Discours de Jean Jaurès à la Chambre des Députés le 17 juin 1913

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Rallumer tous les soleils - Jaurès ou la nécessité du combat

1913. La campagne contre Jaurès bat son plein : il est accusé, y compris au sein de la Chambre, d’être « vendu à l’Allemagne », « homme du Kaiser », etc. Toute l’extrême-droite et presque toute la droite de l’époque profitent en effet de l’opposition des socialistes à la « loi de trois ans » pour en faire des traîtres à la patrie voulant livrer la France à l’Allemagne.

Il est donc nécessaire de laisser Jaurès exprimer clairement, comme il le fit ici, le 17 juin 1913 à la Chambre, ce que les opposants à cette loi souhaitaient pour l’armée française – une armée notamment défensive et populaire (au début du XXe siècle l’armée tirait plus souvent sur les ouvriers en grève que sur des soldats ennemis…). 

Le texte est ici accompagné des photos faites en mai 1913 lors du fameux rassemblement contre la loi de trois ans au Pré-Saint-Gervais où 150 000 personnes entouraient les orateurs, dont Jaurès, juchés sur un camion…

Le projet [que la commission et le gouvernement] soumettent à la Chambre, en accroissant la durée du service de caserne, rend plus difficiles à tous les points de vue, au point de vue financier, au point de vue militaire, au point de vue social, la grande organisation militaire que réclame le pays républicain, la préparation et l’éducation physique de la jeunesse, l’éducation, l’entraînement, l’encadrement des réserves et, par cela seul que ce projet ferme à l’institution militaire en mouvement les routes de l’avenir, il la refoule nécessairement, vers les formes du passé, vers le type suranné de l’armée de métier. A ce projet j’oppose maintenant un ensemble de dispositions […]

Jaurès au Pré-Saint-Gervais, mai 1913

Notre projet, Messieurs, est d’accroître la puissance défensive de la France. Plus nous voulons qu’elle porte haut son idéal, son action sociale et humaine, plus nous voulons qu’elle puisse mettre toute sa force au service de cet idéal en pleine sécurité et en pleine indépendance. J’ai déjà […] cité le mot de Machiavel : «L’histoire se rit des prophètes désarmés.» Nous qui […], maintenant l’affirmation du droit, voulons répudier à jamais toute politique d’aventure et de revanche, nous qui voulons préparer par la paix définitive et garantir une civilisation supérieure où la force partout présente de la démocratie et de la liberté, réparera les antiques violences, nous voulons que nul ne puisse imputer cette offre magnanime de paix à la débilité peureuse d’un peuple mal assuré de lui-même.

Et non seulement nous voulons porter au maximum la force défensive, la force d’indépendance de ce pays, mais nous voulons l’organiser pour la défense en prévoyant les pires hypothèses, c’est-à-dire en prévoyant le cas où la France aurait à se défendre toute seule, sans secours extérieur et sans alliance, contre ses ennemis éventuels. Ce n’est pas que nous fassions fi des concours que la France, par l’habileté et la sagesse de sa diplomatie, pourrait s’acquérir dans le monde, mais nous pensons qu’un peuple, quand il calcule les chances de l’avenir et l’effort nécessaire d’indépendance et de salut, ne doit compter que sur sa force.

À l’heure où s’est vérifiée, où s’est réalisée, l’hypothèse prévisible et prévue de l’accroissement des armements de l’Allemagne, le devoir des dirigeants français était non pas de se rejeter vers la routine, vers la formule trop facile de la loi de trois ans, mais de développer énergiquement, par l’éducation de la jeunesse, par l’organisation des réserves, par l’armement du peuple sur place, par le perfectionnement de tous les moyens techniques de mobilisation et de concentration, les garanties d’avenir qui conviennent à un grand peuple de démocratie, et le plus déplorable, Messieurs, dans la solution hâtive d’expédients subalternes qui a été adoptée, c’est qu’elle désapprend au pays de France la vertu qu’elle a le plus besoin d’apprendre : l’esprit de suite et de continuité.

Jaurès au Pré-Saint-Gervais, mai 1913

Voilà des années qu’à ce peuple nerveux, aux impressions fortes, aux émotions soudaines, on dit : Si le péril allemand grandit, si le militarisme allemand trouve dans la croissance de sa population et dans l’utilisation plus intensive de ses contingents des ressources nouvelles, ne t’émeus pas, ne te trouble pas. Tu as dans tes ressources de démocratie, dans la possibilité de mettre en oeuvre et en action toutes les forces populaires, des garanties incomparables.

Et voici qu’au jour où, en effet, se réalise l’hypothèse prévue, annoncée, au lieu de dire au peuple : Creuse et ouvre plus vite le sillon que tu avais commencé à ouvrir, on lui dit : Tout est perdu si tu n’abandonnes pas l’effort commencé, et si tu ne te rejettes pas brusquement vers des solutions que, depuis huit ans, tu avais dépassées et jetées aux choses mortes.

Eh bien, Messieurs, un gouvernement manque à la France, lorsque, à ce pays qui a toutes les forces, tous les élans, toutes les énergies, auquel ni la persévérance, ni la méthode ne font défaut, ses gouvernants, selon les caprices de l’heure, changent brusquement de direction. C’est là qu’est la diminution morale et la diminution militaire de ce pays.

Jaurès au Pré-Saint-Gervais, mai 1913

Et où le mène-t-on ? Que lui propose-t-on ? Qu’est-ce qu’on substitue à la solution de démocratie qui a été par là même la solution française ? Ce qu’on propose, c’est un plagiat du militarisme allemand, le plagiat le plus absurde, d’abord, et le plus inopportun, ensuite. Le plus absurde, parce que vous allez porter votre lutte avec l’Allemagne précisément sur le terrain où vous êtes sûrs d’avance d’être vaincus.

Dans la concurrence numérique des effectifs de caserne, vous êtes d’avance les vaincus. Vous êtes obligés de reconnaître que vous êtes vaincus tout de suite. Malgré la loi de trois ans, vous aurez d’emblée, comme entrée de jeu, dans la partie nouvelle, une infériorité de près de 200 000 hommes ; et comme vous avez dit à ce pays, monsieur le ministre, que c’est dans la force de caserne que réside la garantie principale d’une nation, comme au lendemain même du sacrifice que vous aurez demandé au pays, le pays, regardant vers l’horizon, constatera qu’il est encore en infériorité de 200 000 hommes, le sacrifice que vous lui demandez s’aggravera du malaise de l’infériorité persistante. […]

Ainsi, à l’heure où ce pays, en face de l’énorme force brute qui grandit de l’autre côté de sa frontière, aurait besoin d’un immense effort, d’élan, de confiance et d’espérance, vous, vous lui dites : la bataille, la vraie bataille, celle où se mesureront les forces qui décident, elle va se livrer sur la question d’effectifs de caserne où la France est d’emblée vaincue de 200 000 hommes et où sa défaite ira grandissant d’année en année. […]

Je dis qu’à l’heure où l’on proclame dans tous les pays du monde et où vous tous, Français de tous les partis et de toutes les confessions, chrétiens, socialistes, démocrates de la Révolution française, à l’heure où vous tous, malgré vos dissentiments, vous êtes d’accord pour dire que, dans le conflit des nations, la force morale, la force de confiance en soi est un élément décisif, vous inscrivez la France d’office, par vos déclarations et par l’institution militaire qui en est la formule, à un niveau de confiance et de force morale inférieur au niveau de l’adversaire, alors que, si vous mettiez en oeuvre vos institutions de démocratie, vous pourriez élever ce peuple à un niveau de confiance supérieur !

Jaurès au Pré-Saint-Gervais, mai 1913

Plagiat absurde ! messieurs, plagiat singulièrement inopportun et je dirai inconvenant, à l’heure où ce militarisme allemand, copié par vous, plagié par vous dans ses procédés et dans sa technique, est lui-même aux prises avec des difficultés insolubles.

[…]

Et voilà pourquoi, messieurs, je vous demande de réfléchir profondément à l’intérêt qu’il y a, dès aujourd’hui, à marquer, pour le pays, que la durée de temps de caserne n’est pas le noyau, l’essentiel de sa force défensive, qu’il faut une éducation militaire qui se continue avec la vie même de la nation, une armée qui repose non pas sur la permanence de la caserne, mais sur la permanence de la nation elle-même, constamment éduquée, constamment entraînée. Voilà, le sens de la proposition que nous vous avons faite.

Elle s’inspire de la loi dc deux ans, de son esprit véritable. […] Nous la défendrons passionnément devant le suffrage universel, comme devant le Parlement, et nous tâcherons d’infliger en ce point à la réaction militaire incapable de sauvegarder la France une défaite qui prévienne tout retour offensif de ces formes du passé. […]

Oh ! messieurs, la politique, on en dit beaucoup de mal dans cette Assemblée. C’est une grande mode d’en dire du  mal. Mais comment donc la comprend-on ? Et qu’est-ce que c’est que la politique? La politique c’est, pour chaque parti, chaque grand parti, représentant de vastes intérêts, représentant des classes en lutte, les unes en régression, les autres en ascension – la politique, c’est le point de vue le plus haut où puisse s’élever un parti, pour concilier, à l’intérieur, l’intérêt de la classe qu’il défend et l’intérêt de la civilisation, et dans l’ordre international, l’intérêt national et l’intérêt humain. Voilà ce que c’est que la politique.

Jaurès au Pré-Saint-Gervais, mai 1913

De ce point de vue, aujourd’hui comme hier, nous avons le droit de refouler les diversions trop savantes et de demander des comptes à ceux qui ont perdu la patrie, parce qu’ils sont prêts à recommencer si on les laisse faire. […]

Quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas revenir pleinement aux armées de métier, avec cette organisation technique qui assurait du moins à une poignée d’hommes isolés je ne sais quelle existence professionnelle distincte de la nation vous ne pourrez pas la construire fortement et la preuve c’est que, dès maintenant, vous êtes envahis par le doute, que les demandes de congés, de libération, de dispenses commencent à se glisser sournoisement, comme des serpents, dans les crevasses du rempart. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Vous ne pourrez donc pas réaliser pleinement votre type, et pendant ce temps vous négligez la constitution nécessaire de l’armée vraiment populaire. Voilà le péril.

Il en est un autre que je signale discrètement avant de descendre de cette tribune, c’est que plus vos raisons de fond pour justifier la loi sont faibles, plus vous serez obligés, pour la faire accepter au pays, de hausser le ton, de noircir les couleurs, de prononcer peut-être des paroles imprudentes. Nous avons, Messieurs, nous, la conviction profonde que nous travaillons à la fois pour la force de l’armée nationale, pour la puissance défensive de la Patrie et pour la paix du monde à laquelle la République doit donner son concours.

Jaurès au pré St-Gervais

Jaurès au pré Saint-Gervais, mai 1913

Discours de Jean Jaurès contre la peine de mort (18 novembre 1908)

Longue séance à la Chambre des députés durant laquelle Jaurès plaide en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il déploie son argumentation en trois temps, dont nous publions ici les principaux extraits (on peut lire le texte en entier ou se rendre directement aux différentes parties en suivant les liens internes ci-dessous) :

Un premier temps où il s’étonne face aux chrétiens partisans de la peine de mort, une peine qui lui paraît précisément incompatible avec la pensée chrétienne : Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Un deuxième temps où il s’adresse aux républicains pour montrer que cette peine est également contraire à l’esprit de la révolution : L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Enfin, un troisième temps où Jaurès exprime ce qui constitue pour lui l’argument essentiel : Les responsabilités sociales dans le crime.

* * *

Ce qui m’apparaît surtout, c’est que les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de société humaine, un dogme de fatalité. Il y a des individus, nous dit-on, qui sont à ce point tarés, abjects, irrémédiablement perdus, à jamais incapables de tout effort de relèvement moral, qu’il n’y a plus qu’à les retrancher brutalement de la société des vivants ; et il y a au fond des sociétés humaines, quoiqu’on fasse, un tel vice irréductible de barbarie, de passions si perverses, si brutales, si réfractaires à tout essai de médication sociale, à toute institution préventive, à toute répression vigoureuse mais humaine, qu’il n’y a plus d’autre ressource, qu’il n’y a plus d’autre espoir d’en empêcher l’explosion, que de créer en permanence l’épouvante de la mort et de maintenir la guillotine.

Voilà ce que j’appelle la doctrine de fatalité qu’on nous oppose. Je crois pouvoir dire qu’elle est contraire à ce que l’humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et a rêvé de plus noble.

Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution. Le christianisme a été, pour les hommes, tout ensemble une grande prédication d’humilité et de confiance. Il a proclamé avec l’universelle chute l’universelle possibilité du relèvement. Il a dit à tous les hommes qu’aucun ne pouvait s’assurer en sa vertu propre ; qu’au fond des coeurs les plus purs et des âmes les plus innocentes il y avait des germes empoisonnés, résidus de la grande faute originelle, et qui pouvait toujours infecter de leur venin les âmes les plus orgueilleuses et les plus assurées d’elles-mêmes. Et en même temps il a dit qu’il n’y avait pas un seul individu humain, tant qu’il gardait un souffle, si déchu soit-il, si flétri soit-il, qui n’eût été virtuellement compris dans l’oeuvre du rachat divin et qui ne fût susceptible de réparation el de relèvement. Et lorsque je constate cette doctrine du christianisme, lorsque j’essaie d’en résumer ainsi l’essence et la substance, j’ai le droit de me demander comment des chrétiens, comment des hommes de cette humanité misérable et divine [… Jaurès est interrompu…].

Permettez-moi de demander à ces hommes comment, exposés aux mêmes chutes et capables des mêmes relèvements, ils s’arrogent le droit de dire à d’autres hommes, pétris de la même fange et visités du même rayon, qu’ils ne sont qu’une pourriture et qu’il n’y a plus qu’à les retrancher de la vie. […]

Lorsque, il y a quelques mois, dans les premiers jours de ce débat, je disais cela par interruption à M. Barrès, applaudi par nos collègues de la droite, il m’a répondu qu’il y avait, en quelque sorte, deux ordres, deux plans différents d’existence : un ordre, un plan surnaturel, pour lequel valait sans doute cette doctrine de pardon et de relèvement, et un ordre social, un ordre naturel de la vie, dont les exigences ne pouvaient pas être mises en échec par cette doctrine. Je comprends que M. Barrès, qui ne s’intéresse surtout au catholicisme que comme à un élément de la tradition nationale, ait pu se contenter de cette réponse ; mais je ne crois pas que ceux des chrétiens qui entrent vraiment dans l’esprit du christianisme acceptent cette distinction et cette opposition ; la force du christianisme, sa grandeur tragique, c’est de tout revendiquer, le monde d’ici et le monde de là-haut, et de vouloir mettre partout son empreinte.

Eh bien ! Cette ambition universelle, elle a comme contrepartie une universelle responsabilité ; et c’est dans l’ordre naturel d’aujourd’hui, dans l’ordre social d’aujourd’hui, que vous devez affirmer, que vous devez réaliser cette universelle possibilité de relèvement, que vous n’avez pas le droit d’ajourner à un autre monde. S’il en était autrement, messieurs, si l’Église n’admettait pas, si elle ne proclamait pas pour les pires criminels, pour les individus que vous prétendez ne considérer que comme des déchets sociaux qu’il faut rapidement balayer, si l’Église n’admettait pas pour eux jusqu’au pied de l’échafaud la vocation au relèvement, la possibilité du relèvement, quelle comédie lugubre joue donc l’aumônier des dernières prières ? Par quelle dérision sinistre donne-t-il à baiser au condamné l’image du supplicié rédempteur ?

Ah ! Ne dites pas que c’est précisément la peur et la terreur de la guillotine qui préparent les conversions, car l’Église n’a jamais accepté de confondre cette terreur animale de la vie qui va finir avec l’esprit de relèvement et de repentir ; elle déclare que ce n’est pas la crainte servile, que c’est la crainte filiale qui, seule, prépare le relèvement de l’homme ; elle déclare que le criminel, pour être racheté, sauvé, doit non pas subir, mais accepter son expiation comme une satisfaction suprême donnée par lui au principe supérieur de l’ordre. Et je vous demande si une conscience humaine que vous déclarez capable, naturellement ou surnaturellement, d’entrer dans ces vues, à la minute même où l’horreur de la mort va le saisir, je vous demande si une société chrétienne a le devoir de le frapper comme étant irrémédiablement gâté, irrémédiablement taré. Non, non, là comme en bien d’autres questions, à l’esprit chrétien les chrétiens substituent une tactique conservatrice qui n’a plus du christianisme que le nom.

[Suite à une interruption de Maurice Barrès, Jaurès reprend] Et je constate qu’entre la justice, telle que vous la pratiquez, et le christianisme, tel que vous le professez, il y a une contradiction insoluble.

L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Je ne retiens qu’une chose des paroles de M. Barrès : c’est le rappel de la grande tradition républicaine dont Victor Hugo a été en effet, dans cette question, un des représentants ; et, m’adressant à tous les républicains, à tous ceux qui essayent d’organiser, de diriger leur pensée en dehors de la tradition religieuse, je leur dis : Et vous, messieurs, quelle que soit votre philosophie, vous qui n’insérez pas le miracle comme un fait brut dans la trame des choses, vous qui essayez de vous expliquer l’apparition de l’homme par une immense et douloureuse ascension de la vie vers des formes supérieures, vous qui vous représentez que la race humaine a émergé par degrés de l’animalité primitive transformée, comment, de quel droit pourriez-vous alors, contre un seul des éléments de la nature humaine, porter une sentence définitive d’exclusion et d’extermination ?

Messieurs, je sais bien que les sociétés humaines se sont élevées péniblement de degré en degré, de forme en forme, par la plus dure des disciplines.

Je sais que le sang a coulé, que les exécutions ont abondé, et je ne recherche pas – c’est une immense controverse que nous ne pouvons même pas ouvrir ici – si, même dans le passé, ces brutalités étaient nécessaires au degré où elles se sont exercées.

Sur ce point même, des thèses contradictoires, vous le savez, se sont heurtées : celle de Nietzsche, affirmant que cette éducation brutale était nécessaire pour façonner l’animal humain ; celle de Kropotkine, au contraire, dans son admirable livre l’Entraide, faisant valoir quelles étaient, à chaque époque, les admirables ressources de sociabilité et de solidarité que renferme la masse humaine et disant que, bien souvent, ce sont les despotes, ce sont ceux qui ont abusé de la race humaine qui ont sévi sur elle par d’inutiles supplices.

Je n’entre pas dans cette controverse. Je dis seulement aux républicains : Après bien des siècles de dure histoire humaine, une heure est venue, à la fin du dix-huitième siècle, où une magnifique explosion d’espérance humaine et d’optimisme révolutionnaire s’est produite. Qu’est-ce, messieurs, que la Révolution française dans son fond ? […] C’est une magnifique affirmation de con­fiance de la nature humaine en elle-même. Les révolutionnaires ont dit à ce peuple, asservi et enchaîné depuis des siècles, qu’il pouvait être libre sans péril, et ils ont conçu l’adoucissement des peines comme le corollaire d’un régime nouveau de liberté fraternelle. […]

Messieurs, quand les grands esprits de la Révolution faisaient pour les hommes ce rêve d’une justice adoucie, c’était pour une société régulière, équilibrée et fonctionnant normalement. Ils ont été obligés à une lutte à outrance par la révolte même des forces atroces du passé. Mais savez-vous ce qui les excuse, s’ils avaient besoin d’excuse ? Savez-vous ce qui les glorifie ? C’est que, à travers les violences mêmes auxquelles ils ont été condamnés, ils n’ont jamais perdu la foi en un avenir de justice ordonnée. C’est qu’ils n’ont jamais perdu confiance en cette révolution au nom de laquelle ils avaient tué et au nom de laquelle ils étaient tués : Condorcet, proscrit, retraçait les perspectives du progrès indéfini de l’esprit humain ; à Robespierre, blessé, on ne pouvait arracher dans son stoïque silence aucune parole de doute et de désaveu. Et c’est parce que ces hommes, à travers la tourmente, ont gardé la pleine espérance, la pleine confiance en leur idéal, qu’ils ont le droit de nous la transmettre et que nous n’avons pas le droit, dans des temps plus calmes, de déserter la magnifique espérance humaine qu’ils avaient gardée.

Ce qu’on demande, en effet, au parti républicain, c’est d’abandonner cette politique d’espérance, cette politique d’humanité ; c’est de substituer à cet idéalisme révolutionnaire, considéré comme une chimère creuse et surannée, ce qu’on appelle le réalisme nouveau et qui ne serait que la consécration indéfinie du droit de la force.

Ce n’est pas par une coïncidence fortuite que, dans la même séance où il soutenait la peine de mort, M. Barrès disait à M. Théodore Reinach qui la combattait à cette tribune : «Vous n’avez pas le droit de parler de la France ; vous n’êtes pas de notre race». C’est partout, c’est en toute question la même politique d’exclusion et de brutalité. Il y a des individus maudits, socialement maudits et qui sont à jamais incapables de se relever ; il y a des races socialement, historiquement maudites, qui ne seront jamais assimilées par les civilisations supérieures. Il y a sans doute aussi des classes socialement maudites qui ne seront jamais appelées à une libre coopération. Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages, voilà quel est, selon nos contradicteurs, le fondement durable ou plutôt le fondement éternel de l’échafaud !

C’est sur ce bloc de fatalités qu’ils dressent la guillotine. Elle a pour mission de signifier aux hommes que jamais le progrès social, jamais le progrès de l’éducation et de la justice ne dispensera les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espérance humaine ne passera pas !

[Jaurès, ensuite, examine les arguments des partisans de la peine de mort, et y répond en remarquant notamment qu’il n’y a aucune preuve qu’elle soit efficace ; qu’il y a en revanche des preuves qu’aucune augmentation de la criminalité n’a eu lieu dans les pays où elle n’est pas utilisée.]

Les responsabilités sociales dans le crime

Savez-vous quelle devrait être, pour tous les républicains pour tous les hommes, l’objection principale contre la peine de mort ? C’est qu’elle détourne précisément les assemblées, c’est qu’elle détourne les nations de la recherche des responsabilités sociales dans le crime.

Ah ! C’est chose facile, c’est procédé commode : un crime commet, on fait monter un homme à l’échafaud, une tête tombe ; la question est réglée, le problème est résolu. Nous, nous disons qu’il est simplement posé ; nous disons que notre devoir est d’abattre la guillotine et de regarder au-delà les responsabilités sociales. Nous disons, messieurs, qu’il est très commode et qu’il serait criminel de concentrer, sur la seule tête des coupables, toute la responsabilité. Nous en avons notre part, tous les hommes en ont leur part, la nation tout entière en a sa part.

[Jaurès évoque les terreaux de la criminalité dans lesquels l’ordre social actuel a sa part de responsabilité  : l’alcoolisme, le chômage, les enfants laissés à l’abandon, etc.]

La caractéristique du crime, la caractéristique du criminel est double : c’est l’insensibilité et l’orgueil ; le criminel est le plus souvent incapable de se représenter le degré de souffrances qu’il inflige à autrui, et il est tenté dans sa vie de hasard et d’aventures sinistres de se considérer comme un être exceptionnel vivant en dehors des règles communes, et se dressant tout seul orgueilleusement contre la société tout entière. Si quelque chose peut développer dans l’âme d’un homme ce double caractère, si quelque chose peut le préparer à l’insensibilité et à l’orgueil c’est la vie d’abandon où il est laissé ; il devient insensible, parce qu’à force d’avoir à veiller à sa propre conservation il n’a plus de loisir de si représenter la vie, la souffrance et la pensée des autres. Et il devient orgueilleux parce que, habitué à se débrouiller – passez-moi le mot – sans être aidé par personne, sans être soutenu par personne, ayant en face de lui une énorme société qui l’ignore, il se dit tout bas chaque soir, quand il a conquis son pain de fortune, quand il a trouvé son gîte de hasard : «Ce n’est pas aux autres hommes, qui ne sont pour moi que roc et pierre, que je dois ma vie ; c’est à moi-même et à moi seul». Et il se complaît ainsi dans une sorte d’orgueil sinistre qui se prolonge quelquefois dans l’orgueil d’un crime solitairement accompli. Voilà quelques-unes des causes profondes du désordre d’où sort la criminalité.

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, prostitution et criminalité]

Eh bien ! De quel droit une société qui, par égoïsme, par inertie, par complaisance pour les jouissances faciles de quelques-uns, n’a tari aucune des sources du crime qu’il dépendait d’elle de tarir, ni l’alcoolisme, ni le vagabondage, ni le chômage, ni la prostitution, de quel droit cette société vient-elle frapper ensuite, en la personne de quelques individus misérables, le crime même dont elle n’a pas surveillé les origines ?

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, taudis et criminalité]

Je le répète, ce que nous reprochons avant tout à la peine de mort, c’est qu’elle limite, concentre la responsabilité de la peine de mort. C’est dans la race humaine l’absolu de la peine. Eh bien ! Nous n’avons pas le droit de prononcer l’absolu de la peine parce que nous n’avons pas le droit de faire porter sur une seule tête l’absolu de la responsabilité.

[…] Il est trop commode de trancher le problème avec un couperet, de faire tomber une tête dans un panier et de s’imaginer qu’on en a fini avec le problème. C’est trop commode de créer ainsi un abîme entre les coupables et les innocents. Il y a des uns aux autres une chaîne de responsabilité. Il y a une part de solidarité. Nous sommes tous solidaires de tous les hommes même dans le crime.

Discours de Gettysburg par Abraham Lincoln, Président des États-Unis, 19 novembre 1863 (Traduction Pierre Paréja)

« Voici quatre-vingt-sept ans que nos pères ont apporté sur ce continent une nouvelle nation, conçue dans la liberté et fondée sur la proposition que tous les hommes ont été créés égaux.

Nous sommes aujourd’hui engagés dans une grande guerre civile, nous demandant comment cette nation ou n’importe quelle nation conçue sur de tels fondements peut endurer une telle chose. Nous voici sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour en consacrer une partie en tant que lieu de repos final pour ceux qui y sont morts afin que vive la nation. Ceci nous pouvons le faire.

Mais dans un sens plus large, nous ne pouvons pas consacrer, nous ne pouvons pas sanctifier cette terre. Les braves, vivants ou morts, qui ont lutté ici l’ont sanctifiée bien au-delà de ce que notre faible puissance pourrait y ajouter ou y enlever. Le Monde ne se souviendra ni bien, ni longtemps, de ce que nous disons ici, mais il ne pourra jamais oublier ce que ces hommes ont fait. Mais c’est à nous, les vivants, à nous que revient la grande tâche : que pour ces morts que nous honorons, nous portions un amour plus fort à cette cause pour laquelle ils ont ici donné la dernière et pleine mesure de leur dévouement. Nous décidons ici avec ferveur que ces morts ne seront pas morts en vain, que cette nation, par la grâce de Dieu, verra renaître la liberté, et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne disparaîtra pas de la terre.

« Gettysburg Address » by U.S. President Abraham Lincoln, November 19, 1863 (original text)

gettysburg_address

Four score and seven years ago our fathers brought forth on this continent a new nation, conceived in Liberty, and dedicated to the proposition that all men are created equal.

Now we are engaged in a great civil war, testing whether that nation, or any nation, so conceived and so dedicated, can long endure. We are met on a great battle-field of that war. We have come to dedicate a portion of that field, as a final resting place for those who here gave their lives that that nation might live. It is altogether fitting and proper that we should do this.

But, in a larger sense, we can not dedicate…we can not consecrate…we can not hallow this ground. The brave men, living and dead, who struggled here, have consecrated it, far above our poor power to add or detract. The world will little note, nor long remember what we say here, but it can never forget what they did here. It is for us the living, rather, to be dedicated here to the unfinished work which they who fought here have thus far so nobly advanced. It is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before us—that from these honored dead we take increased devotion to that cause for which they gave the last full measure of devotion—that we here highly resolve that these dead shall not have died in vain—that this nation, under God, shall have a new birth of freedom—and that government: of the people, by the people, for the people, shall not perish from the earth.

The Emancipation Proclamation – January 1, 1863

The Emancipation Proclamation

Whereas, on the twenty-second day of September, in the year of our Lord one thousand eight hundred and sixty-two, a proclamation was issued by the President of the United States, containing, among other things, the following, to wit:

« That on the first day of January, in the year of our Lord one thousand eight hundred and sixty-three, all persons held as slaves within any State or designated part of a State, the people whereof shall then be in rebellion against the United States, shall be then, thenceforward, and forever free; and the Executive Government of the United States, including the military and naval authority thereof, will recognize and maintain the freedom of such persons, and will do no act or acts to repress such persons, or any of them, in any efforts they may make for their actual freedom.

« That the Executive will, on the first day of January aforesaid, by proclamation, designate the States and parts of States, if any, in which the people thereof, respectively, shall then be in rebellion against the United States; and the fact that any State, or the people thereof, shall on that day be, in good faith, represented in the Congress of the United States by members chosen thereto at elections wherein a majority of the qualified voters of such State shall have participated, shall, in the absence of strong countervailing testimony, be deemed conclusive evidence that such State, and the people thereof, are not then in rebellion against the United States. »

Now, therefore I, Abraham Lincoln, President of the United States, by virtue of the power in me vested as Commander-in-Chief, of the Army and Navy of the United States in time of actual armed rebellion against the authority and government of the United States, and as a fit and necessary war measure for suppressing said rebellion, do, on this first day of January, in the year of our Lord one thousand eight hundred and sixty-three, and in accordance with my purpose so to do publicly proclaimed for the full period of one hundred days, from the day first above mentioned, order and designate as the States and parts of States wherein the people thereof respectively, are this day in rebellion against the United States, the following, to wit:

Arkansas, Texas, Louisiana, (except the Parishes of St. Bernard, Plaquemines, Jefferson, St. John, St. Charles, St. James Ascension, Assumption, Terrebonne, Lafourche, St. Mary, St. Martin, and Orleans, including the City of New Orleans) Mississippi, Alabama, Florida, Georgia, South Carolina, North Carolina, and Virginia, (except the forty-eight counties designated as West Virginia, and also the counties of Berkley, Accomac, Northampton, Elizabeth City, York, Princess Ann, and Norfolk, including the cities of Norfolk and Portsmouth[)], and which excepted parts, are for the present, left precisely as if this proclamation were not issued.

And by virtue of the power, and for the purpose aforesaid, I do order and declare that all persons held as slaves within said designated States, and parts of States, are, and henceforward shall be free; and that the Executive government of the United States, including the military and naval authorities thereof, will recognize and maintain the freedom of said persons.

And I hereby enjoin upon the people so declared to be free to abstain from all violence, unless in necessary self-defence; and I recommend to them that, in all cases when allowed, they labor faithfully for reasonable wages.

And I further declare and make known, that such persons of suitable condition, will be received into the armed service of the United States to garrison forts, positions, stations, and other places, and to man vessels of all sorts in said service.

And upon this act, sincerely believed to be an act of justice, warranted by the Constitution, upon military necessity, I invoke the considerate judgment of mankind, and the gracious favor of Almighty God.

In witness whereof, I have hereunto set my hand and caused the seal of the United States to be affixed.

Done at the City of Washington, this first day of January, in the year of our Lord one thousand eight hundred and sixty three, and of the Independence of the United States of America the eighty-seventh.

By the President: ABRAHAM LINCOLN
WILLIAM H. SEWARD, Secretary of State.

Ultime discours du citoyen Robespierre – Discours à la Convention : séance du 8 thermidor an II (26 juillet 1794)

M. Robespierre : En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai tremblé quelquefois d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l’humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé tous les vices; ils ont cru qu’il ne s’agissait plus pour eux que de partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et prospère ; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés contre tout ce qui s’oppose à leurs projets a tracé la ligne de démarcation entre eux et tous les gens de bien. Mais si les Verres et les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tête de leur accusateur, j’ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès ce moment l’opprobre et la mort ! Je conçois qu’il est facile à la ligue des tyrans du monde d’accabler un seul homme ; mais je sais aussi quels sont les devoirs d’un homme qui peut mourir en défendant la cause du genre humain. […]

Peuple, souviens-toi que, si dans la République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom ! Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l’on méprise; toi, souverain reconnu, qu’on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes, et non de destinées !

Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, et qui a plus d’influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens !

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette nuée de fripons à ton bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique !

Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre ta cause et la morale publique sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés contre nous, telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs ! Souscrirons-nous à cette loi ? Non ! Défendons le peuple, au risque d’en être estimé; qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu.

Ditons-nous que tout est bien ? Continuerons-nous de louer par habitude ou par pratique ce qui est mal ? Nous perdrions la patrie. Révélerons-nous les abus cachés ? Dénoncerons-nous les traîtres ? On nous dira que nous ébranlons les autorités constituées, que nous voulons acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous donc ? Notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la vérité et qui consent à mourir pour elle ? Disons donc qu’il existe une conspiration contre la liberté publique; qu’elle doit sa force à une coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention ; que cette coali­tion a des complices dans le Comité de Sûreté générale et dans les bureaux de ce comité qu’ils dominent; que les ennemis de la République ont opposé ce comité au Comité de Salut public, et constitué ainsi deux gouver­nements ; que des membres du Comité de Salut public entrent dans ce complot ; que la coalition ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal ? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de Sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le subordonner au Comité de Salut public, épurer le Comité de Salut public lui-même, constituer l’unité du gouvernement sous l’autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l’autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les principes. S’il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j’en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive les taire; car, que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ?

Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de biens peuvent servir impunément la patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera.

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 (annexée à la Constitution « montagnarde » du 24 juin 1793)

Préambule

Le peuple français, convaincu que l’oubli et le mépris des droits naturels de l’homme sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l’objet de sa mission. En conséquence, il proclame, en présence de l’Etre suprême, la Déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen.

Article premier (le but de la société)

Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles.

Article 2 (énumération des droits)

Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété.

Article 3 (égalité)

Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi.

Article 4 (la loi)

La loi est l’expression libre et solennelle de la volonté générale ; elle est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse ; elle ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la société ; elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible.

Article 5 (attribution des emplois)

Tous les citoyens sont également admissibles aux emplois publics. Les peuples libres ne connaissent d’autres motifs de préférence, dans leurs élections, que les vertus et les talents.

Article 6 (la liberté)

La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait.

Article 7 (droit d’expression)

Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s’assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d’énoncer ces droits suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.

Article 8 (sûreté)

La sûreté consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés.

Article 9 (loi)

La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent.

Article 10 (détention)

Nul ne doit être accusé, arrêté ni détenu, que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites. Tout citoyen, appelé ou saisi par l’autorité de la loi, doit obéir à l’instant ; il se rend coupable par la résistance.

Article 11 (voies de fait et résistance légitime)

Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sans les formes que la loi détermine, est arbitraire et tyrannique ; celui contre lequel on voudrait l’exécuter par la violence a le droit de le repousser par la force.

Article 12 (l’arbitraire)

Ceux qui solliciteraient, expédieraient, exécuteraient ou feraient exécuter des actes arbitraires, sont coupables et doivent être punis.

Article 13 (présomption d’innocence)

Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Article 14 (non-rétroactivité)

Nul ne doit être jugé et puni qu’après avoir été entendu ou légalement appelé, et qu’en vertu d’une loi promulguée antérieurement au délit. La loi qui punirait des délits commis avant qu’elle existât serait une tyrannie ; l’effet rétroactif donné à la loi serait un crime.

Article 15 (proportion des peines)

La loi ne doit décerner que des peines strictement et évidemment nécessaires ; les peines doivent être proportionnées au délit et utiles à la société.

Article 16 (droit de propriété)

Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Article 17 (pas d’emplois réservés)

Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être interdit à l’industrie des citoyens.

Article 18 (achat des services et non des individus)

Tout homme peut engager ses services, son temps ; mais il ne peut se vendre ni être vendu ; sa personne n’est pas une propriété aliénable. La loi ne reconnaît point de domesticité ; il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance, entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie.

Article 19 (expropriation)

Nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété sans son consentement si ce n’est lorsque la nécessité publique légalement constatée l’exige, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

Article 20 (de l’impôt)

Nulle contribution ne peut être établie que pour l’utilité générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir à l’établissement des contributions, d’en surveiller l’emploi, et de s’en faire rendre compte.

Article 21 (des secours publics)

Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.

Article 22 (de l’instruction)

L’instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens.

Article 23 (souveraineté nationale)

La garantie sociale consiste dans l’action de tous pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ; cette garantie repose sur la souveraineté nationale.

Article 24 (responsabilité des fonctionnaires)

Elle ne peut exister, si les limites des fonctions publiques ne sont pas clairement déterminées par la loi, et si la responsabilité de tous les fonctionnaires n’est pas assurée.

Article 25 (souveraineté du peuple)

La souveraineté réside dans le peuple ; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable.

Article 26

Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ; mais chaque section du souverain assemblée doit jouir du droit d’exprimer sa volonté avec une entière liberté.

Article 27

Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres.

Article 28 (chaque génération ne décide que pour elle)

Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures.

Article 29

Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents.

Article 30

Les fonctions publiques sont essentiellement temporaires ; elles ne peuvent être considérées comme des distinctions ni comme des récompenses, mais comme des devoirs.

Article 31

Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis. Nul n’a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens.

Article 32

Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu ni limité.

Article 33

La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme.

Article 34

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.

Article 35

Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Place au peuple !