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Analyses de résultats électoraux et prospective électorale

« Si le populisme de gauche n’assume pas de briser le mur européen, il raconte des histoires aux enfants » – Entretien avec Christophe VENTURA* – Le Vent Se Lève

* Christophe VENTURA anime Mémoire des luttes

Source : ici (blog Le Vent Se Lève)

Christophe Ventura

Construire un peuple par Chantal Mouffe et Iñigo ErrejónDans le cadre de la sortie de l’édition française du livre Construire un peuple (en librairie le 7 avril), dialogue entre Chantal Mouffe (philosophe théoricienne du populisme de gauche) et Íñigo Errejón (co-fondateur et stratège de Podemos), nous nous sommes entretenus avec Christophe Ventura, qui a mené la publication de cette édition. Christophe Ventura est animateur de l’association Mémoire des Luttes et l’un des fondateurs du groupe de réflexion politique et intellectuel Chapitre 2. Qu’est ce que le populisme de gauche ? Quelle est sa stratégie ? Quelles sont les différences entre Bernie Sanders, Jeremy Corbyn, Jean-Luc Mélenchon et Podemos ? Comment comptent-ils contrer l’hégémonie du populisme de droite ? Emmanuel Macron est-il populiste ? Ces mouvements ont-ils un tabou sur la question européenne ? Doivent-ils prôner la sortie de l’UE ? Nous lui avons posé toutes ces questions.

LVSL : Vous vous intéressez de près à la question du populisme en Europe. Et plus particulièrement au « populisme de gauche », théorisé par Chantal Mouffe. Pourquoi ce concept vous semble-t-il pertinent aujourd’hui ?

Christophe Ventura : Je pense qu’il faut s’intéresser à ce terme de « populisme de gauche » car, d’une manière générale, la notion de populisme est utile pour comprendre ce qui se joue, dans une séquence historique donnée, au sein d’une société. Le populisme est avant toute chose un « moment » dans la vie d’une démocratie devenue totalement oligarchique, et qui entre en crise. Ainsi, ce « moment » annonce l’arrivée ou l’éclatement d’une crise de régime. Sur ce point, je converge beaucoup avec Chantal Mouffe. Nous sommes dans un « moment » populiste. A quoi correspond-il ? Pour résumer : à l’activation d’un vaste mouvement d’opinion et de mobilisation destituant dans la société, à une désaffiliation de la population avec ses organisations et institutions de représentation habituelles. Il s’agit d’une dynamique qui, plus que de se situer dans le cadre des références politiques du moment antérieur, cherche à destituer les pouvoirs en place, leurs représentants et leurs symboles : classes politiques et institutions notamment.

Chantal Mouffe, JLM et autresChantal Mouffe, juste à gauche de Jean-Luc Mélenchon, et Christophe Ventura, celui qui attire leur regard avec son téléphone portable, lors de la marche pour la VIe République du 18 mars 2017.

Ce phénomène nous oblige à concevoir l’action politique, mais aussi intellectuelle et sociale, différemment, à rechercher des stratégies distinctes par rapport à nos habitudes d’organisation. Car, en effet, ce type de dynamique contestataire n’appartient ni au camp de la gauche, ni à celui de la droite a priori. Elle devient en revanche l’objet d’une bataille hégémonique entre ces deux familles pour l’orienter vers la gauche – et à ce moment contribuer à re-signifier cette gauche auprès d’une masse de gens pour qui elle ne veut plus rien dire parce que, pour eux, elle est associée aux mêmes politiques économiques et sociales que la droite – ou vers la droite – et à ce moment-là renforcer le sentiment de rejet de l’autre dans la société, et protéger dans le même temps les intérêts des puissants. Un exemple pour illustrer : le Brésil. En 2013-2014, c’est exactement ce type de phénomène qui a fini par éclater – avec une captation par la droite de la rue – contre le gouvernement de centre gauche de Dilma Roussefftandis que se préparaient les festivités onéreuses de la Coupe du monde de football (2014) et que l’onde de choc de la crise économique et financière mondiale commençait à se faire sentir dans le pays (chômage, montée de la précarité, des inégalités). Je me souviens d’une analyse du journaliste uruguayen Raúl Zibechi dans laquelle il décrit avec minutie comment, « pour la première fois depuis cinquante ans, l’hégémonie dans les rues brésiliennes appartient aujourd’hui à la droite » [1].

Là-bas, la gauche a perdu la bataille. Empêtrée dans la gestion du pouvoir, confrontée à la crise économique, affectée par des scandales de corruption, significativement bureaucratisée et ayant perdu son lien avec les mouvements sociaux, elle a pensé qu’il suffirait de faire valoir son bilan – pourtant le meilleur pour le pays depuis des décennies – et de proclamer ses valeurs pour gagner un sujet alors en construction dans la rue qui se mobilisait initialement contre la cherté de la vie, l’augmentation du prix des transports, les gâchis financiers et la corruption en période de restriction économique. C’était une erreur.

« Emmanuel Macron n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France. »

L’emploi du terme « populisme » peut faire sursauter à gauche. En effet, beaucoup y voient un concept vide, voire méprisant vis-à-vis du peuple, utilisé par les élites pour discréditer les candidats de gauche radicale qui s’adressent aux catégories populaires. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon refusait cette étiquette en 2012, car pour lui c’était alors une façon de l’assimiler au FN. Ça ne semble plus être le cas aujourd’hui : il se montre plus ouvert à cette appellation, même s’il ne l’endosse pas directement. Pourquoi, selon vous, ce terme à autant de mal à être assumé à gauche ?

Il y a trois raisons à cela.

Premièrement, si certains à gauche refusent d’employer le terme, c’est parce que ce mot est plastique, élastique, qu’on peut tout mettre dedans. De fait, comme vous le dites, il est repris par le système pour disqualifier tous ceux qui le contestent… et ce système le fait en utilisant lui-même une stratégie populiste, comme l’explique par exemple Emmanuel Macron lorsqu’il affirme « Si être populiste, c’est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste » [2](Journal du dimanche, 19 mars 2017).

Donc, cela pose un problème à gauche. En gros, si toi-même tu utilises le mot que les médias utilisent pour te disqualifier, tu passes tes journées à expliquer que tu as une autre acception du mot mais tu es incompréhensible pour le commun des mortels. Ça c’est une première critique. Par exemple, celle de Jean-Luc Mélenchon.

PlantuIl faudrait ajouter une troisième critique venue de la gauche. Celle consistant à souligner que le peuple, en tant que catégorie, n’existe pas  – ce que disent en fait Laclau et Mouffe qui rappellent qu’il est toujours une construction – et qu’il n’est jamais majoritairement de gauche, mais largement en faveur de la conservation de l’ordre économique et social – même s’il peut dans le même temps souhaiter un coup de balai de sa classe politique – du fait de ses structures sociologiques (paysans et classes populaires attachées aux logiques de propriété, classes moyennes désireuses de mobilité et d’ascension, aspiration au mode de vie bourgeois, etc.) et religieuses (poids ou résilience culturelle de ces dernières dans les classes populaires notamment).La seconde critique consiste à dire que le populisme, même de gauche, est toujours, in fine, un autoritarisme parce qu’il se construit contre les institutions, les corps intermédiaires, et reconnait le rôle d’individus leaders et de stratégies discursives (c’est-à-dire le fait de construire un type de discours qui va articuler des demandes au départ hétérogènes dans la société, puis identifier un adversaire, pour ensuite engendrer la formulation d’une nouvelle frontière politique dans cette dernière entre un « nous » et un « eux » [3]) comme médiations pour la (re)construction du politique. En effet, dans sa dimension théorique, le populisme, selon les travaux de Chantal Mouffe ou d’Ernesto Laclau, postule que les stratégies discursives et le rôle des individus –  ou d’une lutte singulière – coagulent et orientent le sens de la dynamique populiste vers le progrès ou la réaction, vers la construction d’un peuple de gauche ou de droite au sein de la population.

Dialogue entre Chantal Mouffe et Jean-Luc Mélenchon le 21 octobre 2016 à la Maison de l’Amérique latine, animé par Christophe Ventura, et où il est notamment question du populisme de gauche.

Que répondez-vous à ces critiques ?

Ce sont des débats très sérieux et les arguments ne manquent pas mais, de mon point de vue, le populisme est, au fond, la méthode par laquelle se reconstruit le politique à partir d’une crise de la politique. Au bout du processus se trouve la formation d’une volonté collective, d’un peuple mobilisé en politique. Il peut être de droite, de gauche, du centre. Symptôme initial d’un dysfonctionnement de la démocratie, le populisme contribue à la revivifier, à réinstaller un équilibre entre la société et cette dernière, à « reloader » la démocratie représentative en y imposant ou ré-imposant une présence et une représentation des classes populaires et de leurs exigences. Plus qu’un projet idéologique ou politique de long terme, c’est peut-être ici sa véritable fonction.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter des interprétations mécanistes ou maximalistes de la théorie populiste. Chaque société est différente et même dans les phases de mouvement destituant, les structures sociales et institutionnelles conservent plus ou moins de légitimité, de résilience, de fonction auprès des populations. Ainsi, le scénario français n’est pas celui de l’Espagne, de la Suède ou de l’Amérique latine.

Christophe Ventura lors de notre entretien, dans les locaux de l’association Mémoire des Luttes.

Christophe Ventuta lors de l'entretienUne fois tout cela posé, le populisme n’est, effectivement, pas en soi progressiste. S’il n’insuffle pas ou ne s’appuie pas sur des aspirations existantes dans la société qui visent la transformation de la structure sociale, il servira les groupes dominants. Passer par l’étape du populisme de gauche en France aujourd’hui, c’est se demander comment inclure dans la mobilisation politique et intellectuelle des tas de gens, en particulier dans les nouvelles générations, qui ne se retrouvent pas dans les organisations, pour faire un chemin qui, à la fin, nous amène à redécouvrir la gauche, en quelque sorte. Donc moi je n’oppose pas non plus, de ce point de vue-là, ceux qui se disent juste de gauche par rapport à ceux qui se disent populistes de gauche. Je pense que ce sont des dynamiques qui permettent de se retrouver in fine.

Je pense que la grille populiste doit être envisagée comme une boîte à outils utile pour notre travail politique et qu’on ne peut pas nier l’existence du phénomène. Pour toutes ces raisons, je pense qu’il faut assumer la notion de populisme et ne pas laisser ce mot à la définition que veulent en imposer les dominants.

Outre Jean-Luc Mélenchon, un autre candidat a décidé de se présenter à la présidentielle sans se baser sur un appareil partisan, en allant directement au contact du peuple : il s’agit d’Emmanuel Macron. Pour le politologue Gaël Brustier, Emmanuel Macron incarne « le populisme des élites » [4]. Comment analysez-vous le « phénomène Macron » dans le cadre du populisme ?

Je pense que Gaël Brustier fait une analyse extrêmement pertinente de ce qu’est le « macronisme ». Macron, c’est le populisme des élites, le transformisme, ou alors, pour le dire encore autrement, un populisme de « l’extrême-centre ». C’est l’inverse d’un trou noir. Il aspire la non-matière pour en faire de la matière. C’est un candidat du vide, au départ, qui aspire de tous les côtés du système qui veut survivre. Il est populiste dans ce sens-là. Il incarne la stratégie, la méthode, la médiation pour tous ces courants-là. Il mène une mission de sauvetage du système et de repositionnement des élites au centre du pouvoir. Emmanuel Macron est celui que le système choisit pour recréer du consentement dans la société  – notamment ses parties les plus intégrées économiquement et socialement – autour du consensus du système.

Macron correspond tout à fait à ce qui s’est passé avec Mauricio Macri en Argentine [Cela sera détaillé dans un entretien avec Christophe Ventura au sujet de l’Amérique latine à paraître très prochainement sur LVSL, NDLR]. Il y a du Macri dans le Macron ! Macri, en Argentine, c’est le prototype du macronisme. C’est exactement le même genre : l’attitude, le positionnement, le discours. Un candidat sans programme. Ou plus exactement si, un programme : le candidat.

MacronS’il fallait résumer le cas Macron, on pourrait dire qu’il fait l’opération suivante : il offre –  c’est ce qu’il a dit dans son discours du 4 février à Lyon –  à différents courants en France, qui vont du gaullisme jusqu’aux sociaux-démocrates, en passant par le centre gauche, le centre droit, les chrétiens-démocrates, etc., la promesse d’être le point d’équilibre pour garantir la continuité de la démocratie-libérale, au sens politique du terme. C’est ce qu’il offre de manière visible à ces courants-là. Mais ce qu’il ne dit pas, et qui est en réalité le coagulant de tout ça, c’est en réalité le libéralisme économique, et son approfondissement. Même s’il ne fait pas campagne là-dessus, il n’est jamais autre chose que le continuateur de son mentor François Hollande. Il n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France, de l’actualisation de son modèle de société  – l’ubérisation  -, dans une version moins brutale que ce que propose Fillon.

Au-delà de ses démêlés, Fillon fait peur à une partie de ses propres troupes, y compris du patronat, à la différence de Macron. Il fait peur parce qu’il promet au pays l’affrontement ; avec les syndicats, la gauche, le monde du travail, etc. C’est tellement brutal : 500 000 fonctionnaires à la poubelle. Macron ça n’est pas ça. Il temporise. Donc même une partie de la droite et du patronat préfère Macron parce qu’il est le garant d’une sorte de stabilité molle et qu’il est un modernisateur du libéralisme dans la société. Fillon est trop dur pour eux.

Il y a donc aujourd’hui dans la campagne présidentielle française trois populismes qui s’affrontent. Il y a le populisme de droite : Le Pen (nationaux contre mondialistes) ; le populisme de l’extrême centre : Macron (les libéraux des deux rives du système contre les ennemis du système) ; et le populisme de gauche (Mélenchon). Et pour la première fois dans l’histoire de la Vè République, il devient tout à fait probable que l’un de ces candidats – y compris Marine Le Pen –  devienne président en lieu et place des candidats des grands partis de gouvernement traditionnels issus du bipartisme. C’est inédit !

Aujourd’hui, la forme que prend en France la crise du centre du système politique et de ses organisations (les partis), celle que prend leur effritement et leur éloignement des classes populaires confirment l’émergence, à la périphérie de ce système, de mouvements qui vont tenter de devenir de plus en plus centraux. De ce point de vue-là, chacun dans leur genre est populiste. Ils sont des produits de ce « moment » populiste.

« Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. (…) Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société. »

On voit qu’il y a une approche différente entre le populisme de gauche anglo-saxon, incarné par Jeremy Corbyn et Bernie Sanders, qui s’appuie sur les appareils partisans de la gauche traditionnelle, et celui de Podemos et de Jean-Luc Mélenchon qui, quant à eux, ont décidé d’agir en dehors du cadre des partis, et ont tendance à délaisser le mot « gauche » pour le mot « peuple ». Comment analysez-vous cette différence de stratégie ?

Est-ce qu’il s’agit vraiment de différences de stratégie ou sommes-nous en présence de variantes d’un même phénomène qui pousse dans des engrais différents ? Je pense que c’est plutôt ça. Le populisme anglo-saxon de gauche émerge au sein et contre des structures qui n’ont pas disparues : les Démocrates et le Labour.

En ce qui concerne Jeremy Corbyn, je pense qu’il fait du populisme de gauche au sens de la méthode, d’ailleurs son entourage le revendique depuis peu. C’est assez clair lorsqu’il mobilise et organise un « peuple de gauche » contre l’appareil du parti. A l’intérieur, à travers son appel aux adhésions individuelles massives et à l’extérieur, avec le mouvement « Momentum » qu’il a inspiré et qui lui est directement lié. Mais il le fait d’un point de vue assez singulier, qui n’a pas d’équivalent, puisqu’il a été propulsé à la tête de ce qu’il y a de plus traditionnel comme parti social-démocrate européen : le Labour. C’est tout à fait nouveau. Il a été envoyé au quartier général d’une structure qui est tout sauf une force populiste et qui, malgré son arrivée, n’a pas été encore transformée. Il faut attendre pour en savoir plus dans son cas.

Colère du peupleDans les sociétés plus latines (en Espagne par exemple), qui sont aussi plus brutalement affectées par les effets de la crise économique et sociale, et où il y a des crises de régime politique, ce phénomène prend corps en dehors du système des partis établis, du centre du système politique.

Podemos s’est beaucoup intéressé au populisme pour savoir comment construire une méthode, une stratégie, qui permette de sortir une gauche en crise de la confidentialité politique. « Comment forger des instruments permettant de reconstruire une base sociale qui, en expansion permanente, doit devenir majoritaire politiquement et investir une nouvelle identité politique ? » C’est ça qu’ils appellent populisme. Et la réponse, à travers les outils de Laclau et de Mouffe, c’est construire une stratégie discursive qui va privilégier la construction d’un discours sur des thématiques rassembleuses et fédératrices plutôt que sur des mots d’ordre d’organisation qui font référence à des habitus politiques prédéterminés, en particulier ceux de la gauche. Par exemple la question de la reconquête, de la récupération des droits. Ce sont des thématiques larges, mais qui vont permettre d’agglomérer des populations dont l’affiliation au clivage droite-gauche ne suffit pas ou ne suffit plus. Ça permet donc de construire ce bloc socio-politique offensif.

Le groupe fondateur de Podemos a beaucoup travaillé ces questions à partir d’expériences latino-américaines de terrain, puisque, pour la plupart, ils ont fait les campagnes de Bolivie, du Venezuela, etc. Mais ils n’ont jamais décidé de s’auto-définir comme « populistes de gauche », même si dans les faits, ils en font. Il y a dans Podemos un intérêt pour le sujet, mais l’adhésion au concept est l’objet d’un débat intense, en particulier entre Pablo Iglesias et Íñigo Errejón. Errejón est plutôt contre l’emploi de ce concept – « populisme » oui, mais pas « de gauche » – tandis qu’Iglesias est plutôt pour. C’est d’ailleurs l’un des objets du livre Construire un peuple [5].

En France, nous sommes un peu entre les deux scénarios. Jean-Luc Mélenchon pense qu’au-delà de la gauche, il faut fédérer le peuple, dont de larges pans sont touchés par les mêmes maux. Selon lui, le référent « gauche » est brouillé car ceux qui s’en réclament font, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, des politiques nocives contre les intérêts populaires et ressemblent à ceux qu’ils prétendent combattre (les riches, les importants, les dominants, les détenteurs du bon goût, les tricheurs, etc.).

ImpressionDe gauche à droite : Jeremy Corbyn, Pablo Iglesias, Jean-Luc Mélenchon et Bernie Sanders.

Lorsqu’on regarde la victoire de Donald Trump et du Brexit, ainsi que les scores de l’extrême-droite en Europe qui augmentent continuellement, tandis que le populisme de gauche n’a pas encore réussi à prendre le pouvoir ou à gagner une élection, cela vous fait-il penser que le populisme de droite est en train de l’emporter sur son versant de gauche ou bien pensez-vous que le populisme de gauche a juste un train de retard à rattraper ?

Je pense qu’aujourd’hui l’hégémonie du populisme est à droite. C’est indéniable. On ne peut pas se cacher derrière son petit doigt. Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, ce sont des logiques d’ultra-concurrence entre tous. Ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. Tout ce qui renvoie à l’idée de solidarité entre les gens s’effondre. Et, j’ai envie de dire, c’est un peu « Dieu pour tous ». Donc le populisme de gauche part avec cet inconvénient.

Mais la question est de savoir si le populisme de gauche peut être un instrument utile pour fissurer cette hégémonie-là. Parce que la réponse de la gauche social-démocrate, par rapport à ce problème, est un échec cuisant. Toute la stratégie d’une gauche d’accompagnement, qui consiste à dire « ce système est comme il est, mais on va lui donner un visage humain », est ruineuse. C’est ça qui ruine la gauche. Donc le populisme de gauche peut intervenir comme une tentative pour essayer de déjouer l’hégémonie du populisme de droite, notamment sur une question qui est essentielle et qui n’est pas simple à régler : comment constituer la communauté politique ?

Au fond, la différence entre populisme de gauche et populisme de droite est là. Le populisme de droite affirme que ce qui fonde le peuple, c’est l’ethnie. Il développe une vision essentialisée et statique du peuple tandis que ce que propose le populisme de gauche comme principe fondateur, c’est le politique et les logiques dynamiques, conflictuelles, indéterminées et transformatrices que cela induit.

Trump et Farage          Donald Trump et Nigel Farage, le leader de l’UKIP,                            le parti britannique pro-Brexit,                     le 12 novembre 2016 à la Trump Tower.

Aujourd’hui, la version de droite est hégémonique, parce que notre difficulté c’est aussi la question économique. Plus le mal-être économique se propage dans toutes les couches de la société et plus il est difficile d’affirmer et de construire la solidarité entre elles. Le malheur ne rend pas plus aimant… Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société.

« La bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. »

Il existe peut-être un tabou qui pourrait expliquer le piétinement du populisme de gauche : le fait que malgré l’échec de Syriza en Grèce, les tenants de cette stratégie peinent à tenir un discours de vraie rupture vis-à-vis de l’Union européenne ; Jeremy Corbyn a même fait campagne pour leRemain au Royaume-Uni. L’échec actuel du populisme de gauche en Europe ne vient-il pas du fait qu’il existe dans ses rangs un tabou sur la question de l’Union européenne ?

Si, indéniablement. Cela fait partie des tabous de ce courant-là. Pourtant, si des forces populistes de gauche – auxquelles ne se réfère pas Syriza explicitement –  n’assument pas de briser le mur européen, alors elles racontent des histoires aux enfants car les propositions qu’elles portent –  égalité, justice sociale, souveraineté politique – ne sont pas applicables dans le cadre du système européen. Ce faisant, elles laissent ainsi le champ libre aux populistes de droite qui ont bâti une cohérence retorde dans leur rejet de l’UE, à partir de la question de l’immigration et en promettant plus de social pour les seuls nationaux. Ils disent « L’Europe et l’euro nous privent de souveraineté et nous appauvrissent, l’UE promeut la mobilité du travail intra-européen et l’immigration qui minent notre Etat social. Sauver notre Etat social passe par la sortie de l’euro, la fermeture des frontières, l’arrêt des migrations, la préférence nationale ».

Aux forces populistes de gauche de montrer la « roublardise » de ces positions qui cherchent à récupérer de la souveraineté pour ensuite mieux la contrôler et la réduire dans la société, renforcer le patronat national dans la concurrence internationale et discipliner le salariat en lui offrant quelques miettes sur le dos des immigrés et des plus pauvres réprimés. Mais en maintenant toujours plus exploité ce salariat, par des patrons nationaux revigorés ! Une sorte de modèle d’« exploitation patriote » en somme ! Car l’histoire est là pour le montrer. Chaque fois que ces forces ont pris le pouvoir, le discours social a servi à capter les masses populaires durant la phase de conquête de l’État. Chaque fois qu’elles ont gouverné, elles ont servi de chiens de garde au capital et écrasé les revendications populaires.

TsiprasAlexis Tsipras, le premier ministre grec qui a échoué dans son bras de fer avec l’Union européenne.

Et je passe sur l’État social dont le manque de ressources provient, avant toute chose, et de manière massive et surdéterminante, des politiques d’austérité, de la montée des inégalités sociales et fiscales.

Sur l’Europe donc, aux forces populistes de gauche de montrer le chemin d’un autre modèle, de prouver que l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe.

C’est dans cet esprit que vous avez lancé Chapitre 2, un groupe de réflexion et d’action politique et intellectuelle qui « se donne comme objectif stratégique de gagner la bataille hégémonique au sein de la gauche sur les questions européennes ». Vous affirmez justement que « l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe et qu’elle est désormais incapable de mener à bien sa propre démocratisation ». Faut-il donc un Frexit (sortie de la France de l’UE) ?

Effectivement. On a fondé Chapitre 2 pour cela. Partant du constat que j’ai développé juste avant, la bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. Donc, il faut avoir des outils pour le faire et c’est à ça qu’on veut se consacrer. Concernant le Frexit, la question est de savoir dans quelles conditions il interviendrait, dans le cadre de quelle coalition politico-sociale et pour servir quel projet ? En soi, un Frexit ne répond à rien, ce n’est pas un fétiche. Un Frexit peut tout à fait – et ce serait hélas le cas aujourd’hui en fonction du rapport de forces actuel dans la société – déboucher sur un projet réactionnaire et dangereux pour les classes populaires. Un Frexit n’offrirait des perspectives que s’il était conduit par une certaine France, celle qui va puiser dans le meilleur de son histoire. Celle qu’il faut, c’est le moins que l’on puisse dire, réanimer tandis que dominent plutôt ses forces les plus sombres. Il n’y a pas que l’Europe qui va mal. C’est la double peine. Pour moi, l’affrontement et la rupture – qu’il faut assumer –  doivent s’inscrire dans la construction de nouvelles bases authentiquement coopératives pour une construction continentale.

C’est ce à quoi il faut travailler, se préparer. Il faut inclure un maximum de gens dans un raisonnement : un gouvernement minimalement progressiste ne pourra pas mettre en place ses propositions dans le cadre de l’UE. Pour le faire, il devra s’affranchir de facto de l’UE, de son système.

A partir de là, nos forces doivent progressivement articuler un maximum de demandes démocratiques, sociales, économiques et écologiques existantes dans la société pour construire un rapport de forces permettant d’imposer un pouvoir transformateur et d’orienter l’inéluctable et nécessaire rupture vers une perspective positive.

Christophe Ventura2Europe, année zéro. C’est là où nous en sommes. Chapitre 2 veut contribuer à la reconstruction, à tous les niveaux où il faut le faire. Admettons que la tâche est rude et incertaine. C’est pour cela qu’elle vaut la peine d’être relevée.

Propos recueillis par Flavien Ramonet.

[1] : « La nouvelle droite brésilienne », Mémoire des luttes, 19 avril 2016.

[2] : « Macron : « Appelez-moi populiste si vous voulez » », Journal du dimanche, 19 mars 2017.

[3] : Peuple/caste ; 99%/1% ; souverainistes/mondialistes ou « partisans d’une société ouverte » selon qu’on soit au FN ou François Hollande et Emmanuel Macron.

[4] : Gaël Brustier, « Emmanuel Macron, le signe que nous approchons du stade terminal de la crise de régime », Slate, 20 janvier 2017

[5] : Chantal Mouffe et Íñigo Errejón, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Éditions du Cerf, Paris, 2017.

Crédits :

  • photo d’Emmanuel Macron : Eric Feferberg / AFP
  • dessin des quatre leaders populistes de gauche : Arnaud Tracol pour l’Obs
  • photo de l’homme qui brandit une pancarte : Charles Platiau/Reuters

Comment l’élection présidentielle peut-elle bouleverser la politique française ? 1/2 – Par Simon FÉRELLOC

Ceux qui suivent attentivement la politique depuis plusieurs mois le savent : cette campagne présidentielle est totalement inédite ! Et elle l’est tout simplement parce qu’elle semble échapper à tout contrôle, à toute analyse mainstream, à tout scénario écrit à l’avance par d’obscurs « experts »… Or depuis quelques semaines, ces derniers répètent en boucle que l’élection est déjà jouée et qu’elle nous conduira à un second tour Macron-Le Pen, avec à l’arrivée une large victoire de l’ex-ministre de l’Économie.

Et c’est précisément cette certitude que le prochain président ne peut être que Macron qui me donne envie d’envisager un scénario différent, qui n’est évidemment pas certain, mais pas impossible non plus. Un scénario que j’avais envie de vous faire partager avec ce billet qui sera divisé en deux parties : une première portant sur le vainqueur possible de la présidentielle et une seconde sur l’inévitable recomposition politique qui suivra cette élection.

Quel président pour la France ?

Commençons d’abord avec les candidats issus des deux partis institutionnels : François Fillon et Benoît Hamon. Il y a quelques mois, nombreux étaient les analystes à vanter les vertus des primaires et à clamer que leurs vainqueurs y gagneraient non seulement leur légitimité, mais également de sérieuses chances de remporter cette course à l’Élysée.

Or, le seul bilan que l’on peut à présent tirer de ces « consultations citoyennes » est que non seulement la dynamique qu’elles créent n’est que temporaire, mais qu’en plus, loin d’unifier les différentes sensibilités derrière un candidat, elles ne font qu’exacerber les divisions en mettant en scène l’affrontement frontal entre les orientations des partis. Pire encore ! Elles ont obligé les candidats à se caricaturer, eux et leur programme afin de se différencier les uns des autres. C’est ce phénomène qui entraîne aujourd’hui la trahison de Hamon par l’aile droite du PS, et l’abandon de Fillon par les centristes. Ajoutez à cela les déboires judiciaires de ce dernier et la concurrence de Mélenchon à gauche, et vous obtiendrez 2 candidats incapables de convaincre au-delà de leur « noyau dur ». Soit entre 6 et 8% pour Hamon et autour de 15% pour Fillon.

Les primaires de chaque camp, en libérant un grand espace au centre, ont également permis à un autre candidat d’émerger : il s’agit d’Emmanuel Macron. La désignation des 2 candidats les plus « radicaux » de chaque camp a en effet permis au leader d’En Marche ! de ratisser large au centre-gauche comme au centre-droit, sur la base d’un programme flou mais à l’orientation « progressiste ». Ce qui lui permet de culminer aujourd’hui à 25% dans les sondages. Cependant si Macron suscite un relatif enthousiasme par sa volonté de rassembler les « progressistes » de la gauche, de la droite et du centre, il faut garder à l’esprit que ceci est également sa principale faiblesse. Effectivement, le fait d’engranger chaque semaine de nouveaux soutiens aussi hétéroclites qu’Alain Minc, Manuel Valls et Pierre Bergé risque non seulement, de mettre en lumière le manque de fond de son programme, mais aussi de le faire apparaître comme la dernière carte d’un système que les français sont si nombreux à rejeter. Résultat probablement autour de 20% au premier tour.

Parmi les 10 autres candidats, nombreux sont ceux qui critiquent régulièrement le candidat Macron pour cette forme de « compromis permanent » entre la droite et le PS. Parmi eux, on trouve notamment la candidate d’extrême-droite Marine Le Pen, qui occupe elle aussi une belle place dans les enquêtes d’opinion.

La présidente du Front National est incontestablement portée par une belle dynamique dont Emmanuel Macron est sans doute le premier responsable. En effet, sa campagne « et de gauche et de droite » permet à Marine Le Pen de ressortir son vieil « UMPS » et de se présenter à nouveau comme la candidate « antisystème » de cette élection, dans laquelle elle semble pouvoir réaliser son meilleur score.

Néanmoins, il y a quand même un phénomène capable d’enrayer la progression de l’eurodéputé : il s’agit de l’entre-soi. On le constate partout, Le Pen possède une solide base électorale (autour de 20% de l’électorat) mais a aussi de grandes difficultés à convaincre au-delà de ce cercle. Or, comme le confirme sa prestation lors du grand débat de TF1, sa campagne est axée sur ce fameux entre-soi qui consiste à rassurer sa base au lieu de convaincre les indécis. Et cette stratégie aura sans doute comme principale conséquence de renforcer le plafond de verre qui la tient éloignée du pouvoir ,et qui la bloquera probablement autour de 25% au premier tour, tout en l’empêchant de l’emporter au second.

Or, s’il y a bien un candidat qui a fait le choix de convaincre « les gens » et de ne pas rester dans « la tambouille des partis », c’est bien Jean-Luc Mélenchon. Fort de ses 350 000 soutiens en ligne, du succès de ses meetings, et de son excellente dynamique dans les sondages, le candidat de la France Insoumise pourrait très bien devenir la surprise de cette élection. D’autant plus que l’arme habituelle des socialistes, à savoir le vote utile, se retrouvera cette fois-ci, de son côté face à Benoît Hamon, et lui permettra peut être même de mobiliser une partie des électeurs de Macron venus de la gauche, jusque là tentés par le fameux « vote stratégique » contre l’épouvantail du Front National.

Il faut également tenir compte du fait que le statut de Mélenchon a changé depuis plusieurs mois. Au milieu des trahisons et de la bouillie qui caractérisent le paysage politique, le candidat de la France Insoumise incarne une certaine stabilité de candidat « droit dans ses bottes » assumant la rupture avec l’appareil socialiste. Enfin, par sa capacité à dépasser le simple « rassemblement de la gauche », le tribun dispose d’une sérieuse opportunité de séduire de nombreux abstentionnistes, qui constituent sans aucun doute la clé de la victoire lors de cette élection présidentielle qui le verra probablement dépasser la barre des 20% au premier tour.

À l’issue de cette analyse, on semble donc se diriger vers un second tour Mélenchon-Le Pen, qui devrait tourner à la victoire in extremis du premier, tant le rejet du FN est encore puissant dans la majorité de l’électorat. Cette victoire constituerait un séisme politique sans précédent et pourrait entraîner de nombreux pays européens à opter pour une nouvelle voie anti-austéritaire et ayant à coeur de rassembler le peuple d’en bas pour changer les règles du jeu démocratiques, sociales et écologiques.

De 1995 à 2017… L’histoire serait-elle sur le point de rejouer une pièce similaire ? Sans doute en partie, mais en partie seulement j’espère…

Je crois depuis longtemps que ce que personne n’attend (à part NOUS les insoumis) va se produire…

Je me rappelle très bien de l’année 1995 où Chirac a devancé le candidat dont tous les medias disaient qu’il pouvait « être élu dès le 1er tour » et que Chirac devait « se retirer » pour rendre cette victoire possible, parce que Chirac « n’avait aucune chance de figurer au second tour ».

Chirac, comme Mélenchon jusqu’à janvier dernier, était donné à plus ou moins 10% jusqu’en janvier 1995 (il s’était déclaré candidat le 4 novembre 1994 via une interview dans La Voix du Nord).

Selon les medias, qui étaient alors en pâmoison devant Jacques Delors (avant que celui-ci ne décide finalement de ne pas être candidat et le dise lors de l’émission 7/7 d’Anne Sinclair le 11 décembre 1994, provoquant le désarroi, la détresse, la déprime de presque tous les mediacrates) «Chirac n’avait aucune chance ». Tout se jouerait forcément, selon eux, entre Delors et Balladur, deux candidats « responsables », « réalistes », « raisonnables », « modérés »… Vous connaissez leur vocabulaire, n’est-ce pas ! 😉 Tous les sondages disaient la même chose…

Selon ces medias, Chirac « allait faire perdre la droite » incarnée, naturellement selon eux, par Balladur. Et il ne cherchait là qu’à « se mettre en valeur » et à « perturber » le jeu électoral normal. À les entendre, Chirac aurait eu un « ego » surdimensionné et ce n’est que par « malveillance » envers son « ami de trente ans » qu’il agissait, pour ne pas rendre possible qu’un autre que lui l’emportât… N’avez-vous pas le sentiment d’avoir entendu à peu près le même genre d’arguments ces derniers mois à l’encontre de Mélenchon ? 😉

Pour le « cercle de la raison » de l’époque, Balladur était le dirigeant qu’il fallait à la France. Et Alain Minc, qui parla le premier de ce « cercle de la raison », était d’ailleurs un de ses principaux soutiens. Comme c’est curieux !

Or, pour Chirac, pour les chiraquiens, et pour beaucoup d’autres au-delà, Balladur incarnait, jusqu’à la caricature, la droite libérale et atlantiste, le système oligarchique, la caste, le grand patronat, et tout ce qui était détestable aux yeux des Français.

Vous avez peut-être oublié – ou les plus jeunes l’ignorent car c’est de l’histoire ancienne (et pas le genre de trucs qui font la grande histoire…) – mais Sarkozy, déjà, était son principal soutien… Et, déjà, il était tel que celui qu’on aura à subir une décennie plus tard ! Même aux yeux d’une partie de la droite, il était une tête à claques ! Et même dans le camp Balladur, il y avait beaucoup de gens qui ne pouvaient pas le voir en peinture ! Pourtant, ils ont dû se le fader !

Le candidat Chirac d’alors, comme son projet (lequel était largement inspiré par Philippe Séguin et par Emmanuel Todd) était de nature « gaullisme social » et « indépendantisme ». Ce qu’il avait défendu dans sa campagne n’avait pas grand-chose à voir avec l’action de Balladur comme Premier ministre et le projet que ce dernier portait pour l’avenir. Il incarnait une autre droite, beaucoup moins détestable que celle rangée derrière Balladur. Je trouve, sur ce point, matière à comparaison en ce sens que Mélenchon incarne, depuis des années, une autre gauche que celle qui a été au pouvoir, une gauche moins détestable précisément, une gauche moins atlantiste, moins libérale…

Nous connaissons la fin de cette histoire : Balladur finit 3ème et ne fut donc même pas présent au second tour ! Les medias avaient eu raison sur un point mais un seul : Chirac avait bien empêché Balladur d’accéder au pouvoir suprême ! Mais ils avaient eu tort de penser et de répéter, sur tous les tons, y compris les plus insultants et les plus odieux, que Chirac n’avait qu’une seule chose à faire : se retirer, se soumettre, se rallier. 😉

Or Chirac avait eu raison de tenir tête, de ne pas plier, de ne pas se rallier, de défendre ce en quoi il croyait (qui était d’ailleurs très différent de ce que portait Balladur, aussi bien sur l’économie, la société que la géopolitique…). 😉

Les seuls combats que l’on est sûr de perdre sont ceux qu’on ne mène pas.

Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.

Chirac commença à grimper dans les sondages en janvier 1995, à la suite de ses discours qui attiraient de plus en plus de monde… Tiens, tiens… 😉

Dès qu’il se déclara officiellement candidat, en janvier 1995, Balladur commença, lui, à dégringoler de son piédestal. Dans une séquence télé absolument inimaginable tellement elle incarnait l’esprit monarchique (il faut revoir cette vidéo où Balladur, Premier ministre, parle, assis à son bureau de Matignon, l’air grave, comme un dauphin qui considère que devenir Président de la République est naturel pour lui, que c’est même un dû, et que faire campagne ne sert à rien vu qu’il est déjà élu, à écouter les medias et les sondages). Tiens, tiens… 😉

C’est pourtant lui qui fut désavoué par le peuple et c’est Chirac, que tout le monde ou presque voyait et décrivait comme le « nul » qui ne pouvait gagner, qui lui passa devant, avant de l’emporter au 2nd tour…

J’ai bien le sentiment que cette histoire est sur le point de se répéter. D’ailleurs, le phénomène a déjà commencé. Tout le monde le voit… Sauf que, cette fois, en lieu et place de Balladur, on a Macron, et que Chirac est à trouver en Mélenchon… Tandis que Hamon joue un peu – mais un peu seulement – le rôle de Jospin en 1995. Oui, un peu seulement car Jospin finit en tête au 1er tour de 1995 et ne perdit qu’au second tour, ce que Hamon ne réitèrera pas.

Les guignols de l’info en faisaient des tonnes alors sur la montée de Chirac dès le début de 1995 et le tassement – puis la descente – de Balladur, jusqu’au jour de février où l’on assista au croisement des courbes entre les deux candidats de la droite… Ceci se produisit d’ailleurs très peu de temps après la déclaration de candidature de Sa Courtoise Suffisance (surnom qui était donné à Balladur par le Canard enchaîné) comme quoi les Français avaient bien saisi qui était Balladur, ce qu’il voulait, ce (et ceux) qu’il représentait…

Je me souviens notamment de cette « discussion » entre les marionnettes de Philippe Alexandre et de Serge July, tous deux hallucinés par pareille situation politique, totalement inattendue, totalement anachronique à leurs yeux… On était dix ans avant 2005 et déjà ils affûtaient leurs arguments contre les « populistes » et les « démagogues » menaçant de détrôner les seuls candidats « acceptables » à leurs yeux !

Je me souviens aussi de certains commentaires du genre : « l’hypothèse d’un Chirac se hissant au second tour cesse d’être jugée ridicule et impossible pour devenir envisageable et crédible ».

Et oui ! Comme pour Mélenchon aujourd’hui, finalement ! 😉

Et, comme en 1995, je pense que la fin de l’Histoire en 2017 sera favorable à celui qui ne pouvait que « perdre » et « empêcher son camp de gagner »…

Certes, en 1995, le FN n’exerçait pas la même pression qu’aujourd’hui. Mais tout de même, il finit 4ème à 15% des voix (4 571 000 suffrages). Beaucoup de commentateurs expliquèrent alors  que c’est grâce à la candidature de Philippe de Villiers (qui obtint presque 1,5 million de voix soit 4,74% des suffrages exprimés) que Le Pen fut privé du 2nd tour. Il est délicat de l’affirmer avec certitude car on ne peut dire exactement comment se seraient répartis les électeurs de De Villiers s’il n’avait pas été candidat. Un certain nombre auraient sans doute choisi Le Pen mais pas tous. Certains seraient allés avec Chirac, d’autres avec Balladur ou un autre candidat, et d’autres encore se seraient réfugiés dans l’abstention ou le vote blanc et nul.

Mais cette force du FN en 2017, bien que supérieure aujourd’hui à celle qu’elle était alors en 1995, ne me semble pas de nature à empêcher le surgissement de Mélenchon au second tour.

Je pense même, de plus en plus, que le second tour fera s’affronter Le Pen et Mélenchon. Parce que les deux candidats que sont Macron et Fillon qui, aujourd’hui, dépassent Mélenchon dans les sondages, vont s’effondrer ou en tout cas s’effriter suffisamment pour que Mélenchon crée la surprise. Macron parce que c’est une bulle mediatique sans aucune assise populaire comme on commence à s’en rendre compte, y compris en haut lieu, et Fillon parce que ses affaires le plombent aux yeux des siens et que son projet ultra-réactionnaire a bien été perçu comme tel par les Français. Fillon, le croque-mort ne peut susciter l’adhésion.

En outre, je crois vraiment, et de plus en plus, que cette partie de l’électorat du FN qui choisissait Le Pen à défaut de trouver à gauche une vraie parole de rébellion, et de vraies propositions de révolution citoyenne, vont désormais se tourner vers Mélenchon, ce qui réduira d’autant l’assise de Le Pen. Parce que l’essentiel de l’électorat de Le Pen est composé de gens qui votent avec leurs pieds, et qui expriment un message de colère. Or il semble que ces temps-ci, Mélenchon incarne mieux que personne, et surtout bien mieux que Le Pen, la volonté irréductible de pratiquer le dégagisme !

Le positionnement de Mélenchon, désormais hors parti, parlant à tous, ne représentant plus seulement la gauche, ne se souciant plus des étiquettes ou des affinités mais des idées, et le fond de son projet (l’intérêt général humain) comme son esprit (l’insoumission et l’indépendantisme) parlent de plus en plus – et de mieux en mieux – à certains Français plutôt classés à droite et à beaucoup de ces gaullistes sociaux dont nous nous rapprochons sur bien des sujets. Cela a déjà commencé. Nous le constatons.

Enfin, je crois aussi que Mélenchon va attirer à lui des millions de nouveaux électeurs venus de nulle part sinon de l’abstention de longue durée. Cela a déjà commencé. Nous le voyons. Nous rejoignent déjà, ou nous disent qu’ils voteront pour Mélenchon, de plus en plus de citoyens écoeurés par la politique mise en œuvre depuis des années et par ceux qui la font.

Une fois que Mélenchon aura été élu, à la surprise de beaucoup, je tiens par contre à ce que la suite de l’histoire de 1995 ne se répète pas… Et que le nouveau Président de la République tienne ses engagements, contrairement à celui élu en 1995.

Je tiens à ce que le Président Mélenchon ne nomme pas à Matignon une personne qui le conduira – et le convaincra – à changer de discours et à remettre en cause ses engagements de campagne parce que « maintenant qu’on est au pouvoir, on ne peut plus ni parler, ni agir comme avant », parce que « il faut du temps pour que les choses se fassent », parce que « nous ne pouvons brusquer nos partenaires européens » etc. etc. etc. bref tous ces arguments bidons que l’on nous sert toujours pour justifier une reddition sans jamais la reconnaître…

C’est bien ce qui s’est produit en 1995 avec un Premier ministre Juppé qui a décidé que sa politique ne respecterait pas l’esprit – et encore moins la lettre – du projet chiraquien, parce que « le déficit du budget était calamiteux », parce qu’il fallait « d’abord réduire la dette », parce qu’il fallait d’abord « créer des richesses avant de les partager » etc. etc. etc. tous ces arguments que l’on connait si bien mais qui étaient précisément ceux que le candidat Chirac avait violemment dénoncés pendant sa campagne quand c’est Balladur qui les utilisait…

Ah ! Si Chirac, au lieu de nommer Juppé – le fils prodigue qui n’avait rien apporté en termes d’idées à la campagne – avait choisi Séguin – qui lui en était un pilier – tout aurait été différent !

Mais embarqué sur le navire piloté par Juppé, et manifestement sous l’emprise affective ou intellectuelle de celui que certains appelaient « Amstrad » (du nom de très anciens ordinateurs…), Chirac ne pouvait qu’aller à l’écueil !

Le navire sombra en 1997. Juppé voulut la dissolution de l’Assemblée Nationale, il l’a eue ! Chirac lui fit ce plaisir. Mais en fait de dissolution de l’Assemblée Nationale, c’est le gouvernement Juppé, et Juppé lui-même, qui furent dissous… Je me suis souvent amusé à dire que Chirac avait dissous Juppé en 1997. Beaucoup pensent qu’il ne vit rien venir… Si ce « il » est Juppé, c’est évident ! Par contre, je ne m’aventurerais pas à affirmer que Chirac était inconscient de ce qui se tramait… Je pense même que l’animal politique qu’était Chirac (ce que n’était pas Juppé) a eu conscience que le peuple rejetait massivement la politique de Juppé et que, ne pouvant peut-être pas, pour nombre de raisons, se défaire de lui de sa propre volonté, il remit aux Français le soin de l’y contraindre… Comme en plus Juppé la voulait sa dissolution, ça tombait à pic !

Bref, j’espère que nous ne rééditerons pas ce genre « d’expérience hasardeuse » pour reprendre les termes ironiques de Jospin au sujet de la dissolution ! Le prochain Premier ministre devra impérativement être une personne du premier cercle de Mélenchon, et une personne qui aura une volonté politique en tous points égale à la sienne. La moindre différence entre eux sera évidemment utilisée contre nous tous. Nous savons d’expérience que tous les binômes de l’Exécutif de la 5e République (je parle hors périodes de cohabitation) ont fini par se contredire, se concurrencer, se défier ou s’opposer.

C’est dans les gênes mêmes de ce régime qui était bancal dès le 1er jour puisque le Président était désigné comme un simple arbitre alors que celui qui l’était alors était un personnage exceptionnel ne pouvant évidemment pas se contenter d’un tel rôle secondaire… Et la constitution répartissant les pouvoirs entre les deux têtes de l’Exécutif n’avait pas séparé clairement les choses, donnant par exemple au président la qualité de chef des armées mais au Premier ministre la responsabilité de diriger la politique de défense de la nation. Et qui était le chef du gouvernement ? Le Premier ministre bien sûr. C’est ce que dit le texte de la constitution qui ajoute que c’est lui (et donc pas le Président de la République) qui fixe la politique de la nation. Mais le chef du gouvernement, n’est-ce pas d’abord le Président de la République puisque c’est lui qui nomme le Premier ministre et les ministres, que c’est lui qui donne les grandes orientations, que c’est lui qui peut dissoudre l’Assemblée, que c’est lui qui peut recourir au référendum ?

Bref, en raison du contexte dans lequel ce texte a été élaboré, et en raison aussi et surtout des contradictions entre les rédacteurs, eh bien il fut choisi un compromis. De Gaulle se disait qu’il ne prendrait pas grand risque à concéder certains pouvoirs au Premier ministre puisque tant que lui serait à la tête de l’État, n’importe quel Premier ministre devrait être à ses ordres, sinon en droit, du moins dans les faits. Et c’est bien ce qui s’est passé…

Et pas que sous De Gaulle d’ailleurs ! En effet, ce principe fut valable sous tous les Présidents de la République, à tel point que la relation entre les deux têtes de l’Exécutif fut parfois des plus orageuses… Doit-on rappeler la relation entre le président Pompidou et le Premier ministre Chaban-Delmas ? Ou celle entre le président Giscard et son Premier ministre Chirac ? Ou encore celle entre le Président Mitterrand et son Premier ministre Rocard ?

Et même quand l’orage n’était pas là, on peut dire au minimum que le système mediatique ou politique a tout fait, parfois avec succès, pour saboter la confiance qui pouvait exister à l’origine entre le Président et son Premier ministre. Cela s’est produit entre De Gaulle et Michel Debré, puis entre De Gaulle et Pompidou, puis entre Giscard et Barre, puis entre Mitterrand et Fabius, puis entre Chirac et Juppé. Inutile que je cause ici de la relation entre Sarkozy et Fillon… Même Hollande et Valls ont alimenté cette histoire éternelle…

On ne peut avoir deux têtes à l’Exécutif. Soit on en a une seule, soit on a une collégialité, mais mettre deux personnes au sommet du pouvoir et leur conférer des pouvoirs « croisés » voire contradictoires, c’est mettre d’entrée de jeu la discorde dans la maison commune. Or, ainsi que l’a dit le président Lincoln, certes en d’autres circonstances (à savoir celles qui précédaient la guerre de Sécession) « une maison dans laquelle règne la discorde ne peut pas tenir debout ».

J’ai pleine confiance en Mélenchon pour choisir la bonne personne pour Matignon. Mais j’ai aussi quelques inquiétudes quand je suis depuis des années tel ou telle de son entourage direct… Je crains fort qu’il n’y ait, dans cet entourage, quelques Yannis Varoufakis,  ou autres du genre de ceux qui, à Syriza, ont amené Tsipras à renier ses engagements pour rester dans l’UE…

Pourquoi Mélenchon a toutes ses chances de gagner l’élection présidentielle ? Par Filip Mediapart le 21/03/2017

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On entend régulièrement des voix, peu importe leur camp politique, s’exclamer de l’impossibilité du candidat de la France Insoumise de remporter l’élection présidentielle. La tendance est au défaitisme, au déclinisme. Pourtant, bon nombre de camarades, citoyens et moi-même sommes dans une logique victorieuse car nous croyons cette campagne unique en son genre, oui, victorieuse.

La « sondocratie » a prouvé qu’elle perdait de son influence sur le choix de vote des électeurs, en témoigne le vote américain aussi bien pour Trump que pour Bernie Sanders, ou encore la primaire de la droite ou du PS dans notre pays. Des résultats totalement contraires aux « prévisions » des instituts de sondages bienveillants montrent enfin les limites d’un système qui ne sait plus comment se préserver de la colère populaire qui semble se déchaîner crescendo contre lui.

Dans cette perspective, contrairement à l’idée communément admise par la plupart des médias ou voir même par certains intellectuels progressistes, il est possible d’admettre que le bulletin de vote Jean-Luc Mélenchon est tout à fait capable d’être en mesure de se qualifier pour le second tour et remporter l’élection présidentielle.

Alors avant de développer, je précise ici la prudence avec laquelle j’écris ces lignes puisque nous sommes dans une campagne électorale extrêmement changeante et instable. Je dirais même que comme prévu, rien ne s’est passé et rien ne se passera comme prévu. Qui aurait pu prédire la situation dans laquelle on est il y a de cela un an ? Personne.

Ou alors qu’on me montre celui qui avait fait un pronostic avec Fillon vainqueur de la primaire de la droite (empêtré dans des scandales jusqu’au cou), Macron candidat hors-parti (soutenu par des protagonistes de la droite comme du PS), Hamon vainqueur de la primaire du PS avec Jadot de EELV qui se désiste pour lui en échange de sièges, et Le Pen qui n’a pas une si grande dynamique que ça derrière elle (sauf dans les médias) puisque elle aussi a des problèmes avec la justice et fait une campagne assez molle. (Attention : je sais pertinemment que Le Pen a un potentiel électoral très fort et que son niveau électoral est légitimement inquiétant, je ne le nie pas, mais sa campagne ce n’est pas la folie attendue, je m’en explique plus loin)

I. L’imposture d’une alliance gagnante à gauche qui n’est en vérité qu’une alliance perdante

L’atmosphère qui règne majoritairement dans le paysage mediatico-politique aujourd’hui est celui d’une défaite quasiment certaine de « la gauche » le 23 avril prochain. C’est vrai, pourquoi faire campagne si l’on est assuré de notre défaite ? Je me le demande bien. Après tout, ce ne sont pas les 10 milliardaires possédant 90% des médias dans ce pays qui vont tout faire pour encourager le progressisme afin qu’il arrive au pouvoir.

Alors quelle est la raison de cette défaite selon eux ? La division. Mon dieu, la division ! Si Mélenchon et Hamon ne s’allient pas (même si leur programme ne sont pas compatibles sur la question fondamentale de la construction européenne, et d’autres aspects encore), la gauche va perdre à coup sûr. Et c’est malheureusement un discours que l’on retrouve également chez bon nombre de responsables politiques de gauche allant du PS au PCF. Pourquoi cette théorie de la « division destructrice » n’est-elle en réalité que son contraire, la « cohérence fédératrice »?

Ce que je nomme « cohérence fédératrice » est le moteur de la campagne de la France Insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon. Ce qui fait de cette campagne, une campagne unique et porteuse d’espoir, c’est sa cohérence.

Le programme de la France Insoumise est un programme qui ne s’adresse pas qu’aux gens « de gauche » mais à l’ensemble de la population de ce pays. Il en appelle à la raison de chacun, par-delà le clivage idéologique classique. Peut-on continuer avec le nucléaire ? avec la 5ème République ? le changement climatique ? etc. etc. Le programme pose des questions rationnelles et y répond de façon rationnelle, c’est ce qui donne cette cohérence à la campagne. Peut-on rester sur le modèle européen actuel pour répondre aux urgences écologiques, sociales et démocratiques ? Non. Que doit-on faire ? Renégocier les traités pour permettre de répondre à ces urgences.

Je ne prends pas cet exemple au hasard puisque justement la question européenne est le sujet FONDAMENTAL de la discorde entre Hamon et Mélenchon. L’un pense pouvoir faire quelque chose avec l’Europe actuelle (comme Hollande et on a vu ce que ça a donné), l’autre pense le contraire et souhaite en changer. Je respecte le point de vue de M. Hamon mais qu’on ne vienne pas me dire que c’est juste un détail du programme, non ! L’Avenir en Commun n’est pas réalisable sans revenir sur la construction européenne. Point final.

Alors que doit-on faire ? 130 000 personnes étaient réunies pour la 6ème République samedi dernier, presque 300 000 personnes appuient la candidature de Jean-Luc Mélenchon, des millions d’autres sont prêts à voter pour celui-ci, et tous sont convaincus par cette cohérence. Le programme a fédéré et fédère encore énormément de monde autour de problématiques et de solutions rationnelles. Donc voici que M. Hamon a gagné la primaire du PS (dont les réels résultats sont encore attendus à ce jour) et que nous devons absolument nous allier avec lui sous peine…de mourir et de laisser champ libre à l’extrême-droite. S’allier avec M. Hamon fera peut-être plaisir aux quelques électeurs socialistes qui restent dans ce pays, mais enlèvera toute cette cohérence programmatique autour de laquelle des millions de personnes (dont des électeurs socialistes déçus) se sont retrouvés jusqu’à aujourd’hui. Mélenchon, l’insoumis qui veut réellement changer les choses se retrouve allié à Hamon, l’ancien ministre de Hollande qui veut abroger la loi El Kohmri avec…Myriam El Kohmri comme députée ! Non ce n’est pas sérieux. Les gens ne sont plus dupes, quiconque est, ne serait-ce qu’un peu sur le terrain, constatera que le mot d’ordre général c’est : « Plus jamais PS ! »

Enfin bon, tout ça se résume en une phrase. Aucun candidat n’est propriétaire de son électorat et une élection ne marche donc pas en additionnant deux pourcentages du genre « 15%+15%=30%, génial on a gagné les élections ! »

Tout ça n’est pas sérieux et on le sait. Je finis sur cette alliance miraculeuse sans parler de Jadot qui s’est désisté pour Hamon en échange de sièges par-ci par-là. Bizarre que personne ne leur demande quels ont été les accords effectués sur le programme…

II. Un ras-le-bol général de la caste représentée par Fillon et Macron (et Hamon, héritier de Hollande bien sûr)

Bien, maintenant que nous sommes débarrassés de cette question de « l’alliance de gauche » qui est pour moi tranchée catégoriquement, voyons dans quelle ambiance politique se trouvent nos concitoyens.

Nous sommes aujourd’hui dans une ère politique que beaucoup d’entre nous s’accordent à qualifier de « dégagiste », c’est-à-dire qu’il y a un mouvement populaire très fort qui ne se nomme pas lui-même et qui consiste à vouloir faire dégager tous ceux qui sont responsables de la situation actuelle et qui ont tous gouverné pendant des années sans rien changer et même en empirant les choses. De Sarkozy à Hollande, tous ceux qui ont participé de près ou de loin à la mascarade du « changement » dans ces deux gouvernements respectifs sont disqualifiés aux yeux du plus grand nombre. Il ne faut pas avoir peur de les citer :

– Emmanuel Macron, ministre de l’économie sous Hollande, ex-banquier chez Rothschild qui a sous-évalué son patrimoine, auteur de la Loi Macron et défenseur de la loi El Kohmri

– Benoît Hamon, ministre de Hollande pendant plus d’un an, n’a pas voté contre les budgets d’austérité, a déclaré qu’il « assure à Hollande le flanc gauche [du PS] qui évite que certains électeurs se tournent vers Mélenchon »

– François Fillon, premier ministre sous l’ère Sarkozy, dont je passe les détails que vous connaissez déjà

Pour ce qui est de Benoît Hamon et François Fillon, je n’ai pas à revenir dessus. En revanche j’y vais peut-être un peu fort en déclarant que Macron est disqualifié c’est vrai. Les sondages n’étant pas fiables, nul ne sait si les gens tomberont dans le panneau du candidat « en marche ». Beaucoup ne seront pas dupes j’en suis persuadé, espérons-le…

III. Une Le Pen qui fait une campagne molle et qui permet à certains de se tourner vers nous plutôt qu’elle

Le troisième et dernier point sur lequel je vais venir va peut-être en étonner certains mais je trouve que l’on n’attire pas assez l’attention sur celle qui est unanimement déclarée qualifiée d’office pour le second tour. Madame Le Pen.

Je le répète encore une fois, le FN n’a jamais été aussi haut électoralement, jamais aussi proche du pouvoir, je veux le préciser et qu’on ne vienne pas dire que je sous-estime la menace, j’en suis conscient. Pourtant je constate que la campagne électorale frontiste n’est pas très dynamique. On le constate d’abord dans les meetings, qui ne font pas très sensation, le dernier ayant réuni 3000 personnes. Mais je ne vais pas accentuer ce point puisque l’on sait que l’électorat frontiste est un électorat qui n’aime pas à se montrer et se cache, j’en suis d’accord. Mais on constate cette faible dynamique sur les réseaux sociaux avant tout, haut lieu de l’anonymat qui permet aux électeurs favorables à Le Pen de se montrer sans gêne.

La campagne de la France Insoumise a incontestablement surclassé celle du FN ce qui est nouveau dans le paysage numérique. Tandis que Philippot et Le Pen se ridiculisent eux-mêmes sur leur chaîne YouTube, Jean-Luc Mélenchon fait un carton incontestable sur Facebook, Twitter et YouTube avec des vidéos pouvant atteindre plusieurs millions de vues. Un bon nombre de jeunes ou moins jeunes considérant jusqu’ici le FN comme le seul parti soi-disant antisystème se rendent compte de la supercherie et découvrent une autre véritable force antisystème qu’est la France Insoumise avec Jean-Luc Mélenchon.

Je vois deux raisons à cette campagne que je qualifie de « molle » du Front National. La première étant le sentiment chez eux qu’ils ont gagné d’avance et que leur victoire est assurée, en témoignent les médias qui relaient leurs sujets et thématiques en quasi-permanence. La seconde étant évidemment le profil bas de certains alors que des affaires judiciaires éclaboussent également le Front National. Alors quoi que l’on puisse penser, force est de constater que le FN ne domine pas partout et cela aussi joue en notre faveur.

En résumé, la cohérence fédératrice, la vague « dégagiste » et la supercherie en partie démasquée du FN me semblent un climat politique plus que favorable à l’élection du dernier président de la Vème République. Quoi que l’on pense de cette analyse, le mot d’ordre de la fin de cet article est clair :

AUX URNES CITOYENS !

Pourquoi voter pour Mélenchon au 2nd tour s’il n’y est pas présent ? Quelques arguments – Par Vincent Christophe Le Roux

Je suggère une idée… certes non conforme au Droit constitutionnel mais qui pourrait avoir son effet malgré tout…

Plutôt qu’un bulletin personnalisé, je préconise de mettre dans l’urne un bulletin exactement IDENTIQUE à celui du 1er tour.

Pourquoi ?

Petit scénario de fiction : si Mélenchon est absent du 2nd tour, forcément, un nombre de Français-e-s pro-Mélenchon qui se chiffrera en millions ne se retrouvera en aucun des deux candidats du second tour.

D’autre part, bien des Français n’ayant pas choisi Mélenchon au 1er tour, se retrouveront dans la même situation de déception, dont on ne peut identifier quelles conséquences elle aura…

Ce sont donc en fait plusieurs dizaines de millions d’électrices et d’électeurs qui ne se retrouveront dans aucun des deux finalistes et qui ne voudront EN AUCUN CAS soutenir l’un d’eux, fut-ce pour éliminer le pire des deux, comme le veut la pratique du second tour dans ce régime détestable de la 5e République.

Ces dizaines de millions d’électrices et d’électeurs n’ayant plus leur candidat, se répartiront en 5 catégories : ceux qui voteront pour le candidat A, ceux qui voteront pour le candidat B, ceux qui s’abstiendront, ceux qui voteront blanc et ceux qui voteront nul.

On peut donc présager que le risque est très important de voir :

  • D’une part, l’abstention croître massivement,
  • D’autre part, le nombre de bulletins blancs et nuls augmenter considérablement, ce qui fera chuter massivement le nombre et le pourcentage de suffrages exprimés.

Or plus important sera le nombre d’abstentionnistes et le nombre de bulletins blancs et nuls, et plus sera réduite la base ou l’assiette électorale que les deux candidats en lice se partageront.

Il est tout à fait envisageable ainsi que le nombre de suffrages exprimés au second tour (en cumulé pour les deux candidats) ne soit supérieur que de peu à celui cumulé des abstentionnistes et des bulletins blancs et nuls.

Et il est probable – surtout si l’abstention est massive et que le nombre de bulletins blancs et nuls explose – que le nombre de suffrages s’étant porté sur la vainqueur se révèle inférieur au nombre cumulé des abstentionnistes et des bulletins blancs et nuls.

Notre constitution et notre droit électoral ne s’opposent pas à ce que soit validée l’élection au second tour du candidat arrivant en tête, quel que soit le nombre des abstentionnistes et des bulletins blancs et nuls, quand bien même le nombre de suffrages exprimés en faveur du gagnant serait inférieur soit au nombre cumulé des abstentionnistes et des bulletins blancs et nuls, soit au seul nombre des abstentionnistes ou des bulletins blancs et/ou nuls.

Le principe est que l’élection est acquise à la majorité absolue des suffrages exprimés (or ne sont comptés, dans les suffrages exprimés, ni les abstentions ni les bulletins blancs et nuls). Donc, du seul fait de la présence de seulement deux candidats, l’un d’eux obtient forcément la majorité absolue des suffrages exprimés.

Sachez que l’hypothèse où le gagnant au second tour aurait obtenu un nombre de suffrages en sa faveur inférieur au nombre des abstentionnistes cumulé ou non à celui des bulletins blancs et/ou nuls, ne s’est encore jamais produite car l’abstention au second tour a toujours été contenue. Mais on s’est approché de très près de cette hypothèse en 1969 car l’abstention au second tour a alors été très haute. C’est à cette occasion en effet qu’elle a connu son point paroxystique pour une élection présidentielle, avec 31,15%, soit presque 9 200 000 abstentionnistes.

Évidemment, le contexte politique était exceptionnel. De Gaulle avait démissionné avant le terme de son mandat (prévu en 1972), suite au référendum raté sur la réforme du Sénat et la régionalisation, et le second tour opposait Pompidou le gaulliste à Poher le centriste, deux candidats de la droite. Au 1er tour, pour la gauche, il y avait 4 candidats :

– le candidat du PCF Jacques Duclos qui avait obtenu 21,27% des voix soit un peu plus de 4 808 000 personnes ;

– les socialistes d’alors s’étaient partagés entre Gaston Deferre pour la SFIO, qui avait fait le score calamiteux de 5,1% représentant un peu plus de  1 133 000 personnes, et Michel Rocard, pour le PSU, qui avait obtenu 3,61% soit un peu plus de 816 000 personnes ;

– Alain Krivine, pour la Ligue communiste, avait obtenu lui 1,06% soit 239 106 personnes.

Ainsi, le président élu, Pompidou, le fut avec un peu plus de 11 064 000 voix tandis que l’on compta un peu plus de 9 189 000 abstentionnistes et presque 1 303 800 blancs et nuls. L’abstention au 1er tour était de 22,41% soit un peu plus de 6 614 000 personnes, tandis que les blancs et nuls représentaient 1,29% soit 295 036 bulletins. L’abstention fit un bond de 10% si bien que 2,6 millions de personnes qui avaient voté au 1er tour ne le firent pas au 2nd.  Quant au nombre de bulletins blancs et nuls, il fut multiplié par plus de 4.

In fine, le nombre cumulé des abstentionnistes et des blancs et nuls fut de 10 492 845, à comparer aux 11 064 371 suffrages exprimés en faveur du gagnant. Le président élu n’avait donc obtenu qu’un peu plus de 500 000 suffrages de plus que le nombre cumulé de tous ceux qui refusaient cette mascarade !

Par la suite, cette situation ne s’est jamais reproduite et les écarts furent toujours bien plus conséquents. Même en 2002, dans le contexte du second tour Chirac – Le Pen, où l’abstention perdit presque 8 points entre le 1er et le 2nd tour. Certes, le nombre de bulletins blancs et nuls augmenta en étant à peu près multiplié par 2, mais le nombre de suffrages exprimés en faveur de Chirac fut très nettement supérieur au nombre cumulé des abstentionnistes et des blancs et nuls : 25,5 millions de voix pour Chirac, 10 millions de suffrages « gelés » entre abstentionnistes et blancs et nuls.

Si la situation de 1969 ne s’est donc jamais renouvelée, je crois bien que l’élection à venir est, par le contexte dans lequel elle s’inscrit, susceptible non seulement de rééditer ce qui s’est produit en 1969, mais plus encore, de dépasser celle de 1969 s’agissant de l’écart entre le gagnant au second tour et le nombre des suffrages non exprimés…

Oui, je crois vraiment que le 7 mai 2017, il y a une possibilité qui est loin d’être théorique, que le nombre de suffrages pour le vainqueur soit inférieur à celui des votes de refus ne se portant pas sur son adversaire. Je crois vraiment que la situation est telle que tous ceux qui ne se retrouveront pas dans les deux candidats au second tour obtiendront ensemble un nombre de voix supérieur à celui du gagnant, ce qui ne s’est encore jamais vu. Et donc, même si en droit, comme je l’ai expliqué au début de ce billet, rien ne s’oppose à ce que l’élection soit validée, en revanche le fait politique tout à fait inédit et en tous points exceptionnel que serait une telle situation électorale, ne manquerait pas d’avoir de très puissants effets et ce à très court délai. Ce serait, à n’en pas douter, un nouveau coup de boutoir dans ce régime totalement gangréné de la 5e République.

Dans quel contexte électoral une telle hypothèse se concrétiserait-elle ?

Eh bien, par exemple, si le nombre de suffrages qui se sont portés au premier tour sur le ou les candidats finissant 3ème et 4ème  est très proche du nombre de suffrages obtenu par le second candidat qualifié pour le second tour.

Si le candidat arrivé 3ème suit de très près le candidat arrivé avant lui, ce dernier sera admis au 2nd tour et pas le 3ème. C’est la règle simple du régime de la 5ème République, indépendamment de l’écart entre le 2ème et le 3ème. Donc la règle vaudra qu’il y ait une différence de millions de voix ou d’une seule voix.

Si l’écart en nombre de voix entre le 2ème et le 3ème est très faible (mais ça marche aussi entre le 2ème et le 4ème), outre les probables contestations extrêmement vives auxquelles nous ne manquerons pas d’assister, et qui seront à coup sûr d’une intensité que jamais encore nous n’avons connue en France, les électrices et électeurs du candidat arrivé 3ème, et éventuellement les électrices et électeurs du candidat arrivé 4ème si l’écart est très restreint, risquent fort de ne pas accepter facilement la défaite. Quel que soit leur choix électoral pour le second tour, qu’ils préfèrent s’abstenir ou voter massivement blanc ou nul, je pressens que le nombre cumulé de ces « expressions » électorales en forme d’insurrection « de seconde frappe » (par analogie au vocabulaire employé pour la force nucléaire)  sera supérieur au nombre de suffrages exprimés en faveur du gagnant du second tour. Et alors là, il me semble que la France entrera pour de bon dans une période de troubles majeurs…

Le droit prime le fait en théorie. Et c’est très souvent le cas en pratique. Pourtant il peut arriver, dans certaines circonstances, que le fait prenne l’ascendant sur le droit et que le droit soit écarté, négligé, oublié, interprété… Parce que si le droit est le reflet d’une volonté prétendument commune à un moment donné (avec tous les guillemets nécessaires au regard de ce que nous savons du caractère de plus en plus fictif du principe selon lequel la loi serait l’expression de la volonté générale), le fait vient parfois bouleverser le droit. Et il va sans dire qu’un contexte révolutionnaire ou insurrectionnel est de nature à mettre certains aspects du droit de côté ou à inventer un autre droit, fut-il transitoire et « illégal »…

Pourquoi dis-je cela ? Est-ce pour appeler les Françaises et les Français à la rébellion ouverte ? Oui, si on considère l’aspect politique. En soutenant Jean-Luc Mélenchon et son projet, il est clair que j’aspire à la rébellion contre le système, contre le régime, contre les oligarques, contre les medias etc. etc. En faisant campagne pour Mélenchon, comme tous ceux qui y prennent leur part, j’appelle les électrices et électeurs français à se rebeller mais à le faire pour l’instant par un bulletin de vote, de manière PACIFIQUE, raisonnable, sereine, tranquille, bien que déterminée.

Mais si Mélenchon ne devait pas être présent au second tour, il y aura un choix à faire par nous tous qui allons le soutenir au premier tour ; et j’appelle chacun à y réfléchir dès aujourd’hui.

Évidemment, chacun fera bien ce qu’il veut car nous sommes libres et insoumis. Ne voyez pas dans la suggestion que je vais vous faire une quelconque « consigne de vote ». Vous n’avez pas besoin de moi pour décider en toute liberté de ce qu’il sera judicieux de faire.

Pour autant, nous pouvons en discuter entre nous, échanger des arguments, pour que chacun ait matière à réflexion et que ces semaines de réflexion nous permettent à tous, collectivement, de faire le bon choix, le meilleur choix.

Certains d’entre vous allez me reprocher d’imaginer un scénario totalement hypothétique, voire farfelu. D’autres me reprocheront sans doute de ne pas croire assez dans les chances de Mélenchon puisque j’évoque l’hypothèse de son absence au second tour.

Il n’en est rien. Sur le premier point, j’ai dit plus haut que c’était une hypothèse donc par définition une éventualité non certaine. Mais oui, je la crois non seulement possible mais probable, cette hypothèse (à savoir un nombre de suffrages pour le gagnant inférieur au nombre cumulé des votes blancs et nuls et du nombre des abstentionnistes) dans le cas où Mélenchon serait absent du 2nd tour. Quant au second point, la probabilité que Mélenchon soit au second tour précisément, eh bien, voyez-vous, je la crois très très haute. Parce que depuis que Mélenchon a déclaré sa candidature il y a un an et demi, en raison d’une part de la stratégie de conquête du pouvoir qu’il a adoptée, et en raison, d’autre part,  du projet qu’il porte, je ne cesse depuis un an de dire que nous tenons le bon bout. Je le crois plus que jamais chaque jour qui passe.

Je suis de ceux qui pensent que c’est nous qui allons être la plus grosse surprise. Je ne dis pas « la » surprise car je pressens qu’il y en aura quelques autres… Mais oui, le surgissement inattendu de Mélenchon au second tour sera un évènement cataclysmique pour le système et tous ses acteurs.

Cela étant dit, si la réalité me déjugeait, nous devrions mettre en oeuvre ensemble et de manière coordonnée, planifiée, une stratégie de réaction. Un plan B en quelque sorte, plutôt que de nous éparpiller entre diverses stratégies. Et donc, il faut le concevoir dès maintenant, et en parler !

Les uns préconiseront d’éliminer l’un des deux candidats, comme on l’a vécu en 2012. Pour moi – et je sais que nous serons des millions à penser de même – il n’en sera pas question, quels que soient les deux candidats restant en lice au second tour, si le nôtre n’est pas l’un d’eux.

D’autres se jetteront pour la première fois dans l’abstention ou y retourneront.

D’autres encore se déplaceront pour voter mais choisiront le bulletin blanc ou nul en faisant preuve de malice et d’ingénuité quant à l’ornement du bulletin de vote ou au contenu de l’enveloppe…

Mais vous savez bien que ni les abstentionnistes, ni les bulletins blancs et nuls n’auront le moindre effet sur la validité de l’élection. C’est ce que j’ai expliqué en première partie de ce billet.

Pour ma part, je discerne une hypothèse – et une seule – où bien que Mélenchon soit absent du second tour, nous pourrions contribuer très activement à ce que le « fait » subvertisse le droit, comme je l’ai évoqué plus haut.

Si tous les électeurs s’étant portés sur Mélenchon au premier tour se déplacent pour aller voter au second, même s’il n’y est plus officiellement candidat, et déposent dans l’enveloppe, non pas un bulletin blanc ni un bulletin orné de je ne sais quelle décoration, annotation, ou inscription, mais un bulletin « Jean-Luc Mélenchon » exactement identique à celui utilisé au premier tour et respectant les conditions de validité (sans aucune marque ou signe distinctif), certes ce bulletin sera jugé « nul ». Mais si ce sont des millions de bulletins de ce type qui sont mis dans les urnes (pour celles et ceux qui n’ont pas le malheur de voter sur une machine), je pense que cette masse considérable de bulletins uniformes en faveur de Jean-Luc Mélenchon aurait des conséquences inévitables.

Surtout si, comme je le pressens et comme je l’ai expliqué au début de ce billet, l’abstention est massive et que les blancs et nuls voient leur nombre exploser.

Nous pourrions alors tout à fait finir avec un nombre de bulletins « nuls » jamais vu depuis la première élection présidentielle au suffrage universel de la 5e République, en 1965.

Certes, comme je l’ai déjà dit, tout bulletin « Jean-Luc Mélenchon » au second tour sera « nul » si Mélenchon n’est pas présent au second tour. Et il est évident qu’aucun décompte officiel ne sera fait du nombre exact de ces bulletins qui seront noyés dans le nombre total des bulletins nuls.

Sauf que nous sommes nombreux à soutenir activement Mélenchon. Plus de 280 000 signataires. 4 millions de personnes se sont portées sur son nom en 2012. On a pu en perdre une partie depuis (je n’en dirai pas plus…) mais je crois aussi que l’on en a gagné beaucoup. L’un dans l’autre, je ne doute pas que nous aurons bien plus de suffrages en 2017 qu’en 2012. Je parle bien sûr en voix, pas en %.

Donc, si nous, les Insoumis-e-s, nous les soutiens actifs de Mélenchon, nous, les électrices et électeurs qui avons l’intention de voter pour Mélenchon au 1er et au 2nd tours, nous nous répartissons dans un maximum de bureaux de vote, nous serons en mesure de comptabiliser le nombre de ces bulletins de vote « Jean-Luc Mélenchon » mis dans les urnes alors même que notre candidat, dans l’hypothèse d’étude, ne serait plus candidat à ce second tour.

Ce que je crois possible, et que je pense donc que nous devrions tenter, c’est bien que le nombre de bulletins « nuls » en faveur de Jean-Luc Mélenchon dépasse le nombre de suffrages exprimés obtenu par le gagnant du second tour.

Cela n’invalidera certes pas le résultat en droit, mais délégitimera totalement, dès le premier jour, le nouvel élu, quel qu’il soit.

Même si cet aspect des choses que j’ai développé dans ce billet n’a pas été discuté entre nous au sein du collectif « Citoyens pour un peuple souverain » et que l’argument que je mets en avant ici n’a pas été envisagé dans cet appel que nous avons publié il y a quelques semaines, il est possible que la raison de voter Mélenchon y compris dans un second tour auquel il ne pourrait légalement participer, trouve, avec l’argument que j’avance ici, une raison d’être supplémentaire.

Et comme derrière la présidentielle, il y aura les législatives, nous aurions alors marqué très fortement les esprits. Notre force électorale serait toujours là au lieu de disparaître au second tour, et nous aurions dit, de la manière la plus claire qu’il soit, combien demain ne pourrait se faire sans nous !

Parce que même si Mélenchon n’était pas élu, nous devrions rester engagés pour les Législatives. Contrairement à la pratique qui veut que les élections législatives confirment toujours le résultat  de l’élection présidentielle, là encore en raison du contexte politique et international tout à fait exceptionnel en 2017, il n’est pas certain du tout que pour la première fois, le Président élu n’obtienne pas de majorité.

Il y a aujourd’hui en France 4 forces politiques : le FN, la droite, les représentants du système (Macron et ce qui restera du PS) et la France insoumise. Nous ignorons encore quelle sera la représentativité de ces quatre forces mais on peut dire à peu près sans se tromper que chacune obtiendra entre 20 et 25%. Donc prédire les résultats d’une élection législative dans le cadre du mode de scrutin majoritaire à deux tours avec un tel contexte est impossible. Ce qui est certain me semble-t-il, c’est que quel que soit le gagnant, il aura du mal à obtenir une majorité.

Nous devrons donc rester mobilisés même si Mélenchon est élu. Mais dans l’hypothèse où il ne le serait pas, nous devrions tout faire pour empêcher le gagnant d’avoir une majorité et donc voter massivement pour les candidats présentés par la France insoumise.

La force populaire que nous avons commencée à faire naître en 2012 grâce à Mélenchon, puis que nous avons tentée de faire grandir avec le Front de Gauche, est toujours là, malgré le sabotage dudit Front de Gauche par certains de nos alliés d’hier. Non seulement, cette force est toujours là mais nous sommes convaincus, par millions, qu’elle est bien plus puissante encore aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 5 ans, contrairement à ce qu’en disent les sondages et les meRdias. Nous en avons de nombreux signes.

La France insoumise, ce mouvement citoyen, est ce que le Front de Gauche n’était pas. Et la France insoumise parle à tous les Français, pas seulement à la Gauche.

J’ignore ce que les leaders de ce mouvement tenteront d’en faire demain mais NOUS, citoyen-ne-s engagé-e-s qui lui donnons vie, nous avons notre mot à dire. Sans nous, la France insoumise n‘est rien. C’est donc à nous de faire en sorte que sous une forme ou sous une autre, que Mélenchon soit élu Président de la République ou qu’il soit battu dans les urnes, au premier ou au second tour, ce mouvement survive et qu’ensemble nous nous rassemblions pour ce qui sera soit une glorieuse période de reconquête, soit une nouvelle période de résistance encore plus acharnée et résolue que celle où nous sommes en ce moment.

Municipales : la grève des urnes – par Michel SOUDAIS – Copyright Politis du 27/03/2014

La forte abstention, qui a surtout profité aux listes de droite et du Front national, marque la démobilisation de l’électorat de gauche et son désaveu de la politique du gouvernement socialiste.

Dans les jours précédents le scrutin, plusieurs candidats de gauche avaient confié craindre plus une colère sourde de leur électorat qu’une « vague bleue », dont ils assuraient ne pas ressentir les prémices. La colère était bien réelle et a pris la forme d’une abstention record : 38,72 % en métropole. Cinq points de plus qu’en 2008 !

Ces abstentionnistes sont principalement des moins de 35 ans. Diplômés bac ou bac +2, + 3, selon un sondage Ifop réalisé dimanche auprès de 2 760 personnes inscrites sur les listes électorales dans des communes de plus de 1 000 habitants. L’institut pointe aussi une abstention de 50 % chez les ouvriers. Autre enseignement de cette étude : l’abstention affecte davantage l’électorat de la gauche : 43 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle de 2012 et 33 % des électeurs de François Hollande n’ont pas pris part au vote, contre 28 % des électeurs de Nicolas Sarkozy. Ce que confirme la géographie électorale.

L’abstention atteint des sommets dans les villes populaires d’Île-de-France : 61,05 % à Stains et plus de 50 % dans 20 autres villes du 93, 57,37 % aux Mureaux, 57,84 % à Vitry-sur-Seine, 61,44 % à Villiers-le-Bel… Et dans des villes du Nord : 61,58 % à Roubaix, 55,11 % à Tourcoing, 52,56 % à Lille… Par son ampleur dans les bastions de gauche (qu’atteste également un examen détaillé des résultats par bureau de vote), il n’est pas interdit de parler de « grève des urnes ». Traduction d’un profond mécontentement à l’égard du gouvernement, fondé sur des récriminations certes diverses mais bien ­politiques : (re)fiscalisation des heures supplémentaires, gel des salaires de la fonction publique et de toutes les retraites, hausse persistante du chômage… Une défection qui ne peut être ramenée à une simple « lassitude » des électeurs.

Les premiers à en faire les frais sont les candidats socialistes qui ont subi dimanche une véritable claque. Si Laurent Fabius, Michel Sapin ou Claude Bartolone, qui se présentaient comme simples conseillers municipaux dans leur ville, sont réélus dès le premier tour, le PS recule quasiment partout d’une bonne dizaine de points. Gérard Collomb à Lyon (35,8 %) et François Rebsamen à Dijon (44,3 %), réélus au premier tour en 2008 avec respectivement 53,1 % et 56,2 %, devront attendre le second tour. Tout comme Johanna Rolland (34,5 %), qui succède à Nantes à Jean-Marc Ayrault (55,7 % en 2008). À Lille, Martine Aubry est en ballottage favorable, mais avec 34,9 % contre 46 % en 2008. Le PS, qui a perdu dix-huit villes dès le premier tour, dont Niort et Clamart, pourrait en perdre une quarantaine encore dimanche, dont Pau, Reims, Quimper, Amiens, Valence, Toulouse et Strasbourg.

La grève des urnes des électeurs de gauche fait à l’inverse le succès de la droite. Sans vraiment progresser en voix, ce qui serait la marque d’une adhésion à son projet, les candidats UMP ou UDI sont très fréquemment devant la gauche. La plupart, dont beaucoup avaient été en difficulté en 2008, sont réélus dès le premier tour : Alain Juppé à Bordeaux, Jean-François Copé à Meaux, Christian Jacob à Provins, Xavier Bertrand à Saint-Quentin, André Santini à Issy-les-Moulineaux… Et Jean-Claude Gaudin est en passe de conserver son fauteuil à Marseille.

Ces succès de la droite sont toutefois masqués par le retour du FN sur la scène des municipales, le parti frontiste voit l’élection de son secrétaire général à Hénin-Beaumont (50,26 %). L’électorat de Marine Le Pen à la présidentielle, qui à 40 % s’est abstenu, s’est fortement mobilisé dans les villes où le FN présentait des listes. En position de se maintenir dans 229 villes de plus de 10 000 habitants, le parti d’extrême droite est en tête dans 17 d’entre elles, mais ne sera vraisemblablement en mesure de l’emporter que dans une poignée : Fréjus et Saint-Gilles notamment, ainsi qu’à Béziers où il a six candidats sur la liste de Robert Ménard. Il vise surtout une implantation locale avec l’élection d’un millier de conseillers municipaux. Un objectif modeste, déjà à moitié atteint avec l’élection dimanche de 473 conseillers municipaux sur près de… 168 000. Dont 2 036 conseillers municipaux du Front de gauche.

Dans un contexte où plus que le « tous pourris » c’est le « tous pareils » qui alimente la démobilisation des électeurs, les listes du Front de gauche (FG) et d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) résistent d’autant mieux qu’elles se sont démarquées des socialistes. C’est flagrant à Grenoble, où EELV et le PG étaient ensemble. Vrai aussi à Évry, ville de Manuel Valls, où le FG obtient 15,1 %. En revanche, à Avignon, où la liste du FG (12,5 %) était menée par un vice-président PCF du conseil général socialiste, elle perd 1,7 point par rapport au score du seul PCF en 2008. Selon le Parti de gauche, les 600 listes autonomes du Front de gauche rassemblent en moyenne 11,43 %. Le résultat moyen des 95 listes EELV quand les écolos se présentaient seuls est de 9,69 %. Et de 15,31 % pour les 82 listes communes à EELV et au FG. Une voie à creuser.

Ne jamais se fier aux Socialistes – Chronique de Sébastien FONTENELLE – copyright Politis du 27/03/2014

Et donc, si j’ai bien compris (SJ’ABC) : les camarades du Parti de gauche (PG) se sont empressé(e)s, à Paris, au lendemain du premier tour des élections municipales, d’aller négocier leur ralliement à la liste emmenée par Anne Hidalgo. Mais attention : il s’agissait – je tiens cette précision d’un papier du camarade Soudais  [1] – de proposer au Parti « socialiste »  [2] – et à ses complices venu(e)s d’ailleurs dans la droite – une « fusion technique » (appelée aussi « démocratique »), et non « programmatique » – et ça fait une grosse différence, parce que dans le second cas le FDG aurait dû « s’entendre sur un programme commun » avec le P« S », alors que là, il s’agissait seulement d’« offrir » à Nhidalgo  [3], sans opiner à son programme, « de gagner l’élection en échange d’une représentation » des électeurs de la gauche sans guillemets « au sein de l’assemblée municipale ».

Donc, si je résume (et SJ’ABC) : le PG a bel et bien voulu « offrir » une victoire électorale aux « socialistes » – en espérant que lesdit(e)s, en rétribution de cette délicate attention, leur concéderaient, après le second tour, quelques sièges au sein du conseil municipal. Déjà : c’était vachement neuneu gentil. Parce que la dernière fois que des gens du PG ont ainsi permis l’élection d’un « socialiste », en lui apportant – t’excuseras du peu – plusieurs millions de voix, dans l’espoir, discrètement naïf peut-être  [4], mais hautement dit par Méluche, que le récipiendaire de cette formidable preuve d’amour tiendrait ensuite compte, dans sa pratique du pouvoir, des attentes de cet électorat : c’était en 2012, au bénéfice de François Hollande. Et juste, après, t’as vu : le gars, étant « socialiste », a (bien évidemment) pris deux cents kilomètres d’élan, pour mieux sauter à pieds joints sur ses engagements de campagne les moins droitiers. De sorte qu’il est un peu surprenant que le PG, deux ans plus tard, ait continué d’envisager que le P« S » puisse encore se comporter avec dignité.

Mais le plus sidérant est que la bande à Hidalgo, qui a (bien sûr) accepté de les recevoir, a (pour de vrai) parqué les négociateurs du PG dans un placard à balais – d’accablantes photos montrent le pauvre M. Grond  [5] plié sous des rouleaux de papier cul –, et que ces émissaires, plutôt que de se barrer (non sans distribuer alentour quelques mérités soufflets) ont enduré jusqu’à son terme cette ahurissante humiliation : j’espère du moins que, cette fois-ci, la leçon sera – définitivement – retenue ?

* * * * * * * * * *

[1] http://www.politis.fr/La-delicate-q

[2] Pour cette fois, si tu permets : je ne mets pas cinq paires de guillemets à « socialiste  » – car à trop user de cette exhaustivité, la place me manquerait.

[3] (3) Je dis comme ça pour aller plus vite.

[4] Parce que bon, ne nous racontons pas non plus trop d’histoires : fallait quand même être profondément pétri d’une candeur limite crédule pour continuer d’espérer, en 2012, que des « socialistes » puissent être autre chose que des félons de compétition.

[5] Qui, naguère, fut pour beaucoup dans l’interdiction du foulard à l’école – de sorte qu’on a de la difficulté à compatir à ses détresses.