La Gauche révolutionnaire – Entretien avec Frédéric Lordon par Jean-Baptiste Daoulas le 25/01/2017 – Revue Charles

Merci à mon amie Christine Duplaissy (elle sait pourquoi) et à Frédéric Lordon, toujours aussi incisif, percutant et pertinent !
*
Je fais un rêve : que Jean-Luc Mélenchon l’écoute enfin et surtout qu’il l’entende…
*
* * *
*
Les interventions médiatiques de Frédéric Lordon sont rares. Cet économiste, qui se réfère plus volontiers à Spinoza qu’à Marx, a pourtant beaucoup à dire. Sur le Parti socialiste qu’il situe à droite de l’échiquier politique, sur Emmanuel Macron, sur Alain Finkielkraut qui l’a comparé à Pol Pot, et bien sûr sur le mouvement Nuit debout dont il fut l’un des initiateurs, et dont il promet aimablement qu’il aura été « l’ultime tentative de soulèvement gentil».
*
QUESTION : Dans votre dernier essai, Les Affects de la politique, vous vous intéressez aux mécanismes qui donnent de la puissance aux idées politiques. C’est exactement ce qu’il manque à la gauche en ce moment !
*
Frédéric Lodon : Avant toute réponse, il faudrait peut-être d’abord poser la question préjudicielle de savoir ce qu’est la gauche, ou plutôt ce qui est généralement entendu quand on dit «gauche». Or j’estime que l’un des grands obstacles à la compréhension de la situation politique contemporaine est que l’on persiste à inclure dans la gauche un parti comme le Parti socialiste, avéré de droite. Il s’ensuit une sorte de blocage cognitif qui fait obstacle aux révisions stratégiques les plus urgentes. En 1986, déjà, les sociologues Jean-Pierre Garnier et Louis Janover avaient écrit un ouvrage intitulé La Deuxième Droite. Le malheur des gens qui ont raison trop tôt – car eux avaient saisi avant tout le monde la réalité des évolutions en cours – est qu’ils sont inaudibles, renvoyés à l’outrance et disqualifiés. Il aura fallu trente ans pour qu’on aperçoive combien ce diagnostic était exact. Je serais assez prêt à soutenir que le quinquennat de Hollande revêt un caractère historique, précisément parce qu’il aura rendu enfin la prophétie incontestable. Il faut maintenant enfoncer cette brèche pour que s’opère complètement la conversion symbolique et que les gens reconnaissent le lieu politique véritable du PS: quelque part dans l’arc de la droite.
*
QUESTION : Vous en appelez à la disparition du PS ?
*
F.L. : Par inertie, paresse intellectuelle ou collusion idéologique, toute l’éditocratie s’efforce de maintenir, contre l’évidence, l’idée que le PS serait de gauche, et maintient par là des adhésions anciennes, presque réflexes, qui bloquent toute recomposition à gauche. Il est bien certain que le jour où les électeurs se diront qu’un deuxième tour opposant Valls-Hollande-Macron à Fillon ne laisse le choix qu’entre deux candidats de droite – et que ceci n’est pas un choix –, les choses changeront considérablement. Tant que cette révision majuscule ne se produit pas, tout est figé. Il faut donc, oui, que ce parti disparaisse, comme le PASOK en Grèce. Mais la résistance à cette conversion, et à la disparition du PS, trouve une partie de sa ressource dans un mécanisme passionnel très puissant. Si vous expliquez à des gens qui ont voté pour le PS pendant des décennies que ce parti est de droite, il s’ensuit dans leur esprit qu’ils ont donc été, de fait, des électeurs de droite. C’est un aveu qu’on ne se fait pas facilement à soi-même quand, se croyant «de gauche», on se découvre soudain tel qu’on a été si longtemps, en tout cas électoralement: de droite. L’homme politique habile devrait être celui qui sait trouver les mots adéquats pour leur dire: «Vous vous êtes trompés pendant des années, mais ça n’est pas grave, maintenant redevenez ce que vous vouliez être vraiment! »
*
QUESTION : Est-ce qu’il n’est pas tout simplement classique qu’une partie de la gauche se sente trahie quand le Parti socialiste est au pouvoir ?
*
F. L. : D’abord, il s’agit moins d’un cycle électoral que d’une évolution de longue période. La scène a été rejouée à chaque arrivée de la gauche au pouvoir pendant trente ans, mais à chaque fois, le mouvement vers la droite a été plus profond. Signalons quand même que cette fois-ci, le gouvernement « socialiste» a non seulement radicalisé sa dérive néolibérale, mais commencé à s’aventurer carrément sur les terres de l’extrême droite: État policier, déchéance de nationalité, racisme d’État à peine dissimulé. Et que ceci nous situe au-delà de la « trahison». Au reste, j’ai considéré depuis le début que ce lexique n’était pas adéquat pour saisir ce qu’il s’est passé avec Hollande. C’est un homme de droite, depuis très longtemps, 2012 ne l’a vu que fidèle à lui-même. Il faudrait peut-être d’ailleurs procéder à une inversion complète de l’analyse: les « socialistes » de gouvernement n’ont jamais « trahi », ils ont plutôt toujours été contrariés pour être ce qu’ils sont vraiment, des hommes de droite, et en 2012, la situation leur a semblé mûre pour qu’ils se sentent libérés de pénibles contentions, et s’affichent enfin tels qu’eux-mêmes.
*
QUESTION : Vous ne donnez vraiment pas crédit au gouvernement socialiste d’avoir interdit le cumul des mandats ou permis le mariage des couples homosexuels ?
*
F. L. : Je pense que le «Mariage pour tous » est la queue de comète d’une stratégie de longue période qu’on pourrait dire «de la verroterie sociétale», dont la finalité première est de masquer les régressions monumentales dans des domaines lourds comme la politique économique ou sociale. Bien sûr, qui ne donnerait crédit à ce gouvernement d’avoir fait le mariage pour tous ? Je pense cependant qu’un gouvernement « socialiste» reconduit en 2017 ne trouverait même plus la ressource de ces simulacres. Ce dont témoigne indirectement l’effarante rupture de ce qui constituait jadis des digues à gauche: la protection des droits fondamentaux, le refus, au moins en mots, de la dérive raciste. Dans un passage du livre de Davet et Lhomme (Un président ne devrait pas dire ça – NDLR) curieusement ignoré par la « critique», Hollande fait l’aveu touchant de candeur que l’état d’urgence lui a surtout servi à neutraliser les opposants à la COP 21 ! Et l’on se demande, de même, comment ont pu passer aussi facilement ses propos sur « l’islam qui pose un problème à la société française ». Bon courage à tous ceux qui voudront continuer à trouver «de gauche» des infamies pareilles.
*
QUESTION : Vous écrivez : «Merveille : tant que les esprits sont entièrement occupés par les terroristes, on ne parle plus de luttes sociales, de luttes des classes, de capitalisme, ni même de contester l’État. »
*
F. L. : De ce point de vue, il s’est produit une coagulation politique extrêmement symptomatique entre le gouvernement Valls-Hollande et les secteurs les plus réactionnaires et antimusulmans des intellectuels et des éditorialistes français. Tous se retrouvant dans cette «aubaine» des attentats qui permettait de recentrer exclusivement le débat public sur ces questions d’identité, de sécurité, d’islam. Pour leur malheur, il s’est passé cette année quelque chose qui s’appelle Nuit debout. Si ce mouvement n’a eu qu’une seule vertu, c’est d’avoir mis entre parenthèses, pendant deux mois, ce délire obsessionnel sur l’islam. À tel point que, innocent aux mains pleines, Alain Finkielkraut, n’a pu se retenir de glapir sur BFM qu’« il y a Nuit debout, et pendant ce temps-là on ne parle plus de l’islam radical ». Formidable moment de vérité: Finkielkraut faisant l’aveu limpide de son désir de soumettre en totalité le débat public français à l’unique et fantasmagorique question de « l’islam terroriste», comprendre de « l’islam-en-tant-qu’il-est-terroriste». Voilà l’unique pensée que tous devraient avoir en tête. Qu’à la faveur de Nuit debout, le débat public se décolle ainsi un instant des obsessions d’Alain Finkielkraut, c’était à l’évidence une catastrophe. Pour Alain Finkielkraut.
*
QUESTION : Nuit debout est né d’un mouvement de colère contre la politique économique et sociale, contre les atteintes aux libertés publiques. L’indignation était forte, mais ça n’a pas pris. Qu’est-ce qui a manqué ?
*
F. L. : Mais quelque chose a pris ! Ces deux mois du printemps ont été marqués par une convergence de faits, et pour certains d’intentions, entre le mouvement Nuit debout et les manifestants contre la loi El Khomri. La critique de fond du néolibéralisme est redevenue centrale. On pourrait d’ailleurs donner une sorte de preuve empirique indirecte de ce que « ça a pris » : le traitement médiatique. Les médias sont le baromètre du système: tout ce qu’ils consacrent est par construction inoffensif ; dès qu’une menace réelle émerge, tous, dans un mouvement réflexe, resserrent les rangs autour de la défense de l’ordre établi. La rupture radicale dans le traitement médiatique de Nuit debout, au moment où l’on sort du ravissement citoyen pour affirmer une ligne de combat politique, devrait rester comme un cas d’école. On n’a plus montré que des images de « casseurs ». C’est bien qu’il se passait quelque chose.
*
QUESTION : Est-ce que ce ne serait pas plutôt que vous n’avez pas su maîtriser l’image que vous donniez du mouvement, étant donné que vous avez refusé toute personnalisation de Nuit debout derrière des leaders identifiés ?
*
F. L. : Si Nuit debout a «pris », mais n’a pas embrasé tout le paysage, c’est sans doute en effet par défaut d’organisation, pour n’avoir pas su trouver la forme qui aurait permis à la fois de faire droit à ses principes démocratiques et de poser des lignes stratégiques – au demeurant, une tendance de Nuit debout s’y est essayée, autour de la jonction avec le combat contre la loi Travail. Mais on est bien obligé de prendre les choses telles qu’elles se sont passées. Mon sentiment est que le corps social sortait d’un tel état de dépossession politique qu’il était nécessaire d’en passer par cette expérience cathartique de réappropriation de la parole. Rien ne pouvait se mettre en travers du flot qui avait été libéré. Si désordonnés qu’ils aient été cependant,les événements du printemps ne se sont pas évaporés. Tout ça chemine, mais sous les écrans radar. La combativité qui est née à ce moment est tout sauf éteinte. Le sentiment de scandale général est trop fort. Tout peut se ré-embraser en un instant. Et cette fois-ci, ça ne sera pas juste pour la palabre.
QUESTION : Peut-être que la société est trop fragmentée pour qu’un seul mouvement, une seule indignation, ne puisse la soulever ? Le public de Nuit debout est resté très homogène socialement : blanc, éduqué, urbain.
*
F. L. : Le propre des grandes crises politiques, c’est que toutes les indignations, toutes les colères, si différentes soient-elles, y reconnaissent une occasion de s’y investir et de venir y faire coalescence. Il faut croire que nous n’en étions pas encore là. À froid, l’art de la politique même, c’est de tisser des causes communes par-delà le fractionnement sociologique. Pour ce qui est de Nuit debout, il est certain que sa sociologie était typée jusqu’à la caricature. Au demeurant, il faut accorder à la plupart des gens présents place de la République d’en avoir eu une vive conscience réflexive. On peut sans doute dire que la convergence des luttes comme mantra était largement incantatoire, mais poser le problème, ça n’était déjà pas si mal. Nul n’était assez idiot pour penser qu’on allait inviter des cégétistes à s’asseoir en tailleur place de la République pour faire les marionnettes. Mais en réalité, il s’est passé beaucoup d’autres choses sur la place. Des prises de parole syndicales très fortes ont eu lieu pendant les AG et les divers meetings, notamment celui de la Bourse du travail où la ligne de jonction avec le combat contre la loi El Khomri a été affirmée avec force. Il en est sorti l’intervention un peu plus tard de Philippe Martinez place de la République, qui a été indiscutablement un événement. Avec les quartiers populaires, c’était beaucoup plus difficile. Mais là, nous partions de si loin…
*

QUESTION : Qu’est-ce que vous avez fait concrètement pour franchir la barrière des quartiers populaires ?

*
F. L. : Des Nuits debout se sont tenues en banlieue, mais à chaque fois avec les mêmes distorsions sociologiques. Ne venait que la moyenne ou petite bourgeoisie conscientisée de ces villes. Mais par exemple à Mantes-la-Jolie, un tiers des personnes présentes venaient des quartiers. Certes, cela veut dire que pour deux tiers ce n’est pas le cas, mais enfin ce n’est pas si mal. En réalité, les bases de la convergence étaient inexistantes et imaginer que celle-ci pourrait se faire par la seule force de l’événement Nuit debout était complètement déraisonnable. C’est donc un chantier qui s’ouvre, qui va être une affaire de nouage et de tissage patient de connexions, de solidarités, de partages d’expériences, et c’est dans le long terme que se produisent les conditions d’une convergence possible.
QUESTION : Est-ce que vous n’avez pas réussi à les toucher parce qu’il était trop compliqué d’établir un dialogue, ou tout simplement parce que leurs intérêts sont ailleurs ?
*
F. L. : Je pense que les gens des quartiers sont extrêmement conscients des enjeux de lutte. Ils en ont une pratique. Évidemment, la structuration politique des quartiers est une question ouverte depuis longtemps. Je pense que l’obstacle à franchir tenait à l’ignorance que nous avons de leurs luttes réelles et des conditions dans les – quelles elles se passent. La pire des choses aurait été de débarquer en évangélistes et de dire: «Nous venons faire la convergence des luttes, suivez-nous donc » – le ridicule le disputant au contre-productif. La chose à faire est d’aller au contact de ceux qui luttent dans les quartiers et de commencer par écouter ce qu’ils ont à nous dire.
*
QUESTION : Est-ce que les médias ont une façon anxiogène de parler des intellectuels d’extrême gauche ou de mouvements comme Nuit debout ?
*
F. L. : Il y a presque une mise en abyme dans votre question. Parler d’extrême gauche, catégorie en réalité policière, charrie d’emblée la peur. Il faut d’ailleurs tenir pour un symptôme de la dérive droitière de la «gauche» officielle, qu’on ne puisse plus désigner la gauche la vraie, qu’en y ajoutant un qualificatif aux stéroïdes, comme «extrême gauche» ou «gauche radicale». Donc la réponse est oui: on reconnaît ce qui menace réellement l’ordre social à la manière dont l’ordre social le nomme. Tout ce qui est susceptible de porter une contestation, autre que cosmétique, est parfaitement identifié par les médias et reçoit aussitôt une appellation bien faite pour diriger les associations d’idées vers la violence. Le propre de ce que Bourdieu appelait la «violence symbolique», c’est que la domination parvient à se faire méconnaître comme violence, pour ne faire apparaître comme violence que ce qui la conteste. Les Conti qui investissent la sous-préfecture et balancent des ordinateurs par la fenêtre, c’est violent, mais l’équarrissage de l’entreprise qui va envoyer les gens au chômage, au divorce, à la dépression et pour certains au suicide, ça, ça n’est pas violent. Les quartiers qui se soulèvent, c’est violent, mais la mortalité de fourgon, ça n’est pas violent. On touche là au cœur de la théorie des affects de la politique. La politique, c’est aussi une lutte pour défaire ces formations imaginaires et passionnelles, et pour refaire les manières de voir. Finkielkraut se permet de me comparer à Pol Pot, lui qui est sans doute l’un des plus grands propagateurs de violence et de haine au sein de la société française. La violence symbolique, dont les médias sont les agents par excellence, c’est l’ensemble des mécanismes institutionnels et sociaux qui permettent à ce genre d’opération de ne pas finir dans le scandale patenté, et même de réussir.
*
QUESTION : On ne vous voit donc jamais dans des débats audiovisuels.
*
F. L. : Le «débat », c’est l’article de foi numéro un de l’idéologie professionnelle des médias, leur impensé radical. Mais c’est qu’il n’a jamais suffi de mettre deux personnes en présence pour qu’il y ait un débat. La tenue d’un débat requiert des conditions de possibilité – notamment de temps, de rythme, de calme, mais pas seulement – qui ne sont jamais réfléchies, ni a fortiori réunies, dans les médias. Lesquels d’ailleurs, sous couleur de «débat », ne connaissent que deux exercices : soit la foire d’empoigne dont rien ne peut sortir, soit le faux débat entre faux polémistes en réalité fondamentalement d’accord sur tout et jouant la comédie de l’affrontement – le cirque de Jacques Julliard et Luc Ferry sur LCI aura longtemps été un modèle du genre. Une fausseté qui saute d’ailleurs aux yeux sitôt qu’apparaît un réel opposant, qu’en général le système n’a laissé entrer qu’en le mettant en situation de guet-apens, à 1 contre 4 ou 5. On s’aperçoit alors à cette occasion de tous les arrière-plans qui distordent encore plus la situation de «débat » : car la force du consensus médiatique, c’est de reposer sur de fausses évidences, de faux « cela va de soi », si profondément ancrés à force d’avoir été répétés que leur déconstruction, en situation, est presque impossible. Par exemple, pour lutter contre une ânerie aussi profonde que « l’État vit au-dessus de ses moyens », phrase dont personne ne voit le problème à force de l’avoir entendue mâchonnée par des Aphatie et des Calvi, il faudrait un temps, une durée, qu’aucune situation médiatique n’offre. Je ne vais donc pas dans les débats audiovisuels parce que je n’ai pas le goût des causes désespérées.
*
QUESTION : Vous n’avez jamais eu ne serait-ce qu’une seule expérience positive ?
*
F. L. : Jamais. En fait, il n’y a qu’un remède à l’idéologie bornée du «débat », c’est Schopenhauer, dont L’Art d’avoir toujours raison, quotidiennement illustré dans les situations de débat médiatique, prouve l’inanité du genre. Pour ma part, je soutiens que « le débat » trouve bien davantage sa forme adéquate dans la juxtaposition des monologues unilatéraux. Car le vrai lieu du débat n’est nullement dans les studios de télé ou de radio, comme le croient les télés et les radios : il est dans la tête des gens, qui reçoivent les arguments différents, et en font leur propre synthèse. Encore faut-il, bien sûr, que le système médiatique mette à disposition, équitablement, la totalité des arguments…
*
QUESTION : Est-ce qu’il y a des médias où vous considérez que vous pouvez parler ?
*
F. L. : Oui, mais peu. En réalité, à de rarissimes exceptions près, tous les médias qui offrent des conditions décentes, de temps et de place, pour développer une ou deux idées un peu substantielles, bref, pour dire vraiment quelque chose, sont des médias marginaux! C’est que le cœur du système n’a aucune envie que quelque chose soit dit. De fait, plus on retourne dans le mainstream, plus les conditions se détériorent. On n’échappe pas à cet arbitrage. Envisageant quelque chose comme un arbitrage, j’indique incidemment que je ne partage pas la position des critiques les plus radicaux des médias qui considèrent qu’il ne faut pas y aller « en principe». Non pas que je trouve leurs arguments mauvais : l’idée que dans le pire des cas, l’invitation tourne au traquenard, et que dans le meilleur l’on n’y joue que le rôle d’un alibi ornemental de pluralisme, est tout à fait fondée. Mais je pense que l’on n’a pas le choix des armes. Si l’on veut affecter à grande échelle, il faut en passer par les machines affectantes de grande échelle. Et ce sont les médias. Je n’exclus donc pas par principe d’y aller, mais je le fais en fonction des conditions qui me sont offertes : le temps de parole et l’identité d’éventuels contradicteurs pour l’audiovisuel, l’espace qui m’est offert dans la presse écrite. Ces conditions étant rarement réunies, il s’ensuit que j’y vais peu.
*
QUESTION : Vous vous cantonnez à une audience limitée et sociologiquement fermée. Tout le monde ne lit pas un entretien-fleuve ou n’écoute pas une interview de quarante minutes sur France Culture.
*
F. L. : C’est tout à fait exact. Et, en forçant un peu dans la provocation, je pourrais dire que ça m’est égal. Je me fiche de rencontrer une audience limitée, pour deux raisons. La première est que je ne suis pas un homme politique qui aurait besoin de maximiser l’impact de son discours. La deuxième, je crois beaucoup que l’action politique est collective, et par suite aux vertus de la division du travail. Effectivement, un entretien de 20000 signes sera lu par une audience restreinte. Mais il s’y trouvera peut-être des gens qui s’approprieront mes idées. Et qui, à leur tour, en feront quelque chose pour atteindre un cercle concentrique un peu plus lointain. Et ainsi, de proche en proche. Je pense par exemple à une vidéo d’Usul, réalisée à partir de mes travaux théoriques sur le salariat, pour le coup confidentiels. C’est une merveille d’intelligence didactique, et comme sa chaîne YouTube a un fameux abattage, cette vidéo de trente minutes a été vue des dizaines de milliers de fois (près de 500000 – NDLR). Alors c’est une bénédiction, une chose pareille, mon idéal de la division du travail politique. Usul fait ce que je ne sais pas faire. Comme, dans son genre, Franck Lepage, qui a inventé les « conférences gesticulées », entre stand up et conférence politique analytique. Ces gens apportent des réponses pratiques aux questions théoriques que je pose dans Les Affects de la politique : ils inventent des manières extraordinairement efficaces d’ «empuissantiser » des idées abstraites, en tant que telles impuissantes, en leur donnant tout l’appoint passionnel de l’image et du spectacle vivant.
*
QUESTION : En lisant vos dernières interventions, j’ai eu l’impression que vous n’étiez pas intéressé par les élections de 2017, que vous souhaitiez presque les enjamber.
*
F. L. : Nuit debout a été le symptôme de l’échec du système institutionnel contemporain, dont on nous propose un nouveau tour de manège en 2017. Ce système est mort, et les gens qui s’y agitent sont des morts-vivants. On voudrait leur dire de faire attention tout de même, parce qu’il est minuit moins cinq. Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait des éruptions de violence. La violence est le dernier recours lorsque le système, aveugle et verrouillé, ne parle plus à personne et devient radicalement incapable de proposer la moindre solution institutionnelle de transformation à froid. Nous y sommes. Nuit debout devrait être tenue comme l’ultime tentative de soulèvement gentil avant que les gens n’en viennent à d’autres procédés. Si les éditorialistes avaient deux sous de jugeote, ils auraient fait ce diagnostic. Mais comment pourraient-ils avoir la moindre lueur de solution? Ils sont eux-mêmes une partie du problème. En tout cas, voilà que pour la première fois dans l’histoire politique de la Veme République, on commence à entendre des appels à ce que la présidentielle ne se tienne pas – et c’est probablement la chose la plus intelligente qui se dise dans cette « campagne». Quel formidable symptôme! Car il faut bien voir tout ce que l’institution de la présidentielle a pour elle: la force anthropologique de l’incarnation, les comédies du charisme et de la « rencontre avec le peuple», etc. Et tout ça est en train de trembler sur ses bases.
*
QUESTION : Et pourtant, Emmanuel Macron est précisément en train de percer en jouant sur le ressort de l’incarnation. Cela semble contredire votre théorie.
*
F. L. : Je ne crois pas qu’on puisse reconnaître le moindre caractère de preuve à une imposture pareille. Il n’y a que les médias pour ne pas apercevoir que la revendication antisystème du pur produit du système est un motif de bouffonnerie universelle. Il faut être éditorialiste ou sondeur pour croire qu’il se passe quelque chose politiquement avec Macron. On est là vraiment dans les spasmes terminaux d’une époque dont les insiders pressentent confusément la fin et cherchent avec angoisse de quoi la repousser. Évidemment, à leurs yeux, Macron a tout de la solution parfaite : la nouveauté en toc mais qui ne change rien au fond. C’est-à-dire, évidemment, la non-solution parfaite, qui reconduit – en la portant à un plus haut point – la tare majeure dont le système est en train de périr: l’indifférenciation gestionnaire de la droite et de la gauche.
*
QUESTION : Pourtant, pour avoir couvert plusieurs meetings d’Emmanuel Macron, j’y ai rencontré des jeunes qui ne s’étaient jamais engagés en politique, et qui le faisaient pour la première fois avec Emmanuel Macron. Ce n’est pas le signe d’un renouvellement ?
*
F. L. : Qu’il y ait à Sciences Po ou dans les écoles de commerce de parfaits intégrés, enivrés de se reconnaître dans un semblable, ne me semble pas constituer un basculement politique de première grandeur.
*
QUESTION : Le Front national est à l’affût pour récupérer la colère des Français. Est-ce que vous êtes en concurrence ?
*
F. L. : Cette course de vitesse est le propre de toutes les crises sociales profondes. Car la contestation des médiations et des institutions en place nourrit aussi les pires forces. C’est la question des affects flottants : colère, insatisfaction, indignation. Par qui ces affects vont-ils être captés? Et comment seront-ils mis en forme? Entre-temps le système médiatique qui organise férocement la prohibition de la différence de gauche, celle qu’il renvoie systématiquement à la marginalité aberrante de « la gauche de la gauche », s’étonne, lui, que seule la différence d’extrême droite fasse son chemin…
*
QUESTION : On a failli mettre Karl Marx en Une de de nouveau numéro. Est-ce que sa pensée et son langage sont encore efficaces aujourd’hui ?
*
F. L. : Les mots de « lutte des classes » ou de « capital » n’ont jamais eu autant de pertinence analytique, ce qui n’a rien d’étonnant dans une configuration aussi régressive du capitalisme. Mais on est obligé de constater que les plis de l’imagination contemporaine vouent ces mots à être reçus comme des choses du passé. C’est un langage qui ne parle qu’aux convaincus de l’entre-soi de gauche. Et plus au-delà. La gauche a donc une langue à réinventer. Il faut redonner une formulation non marxiste à des choses toujours extrêmement marxistes. Par exemple, défendre l’idée d’une «République sociale», dont la Constitution abolirait la propriété lucrative (celle des moyens de production), retrouve le fil même de la pensée marxiste, mais à l’aide d’autres signifiants. Notamment le signifiant «République», qui est parfaitement accoutumé dans l’esprit français. Il suffit d’y ajouter « sociale» pour simultanément le débarrasser des usages répugnants qui l’affligent aujourd’hui et renouer avec des épisodes majeurs de l’histoire de France – 1848, la Commune. Et si vous expliquez que le but de la République sociale est d’étendre le principe démocratique à toutes les sphères d’où il est encore (injustifiablement) exclu, au premier chef l’entreprise, alors vous reformulez dans d’autres mots le projet marxiste d’en finir avec la subordination salariale, c’est- à-dire avec le cœur du mode de production capitaliste. Il faut plus que jamais redonner au marxisme le pouvoir d’affecter à échelle étendue.
*
QUESTION : Dans Les Affects de la politique, vous faites le pari que c’est le développement du savoir et de l’imagination intellectuelle qui vont permettre aux citoyens de s’indigner et d’agir. Comment est-ce que cela s’incarne concrètement ?
*
F. L. : Pas tout à fait. Les mécanismes de ce que Spinoza appelle « l’indignation», l’affect moteur des séditions, sont là de toute façon. Ce pli dispositionnel que je nomme l’« imagination intellectuelle» désigne une propension à se mettre en colère sur la base non seulement de choses vécues ou d’images vues, mais aussi de principes plus abstraits. L’imagination intellectuelle, si l’on veut, c’est la capacité à s’indigner, et à se mettre en mouvement, du seul fait de lire «état d’urgence», donc sans avoir besoin de voir des images de portes défoncées à 6 heures du matin. Les enthousiastes les plus bornés de l’état d’urgence changeraient instantanément d’avis si c’était leur porte qui volait en éclats pour rien, et leurs gosses qui étaient en pleurs. L’imagination intellectuelle, c’est la disposition qui permet de faire l’économie de ce genre d’expérience en première personne pour réagir à quelque chose, c’est la disposition qui fait éprouver en avance, avant qu’ils ne soient pleinement matérialisés, les abus du pouvoir, donc qui réduit la capacité d’abuser du pouvoir, par le développement d’une « sensibilité intellectuelle».
*
QUESTION : Vous pensez qu’il est possible d’affecter la population par le langage, mais est-ce que les citoyens peuvent encore être touchés? Tout le monde semble blindé face aux récits de massacres en Syrie, aux sans-abri dans la rue, aux files d’attente devant les banques alimentaires…
*
F. L. : Le pouvoir de chacun d’être affecté est limité, et il diffère en fonction des groupes sociaux. Certaines choses affectent plutôt les intellectuels, d’autres plutôt les classes populaires, et pour tous la capacité d’attention est finie. Il y a aussi des variations en fonction des périodes historiques. Ce qui ne nous affectait pas auparavant peut devenir plus tard épidermique, et vice versa. La sensibilité au chômage est un exemple intéressant. En 1967, Pompidou pensait que la société française exploserait si, un jour, on passait les 500000 chômeurs… Quarante ans et 2 millions de chômeurs plus tard, c’est devenu la norme. 500000 chômeurs nous sembleraient même l’indiscutable plein emploi. Par glissements progressifs sur une période suffisamment longue, on peut donc déplacer considérablement une norme.
*
QUESTION : Comme une tolérance progressive à l’intolérable ?
*
F. L. : Exactement. Il y a un mécanisme cognitif de réduction de la dissonance passionnelle. Il est difficile de vivre quand le monde entier vous agresse et vous est intolérable, alors on s’aménage un peu de repos et on ferme les yeux. Jusqu’à finir par trouver tolérables des choses qu’on jugeait autrefois intolérables. Eh bien, tout le travail de la politique critique, c’est de restituer le sentiment de l’intolérable.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s