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Discours de Jean Jaurès contre la peine de mort (18 novembre 1908)

Longue séance à la Chambre des députés durant laquelle Jaurès plaide en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il déploie son argumentation en trois temps, dont nous publions ici les principaux extraits (on peut lire le texte en entier ou se rendre directement aux différentes parties en suivant les liens internes ci-dessous) :

Un premier temps où il s’étonne face aux chrétiens partisans de la peine de mort, une peine qui lui paraît précisément incompatible avec la pensée chrétienne : Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Un deuxième temps où il s’adresse aux républicains pour montrer que cette peine est également contraire à l’esprit de la révolution : L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Enfin, un troisième temps où Jaurès exprime ce qui constitue pour lui l’argument essentiel : Les responsabilités sociales dans le crime.

* * *

Ce qui m’apparaît surtout, c’est que les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de société humaine, un dogme de fatalité. Il y a des individus, nous dit-on, qui sont à ce point tarés, abjects, irrémédiablement perdus, à jamais incapables de tout effort de relèvement moral, qu’il n’y a plus qu’à les retrancher brutalement de la société des vivants ; et il y a au fond des sociétés humaines, quoiqu’on fasse, un tel vice irréductible de barbarie, de passions si perverses, si brutales, si réfractaires à tout essai de médication sociale, à toute institution préventive, à toute répression vigoureuse mais humaine, qu’il n’y a plus d’autre ressource, qu’il n’y a plus d’autre espoir d’en empêcher l’explosion, que de créer en permanence l’épouvante de la mort et de maintenir la guillotine.

Voilà ce que j’appelle la doctrine de fatalité qu’on nous oppose. Je crois pouvoir dire qu’elle est contraire à ce que l’humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et a rêvé de plus noble.

Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution. Le christianisme a été, pour les hommes, tout ensemble une grande prédication d’humilité et de confiance. Il a proclamé avec l’universelle chute l’universelle possibilité du relèvement. Il a dit à tous les hommes qu’aucun ne pouvait s’assurer en sa vertu propre ; qu’au fond des coeurs les plus purs et des âmes les plus innocentes il y avait des germes empoisonnés, résidus de la grande faute originelle, et qui pouvait toujours infecter de leur venin les âmes les plus orgueilleuses et les plus assurées d’elles-mêmes. Et en même temps il a dit qu’il n’y avait pas un seul individu humain, tant qu’il gardait un souffle, si déchu soit-il, si flétri soit-il, qui n’eût été virtuellement compris dans l’oeuvre du rachat divin et qui ne fût susceptible de réparation el de relèvement. Et lorsque je constate cette doctrine du christianisme, lorsque j’essaie d’en résumer ainsi l’essence et la substance, j’ai le droit de me demander comment des chrétiens, comment des hommes de cette humanité misérable et divine [… Jaurès est interrompu…].

Permettez-moi de demander à ces hommes comment, exposés aux mêmes chutes et capables des mêmes relèvements, ils s’arrogent le droit de dire à d’autres hommes, pétris de la même fange et visités du même rayon, qu’ils ne sont qu’une pourriture et qu’il n’y a plus qu’à les retrancher de la vie. […]

Lorsque, il y a quelques mois, dans les premiers jours de ce débat, je disais cela par interruption à M. Barrès, applaudi par nos collègues de la droite, il m’a répondu qu’il y avait, en quelque sorte, deux ordres, deux plans différents d’existence : un ordre, un plan surnaturel, pour lequel valait sans doute cette doctrine de pardon et de relèvement, et un ordre social, un ordre naturel de la vie, dont les exigences ne pouvaient pas être mises en échec par cette doctrine. Je comprends que M. Barrès, qui ne s’intéresse surtout au catholicisme que comme à un élément de la tradition nationale, ait pu se contenter de cette réponse ; mais je ne crois pas que ceux des chrétiens qui entrent vraiment dans l’esprit du christianisme acceptent cette distinction et cette opposition ; la force du christianisme, sa grandeur tragique, c’est de tout revendiquer, le monde d’ici et le monde de là-haut, et de vouloir mettre partout son empreinte.

Eh bien ! Cette ambition universelle, elle a comme contrepartie une universelle responsabilité ; et c’est dans l’ordre naturel d’aujourd’hui, dans l’ordre social d’aujourd’hui, que vous devez affirmer, que vous devez réaliser cette universelle possibilité de relèvement, que vous n’avez pas le droit d’ajourner à un autre monde. S’il en était autrement, messieurs, si l’Église n’admettait pas, si elle ne proclamait pas pour les pires criminels, pour les individus que vous prétendez ne considérer que comme des déchets sociaux qu’il faut rapidement balayer, si l’Église n’admettait pas pour eux jusqu’au pied de l’échafaud la vocation au relèvement, la possibilité du relèvement, quelle comédie lugubre joue donc l’aumônier des dernières prières ? Par quelle dérision sinistre donne-t-il à baiser au condamné l’image du supplicié rédempteur ?

Ah ! Ne dites pas que c’est précisément la peur et la terreur de la guillotine qui préparent les conversions, car l’Église n’a jamais accepté de confondre cette terreur animale de la vie qui va finir avec l’esprit de relèvement et de repentir ; elle déclare que ce n’est pas la crainte servile, que c’est la crainte filiale qui, seule, prépare le relèvement de l’homme ; elle déclare que le criminel, pour être racheté, sauvé, doit non pas subir, mais accepter son expiation comme une satisfaction suprême donnée par lui au principe supérieur de l’ordre. Et je vous demande si une conscience humaine que vous déclarez capable, naturellement ou surnaturellement, d’entrer dans ces vues, à la minute même où l’horreur de la mort va le saisir, je vous demande si une société chrétienne a le devoir de le frapper comme étant irrémédiablement gâté, irrémédiablement taré. Non, non, là comme en bien d’autres questions, à l’esprit chrétien les chrétiens substituent une tactique conservatrice qui n’a plus du christianisme que le nom.

[Suite à une interruption de Maurice Barrès, Jaurès reprend] Et je constate qu’entre la justice, telle que vous la pratiquez, et le christianisme, tel que vous le professez, il y a une contradiction insoluble.

L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Je ne retiens qu’une chose des paroles de M. Barrès : c’est le rappel de la grande tradition républicaine dont Victor Hugo a été en effet, dans cette question, un des représentants ; et, m’adressant à tous les républicains, à tous ceux qui essayent d’organiser, de diriger leur pensée en dehors de la tradition religieuse, je leur dis : Et vous, messieurs, quelle que soit votre philosophie, vous qui n’insérez pas le miracle comme un fait brut dans la trame des choses, vous qui essayez de vous expliquer l’apparition de l’homme par une immense et douloureuse ascension de la vie vers des formes supérieures, vous qui vous représentez que la race humaine a émergé par degrés de l’animalité primitive transformée, comment, de quel droit pourriez-vous alors, contre un seul des éléments de la nature humaine, porter une sentence définitive d’exclusion et d’extermination ?

Messieurs, je sais bien que les sociétés humaines se sont élevées péniblement de degré en degré, de forme en forme, par la plus dure des disciplines.

Je sais que le sang a coulé, que les exécutions ont abondé, et je ne recherche pas – c’est une immense controverse que nous ne pouvons même pas ouvrir ici – si, même dans le passé, ces brutalités étaient nécessaires au degré où elles se sont exercées.

Sur ce point même, des thèses contradictoires, vous le savez, se sont heurtées : celle de Nietzsche, affirmant que cette éducation brutale était nécessaire pour façonner l’animal humain ; celle de Kropotkine, au contraire, dans son admirable livre l’Entraide, faisant valoir quelles étaient, à chaque époque, les admirables ressources de sociabilité et de solidarité que renferme la masse humaine et disant que, bien souvent, ce sont les despotes, ce sont ceux qui ont abusé de la race humaine qui ont sévi sur elle par d’inutiles supplices.

Je n’entre pas dans cette controverse. Je dis seulement aux républicains : Après bien des siècles de dure histoire humaine, une heure est venue, à la fin du dix-huitième siècle, où une magnifique explosion d’espérance humaine et d’optimisme révolutionnaire s’est produite. Qu’est-ce, messieurs, que la Révolution française dans son fond ? […] C’est une magnifique affirmation de con­fiance de la nature humaine en elle-même. Les révolutionnaires ont dit à ce peuple, asservi et enchaîné depuis des siècles, qu’il pouvait être libre sans péril, et ils ont conçu l’adoucissement des peines comme le corollaire d’un régime nouveau de liberté fraternelle. […]

Messieurs, quand les grands esprits de la Révolution faisaient pour les hommes ce rêve d’une justice adoucie, c’était pour une société régulière, équilibrée et fonctionnant normalement. Ils ont été obligés à une lutte à outrance par la révolte même des forces atroces du passé. Mais savez-vous ce qui les excuse, s’ils avaient besoin d’excuse ? Savez-vous ce qui les glorifie ? C’est que, à travers les violences mêmes auxquelles ils ont été condamnés, ils n’ont jamais perdu la foi en un avenir de justice ordonnée. C’est qu’ils n’ont jamais perdu confiance en cette révolution au nom de laquelle ils avaient tué et au nom de laquelle ils étaient tués : Condorcet, proscrit, retraçait les perspectives du progrès indéfini de l’esprit humain ; à Robespierre, blessé, on ne pouvait arracher dans son stoïque silence aucune parole de doute et de désaveu. Et c’est parce que ces hommes, à travers la tourmente, ont gardé la pleine espérance, la pleine confiance en leur idéal, qu’ils ont le droit de nous la transmettre et que nous n’avons pas le droit, dans des temps plus calmes, de déserter la magnifique espérance humaine qu’ils avaient gardée.

Ce qu’on demande, en effet, au parti républicain, c’est d’abandonner cette politique d’espérance, cette politique d’humanité ; c’est de substituer à cet idéalisme révolutionnaire, considéré comme une chimère creuse et surannée, ce qu’on appelle le réalisme nouveau et qui ne serait que la consécration indéfinie du droit de la force.

Ce n’est pas par une coïncidence fortuite que, dans la même séance où il soutenait la peine de mort, M. Barrès disait à M. Théodore Reinach qui la combattait à cette tribune : «Vous n’avez pas le droit de parler de la France ; vous n’êtes pas de notre race». C’est partout, c’est en toute question la même politique d’exclusion et de brutalité. Il y a des individus maudits, socialement maudits et qui sont à jamais incapables de se relever ; il y a des races socialement, historiquement maudites, qui ne seront jamais assimilées par les civilisations supérieures. Il y a sans doute aussi des classes socialement maudites qui ne seront jamais appelées à une libre coopération. Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages, voilà quel est, selon nos contradicteurs, le fondement durable ou plutôt le fondement éternel de l’échafaud !

C’est sur ce bloc de fatalités qu’ils dressent la guillotine. Elle a pour mission de signifier aux hommes que jamais le progrès social, jamais le progrès de l’éducation et de la justice ne dispensera les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espérance humaine ne passera pas !

[Jaurès, ensuite, examine les arguments des partisans de la peine de mort, et y répond en remarquant notamment qu’il n’y a aucune preuve qu’elle soit efficace ; qu’il y a en revanche des preuves qu’aucune augmentation de la criminalité n’a eu lieu dans les pays où elle n’est pas utilisée.]

Les responsabilités sociales dans le crime

Savez-vous quelle devrait être, pour tous les républicains pour tous les hommes, l’objection principale contre la peine de mort ? C’est qu’elle détourne précisément les assemblées, c’est qu’elle détourne les nations de la recherche des responsabilités sociales dans le crime.

Ah ! C’est chose facile, c’est procédé commode : un crime commet, on fait monter un homme à l’échafaud, une tête tombe ; la question est réglée, le problème est résolu. Nous, nous disons qu’il est simplement posé ; nous disons que notre devoir est d’abattre la guillotine et de regarder au-delà les responsabilités sociales. Nous disons, messieurs, qu’il est très commode et qu’il serait criminel de concentrer, sur la seule tête des coupables, toute la responsabilité. Nous en avons notre part, tous les hommes en ont leur part, la nation tout entière en a sa part.

[Jaurès évoque les terreaux de la criminalité dans lesquels l’ordre social actuel a sa part de responsabilité  : l’alcoolisme, le chômage, les enfants laissés à l’abandon, etc.]

La caractéristique du crime, la caractéristique du criminel est double : c’est l’insensibilité et l’orgueil ; le criminel est le plus souvent incapable de se représenter le degré de souffrances qu’il inflige à autrui, et il est tenté dans sa vie de hasard et d’aventures sinistres de se considérer comme un être exceptionnel vivant en dehors des règles communes, et se dressant tout seul orgueilleusement contre la société tout entière. Si quelque chose peut développer dans l’âme d’un homme ce double caractère, si quelque chose peut le préparer à l’insensibilité et à l’orgueil c’est la vie d’abandon où il est laissé ; il devient insensible, parce qu’à force d’avoir à veiller à sa propre conservation il n’a plus de loisir de si représenter la vie, la souffrance et la pensée des autres. Et il devient orgueilleux parce que, habitué à se débrouiller – passez-moi le mot – sans être aidé par personne, sans être soutenu par personne, ayant en face de lui une énorme société qui l’ignore, il se dit tout bas chaque soir, quand il a conquis son pain de fortune, quand il a trouvé son gîte de hasard : «Ce n’est pas aux autres hommes, qui ne sont pour moi que roc et pierre, que je dois ma vie ; c’est à moi-même et à moi seul». Et il se complaît ainsi dans une sorte d’orgueil sinistre qui se prolonge quelquefois dans l’orgueil d’un crime solitairement accompli. Voilà quelques-unes des causes profondes du désordre d’où sort la criminalité.

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, prostitution et criminalité]

Eh bien ! De quel droit une société qui, par égoïsme, par inertie, par complaisance pour les jouissances faciles de quelques-uns, n’a tari aucune des sources du crime qu’il dépendait d’elle de tarir, ni l’alcoolisme, ni le vagabondage, ni le chômage, ni la prostitution, de quel droit cette société vient-elle frapper ensuite, en la personne de quelques individus misérables, le crime même dont elle n’a pas surveillé les origines ?

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, taudis et criminalité]

Je le répète, ce que nous reprochons avant tout à la peine de mort, c’est qu’elle limite, concentre la responsabilité de la peine de mort. C’est dans la race humaine l’absolu de la peine. Eh bien ! Nous n’avons pas le droit de prononcer l’absolu de la peine parce que nous n’avons pas le droit de faire porter sur une seule tête l’absolu de la responsabilité.

[…] Il est trop commode de trancher le problème avec un couperet, de faire tomber une tête dans un panier et de s’imaginer qu’on en a fini avec le problème. C’est trop commode de créer ainsi un abîme entre les coupables et les innocents. Il y a des uns aux autres une chaîne de responsabilité. Il y a une part de solidarité. Nous sommes tous solidaires de tous les hommes même dans le crime.

Intervention de ROBESPIERRE à la tribune de l’Assemblée Nationale Constituante le 30 mai 1791 pour l’abolition de la peine de mort

Les principes que je développe sont ceux de tous les hommes célèbres qui, certainement, ne m’eussent pas dit comme M. Maury : Allez débiter ces maximes dans la fo­rêt de Bondy.

Ainsi, aux yeux de la vérité et de la justice, ces scènes de mort qu’elle ordonne avec tant d’appareil ne sont autre chose que de lâches assassinats, que des crimes solennels, Commis, non par des individus, mais par des nations entières, avec des formes légales. Quelque cruelles, quelque extravagantes que soient ces lois, ne vous en étonnez plus. Elles sont l’ouvrage de quelques tyrans ; elles sont les chaînes dont ils accablent l’espèce humaine ; elles sont les armes avec lesquelles ils la subjuguent; elles furent écrites avec du sang : « Il n’est point permis le mettre à mort un citoyen romain, » tel était la loi que le peuple avait portée ; mais Sylla vainquit, et dit : Tous ceux qui ont porté les armes contre moi sont dignes de mort. Octave et les compagnons de ses forfaits continuèrent cette loi.

Sous Tibère, avoir loué Brutus fut un crime digne de mort. Caligula condamna à mort ceux qui étaient assez sacrilèges pour se déshabiller devant l’image de l’empereur. Quand la tyrannie eut inventé les crimes de lèse-majesté, qui étaient ou des actions indifférentes ou des actions héroïques, qui eût osé penser qu’elles pouvaient mériter une peine plus douce que la mort, à moins de se rendre coupable lui-même de lèse-majesté ?

Quand le fanatisme, né de l’union monstrueuse de l’ignorance et du despotisme, inventa à son tour les crimes de lèse-majesté divine quand il conçut dans son délire le projet de venger Dieu lui-même, ne fallut-il pas qu’il lui offrît aussi, du sang, et qu’il le mît au moins au niveau dé monstres qui se disaient ses images ?

La peine de mort est nécessaire, disent les partisans de l’antique et barbare routine ; sans elle, il n’est point de frein assez puissant pour le crime. Qui vous l’a dit ? Avez-vous calculé tous les ressorts par lesquels les lois pénales peuvent agir sur la sensibilité humaine ? Hélas ; avant la mort, combien de douleurs physiques et morales l’homme ne peut-il pas endurer.

Le désir de vivre cède à I’orgueil, la plus impérieuse de toutes les passions qui maîtrisent le coeur de l’homme ; la plus terrible de toutes les peines pour l’homme social, c’est l’opprobre, c’est l’accablant témoignage de l’exécration pu­blique. Quand le législateur peut frapper les citoyens par tant d’endroits sensibles et de tant de manières, comment pourrait-il se croire ré­duit à employer la peine de mort ? Les peines ne sont pas laites pour tourmenter les coupables mais pour prévenir le crime par la crainte de les encourir.

Le législateur, qui préfère la mort et les peinai atroces aux moyens plus doux qui sont en son pouvoir, outrage la délicatesse publique, émousse le sentiment moral chez le peuple qu’il gouverne semblable à un précepteur mal habile qui, par le fréquent usage des châtiments cruels, abrutit et dégrade l’âme de son élève ; enfin, il use et affaiblit les ressorts du gouvernement, en voulant les tendre avec plus de force.

Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes, et d’adapter les peines au caractère des différentes passions qui les produisant, et de les punir pour ainsi dire par elles-mêmes. Il confond toutes les idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but des lois pénales.

La peine de mort est nécessaire, dites-vous ? Si cela est, pourquoi plusieurs peuples ont-ils su s’en passer ? Par quelle fatalité ces peuples ont-ils été les plus sages, les plus heureux et les plus libres ? Si la peine de mort est la plus propre à prévenir les grands crimes, il faut donc qu’ils aient été plus rares chez les peuples qui l’ont adoptée et prodiguée : or, c’est précisément tout le contraire. Voyez le Japon ; nulle part la peine de mort et les supplices ne sont autant prodigués ; nulle part les crimes ne sont ni si fréquents ni si atroces. On dirait que les Japo­nais veulent disputer de férocité avec les lois barbares qui les outragent et qui les irritent. Les républiques de la Grèce, où les peines étaient modérées, où la peine de mort était ou infiniment rare, ou absolument inconnue, offraient-elles plus de crimes et moins de vertus que les pays gouvernés par des lois de sang ? Croyez-vous que Rome fût souillée par plus de forfaits, lorsque dans les jours de sa gloire, la loi Porcia eut anéanti les peines sévères portées par les rois et par les décemvirs, qu’elle ne le fut sous Sylla qui les fit revivre, et sous les empereurs qui en portèrent la rigueur à un excès digne de leur infâme tyrannie. La Russie a-t-elle été boule­versée depuis que le despote qui la gouverne a entièrement supprimé la peine de mort, comme s’il eût voulu expier, par cet acte d’humanité et de philosophie, le crime de retenir des millions d’hommes sous le joug du pouvoir absolu ?

Ecoutez la voix de la justice et de la raison ; elle nous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l’erreur et à la prévention. Pourquoi vous interdire le moyen de les réparer ? Pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une main secourable à l’innocence opprimée ? Qu’importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible ? Elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertus; lui fer­mer impitoyablement tout retour à la vertu, à l’estime de soi-même, se hâter de le faire des­cendre, pour ainsi dire, dans le tombeau encore tout couvert de la tache récente de son crime, c’est à mes yeux le plus horrible raffinement de la cruauté.

Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les moeurs publiques, source de toute liberté, source de tout bonheur social ; lorsque, pour courir à un but particulier, il s’é­carte de ce but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus funeste des erreurs. Il faut donc que la loi présente toujours aux peuples le modèle le plus pur de la justice et de la raison. Si, à la place de cette sévérité puissante, calme, modérée qui doit les caractériser, elles mettent la colère et la vengeance ; si elles font couler le sang humain qu’elles peuvent épargner, et qu’elles n’ont pas le droit de répandre; si elles étalent aux yeux du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris par des tortures, alors elles altèrent dans le coeur des citoyens les idées du juste et de l’injuste ; elles font germer, au sein de la société, des préjugés féroces qui en produisent d’autres à leur tour. L’homme n’est plus pour l’homme un objet du sacré ; on a une idée moins grande de sa dignité quand l’autorité publique se joue de sa vie. L’idée du meurtre inspire bien moins d’effroi, lorsque la loi même en donne l’exemple et le spectacle ; l’horreur du crime di­minue dès qu’elle ne le punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l’ef­ficacité des peines avec l’excès de la sévérité : l’un est absolument opposé à l’autre. Tout se­conde les lois modérées ; tout conspire contre les lois cruelles.

On a observé que, dans les pays libres, les crimes étaient plus rares et les lois pénales plus douces. Toutes les idées se tiennent. Les pays libres sont ceux où les droits de l’homme sont respectés, et où, par conséquent, les lois sont justes. Partout où elles offensent l’humanité par un excès de rigueur, c’est une preuve que la dignité de l’homme n’y est pas connue ; que celle du citoyen n’existe pas : c’est une preuve que le législateur n’est qu’un maître qui com­mande à des esclaves, et qui les châtie impi­toyablement suivant sa fantaisie.

Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée.