providence, qui vit au dessus de ses moyens, la France en retard, déclinante, les Français qui ne bossent pas assez, les fonctionnaires qui foutent rien, l’immobilisme, les efforts à faire, les réformes nécessaires, les tabous à lever, les verrous à faire sauter, les freins trop nombreux, blablabla.
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Parce que faut être “réaliste”, “sérieux”, “pragmatique”, “responsable”, “compétitif”, et parce que, cerise sur le caviar, « il n’y a pas d’alternative ». C’est “le bons sens” qui le dicte, sous entendu le sens des dominants. Ils en sont à nous expliquer que ce sont les lois de la nature. Le lion bouffe la gazelle, pas vrai ? Des milliers d’années de civilisation humaine niés en une seule phrase. Balaise non ?
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Si. Là où ils ont fait fort, c’est sur le langage. Ils ont tous lu « 1984 », ça fait pas un pli. Sauf que niveau décorum, ils ont ajouté des paillettes, des rires enregistrés, du foot et des gonzesses à poil. Mais note un truc dans un coin : chaque fois qu’une de ces pourritures te parle de modernisation, simplification, assouplissement, rééquilibrage, sécurisation, ajustement, chaque fois tu peux retourner le mot pour piger que des gens comme toi et moi vont encore s’en prendre plein la quiche. Comme disait le poète* : « Tout c’qu’est dégueulasse porte un joli nom ». De Vivendi à Véolia, en passant par Vinci.
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Résultat : austérité à vie, régime sec pour tout le monde, sauf eux qui s’enrichissent toujours plus, y compris – voire davantage – en “temps de crise”, la belle affaire. Privatisation des profits, socialisation des pertes, dérégulation sauvage, déréglementation de tout, libéralisation à marche forcée, diktats européens, financiarisation totalement hors de contrôle, “mondialisation”, bref, société de fric… Tout s’est tellement accéléré que plus personne n’a le temps de comprendre ce qui se passe vraiment. A part ceux que ça arrange.
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Ils ont cassé les anciennes solidarités, marginalisé le syndicalisme, tenté de ridiculiser l’idée même de collectif. L’individu est roi. La pub s’en charge : on est tous des VIP – mais chacun pour sa gueule. Le piège à con abject et absolu de l’offre personnalisée. Du parcours individualisé. Du compte personnel d’activité (CPA – ça c’est dans la loi El Khomri). T’as compris l’idée : isolé, l’individu, qui se croit libre, autonome, est en réalité plus faible, plus manipulable, plus docile, plus asservi. Parce qu’une multitude n’est pas un peuple.
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Voilà identifié l’ennemi, voilà clairement les buts de guerre : récupérer tout ce que ces escrocs ont déjà réussi à nous extorquer, préserver de leurs sales pattes tout ce qui n’y est pas encore tombé. En gros, ça s’appelle services publics, biens communs, intérêt général. Tout ce qui doit appartenir à la collectivité sociale, nous toutes et tous, qui n’a rien à foutre dans le champ de la marchandisation, qui n’a pas vocation à être rentable, c’est-à-dire : qui n’a pas le souci de dégager du profit pour quelques-uns.
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Y a pas de raison : ça a marché, ça marchera encore. Pourquoi ça marche moins bien ? Pourquoi y a du déficit ? Parce que des gouvernements successifs ont tout fait pour, ont laissé pourrir tout ça : ça leur fournit l’argument ultime de tout refourguer au privé – c’est à dire le plus souvent à leurs potes, ou à eux-mêmes. Santé, éducation, enseignement, culture, flotte, transports, protections sociales, redistribution, infrastructures, productions stratégiques, crédit, investissements, etc. Tout ce que la “puissance publique” peut et doit gérer, non pas comme un connard de manager mais comme un état démocratique au service de sa population. Point barre. Et il est maintenant clair comme la gnôle qui sort de l’alambic que rien de tout ça n’est possible dans ce camp de travaux forcés qu’est devenue l’UE.
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Allez, haut les cœurs, poing levé et front commun, on va se les faire, le temps est venu.
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« La remise en cause de ce qu’on appelle les acquis de la Résistance, notamment sur le plan social, constitue un recul historique qui tend à priver de son sens véritable le combat du peuple français pour sa libération . » Robert Chambeiron, secrétaire du CNR, compagnon de Jean Moulin.
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« Résister se conjugue au présent. » Lucie Aubrac.
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(* Allain Lesprest)
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