Quelques réflexions suite aux propos de Jacques Sapir le 05/04/2017 : « Mélenchon, le meilleur pour affronter Le Pen »

Dans cette vidéo, Jacques Sapir est interrogé par RT France sur la question de l’élection présidentielle. Je vous invite à l’écouter en entier (elle dure une quinzaine de minutes).

Manifestement, Jacques Sapir ne croit pas encore que Mélenchon puisse se qualifier pour le second tour. Il le répète deux ou trois fois et s’en explique. Mais il dit aussi qu’une telle hypothèse est envisageable tellement les Français sont indécis (il rappelle qu’un sur deux n’a pas encore fait son choix).

Il affirme très clairement, et là encore à deux reprises, que si Mélenchon se hissait au second tour, il serait « le meilleur adversaire possible pour affronter Marine Le Pen« . C’est à 11 minutes et 55 secondes…

À 12 minutes et 45 secondes, Sapir ajoute que Mélenchon « est le seul candidat qui pourrait, programmatiquement, tenir face à Marine Le Pen » parce qu’il est le candidat « qui a le programme le plus élaboré et le plus à même d’affronter celui de Le Pen.« 

Dans l’hypothèse où le second tour verrait ainsi un affrontement entre Le Pen et Mélenchon, Sapir pose la question de savoir qui des deux saura reprendre et incarner le discours « souverainiste » et « renvoyer l’autre à ses contradictions ». Il met le doigt exactement là où il faut…

Pour ma part, je vais préciser la problématique avant d’exprimer ce qu’elle m’inspire comme réflexions :

Dans l’hypothèse d’un tel second tour Le Pen – Mélenchon, est-ce que ce sera Jean-Luc Mélenchon qui saura incarner la défense de la souveraineté du peuple, donc la restauration pleine et entière de sa liberté, de sa démocratie, et de son indépendance géopolitique, auquel cas Marine Le Pen ne serait plus que la candidate de la France rance, raciste et xénophobe… ou est-ce Marine Le Pen qui saura le mieux incarner ce « souverainisme », renvoyant Mélenchon dans une case de « gauchiste », « d’ex-socialiste », de « révolutionnaire rouge »….

Quand on connaît le projet de Mélenchon, on se dit qu’il est bien placé pour être beaucoup plus convaincant que Le Pen. En effet, son projet repose très largement sur la volonté de rendre le pouvoir au peuple et cela se manifeste de deux façons :

d’une part, la souveraineté du peuple à l’égard de ses dirigeants sera restaurée grâce à l’avènement d’une assemblée Constituante qui sera instituée par référendum populaire et sera chargée de rédiger une nouvelle constitution fondant un nouveau régime, étant entendu que cette nouvelle constitution, principalement écrite par les délégués à la Constituante,  le sera aussi par le peuple qui pourra largement faire connaître ses avis, ses souhaits, ses doléances auprès des délégués à cette Constituante. Et in fine, au terme du processus, ce sera encore lui, le peuple, qui approuvera ou non le projet de nouvelle constitution, par un second référendum. Il n’aura donc ni à plébisciter un Président de la République, ni à se limiter à dire OUI ou NON, à la fin puisqu’il sera intervenu en amont et pendant tout le processus.

d’autre part, la souveraineté du peuple à l’égard des pays étrangers se manifestera par une géopolitique radicalement alternative à celle que nous connaissons depuis des décennies, et en particulier depuis dix ans. C’est non seulement la fin de l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui qui adviendra, puisque d’une façon ou d’une autre, soit via le plan A, soit au moyen du plan B (et aussi sans aucun doute de ce que Mélenchon et ses proches ne peuvent dire publiquement mais qu’ils préparent activement), on sortira définitivement des traités européens (Lisbonne-MES-TSCG…) et internationaux (TAFTA-CETA) qui nous oppressent, nous tyrannisent, nous emprisonnent, nous détruisent, mais c’est aussi la fin de l’atlantisme français vu que le Président Mélenchon mettrait en oeuvre une révolution diplomatique et réorienterait la politique étrangère de la France vers le non-alignement, la paix, la loyauté des échanges et l’harmonie des relations internationales. À ce sujet, Mélenchon a dit et écrit plusieurs fois quelle était sa vision géopolitique et le projet qui en découle. Je vous renvoie notamment au texte « Le nouvel indépendantisme français » publié dans un cahier de la revue de la défense nationale, ou au colloque du 31 mars dernier à l’IRIS. Voyez divers liens utiles dans ce document.

Marine Le Pen propose, elle aussi, de défendre la « souveraineté française » mais hélas, elle la voit sous un prisme très différent du nôtre puisque sa souveraineté à elle est bien plus « nationale » que « populaire », même si l’opposition entre ces deux termes n’est pas si opérante que cela (cf ce billet dans lequel je m’en étais expliqué). La souveraineté nationale signifie surtout la souveraineté du gouvernement français face aux pays étrangers, mais elle ne suffit pas à garantir la souveraineté du peuple car il peut s’agir seulement d’une souveraineté d’oligarques français et non d’une souveraineté des citoyens. La souveraineté nationale n’offre aucune liberté supplémentaire au peuple si le système constitutionnel ne donne pas le pouvoir suprême à ce peuple. Certains gouvernements dictatoriaux et tyranniques peuvent respecter la souveraineté nationale, celle de leur pays, tout en opprimant leurs concitoyens et en se réservant le pouvoir de décider de ce qui doit être fait au nom du pays. C’est bien cette souveraineté-là, la souveraineté nationale, que Marine Le Pen défend au premier chef. Or elle se satisfait entièrement de l’actuelle constitution qui tient le peuple très éloigné du pouvoir, le réduisant au droit de suffrage une fois tous les cinq ans. Avec Marine Le Pen, le peuple ne serait pas souverain. Seuls les dirigeants le seraient. Et cela est une différence majeure entre Le Pen et Mélenchon !

Maintenant, à l’occasion d’un second tour Le Pen – Mélenchon, il pourrait être envisagé par Mélenchon de revoir son positionnement et, pour rassembler tous ceux qui n’auraient plus de candidat acceptable, d’en rabattre largement sur la défense de la souveraineté puisque cela constitue précisément aujourd’hui une ligne de démarcation irréductible entre lui et les autres…  Il se présenterait ainsi comme le « modéré » face à « l’enragée », il serait le « rassembleur » face à celle qui instillerait la « division ».

S’il se positionnait ainsi, il perdrait à coup sûr. Car tous les citoyens qui n’en peuvent plus de subir la loi des autres (que ces « autres » soient ceux qui se succèdent au pouvoir en France depuis le départ de De Gaulle, ou qu’ils soient l’UE, les multinationales ou l’Empire états-unien) donneraient raison, j’en suis certain, à Jacques Sapir, et choisiraient Le Pen pour mettre une raclée mémorable au « système ». Et voyez-vous, je suis porté à penser que même au sein de la France insoumise, nombreux seraient celles et ceux qui le feraient aussi. Parce que l’élection « surprise » de Marine Le Pen emporterait forcément le régime à très bref délai.

Sapir pense ainsi qu’il est possible qu’en cas de second tour où Le Pen affronterait Fillon ou Macron, les électeurs puissent, cette fois, choisir Le Pen. Et je viens de dire que je crois aussi que cela est tout à fait envisageable aujourd’hui. Contrairement à ce que semble croire Mélenchon (cf sa saillie prononcée lors de son discours de Châteauroux le 2 avril dernier), je ne crois pas du tout qu’il soit garanti que « même une chaise serait élue face à Marine Le Pen« . Cette fois-ci, les choses pourraient fort mal tourner ! Car avec les deux autres (Fillon ou Macron), ce serait encore et toujours la saignée ! Mais cette fois, elle serait encore plus violente que celles que l’on a connues jusqu’à présent. Les Français le savent et je pense qu’ils feront tout pour l’éviter, je dis bien « tout » jusques et y compris faire élire Le Pen.

Parce que l’élection de Le Pen serait le dernier coup fatal infligé au régime. Réfléchissez : ce que ne dit pas Sapir, mais que je crois moi-même, c’est que Le Pen élue le 7 mai n’aurait aucune chance d’obtenir une majorité parlementaire en juin. Parce que si elle était élue, ce serait en raison d’un vote de rejet massif de l’autre, et aucunement par un vote d’adhésion pour sa personne ou son projet. La maxime bien connue « au second tour on élimine » se mettrait en oeuvre une nouvelle fois mais, cette fois-ci, ce ne serait probablement pas dans le même sens qu’en 2002…

Comme il n’y a aucune chance qu’elle gagne une majorité en juin, il y aurait donc de fait cohabitation dès l’origine de sa présidence. Et quelle majorité se dégagerait donc d’un tel désordre politique ? Nous ne pouvons l’imaginer car si le Président élu le 7 mai l’a été par volonté expresse, il aura une majorité en juin, c’est une certitude. Jamais, depuis 1958, il n’en a été autrement. Quand il y a eu cohabitation, c’est parce que des élections législatives sont intervenues après plusieurs années de mandat du Président en exercice, même si Chirac réussit l’exploit de se faire désavouer deux ans à peine après avoir été élu (et assez bien élu) le 7 mai 1995. Il faut dire que son Premier ministre Juppé avait tout fait pour plaire aux Français… Et si on étudie un peu les résultats (ce que j’avais fait à l’époque), on constate rapidement que ce sont les nombreuse triangulaires avec presque une centaine de circonscriptions dans lesquelles des candidats FN ont pu se maintenir au second tour, qui ont fait perdre la droite d’alors. La gauche plurielle n’avait gagné que pour cette raison-là ! Si le FN n’avait pas été en situation de se maintenir, sans doute que Juppé aurait gagné son droit de rempiler ! C’est le FN qui a fait battre la droite, ce n’est pas la gauche plurielle !

Ce rappel historique étant fait, si Le Pen était élue le 7 mai, je vous laisse imaginer combien la France entrerait alors en révolution ouverte. Rappelez-vous ce qu’il advint entre les deux tours en 2002 du fait que Jean-Marie Le Pen était au second tour. Alors imaginez si Marine Le Pen était élue…

Malgré l’état d’urgence, qui sera alors, en toute légalité, à la disposition de la nouvelle Présidente sans qu’elle ait besoin de le faire voter elle-même – ce qu’elle ne réussirait jamais à faire (merci Hollande et Valls, merci le PS, merci les frondeurs, merci les députés du Front de Gauche qui ont accepté sa mise en place et son renouvellement plusieurs fois de suite) – le peuple entrerait à coup sûr dans une éruption volcanique d’ampleur biblique…

Je ne crois pas que l’état d’urgence, et les menaces que celui-ci fait peser sur les libertés, suffiraient pas à dissuader le peuple de se rebeller ouvertement contre le nouveau pouvoir sorti des urnes si c’est Le Pen qui en était la bénéficiaire. Parce qu’il vient toujours un temps où le pouvoir des dirigeants perd toute légitimité et même toute autorité lorsqu’il advient dans de pareilles circonstances.

« Un tyran n’a de pouvoir de nuire qu’autant que les hommes veulent bien l’endurer » a écrit Étienne de LA BOÉTIE dans le Discours de la servitude volontaire.

Et je ne pense pas que notre peuple accepterait « d’endurer » une présidence de Marine Le Pen. Ni ne se résoudrait à une cohabitation entre elle et une majorité quelconque. Et je reviens à la question : quelle majorité accepterait de la servir ? Aucune !

Si le peuple français élisait finalement Le Pen, ce serait par refus absolu de rempiler avec les adeptes de la saignée, de l’européisme et de l’atlantisme. Pour rien d’autre ! Ils l’auraient fait pour mettre par terre le système et le régime. Et élire Le Pen, bien que l’on puisse interpréter cette décision collective comme une politique de la terre brûlée, serait une garantie de faire imploser et exploser en même temps tout le système !

*

Ayant tout cela à l’esprit, je suis convaincu que les Français conjureront ce sort funeste pour notre pays et mettront Jean-Luc Mélenchon au second tour, pour éviter le désastre et pour que que demain soit une révolution citoyenne et non une révolution nationaliste et ethnique !

 

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