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Textes, analyses, réflexions, critiques et propositions sur la question des medias.

Conjurer Mélenchon par Le Pen: le jeu dangereux de Pujadas et sa clique – Par Olivier TONNEAU le 24/02/2017

Source : ici (son blog sur Mediapart ; voir aussi sa page Facebook)

Face à Jean-Luc Mélenchon, hier 23 février, Pujadas et sa clique ont exécuté tous les pas de leur danse habituelle : Poutine, Cuba et surtout, à toutes les sauces et jusqu’à l’écoeurement, Marine Le Pen. Que l’on soutienne ou non le candidat de la France Insoumise, chacun devrait s’inquiéter que France 2 se risque, pour l’abattre, à faire le jeu du Front National. Retour sur une sale soirée.

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Hasard ou connivence, l’émission tombait au bon moment puisque Yannick Jadot venait d’annoncer au journal de 20h qu’il se retirait de la campagne présidentielle au profit de Benoît Hamon, concluant par un appel vibrant à Mélenchon : parlons-nous, rejoins la grande aventure ! Sous-entendu : Mélenchon refuse de parler. Jadot se mettait ainsi d’emblée au service de la stratégie du PS qui n’a bien sûr jamais eu l’intention de faire alliance avec Mélenchon – on imagine l’apoplexie des Valls, Cazeneuve et autres Cambadélis. Depuis le début, la mise en scène du rassemblement ne vise qu’à marginaliser Mélenchon en le faisant passer pour un mégalomane irréductible. Pujadas et Salamé se font les relais complaisants de cette stratégie mais Mélenchon s’en tire bien : il lui suffit de souligner que c’est lui qui a fait à Hamon, par écrit, une proposition précise à laquelle celui-ci n’a pas répondu. Une lettre « un peu rude » s’empresse de commenter Pujadas. Le coup ne porte pas mais Pujadas prévient : « On en reparlera tout à l’heure, vous verrez ». Il fait référence à l’intervention de Philippe Torreton, proche de Jadot, dont il s’attend à ce qu’il redouble d’exhortations à Mélenchon.

Torreton avait visiblement souscrit à la thèse médiatique selon laquelle le problème réside dans l’égo surdimensionné de Mélenchon : c’est pourquoi il avait prévu de lui lire une page de Giono sur l’altruisme, trait caractéristique des grands hommes. Mais Torreton n’est pas en service commandé : les explications de Mélenchon l’ont convaincu. Puisque ce n’est pas lui qui empêche le rassemblement, il devient inutile de l’y exhorter. Pujadas et Salamé ne l’entendent pas de cette oreille et poussent Torreton à faire la besogne pour laquelle ils l’ont invité avec une telle impudeur que le public éclate de rire. Un coup dans l’eau pour les torpilleurs. Pas de panique, il reste deux cartouches : le binôme Castro/Poutine et surtout l’atout maître, Marine Le Pen.

La séquence Castro/Poutine est introduite par un tour de bonneteau si grossier qu’on peine à y croire. Mélenchon est invité à choisir entre trois images : Castro, Poutine et Amnesty International. S’il avait choisi la première, Pujadas l’aurait bien sûr tancé sur les violations des droits de l’homme à Cuba. S’il avait choisi la deuxième, sur leurs violations en Russie. Mais s’il choisit la troisième – ce qu’il fait – cela revient au même, puisqu’Amnesty International défend les droits de l’homme. Pujadas commence par accuser Mélenchon de n’avoir pas d’intérêt pour les droits de l’homme, ce qui est quasi diffamatoire. Mélenchon proteste et Pujadas d’enchaîner : pourquoi, dans ce cas, ne condamne-t-il pas Poutine ? Bravo l’artiste ! Pour la millième fois, Mélenchon expose sa conception des relations entre la France et la Russie, condamnées à être des partenaires pour préserver l’équilibre du continent.

C’est à François Lenglet qu’il reviendra d’ouvrir la séquence lepéniste. Il arrive avec une paire de Nike pour développer un argument proprement sidérant contre le programme économique de Mélenchon. Ce dernier veut augmenter les salaires mais, la France ne produisant plus rien, les Français n’achètent plus que des produits étrangers ; si l’on augmente les salaires, on ne fera donc qu’augmenter les importations. Jamais Shaddock n’a aussi bien tiré les conséquences de la mondialisation ! Il faut, nous dit Lenglet, se faire une raison : pour préserver la balance commerciale, les Français ne doivent pas acheter davantage à l’étranger qu’ils ne produisent en France et comme il ne s’y produit plus rien, ils ne doivent rien acheter. Il faut donc les maintenir dans la pauvreté pour les en empêcher.

A cela, Mélenchon aurait pu répondre que 80% de l’économie Française est dans son marché intérieur : on ne va pas au restaurant, ni ne se coupe les cheveux, ni ne prend le train, ni ne va au cinéma en Chine. L’augmentation des salaires permettrait donc principalement de relancer l’économie française, d’autant plus que Mélenchon ne se contenterait pas d’augmenter les salaires, il développerait une politique d’investissement dirigée directement vers les TPE/PME : il prend pour exemple le plan « zéro obstacle » pour les handicapés. Certes, l’augmentation des salaires ferait également augmenter les importations de certains produits, mais cette augmentation serait compensée par la diminution d’autres importations, notamment énergétiques, puisque la politique d’investissement de la France Insoumise vise à augmenter l’indépendance énergétique de la France. Lenglet n’y comprend rien. Navré, il agite sa paire de Nike et lève les yeux au ciel. Enfin, à court d’arguments, il dégaine sa carte maîtresse : un comparatif des programmes économiques de Le Pen et Mélenchon qui sont, dit-il, identiques. Question puissante : « Comment expliquez-vous ces similitudes ? »

Mélenchon tentera tant bien que mal de montrer que Le Pen s’est contredite d’innombrables fois sur les questions économiques, ce qui n’est pas surprenant. Le programme de Le Pen vise à accomplir une improbable quadrature du cercle : emprunter des mesures à la gauche pour séduire les classes populaires tout en conservant les mesures de droite qui correspondent à son électorat naturel de commerçants et petits patrons. Eh oui M. Lenglet, ce n’est pas difficile à comprendre : si les programmes de Mélenchon et Le Pen se ressemblent superficiellement, c’est parce que vous avez choisi dans le second ce qu’elle a copié sur le premier. Ce que vous ne dites pas, c’est que Le Pen, prisonnière de son électorat de droite, ne pourrait jamais annoncer qu’elle financera ses mesures sociales par une révolution fiscale : elle est donc réduite à dire qu’elle les financera par la suppression de l’aide médicale aux étrangers, par leur exclusion des minima sociaux et l’exclusion de leurs enfants des écoles. Or cela représente des sommes dérisoires comparées aux dépenses qu’elle annonce. Dites-moi : quand avez-vous entendu pour la dernière fois un journaliste pointer cette incohérence dans le programme du Front National ? Pour moi – et je suis assez masochiste pour regarder les interviews de Le Pen et Philippot – j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’en ai aucun souvenir.

Lenglet ne voulant rien comprendre, Mélenchon prend le problème par un autre bout : Quand bien même Le Pen et lui auraient le même programme économique, et alors ? La différence fondamentale entre Le Pen et Mélenchon n’a jamais tenu à l’économie mais à la conception de la République. L’une est l’héritière idéologique d’un pétainiste tortionnaire de l’OAS et défend une vision ethniciste de la France fondée sur un racisme qu’elle voile juste assez pour que ses partisans le devinent mais que les journalistes ne l’en accusent pas. L’autre est l’héritier de la conception politique de la nation née de Révolution française, fondée sur l’universalité des droits humains. C’est ce que finira par rappeler Mélenchon à un Lenglet qui ne semble trouver à cela aucune importance. C’est que pour Lenglet comme pour toute la clique des libéraux hallucinés qui règnent sur les radios et les télés, une seule chose compte : êtes-vous pour le libre-échange ? Aller contre les lois naturelles de la mondialisation, c’est un crime d’une telle gravité qu’aucune différence éthique entre ceux qui les contestent n’a plus d’importance à leurs yeux.

Une grossière inexactitude dans le parallèle établi par Lenglet révéla son idologie dans toute sa pureté : selon lui, Mélenchon comme Le Pen veulent faire racheter la dette de l’Etat par la Banque de France. Mélenchon le corrige. C’est vrai de Le Pen qui est décidée à sortir de l’euro ; pour sa part, il veut changer le mandat de la Banque Centrale Européenne. Lenglet s’écrie : « C’est la même chose ! » La Banque de France et la BCE, c’est la même chose ? Bien sûr que non puisque changer le statut de la BCE doit permettre de sauver l’Europe, tandis que se rabattre sur la Banque de France n’a de sens que dans le contexte d’une sortie de l’euro. C’est en quoi Mélenchon diffère de Le Pen : il a un plan A et un plan B, elle n’a qu’un plan de sortie. C’était si absurde que j’ai mis du temps à comprendre. En définitive, peu importe à Lenglet de quelle banque on parle : ce qui lui fait pousser les hauts cris, c’est la planche à billets. Le diable de Lenglet, c’est la création monétaire qui permettrait l’investissement public, libérerait les Etats de la tutelle des marchés et provoquerait peut-être même une légère inflation qui aurait pour saine conséquence de réduire la valeur réelle de la dette – mais aussi du capital, au service duquel s’exprime M. Lenglet.

Après Lenglet, entre en scène Karim Rissouli dont la détermination à promouvoir Le Pen fut évidente lorsque Mélenchon fut confronté à madame Valérie Gloriant, restauratrice qui dit avoir fait faillite à cause des migrants. Le choix de cette française lambda ne devait rien au hasard puisqu’elle était déjà apparue à la télévision dans un reportage sur les électeurs frontistes. Malheureusement, madame Gloriant, ayant raconté son histoire, omet l’essentiel ! Cela ne va pas. Karim Rissouli prend donc sur lui de le révéler : de parents communistes, madame Gloriant s’apprête à voter Le Pen.

Il faut mesurer tout ce que la pression exercée par Karim Rissouli a de choquant. Il fut un temps, le Front national était un parti tabou, pour l’excellente raison que c’est un parti fasciste. Ceux qui votaient pour lui n’osaient guère s’en vanter et cette autocensure réduisait la capacité du Front national à s’étendre. Il restait un peu de cette pudeur à Mme Gloriant qui le dit elle-même : son cœur n’est pas avec le Front national. Elle avait envie d’interpeller Mélenchon mais n’était pas venue faire la promotion de Le Pen. Mais Karim Rissouli s’en charge : allons, dites-le que vous votez Le Pen ! N’ayez pas honte ! C’est humain, trop humain, dans les circonstances catastrophiques où nous vivons ! Qui n’en ferait pas autant à votre place ? M. Rissouli, chacun a droit à ses convictions, quelles que soient ses origines. Je ne devrais donc pas vous le dire mais il faut que ça sorte : je trouve désolant de voir un Arabe passer les plats au Front National. Savez-vous que depuis le Brexit, les racistes Anglais se croient tout permis et cassent du Pakistanais au coin des rues? Imaginez-vous ce qui attend les Français d’origine maghrébine si Le Pen l’emportait?

Je veux bien croire que ni Karim Rissouli, ni Léa Salamé, ni David Pujadas ne votent pour le Front national. Je comprends bien que le but de l’émission était de torpiller Mélenchon – Karim Rissouli lui refera pour conclure le petit numéro du rassemblement que Mélenchon qualifiera à juste titre de comédie. Il faut refermer le cercle de la raison : Fillon, Macron et Hamon – car tout le monde sait bien qu’Hamon ne renégociera pas les traités européens et qu’ayant ainsi échoué à se donner les marges de manœuvre nécessaires à une politique écologique et sociale, il finira en piteux avatar de François Hollande. En un sens, qu’une telle énergie soit déployée contre le candidat de la France Insoumise est plutôt bon signe. Mais en utilisant le Front national comme arme contre Mélenchon, Pujadas et sa clique jouent un jeu dangereux : ils contribuent à l’invisibilisation de son fascisme et à la banalisation du racisme et du repli nationaliste qu’ils prétendent combattre.

Et tout ça pour sauver l’Europe du libre-échange ! Mais ils ne se rendent pas compte que l’Europe qu’ils défendent est, sauf transformation profonde, indéfendable. Le Brexit ne leur a pas fait comprendre que plus personne n’accepte de se rendre à la fatalité de la mondialisation malheureuse. Ils ne réalisent pas qu’il n’y a plus aujourd’hui, à plus ou moins long terme, que deux possibilités : voir l’Europe radicalement refondée par la gauche ou la voir dissoute par l’extrême droite. Si la seconde est si prêt de l’emporter, leur aveuglement en est une cause majeure.

Désintox – Opération Macron – Par Yannis YOULOUNTAS le 23/02/2017

Ce billet de mon ami Yannis Youlountas est absolument admirable. Je suis très fier de le relayer sur mon blog. Il a été publié par son auteur sur son propre blog, à cette adresse.

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Jamais les mass-médias français n’ont à ce point matraqué nos petites cervelles. À côté de ça, la campagne pour l’adoption du Traité Constitutionnel Européen en 2005, c’était peanuts — d’ailleurs, ça n’a pas marché. La propagande pour aller envahir l’Irak et je ne sais quelle autre région lointaine, c’était vintage, mou du genou, téléphoné. On en aurait même rigolé si des milliers de gosses n’étaient pas morts dans les ruines sous les frappes chirurgicales libératrices. Mais tout ça, c’était avant.

Nous voilà maintenant de plein-pied dans l’ère du message au millimètre, de la mise en scène huilée, du calendrier méticuleusement préparé, de l’orchestre symphonique des éditocrates et des chroniqueurs à l’unisson — excepté quelques dissonances tolérées pour donner l’apparence du pluralisme. Ce n’est plus un matraquage médiatique, c’est un bombardement publicitaire au napalm. Et cette opération a un nom : Macron.

Qui aurait cru, il y a quelques années, que ces médias à la botte, avec leurs grosses ficelles minables et leurs répétitions abrutissantes, parviendraient à nous vendre un nouveau venu en quelques mois, à peine sorti du chapeau, avec ses dents longues, ses amphétamines ras-la-gueule et sa coke ras-les-narines ? Qui aurait pu imaginer que le capital parviendrait à nous servir sur un plateau la caricature même de ce que les Français prétendent le plus détester : un énarque doublé d’un banquier d’affaire triplé d’un communicant politique ?

Macron, c’est tout ça à la fois : le fils prodigue du pouvoir, le petit Jésus de la finance descendu sur Terre pour expier nos pêchés, la petite voix à l’oreille des dirigeants politiques et économiques qui sort finalement de l’ombre pour venir nous parler directement en pleine lumière. Plus besoin d’intermédiaires. Le capitalisme décomplexé, libéral jusqu’à l’os, euphorique et sûr de lui, a choisi, cette fois, de nous la jouer brut de décoffrage : après la langue de bois, l’heure est à la langue de fer, et cette heure, c’est l’heure Macron.

Parachutés de chaque côté, par des primaires du PS et de la droite sous forte influence médiatique, Hamon et Fillon sont les parfaits contrefeux de sa campagne, positionnés aussi près que possible de ses principaux concurrents : Mélenchon et Le Pen.

Adoubé par Cambadélis et Valls en personne, le preux chevalier Hamon a carrément repris les armoiries du Mélenchon de 2012 : même couleurs du logo, cravate et veste à l’identique, copié-collé de phrases entières, racolage idéologique à grands renforts de mots valises et d’un vrai-faux rapprochement qui a fait pschitt.

Même chose de l’autre côté, avec un Fillon carrément positionné dans le jardin de Le Pen. Plus réac que moi, tu meurs ! Des sorties médiatiques à séduire les pires dévots de la Manif pour tous. Des petites phrases à susciter l’orgasme onaniste des plus chastes gardiennes de l’intégrisme catholique. Travail Famille Patrie versus 2017. Pétain, le retour.

Oui, mais cette petite musique de nuit (et brouillard) étant particulièrement à la mode dans la France de la seconde génération Le Pen, Fillon a dépassé les espérances des stratèges sans vraiment affaiblir sa cible. La copie Fillon n’a fait que renforcer l’original Le Pen, lui donnant, au contraire, une légitimité de plus.

Qu’à cela ne tienne, quelques jours après ce constat, la baudruche Fillon a été dégonflée illico presto par quelques petites affaires sous le coude. Et hop ! Quelques points de moins pour Fillon, dont une bonne partie reportée sur Jésus Macron. Du coup, en position de force, à nouveau favori dans les sondages fabriqués par ses soutiens, le petit chéri du capital commence déjà à distribuer les portefeuilles et à rallier les politicards en mal de gamelle.
— Et pour Monsieur Bayrou, qu’est-ce que ce sera ? L’éducation ou l’agriculture ? L’aile ou la cuisse ?
— Ce que vous voulez, mon cher Emmanuel, puissiez-vous me permettre de savourer à nouveau les joies du protocole, les délices du pouvoir et le salaire de la fonction.

Tout est prêt. La messe est dite. There is no alternative.
— Ce sera Macron et personne d’autre, nous répètent les éditocrates.
— A moins que Le Pen continue à monter, menacent certains.
— Pour éviter l’extrême-droite, il n’y a qu’un moyen : rassembler au centre, concluent-ils à l’unisson.

Bingo ! Revoilà la vieille rengaine du vote utile, dès le premier tour, pour faire barrage au sempiternel danger du parfait épouvantail. Si le FN n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Les autres candidats n’existent plus. Poutou fait campagne devant son usine. Mélenchon crée son propre média sur youtube. Qu’importent la légitimité ouvrière du premier et le succès populaire du second qui a hissé son mouvement politique, France Insoumise, loin devant tous les partis traditionnels avec plus de 250 000 adhérents. Qu’importent également tous les autres, ici ou là. La télé et la presse ont déjà choisi : ce sera Jésus Macron contre Juda Le Pen. Un partage des rôles bien connu entre capitalisme et fascisme, les frères siamois du pouvoir, tellement utiles l’un pour l’autre.

Pendant ce temps, dans le silence médiatique, les mouvements de protestation se multiplient partout dans l’hexagone. Celles et ceux qui considèrent que la lutte est d’abord et avant tout dans la rue essaient de mettre le feu aux poudres et tentent de faire redescendre le débat dans la vraie vie : actions contre l’impunité policière, marche pour la justice et la dignité, blocus contre les violences d’État, journées de soutien aux inculpés, concerts pour les prisonniers, Perturbe ta Ville, Génération Ingouvernable, manifs, entartages, farine-party, émeutes, occupations, assemblées spontanées… Rien n’y fait ! Les mass-médias n’ont rien vu, rien entendu et ne diront rien. Malgré des centaines d’actions par semaine d’un bout à l’autre du pays, rien ne filtre à la télé, exceptés une poignée de vitres cassées et quelques gros plans sur des blessés triés sur le volet : policiers victimes de bavures révolutionnaires.

Quelles que soient les formes de résistances choisies par les uns ou les autres, au moyen d’une alternative électorale ou d’une abstention active, on entend la même petite voix qui nous répète que l’avenir est déjà tracé et que nous ferions mieux de retourner à de saines occupations plutôt que de perdre inutilement notre temps à lutter.

Février 2017 se termine. L’opération Macron bat son plein, avec ses ralliements, ses contrefeux et son épouvantail. Jusqu’à quand ?

Sommes-nous vraiment si stupides pour tomber par millions dans cet énorme panneau, ou bien le pouvoir, trop sûr de lui, va-t-il faire face à une grosse, très grosse surprise ?

Aucun texte alternatif disponible.

« Benoît Hamon le rêveur » : un cauchemar pour les éditorialistes – Par Julien SALINGUE – le 07/02/2017

Page de Julien Salingue sur ACRIMED.

Article publié sur ACRIMED, à consulter ici.

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Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux, auteur de ce blog :

Julien Salingue d’ACRIMED se livre, dans l’article reproduit ci-dessous, à une analyse critique sans concession du discours unanime de la meute des éditocrates.
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En s’appuyant sur les interventions de très nombreux éditorialistes de la presse écrite et audiovisuelle enregistrés depuis quelques semaines (liens vers les articles ou interventions et photos copies d’écran à l’appui), il démontre à quel point ces gens-là sont nuisibles au pluralisme, ce que personne, parmi nous, n’ignorait mais qu’il est utile malgré tout de rappeler en montrant une nouvelle fois comment cela se passe.
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Et Julien Salingue précise bien qu’il s’agit NON PAS de défendre ici Benoît Hamon qui se trouve être la victime de ces éditocrates, mais de défendre une certaine idée du journalisme qui implique le pluralisme et l’honnêteté intellectuelle, deux principes qu’ils ignorent ou plutôt qu’ils méprisent.
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Nous, qui soutenons Mélenchon, nous nous positionnons en adversaires résolus de Benoît Hamon. Et moi-même, je ne me prive pas de lui décocher de violentes flèches.
Mais ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. Nous ne sommes pas journalistes ou éditorialistes. Nous sommes des militants politiques et ça change tout ! Nous défendons des idées politiques, nous ne prétendons pas dire la vérité absolue ni imposer notre vision dans la tête des gens. Nous ne voulons pas les subjuguer mais les convaincre. Nous ne voulons pas qu’ils nous choisissent par contrainte mais par enthousiasme, en étant conscients, éveillés et acteurs. Une telle position n’a rien à avoir avec celle du sage, de l’intelligent, du sachant, de celui qui est forcément « objectif », « neutre », «impartial », position d’autorité que prennent ces éditorialistes pour décréter ce qu’il faut penser et ce qu’il faut faire. Ces gens-là sont comme les gardes d’un camp de concentration de la pensée. Ou comme les intégristes de certaines religions, Taliban-Ayatollahs ou anciens Inquisiteurs.
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Et bien que les coups, dont il est question ici, aient été donnés à Benoît Hamon, nous aurions tort de nous en réjouir pour la seule raison qu’il est notre adversaire.
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Parce que ce sont aussi ceux que Mélenchon reçoit de la part des mêmes depuis si longtemps ; lesquels ne manqueront pas de redoubler de violence envers notre candidat au fur et à mesure que se rapprochera la date du 1er tour, surtout si Mélenchon continue de percer comme il le fait !
Enfin, sur le plan des principes, ce travail de sape-là, que ce soit contre Hamon, contre Mélenchon, ou contre d’autres encore, fussent-ils extérieur à nos amis, est intolérable dans une démocratie accomplie. Mais nous savons bien que nous sommes encore loin d’un tel régime. Enfin, nous nous en rapprocherions sans doute assez rapidement si nous élisions Mélenchon, puisqu’il prône une 6e République profondément renouvelée dans ses principes comme dans ses modalités de fonctionnement, un régime nouveau qui ferait «place au peuple » pour de bon. Mais ce n’est pas le sujet de cet article.
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Il faudra donc traiter ce problème qu’est l’idiosyncrasie* des éditorialistes à gages*.
* Je m’amuse à reprendre ici un terme savant cher à Frédéric Lordon (j’espère que je l’utilise à bon escient…)
** Je fais référence à ce pamphlet intitulé « Les économistes à gages » auquel participèrent Frédéric Lordon et Serge Halimi.
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Le journalisme est une chose, l’éditorialisme en est une autre. Et quand l’éditorialisme confine à la pire des propagandes, réduisant celle en vigueur dans les pires tyrannies de l’histoire à des oeuvres de débutants, il y a matière à s’en préoccuper de toute urgence.
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Pourtant, d’un autre côté, leur travail de sape est-il si efficace ? Parviennent-ils encore à nous nuire vraiment et à guider ou orienter notre pensée et nos décisions ? On peut en douter…
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Il semble de plus en plus acquis, en effet, au regard des résultats électoraux enregistrés depuis 2005 en général, et depuis quelques mois en particulier, que cet unanimisme des «chiens de garde » du système capitaliste n’a plus aucune espèce d’influence sur l’esprit des citoyens qui ne décident plus en fonction d’eux. Ou bien, ne les prennent comme référence QUE pour aller à l’exact encontre de leurs diktats.
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Du coup, je m’interroge. Faut-il mener la guerre contre eux et défendre nos idéaux ou les laisser barrir en cadence, en rythme et en procession, et s’amuser de voir, in fine, que leur prêt-à-penser est tout simplement totalement inopérant ?
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Je vous laisse méditer sur cette question mais avant, poursuivez cette lecture en découvrant enfin le passionnant billet de Julien Salingue…

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Le dimanche 4 février, Benoît Hamon était « officiellement » investi candidat à l’élection présidentielle lors d’une initiative organisée à la salle de la Mutualité, à Paris, après avoir déjoué tous les pronostics des turfistes des grands médias qui traitent les campagnes électorales comme des courses de chevaux.

Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : Acrimed ne soutient aucun candidat à l’élection présidentielle. En revanche, nous défendons une exigence de pluralisme éditorial : celui-là même qui est bafoué quand l’unanimisme éditocratique tient lieu de débat démocratique.

L’investiture de Benoît Hamon est, à ce titre, l’occasion pour nous de revenir sur des semaines de commentaires avisés, glanés au cours du mois de janvier à l’occasion des débats et du scrutin de la « primaire de gauche » : ils donnent un aperçu non seulement de l’indigence, mais surtout de la convergence strictement propagandiste des commentaires d’un journalisme de caste, mobilisé au service de son prétendu « réalisme ». En un mot : Benoît Hamon le « rêveur », un cauchemar pour les éditorialistes associés [1].

Que Manuel Valls et ses partisans, ainsi que d’autres candidats à la présidentielle (et leurs partisans), aient opposé le « réalisme » de leurs propositions à « l’utopisme » de celles de Benoît Hamon relève d’un débat public et de confrontations partisanes sur lesquels la critique des médias telles que nous la concevons n’a rien à dire. Mais que cette opposition (dont le simplisme frappe par son indigence) soit reprise et validée, voire amplifiée, par une cohorte quasi-unanime de journalistes et d’éditorialistes, mérite que l’on s’y attarde : parce que, en reprenant l’argumentaire des adversaires d’un candidat, le procès médiatique en « utopisme » contribue à tenter de le disqualifier. Et peu nous importe, en l’occurrence, de savoir quel est le « bon » candidat, doté du « bon » programme : quand l’éditocratie est, à quelques nuances près, frappée d’unanimité, sa mobilisation met à nu la place qu’elle occupe et le rôle qu’elle joue : délimiter soigneusement le périmètre du « cercle de la raison », du dicible et du pensable.

Avant le premier tour de la « primaire de gauche »

Focalisés sur l’affrontement programmé – par les sondages – entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls, les éditorialistes et les « grands » journalistes politiques n’ont guère jugé nécessaire de concéder un peu de leur temps à Benoît Hamon avant le premier tour (le 22 janvier). À noter tout de même, ce commentaire (précurseur) de Jean-Michel Aphatie dans un billet de blog publié le 11 janvier :

Dans cet océan de faiblesses, Benoît Hamon apparaît comme un homme fort. D’abord, il respire la sincérité, et il est un peu le seul, en développant les positions dont il a peu varié au fil des ans. Ensuite, il témoigne d’une certaine originalité, ce qui est toujours bien vu dans un électorat socialiste qui développe depuis ses origines une aptitude particulière aux rêves et aux chimères. Pour autant, ceci ne suffit pas à transformer Benoît Hamon en candidat crédible. Ni ses expériences politiques passées, ni même ce qu’il a montré de sa psychologie, ne permettent de le regarder comme un chef, un patron, c’est à dire un futur président de la République. Sa cote de sympathie actuelle, qui semble réelle, résulte plus de l’hypocrisie et de l’insignifiance de ses concurrents que d’une adhésion nette et franche à ses idées ou à sa personnalité.

Quelques jours plus tard, à l’occasion du débat organisé le 19 janvier entre les candidats à la primaire, le même Jean-Michel Aphatie, mais sur Twitter cette fois, analysait finement les propositions économiques de Benoît Hamon :

Une « analyse » reprise et complétée par Bruno Jeudy, de Paris Match et BFM-TV :

Deux éditocrates, une même idée : Benoît Hamon est le candidat du « rêve » et des « chimères » ; son programme est irréaliste car non-finançable. Ce que n’avait pas manqué de relever Christophe Barbier, de L’Express et BFM-TV, quelques jours plus tôt :

Et que ne manquera pas de relever, dans un style à peine différent, David Doukhan, le 20 janvier sur Europe 1, qui titre « Débat : la gauche réaliste contre la gauche utopiste » et commente : « Avec ce troisième débat, les concurrents ont enfin eu leur grande explication, car c’est bien de la fracture entre une gauche réaliste et visionnaire d’un côté, et une vision idéaliste et égalitaire de l’autre, dont il a été question. »

Quatre commentateurs seulement : cela pourrait laisser la place, que ceux-ci aient raison ou tort, à des commentaires divergents. Mais non : le décor est planté dès la fin de ce prologue.

Le soir du premier tour

Le dimanche 22 janvier, lorsque les premiers résultats sont annoncés (Benoît Hamon est en tête devant Manuel Valls), c’est à un véritable festival que l’on assiste sur les différents plateaux de télévision. Les experts, dont les bavardages font office d’arguments, sont unanimes à déplorer une éventuelle victoire de Benoît Hamon et s’improvisent docteurs ès Parti socialiste. Comme s’ils étaient des consultants, voire des membres, de ce parti.

Sur BFM-TV, Christophe Barbier s’improvise ainsi conseiller politique de Manuel Valls :

Valls a une seule chance, c’est de mobiliser tous ceux qui ne sont pas allés voter dimanche. […] Cette gauche-là elle peut être mobilisée par Manuel Valls s’il montre qu’avec Benoît Hamon, s’il démontre qu’avec Benoît Hamon, la gauche va vers un désastre électoral et que surtout le programme de Benoît Hamon ne tient pas la route. Ils ont été dépassés par la gauche plus jeune, plus radicale, plus utopiste aussi de Benoît Hamon. [2]

Toujours sur BFM-TV, Anna Cabana, qui officie également au Journal du Dimanche, est tout aussi catégorique :

Alors c’est pas la gauche dont on pense qu’elle va gouverner, c’est pas la gauche qu’on veut porter à la présidentielle. Ils ont choisi une gauche qui ne va pas gagner, c’est comme ça qu’on peut lire ce scrutin. [3].

Ruth Elkrief complète l’analyse de ses collègues de plateau, en inventant des citations de Benoît Hamon :

Moi, ce qui me frappe, c’est qu’il dit : « Je mets en avant la question sociale, la question écologique. Et qu’est-ce que je refuse ? Je refuse la question régalienne, la question de l’identité, la question de la religion et la question du terrorisme. » […] Et c’est ce qu’il dit, alors même que sort un livre dont on va beaucoup parler, qui s’appelle La France soumise et qui démontre qu’il y a un problème d’un islam politique qui veut miner les fondements de notre république laïque et égalitaire notamment entre les femmes et les hommes. [4]

Trois déplorations : un « désastre électoral » annoncé, « une gauche qui ne va pas gagner » et un candidat qui refuse(rait) de parler de « la question du terrorisme ». Trois déplorations d’experts en réalisme, spécialistes réputés du Parti socialiste, qui s’inquiètent d’un éventuel « irréalisme » et d’une éventuelle défaite du PS à la présidentielle. Au nom et au bénéfice de qui ?

Ces inquiétudes indignées ne sont pas particulières à BFM-TV. Un petit tour, le même soir, sur France 2, confirme en effet que l’éventuelle victoire de Benoît Hamon provoque partout les mêmes accès de révolte, bien qu’ils soient d’intensité variable, comme permet de le vérifier un Franz-Olivier Giesbert au meilleur de sa forme :

Hamon c’est quelqu’un qu’on peut qualifier de social-populiste. Vous le voyez, vous, au deuxième tour ? C’est impossible ! Vous le voyez même arriver avec un score raisonnable au 1er tour de l’élection présidentielle ? C’est absolument impossible, en face il y a la montagne Mélenchon qui est pratiquement indestructible. Vous voyez Benoît Hamon pour prendre des voix sur le terrain de Mélenchon ? Mais faut être dingue ! [5]

Et de poursuivre, avec une assimilation du « social-populisme » de Benoît Hamon à « une sorte de trumpisme de gauche » :

On va mettre des murs partout, le souverainisme, un programme économique surréaliste… Hamon c’est exactement la ligne. On met des frontières, on reconstruit des frontières et un programme économique totalement surréaliste sinon dadaïste. [6]

Il faut dire que Laurent Delahousse lui avait tendu la perche, même s’il ne pouvait pas imaginer que Giesbert irait aussi loin :

Franz-Olivier Giesbert, est-ce que le Parti socialiste va réussir à échapper à cette crise annoncée avec cette primaire ? La fracture est réelle, d’un côté il y a une gauche de frondeurs, d’utopistes diront certains… Et, de l’autre côté, on a Manuel Valls, héritier du quinquennat, qui souhaite évoluer vers quoi ? [7]

Voilà qui ouvrait grand la porte au procès en « utopisme », que Franz-Olivier Giesbert ponctuera d’une métaphore… audacieuse :

C’est à un suicide auquel on assiste au PS, une grande partie du PS… partie dans un monde de Bisounours, parle de réformes sans mettre d’argent derrière. [8]

Pour Bruno Jeudy, point de suicide ni de Bisounours, mais plus sobrement une « descente aux enfers » :

Du côté d’Arnaud Leparmentier, du Monde, la première position de Benoît Hamon, symptôme d’une « corbynisation » est rien moins qu’un « drame » :

Marquons une pause. Loin de nous l’idée de priver les commentateurs de leur droit de commenter et donc de critiquer. Mais on est en droit de s’inquiéter quand ils chassent en meute, commentent à sens unique sans informer et multiplient des interventions qui semblent directement inspirées des stratégies de communication et des « éléments de langage » des adversaires du candidat socialiste. Où l’on voit que le journalisme de commentaire est un proche cousin du journalisme de propagande, surtout quand il émane non d’un média ou d’un journaliste de parti-pris particulier, mais d’une cohorte de donneurs de leçons qui ressassent les mêmes « idées ». Des pratiques qui méritent d’être critiquées sans avoir à soutenir Benoît Hamon plus qu’un autre.

Entre les deux tours de la « primaire de gauche »

Entre le 22 et le 29 janvier, les éditorialistes vont ainsi rivaliser de formules-choc pour poursuivre l’entreprise de délégitimation de « l’utopiste » Benoît Hamon, opposé au « réaliste » Manuel Valls. Avec, comme on va le voir, un pluralisme confondant [9] :

- Laurent Joffrin résume l’alternative dans un éditorial de Libération : « D’un côté une social-démocratie avant tout réaliste, de l’autre un socialisme renouvelé et en partie utopique. La gauche qui gère contre la gauche qui rêve ».

- Vincent Giret, du Monde, décrète sur Franceinfo que « la gauche a décidé de se faire un shoot d’utopie et de rêve. Puisque c’est perdu, alors on se fait plaisir ».

- Didier Rose, dans les Dernière Nouvelles d’Alsace, fait dans l’originalité : « Hamon-Valls, c’est l’utopiste contre l’hyperréaliste » [10].

- Sylvain Courage, pour L’Obs, entérine l’opposition qu’il construit lui-même, sous le titre « Primaire à gauche : Hamon contre Valls, la schizophrénie des deux gauches », entre la gauche de la raison et la gauche du cœur : « Benoît Hamon, revenu universel, visa humanitaire et « VIe République » en étendard, flatte l’affect socialiste ».

- Bernard Stéphan, dans La Montagne, oppose – c’est le titre – « Le réel et le rêve » : « Si les électeurs veulent la gauche du réel, capable d’aller au second tour de l’élection présidentielle, ils voteront Manuel Valls. S’ils veulent rêver, avoir une candidature de témoignage, ils voteront Benoît Hamon. »

- Françoise Fressoz, dans Le Monde, entérine l’opposition dans le titre lui-même (« Primaire à gauche : « sérieux » et « utopistes » dans le même bateau ») et distingue finement deux socialismes : « l’un, résolument utopique, qui n’aime rien tant que l’opposition ; l’autre réaliste, qui prétend gouverner et accepte, à des degrés divers, la confrontation avec le réel ».

- Une opposition également mise en scène sur BFM TV le 24 janvier, lorsque Ruth Elkrief a interviewé successivement les deux qualifiés pour le deuxième tour :

– Original parmi les originaux, Christophe Barbier a entonné le même refrain dans un éditorial dont le titre est explicite (« Le revenu universel de Benoît Hamon, boulevard de l’utopie ») :

Il s’agit en fait de parachever la Révolution française : longtemps après la destruction des privilèges de la noblesse, le temps est venu d’une société où chacun est doté de l’attribut suprême des aristocrates, l’oisiveté. Le revenu universel, c’est le lendemain qui chante après la nuit du 4 août.

Et de poursuivre cette opportune analogie historique par cette évocation nuancée :

Épuisée, la social-démocratie enfante donc deux gauches de la modernité. Celle d’Emmanuel Macron, d’abord, qui n’est pas sociale-libérale, mais libérale-sociale, puisqu’il s’agit de créer des richesses pour ensuite les dépenser afin d’améliorer la justice dans la société. Pour que cela fonctionne, il faut travailler plus et plus nombreux. Celle de Benoît Hamon, ensuite, qui donne un peu à tous pour que personne n’ait rien, offre à ceux qui le veulent de travailler moins sans gagner moins et établit la justice sociale en taxant le capital. Ces deux gauches sont bel et bien irréconciliables.

- Pour Nicolas Beytout, de L’Opinion, Benoît Hamon n’est pas seulement un « rêveur » ou un « utopiste », mais un « prestidigitateur » :

Abracadabra : avec Benoît Hamon, les vieilles ficelles démagogiques sont ressorties et les recettes éculées réactivées. La réduction du temps de travail n‘a pas marché, la socialisation progressive par la redistribution des revenus a asphyxié l’économie, la fiscalité a écrasé l’initiative ? Pas grave : grâce à la magie du verbe, ce qui a échoué hier fonctionnera demain et le candidat du passé se transformera en homme neuf.

- Ivan Rioufol, du Figaro, tout en reprenant le raisonnement de ses confrères, ajoute sa petite touche personnelle (« Benoît Hamon, ou la victoire des autruches ») en accusant Benoît Hamon d’être « acquis à l’islam politique » :

Manuel Valls, qui arrive deuxième à l’issue du premier tour poussif (il a obtenu 31% des voix, contre 36% à son adversaire), a raison de prédire la défaite assurée de cette gauche utopique, immature, acquise à l’islam politique. Le gauchisme culturel, majoritairement soutenu par ceux, peu nombreux, qui se sont mobilisés hier (1,6 million de votants), est voué à l’échec. […] Hamon est la caricature du dirigeant hors-sol et démagogique, avec notamment son revenu pour tous à 750 euros par mois, sa politique construite sur l’imposition fiscale alourdie et son électoralisme en direction des minorités.

- Jean-Marc Sylvestre, ancien spécialiste de l’économie sur TF1 et LCI, désormais réfugié sur le site Atlantico, ne s’est pas borné à entériner l’opposition (résumée dans le titre : « Hamon-Valls, Le dialogue impossible entre l‘Utopie et la réalité »). Il a agité la menace du pire et sonné l’alarme :

Benoît Hamon, une fois de plus, propose de s’affranchir de la réalité européenne en passant outre les règles budgétaires et notamment la maîtrise des déficits. Il est d’un laxisme presque supérieur à ce que propose Jean-Luc Mélenchon. Hamon ne veut pas comprendre que l’Union européenne nous sert à mutualiser le coût des dettes. […] S’affranchir des règles budgétaires et du code européen, reviendrait à quitter le club et ses avantages. Projet irréaliste, voire impossible. Dans l’histoire, les utopies ont très souvent tué les démocraties. La responsabilité du politique est donc de respecter la réalité, relever les défis que cette réalité impose. Si on ne respecte pas la réalité, elle se venge à chaque fois et c’est le peuple qui en paie le prix.

- Mais une fois encore, c’est Franz-Olivier Giesbert qui décroche la palme de la « formule choc », dans un éditorial publié sur le site du Point [11] la veille du second tour de la « primaire » :
 

À noter, enfin, quelques tweets bien inspirés pendant le débat opposant Benoît Hamon et Manuel Valls le 25 janvier :

Nous ne savions pas que le très droitier Éric Brunet, fidèle supporter de Nicolas Sarkozy, dont il avait prédit la victoire en 2012, puis lors de la primaire de la droite en décembre 2016, participerait à la « primaire de gauche ». Mais de toute évidence, entre le 22 et le 29 janvier, tout bon éditocrate devait, sinon afficher son soutien à Manuel Valls, du moins critiquer vertement Benoît Hamon jusqu’au second tour du scrutin.

Après le second tour

Et le soir de ce second tour fut l’occasion de rejouer le même spectacle, avec de nouveau des plateaux de télévision peuplés d’éditorialistes et de journalistes politiques visiblement désespérés par la victoire de Benoît Hamon, d’Anna Cabana (« L’inexpérience tient lieu de brevet de modernité ») à Hervé Gattegno (« Hamon a réussi l’exploit de défendre une politique qui n’apparaît pas très sérieuse d’une façon sérieuse ») en passant par Ruth Elkrief (« Il y a une part de revanche, Benoît Hamon, c’est l’un des licenciés, des frondeurs de ce quinquennat ») [12] et Nathalie Saint-Cricq, pour qui le courant politique représenté par Benoît Hamon est une gauche « idéaliste et irréaliste ». « Pédagogie » ou matraquage ?

Ce sont ces commentaires à sens unique que le SNJ-CGT a relevés dans un communiqué :

La soirée électorale de la primaire du Parti socialiste a été un moment inoubliable de télévision sur France 2, BFM ou i-Télé. Comme ce fut le cas lors du premier tour, il était difficile pour les éditocrates de cacher leur dépit, voire leur colère, devant la claire victoire de Benoît Hamon face à Manuel Valls.

Le pluralisme a été une nouvelle fois l’oublié des plateaux de télévision. Quasiment les mêmes têtes, toutes issues du « cercle de la raison » libérale nous sont offertes à chaque fois et les mêmes arguments sont déversés sans grand risque d’être contredits. Dans une expression rageuse ou vulgaire (Franz-Olivier Giesbert, Jean-Luc Mano, Eric Brunet), de droite libérale et/ou souverainiste plus ou moins outrancière (Agnès Verdier-Molinié, Natacha Polony, Nicolas Beytout), les commentateurs invités vont tous dans le même sens : ridiculiser, délégitimer tout projet politique de changement. […]

C’est insupportable pour le téléspectateur qui, lui, tente de comprendre la situation politique du moment, celle où tous les instituts de sondage (une fois de plus) sont désavoués par les électeurs, celle où tous les favoris sont balayés. Comment s’étonner que des commentateurs et des journalistes soient associés aux élites et à un système rejeté ?

Une pensée particulière pour Arnaud Leparmentier, décidément très chagriné par la « corbynisation » de la gauche française, comme il l’a fait savoir par un tweet quelque temps avant la proclamation des résultats :

Reste à savoir si une « bad news » est pire qu’une « fake news »…

***

Depuis lors, le chœur des éditocrates, qui ont pris acte de la victoire de Benoît Hamon (et de « leur » défaite ?), s’est mis à entonner un refrain à peine différent : il est temps pour Benoît Hamon de devenir « raisonnable » et d’endosser le « costume présidentiel ». Exemple parmi bien d’autres avec cet article de Bruno Roger-Petit, publié sur le site de Challenges, qui relate notamment la visite du candidat socialiste au Premier Ministre Bernard Cazeneuve :

Après son entrevue à Matignon, lundi après-midi, le candidat socialiste a jeté quelques mots aux journalistes présents. Un petit micro avait été posé là. Nu. Dépouillé. Squelettique. Sans majesté. Benoît Hamon s’est placé là, et a bafouillé une déclaration improvisée. On était bien loin de la représentation que l’on peut se faire d’un candidat crédible à la présidence de la République. Quand Bernard Cazeneuve, s’est à son tour adressé aux journalistes, un pupitre a été dressé pour l’occasion. Et le Premier ministre a lu ici une déclaration rédigée à la virgule près. En majesté. En autorité. En responsabilité. Le pouvoir, le vrai, c’était Cazeneuve. Le touriste, c’était Hamon. L’incarnation du pouvoir, c’est un métier. Et pour le moment, ce n’est pas celui de Benoît Hamon, qui a sans doute beaucoup à apprendre du soutien Hollande. Nul n’en doute.

Après avoir fait campagne contre Benoît Hamon en lui faisant un procès en « utopie » et en « irréalisme », la meute aurait-elle décidé de désormais lui donner des conseils pour qu’il progresse dans les sondages ? Décidément, tout est permis en éditocratie…

On l’aura compris : il est hors de question que nous opposions à la propagande médiatique notre propre contre-propagande (et que nous accordions notre soutien tacite ou explicite à Benoît Hamon ou à tel autre candidat). Seul nous importe – ici à travers le « cas » Hamon – le rôle de caste de l’éditocratie quand elle écrase sous le poids de ses partis-pris politiques convergents, grossièrement déguisés en expertises, le débat démocratique qu’elle prétend animer.

Communiqué de la SNJ CGT – Les dirigeants de France TV complices de la montée du Front National

Consternation et sidération à la lecture des rapports du CSA sur les temps de paroles politiques en cette période électorale ! France 3, la chaîne de service public « préférée des Français », a tendu le micro au Front National de façon éhontée : sur la période examinée par le CSA, qui court du 10 février au 21 mars, les chiffres montrent une surreprésentation du Front National et un déséquilibre total pour les autres partis.

Jusqu’à 48% des temps de parole pour le FN ! Sur France 3, le FN bénéficie de 29% des temps de parole au 14 mars. On a compté jusqu’à plus de 48% la semaine précédente !!!

Mais comme il faut bien respecter l’équité jusqu’au 21 mars, un pseudo équilibre se fait la dernière semaine, in extremis, pour aboutir sur toute la période à 17% pour le FN, mais 3,9% pour EELV – 4,85 pour le Parti de Gauche – 4,79 pour l’UDI, carrément rien pour le MoDem, le NPA, le Parti radical – 33,84 pour le PS et 30,12 pour l’UMP.

A l’issue du 1° tour des municipales, le FN, qui a déposé en tout 585 listes, représente 4,7% des voix dans les villes de plus de 1000 habitants. »

Alors monsieur le président de FTV, messieurs les directeurs et sous-directeurs de l’information, messieurs les rédacteurs en chef etc… nous osons espérer que la réapparition du Front National au niveau municipal dans le pays vous interpelle, comme elle choque une majorité des citoyens et des républicains.

Le problème, c’est que vous portez une lourde responsabilité dans ces résultats, en ayant omis de veiller au pluralisme dont vous devez pourtant être les garants. Vous trahissez par votre désinvolture le travail des journalistes de terrain qui, eux, se soucient au quotidien de l’équilibre et de l’éthique de leurs reportages.

Vous méprisez les citoyens en ne leur offrant pas une information permettant de faire des choix politiques éclairés, vous bafouez la mission de service public qui nous est dévolue.

Nous, salarié-e-s de France TV et aussi téléspectateurs payant la redevance, nous vous exprimons notre colère, notre honte d’être de fait assimilés à une chaîne qui fait le lit de l’extrême droite, en ayant accordé une visibilité au FN disproportionnée par rapport à son implantation municipale. Nous vous demandons des explications et attendons un changement rapide de cap. »