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Paul Ariès

Entretien de Paul Ariès avec Jean-Luc Mélenchon autour de la règle verte (pour l’éco-socialisme)

La parution de ton livre La règle verte (Pour l’éco-socialisme) est un événement politique et théorique dont on ne prendra clairement conscience que sur le long terme. Il devrait faire taire ceux qui te soupçonnent d’être un faux écologiste, un croissanciste honteux. Cet ouvrage et l’organisation des premières assises de l’éco-socialisme par le Parti de gauche en décembre 2012 témoignent que ces débats  ne sont plus désormais marginaux. Ton livre est aussi une invitation à poursuivre le débat et à construire de nouveaux concepts (à lire dans le Sarkophage / La vie est à nous).

Question : Lors de la campagne présidentielle, La Vie est à nous !/le sarkophage a relayé l’appel de Paul Ariès et Jacques Testart « Pour un Front de gauche antiproductiviste et objecteur de croissance »…Comment cet appel a-t-il été perçu au sein du Front de Gauche ?

De nombreux écologistes étaient déjà convaincus par le programme du Front de Gauche. Mais cet appel a été un révélateur et un catalyseur. Il a rendu compte d’une convergence inattendue. Il a prouvé qu’un dialogue exigeant pouvait aboutir sur un point d’accord. Ce qui était spectaculaire c’était que des courants partant de si loin l’un de l’autre puissent se retrouver sur un bout de chemin commun. C’était une audace politique très forte des auteurs dans cette  mouvance écologiste et antiproductiviste

L’appel mettait en avant quatre thèmes liant les questions sociales et environnementales : sortir de l’appauvrissement des peuples, construire une société post-extractiviste, sortir du capitalisme et construire une société du bien vivre. Ces quatre thèmes sont toujours centraux qui veut le progrès humain.

Question : Apparue pendant la campagne, ta proposition de « règle verte », place volontairement la barre très haut, comme principe constitutionnel s’opposant à la règle d’or libérale. Peux-tu revenir sur tes motivations et les conséquences de cette règle verte ?

J’ai avancé cette idée de règle verte pour la première fois à Clermont-Ferrand le 14 mars puis quatre jours plus tard à la Bastille. A ce moment de la campagne, nous combattions la règle d’or que Nicolas Sarkozy venait de graver dans le traité européen. Cette règle d’or nous posait une question fondamentale : pourquoi et pour qui veut-on gouverner ? Avec quel horizon ? Nicolas Sarkozy proposait un horizon d’austérité pour plaire aux marchés financiers. Nous devions tracer un horizon de progrès humain. Et le 1er enjeu pour l’humanité aujourd’hui est préserver l’écosystème qui rend la vie humaine possible sur la planète. Voici comment est née l’idée de centraliser la « règle verte ». Mon idée était aussi de l’ordre de la cohérence doctrinale. Je ne voulais pas d’une planification écologique sans fil conducteur, soumise aux aléas du moment où se prennent les décisions, ou bien aux lubies des prescripteurs d’ordre. En ce sens la règle d’or est aussi un repère objectif qui nous met à l’abri des injonctions subjectives. Ainsi la rège verte protège la liberté.
C’est donc un fil conducteur dans la conduite de la planification écologique. Concrètement il s’agit de produire en soldant la dette écologique. C’est-à-dire de ne pas consommer plus de ressources que l’écosystème ne peut en reproduire sur une période équivalente, ni de rejeter plus de déchets qu’il ne peut en absorber. Autour de ce paradigme, nous pouvons repenser l’ensemble du système de production, de consommation et d’échange. C’est effectivement une pratique révolutionnaire.

Question : nous partageons la même conviction qu’on ne change pas la société en culpabilisant les gens. Mais ne faudrait-il davantage rappeler en quoi notre mode de vie est tributaire de siècles d’esclavagisme, de colonialisme et de néo-colonialisme ?

Le mode de vie actuel des Français, comme de la majorité des habitants de cette planète, est tributaire d’un système qui porte un nom : le capitalisme. Ce système a mis ses pas dans une structure sociale plus ancienne encore, le productivisme. La nuisance intrinsèque du productivisme n’est pas apparu tout de suite. C’est pourquoi le mythe du développement infini des forces productives a eu la vie si longue. L’esclavagisme, le colonialisme et le néo-impérialisme sont les modalités violentes d’expansion de ce système à diverses époques. Si nous voulons changer les choses, c’est le principe même du système d’accumulation productiviste qu’il faut combattre. La repentance est injuste : nous ne sommes pas coupables mais victimes.

Par contre, nous pouvons apprendre de cet adversaire. Le capitalisme sait susciter le désir avec la publicité. Nous devons nous aussi esthétiser les valeurs que nous proposons en alternative. Nous devons donner envie. Voila pourquoi je ne crois pas à l’écologie punitive. Et voilà pourquoi nous proposons une réponse politique nouvelle, concrête et positive avec l’écosocialisme. Pour montrer que le progrès humain reste possible à condition de rompre avec le système actuel. Notre bataille politique est ainsi une bataille culturelle. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je parle si souvent d’histoire, d’amour ou de poésie.

Question : Quelles différences fais-tu entre la croissance, avec laquelle tu as pris tes distances lors de la présidentielle et ta relance écologique ? Que penses-tu de la « rilance » (rigueur et relance) ?

Pendant la campagne, j’ai toujours pris soin de parler de « relance de l’activité » et non de la croissance. Le problème de la « croissance », c’est qu’elle repose sur le PIB, un indicateur productiviste qui ne mesure nullement le bien être humain.

Au contraire, notre modèle repose sur une relance des activités socialement utiles et écologiquement responsables. Nous ne visons pas la croissance, nous visons le progrès humain. Par exemple, les activités d’éducation, de santé doivent croître. Et d’autres productions, y compris industrielles, devront également croître pour permettre à tous d’avoir un logement par exemple. Par contre, nous disons que les activités les moins utiles, comme la publicité, et les plus polluantes, comme la production d’énergie, notamment fossiles et nucléaires doivent très fortement et rapidement décroître.
Quant à la « rilance », ce terme a été popularisé par Christine Lagarde, directrice-générale du FMI pour vendre l’austérité avec le sourire. Je suis clairement en désaccord. Nous n’avons rien à gagner à nous engager dans cette voie. Le droit au bonheur, le bien-vivre résument bien mieux notre philosophie.

Question : Il existe une écologie des pauvres qui n’a pas toujours conscience d’elle-même et qui surtout n’a pas vraiment le droit de cité en France. Nous avons organisé le Forum mondial de la pauvreté avec Emmaus pour dire que rien ne sera possible si on n’écoute pas les milieux et cultures populaires …Le parti de gauche a-t-il vocation à être l’un des vecteurs essentiels de cette écologie des pauvres ?

Nous avons commencé notre part de ce travail avec le thème de la planification écologique. Pendant la campagne, nous avons réuni des salariés d’une dizaine d’entreprises menacées lors d’un Forum sur l’industrie et la planification écologique. Tous leurs projets alternatifs s’inscrivaient dans une dimension écologique. Bien sûr, il y a encore beaucoup à faire mais les choses avancent de façon formidable. Voyez ces salariés de Fralib qui veulent produire du thé en coopérative à partir des productions locales ! Voyez ces ouvriers de Florange se battre pour réduire les émissions de CO² avec le projet ULCOS ! Ces projets sont concrets. Ils viennent des salariés eux-mêmes. Ils inventent en marchant. Avec ces projets, ils font bien plus pour l’écologie que bien des penseurs des beaux quartiers. La classe ouvrière est la classe d’intérêt général écologique car en elle réside les principaux leviers tant démocratiques que productifs de la transition écologique.
L’autre grand chantier est effectivement celui qui lie la lutte écologique et la lutte pour abolir la précarité et la pauvreté. Là encore, nous avançons. Pour ne prendre qu’un seul exemple, aujourd’hui, tout le monde a compris que la rénovation des bâtiments profitera d’abord à ceux qui ne peuvent plus payer les factures de chauffage. Et là encore, le Parti de Gauche mène ce combat. Nous proposons une tarification progressive de l’électricité, du gaz et de l’eau pour sanctionner le mésusage mais avec une véritable gratuité pour les premières tranches, vitales.

Il y a beaucoup à faire. Nous prenons les sujets les uns après les autres et faisons des propositions radicales mais concrètes. L’alliance entre la lutte pour le partage des richesses, les impératifs écologiques, et j’ajoute l’exigence de la souveraineté populaire, est un déflagrateur qui peut être extrêmement puissant. La Révolution citoyenne que je défends propose de fusionner les trois.

Question : Tu as cité largement sur ton Blog Pepe Mujica, le président de l’Uruguay. Pourquoi ?  Que penses-tu de la manière dont l’Amérique du Sud porte un nouveau socialisme du Buen Vivir tant au niveau des mouvements sociaux que des appareils politiques jusqu’au sommet des Etats ?

C’est en Amérique latine que la gauche a commencé à se réinventer. Ils tâtonnent, mais ils agissent. Jean-Marc Ayrault et Michel Sapin méprisent ces gouvernements. Pourtant, il ferait mieux de faire le dixième de ce qu’ils font ! Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. C’est vrai en matière de démocratie avec les assemblées constituantes ou le référendum révocatoire. C’est vrai pour ce qui concerne le partage des richesses. C’est aussi vrai en matière écologique. C’est Raphaël Correa en Equateur qui a posé avec force la question de la non-exploitation du pétrole avec le projet Yasuni-ITT. C’est Evo Morales qui a mis en avant la question du tribunal international de justice climatique. Et l’Uruguay de Pepe Mujica veut produire 90% de son électricité grâce aux énergies renouvelables d’ici 2015. C’est autrement plus ambitieux que de fermer une seule centrale nucléaire sur 19 d’ici à 2017 comme le prévoit le gouvernement PS-EELV en France.

Question : Le parti de gauche soutient la nécessité d’une planification écologique contre ceux qui pensent qu’il serait possible de résoudre les menaces dans le cadre du système. L’idée de planification n’est-elle pas disqualifiée par le passé ? Comment concilier la liberté individuelle, l’émancipation des personnes avec la loi écologique et l’imposition de l’intérêt général ?

C’est une question fondamentale avec laquelle il ne faut pas biaiser. La planification à la soviétique a échoué faute de démocratie. Pour autant, rejeter l’idée de planification serait stupide. Aujourd’hui, le temps court de la finance domine tout. Nous devons reconquérir la maîtrise du temps long. Le laisser faire conduit au désastre à grande vitesse. Voila pourquoi il faut planifier.

Notre planification écologique sera citoyenne. Les objectifs seront fixés par le peuple, directement ou via ses représentants en fonction de l’intérêt général. Mais cela ne suffit pas. Il faut impliquer à chaque étape les usagers, les salariés, les associations écologistes ou de consommateurs. Enfin, la planification écologique devra nécessairement être centralisée pour ce qui touche aux principes fondamentaux et aux réseaux nationaux. Mais nous sommes partisans d’une planification qui s’adapte à l’échelle des enjeux. Par exemple, vouloir planifier la gestion du cycle de l’eau à une autre échelle qu’un bassin versant n’aurait pas de sens.

Quant à la liberté individuelle, il ne peut être question de mettre en place une police des mœurs écolos. Revenez a ce que j’ai dit de la règle verte ! Au-delà, seule l’éducation est une solution durable et acceptable. En République, on ne peut miser que sur la vertu des citoyens. Et sur la force de la loi. La loi a le droit de fixer des limites, y compris dans la sphère privée, à condition que l’intérêt général soit en jeu. Par exemple, la loi punit l’inceste. Elle interdit aussi l’usage de certains produits toxiques même dans le jardin de votre propriété.

Question : Pour satisfaire les besoins sociaux fondamentaux ne faut-il pas interroger la thèse classique sur les faux et les vrais besoins ? Comment éviter toute définition scientifique ou moraliste des besoins légitimes au profit d’une seule définition démocratique ? La planification écologique peut-elle se contenter d’un surcroit de démocratie actuel ? Le rôle des experts ne devrait-il pas être de montrer qu’il existe toujours des alternatives ?

Notre démocratie est malade de la mise en avant permanente du « consensus » au nom de la « seule politique possible ». On peut toujours faire autrement ! Et les besoins sont effectivement une construction sociale et culturelle que nous pouvons faire évoluer collectivement. La force de la démocratie, c’est le clivage. Nous avons besoin des experts, et j’ajoute des médias, pour éclairer le débat, présenter les arguments. Mais ils ne doivent pas se substituer au peuple. Celui-ci est le seul souverain. Après avoir confronté les points de vue, le peuple tranche, par son vote, en fonction de ce qu’il croit être l’intérêt général. Cette méthode est imparfaite car la majorité peut toujours se tromper. Il faut l’assumer comme tel. Le vote est un outil de décision collective. Rien de plus.  Il n’institue aucune vérité. Mais voyons plus profondément. Nous devons articuler les espaces d’initiative citoyennes spontanées et inopinées avec des mécanismes institutionnels sans lesquels la volonté générale est impuissante. Un bon exemple est donné avec l’institution d’une procédure de referendum révocatoire d’initiative populaire. Il doit pouvoir s’appliquer à n’importe quel mandat moyennant une certaine quantité de signatures. Plus largement, une fois de plus, il faut agir tous azimuts : refonder l’Education, passer à la 6e République, démocratiser radicalement les médias, protéger les lanceurs d’alerte etc.

Question : La transition énergétique est-elle possible sans transformer nos modes de production et de consommation ? Ne faudrait-il pas repenser les services publics de l’énergie pour favoriser les circuits courts ? Combien défendre la notion d’égalité de service national et la nécessaire relocalisation ?

La lutte contre le réchauffement climatique impose de sortir progressivement des énergies carbonées. Dans le même temps, nous devons sortir du nucléaire qui est une énergie dangereuse et qui pose des problèmes insurmontables, notamment les déchets. Pour autant, nous manquerions à servir le progrès humain si nous proposions de revenir à la bougie. Il nous faut donc ouvrir un autre chemin. Comment ? Plusieurs pistes sont maintenant bien connues : les économies d’énergie, l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables.

Pour cela, et pour réduire les pertes lors du transport d’électricité, il nous faut relocaliser la production d’électricité au plus près des besoins. Or, la situation n’est pas la même partout : en Alsace on peut faire de la géothermie, en Bretagne on peut utiliser les énergies de la mer etc. Donc il faut une organisation territorialisée. Mais dans le même temps, il faut une cohérence d’ensemble et il faut assurer l’égalité d’accès au service public. Car l’accès à l’énergie est un droit, pas un privilège. L’égalité passe par la péréquation tarifaire. La gratuité des premières tranches d’électricité que nous proposons vaudra dans tous le pays. Le pôle public de l’énergie que nous proposons sera donc nécessairement national et local.

Question : Face à la désindustrialisation et aux délocalisations, les salariés, leurs organisations et le gouvernement doivent-ils appeler au secours les grands patrons ? Comment porter autrement la reconversion industrielle ?

Les salariés n’appellent pas les grands patrons au secours. Nous pouvons nous passer des patrons pour produire mais eux ne peuvent pas se passer des ouvriers pour le faire. Avec la lamentable capitulation d’Ayrault devant Mittal, les ouvriers savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour défendre leurs emplois. Ils font des contre-propositions comme je l’ai dit, avec des projets précis et ambitieux. De plus en plus, ils imaginent de reprendre leurs entreprises en coopératives, sans patrons. Et quand ils appellent à l’aide, ils appellent le plus souvent l’Etat en tant que garant de l’intérêt général. Aujourd’hui, il s’agit d’arrêter le pillage et le saccage du pays. Dans ce combat, les salariés et les syndicats sont en première ligne. Nous les soutenons totalement.

Benoit Hamon n’a-t-il pas une partie de la solution économique que cherche Montebourg à travers une véritable économie sociale et solidaire ? Comment lier le recours en vogue de l’idée de nationalisation et celle d’autogestion ? Ne faudrait-il pas inventer un nouveau éco-socialisme municipal ?

Le Parti de Gauche met au cœur de son action ce que l’on appelle les radicalités concrètes. L’écosocialisme n’est pas une théorie abstraite pour harangue de salon. C’est d’abord une méthode pour régler des problèmes concrets. Le meilleur exemple, c’est le retour en régie publique de la gestion de l’eau dans l’agglomération que préside Gabriel Amard, secrétaire national du PG. Elle a permis de retrouver la maîtrise publique d’un bien commun, l’eau, mais aussi de réduire la facture des usagers de 25% et de diminuer les gaspillages. Ailleurs, nos élus et militants poussent aussi pour ces radicalités concrètes. Nous avons publié un premier Abécédaire des radicalités concrètes avec la ferme intention de proposer toutes ces idées dans le débat des élections municipales de l’an prochain.

Question : Que penses-tu des concepts de « buen vivir », d’anti-extractivisme et de pachamamisme que nous offrent les pays du sud ? Comment les décliner ici, et conformément à nos valeurs républicaines, humanistes et de laïcité ? Plus largement nos outils théoriques anciens sont-ils suffisants ?

Nous faisons face à des défis d’un genre nouveau, en particulier les défis écologiques. Nous devons inventer les réponses. Donc aussi le vocabulaire. C’est ce que nous avons fait avec la « planification écologique », la « règle verte » et maintenant en reprenant l’idée d’ »éco-socialisme ». L’exigence de « bien-vivre » et la critique de « l’extractivisme » entrent dans ce cadre. Pour autant, l’écologie n’efface pas la pertinence des idées et du vocabulaire du socialisme républicain. Au contraire, elle les refonde puissamment, en particulier l’idée qu’il existe un intérêt général, en l’occurrence, commun à l’humanité tout entière.

Cet intérêt général ne peut être que humain. Car il ne tombe pas du ciel. Il ne peut être défini que par la raison, qui est le propre des êtres humains. Cela ne veut pas dire que nous devons mépriser la biodiversité, les ressources naturelles : ce sont des composantes essentielles de notre écosystème. Marx lui-même disait que la nature était en quelque sorte « le corps inorganique » de l’Homme. Mais pour autant, ce qui nous occupe c’est la préservation de l’écosystème qui rend possible la vie humaine. La planète pourrait très bien continuer à tourner uniquement peuplée de cafards.

Puisque je suis sur ce point je veux souligner l’importance de penser dès aujourd’hui l’incontournable expansion vers les océans et les mers d’une humanité aujourd’hui composée de 7 milliards d’êtres humain et bientôt de 12 ! L’impensé ne sera pas maitrisé ou plus exactement c’est le règne des idées dominantes qui trouvera un nouvel espace d’application. La mer et les océans représentent 70 % de l’espace terrien. Ils sont moins connus que la surface de Mars ! 50% de notre population vit a moins de cent kilomètres d’une côte ! Eoliennes, hydroliennes tout peut aller en mer. L’aquaculture est l’unique perspective de ressources protéique abondantes à notre portée. La mer et les océans sont l’aventure concrète de l’humanité pour ce siècle-ci. Il faut en être conscient et y porter des politiques avant que celles-ci soient définies par le seul marché ! L’expansion humaine en mer est l’horizon de l’ère écosocialiste !

Question : Tu insistes avec raison sur l’idée que rien ne justifie d’opposer écologie et luttes sociales. Tu avances pour cela beaucoup de propositions pour partager les richesses mais tu parles beaucoup moins de la nécessaire réduction du temps de travail….

Je ne peux pas laisser dire que la question du temps de travail a été absente de notre campagne. Nous avons mené une rude bataille pour le retour à la retraite à 60 ans. C’est une réduction fondamentale du temps de travail tout au long de la vie. On ne peut pas faire comme si c’était une petite question alors que tant de salariés se sont mobilisés pour la gagner avant 1981 et pour la garder en 2010.

Ensuite, concernant la durée hebdomadaire, j’invite chacun à relire attentivement notre programme L’Humain d’abord. Nous défendons le plein rétablissement des 35 heures sans annualisation et en réalisant les embauches correspondantes. Dans mon discours de Lille sur l’emploi, j’ai même indiqué que revenir aux 35 heures pourrait créer 1,5 million d’emplois.

Au-delà, la question des 32 heures est légitime, et pas seulement à cause du niveau du chômage. Mais, après les régressions sarkozystes, nous avions choisi d’insister sur l’urgence de reconstruire ce qui a été détruit.

Question : Si le capitalisme est intrinsèquement productiviste, peut-on imaginer un socialisme antiproductiviste ?

C’est le cœur du raisonnement qui nous amène à parler d’éco-socialisme. Aujourd’hui comme hier, le principal agent productiviste est le capitalisme. Il ne peut fonctionner sur une autre base. Mais face à lui, les grandes idéologies de gauche sont dans une impasse. Tout le monde a pu constater la faillite des pays soviétiques en matière écologique et démocratique. Mais personne ne veut voir l’impasse absolue dans laquelle s’enferme la social-démocratie. Le modèle social-démocrate repose sur l’idée qu’il faut augmenter la production et qu’ainsi, les miettes pour les travailleurs seront plus grosses. C’est une impasse stratégique car il n’existe plus de capital national qui accepte de passer des compromis avec les travailleurs. Le capital d’aujourd’hui est financier et transnational. Ensuite, c’est une impasse sociale car dans le système du libre-échange, la politique de l’offre considère le travail comme un coût qu’il faudrait diminuer. C’est le sens du ralliement de François Hollande à la politique de l’offre et à la « compétitivité ». La social-démocratie en est ainsi réduite à détruire l’Etat social qu’elle a elle-même construit au cours du 20e siècle. C’est enfin une impasse écologique car elle pousse à produire tout et n’importe quoi pour espérer redistribuer quelque chose. Le logiciel social-démocrate est donc totalement obsolète. Nous devons inventer autre chose, un écosocialisme qui parte des besoins humains et sociaux pour y apporter des solutions écologiques.

Question : Tu écris qu’il faut que la France redevienne la première nation maritime, tu appelles notamment à exploiter les océans avant que les capitalistes ne se les approprient. Le diable productiviste serait-il dans les détails ?

Il n’y a aucune contradiction. Je ne suis pas un productiviste qui se cache. Je crois au progrès humain. Je ne crois pas que la science soit productiviste par essence, pas plus que l’Etat d’ailleurs. Il y a une différence entre une découverte scientifique et ce que l’on décide d’en faire ou pas.

La question de la mer et des océans résume parfaitement mon état d’esprit. Je ne suis pas plus adepte d’un « capitalisme bleu » que du capitalisme vert. Quand je souhaite que la France soit la première nation maritime du monde, c’est une immense ambition de progrès pour l’humanité et une ambition écologiste. J’ai dit que les mers et les océans représentent 70% de la surface du globe. Aujourd’hui, cet espace est en train de devenir un égout à ciel ouvert. Et un lieu d’extractivisme sauvage et aveuglé ! L’éco-socialiste que je suis ne peut accepter ce saccage. Et un éco-socialiste français encore moins car notre pays dispose du deuxième espace maritime du monde, grâce à nos outre-mers. Nous avons une responsabilité immense. C’est aussi une formidable opportunité pour trouver des énergies renouvelables non carbonées, pour gérer autrement la ressource halieutique, pour découvrir et préserver les 85% de la flore et de la faune marines que nous ne connaissons même pas aujourd’hui… Mais oui, pour faire tout cela, il faudra de la science, de la technique, des navires comme il faudra des marins, des ingénieurs, des pêcheurs…

Question : Que penser de la remise en cause de la référence à la « gauche » qui vient tant de la droite (le fameux « ni gauche ni droite ») mais aussi de proches comme Jean-Claude Michéa qui se revendiquent du socialisme mais refusent radicalement ce qualificatif de gauche ?

Le problème n’est pas franco-français. En Amérique latine, nos camarades ne s’appellent plus « gauche » car, chez eux, la gauche, c’était la social-démocratie corrompue qui a pillé les pays et tiré sur le peuple. En Europe, nous sommes passés tout près de voir la « gauche » disparaître. Il s’en est fallu de peu. Face à la politique libéral du social-démocrate Schröder, Oskar Lafontaine a quitté le SPD. Et il a créé un parti dont le nom, Die Linke, avait un double-objectif : ne pas laisser l’idée de gauche s’éteindre et ne pas l’abandonner à ceux qui la reniait.

La création du Parti de Gauche et du Front de Gauche en France répond à la même logique. Nous n’avons pas de raison d’abandonner le label de « gauche » à François Hollande. Il usurpe déjà le terme de socialisme ! J’ajoute que l’usage du terme générique « gauche » a un atout : il permet de rassembler des cultures politiques très différentes, de l’écologie politique au communisme, en passant par le socialisme républicain.
Le clivage gauche/droite a encore du sens pour nombre de nos concitoyens. Mais c’est vrai que pour beaucoup d’autres, la « gauche », c’est le PS donc les sociaux-libéraux. Le PS bâtit tous ses chantages sur cette appropriation du label historique de notre courant dans l’histoire. Pour y remédier, pendant la campagne, nous avons mis en avant un autre clivage, celui entre le peuple et l’oligarchie. Nous devons continuer à marcher sur ces deux jambes pour que « gauche » redevienne synonyme de partisan du peuple. Comme en 1789. Comme cela n’aurait jamais dû cesser.

Question : Qu’aimerais-tu dire aux lecteurs de la Vie est à nous ! qui revendiquent être dans l’opposition face au gouvernement actuel et à sa politique antipopulaire et anti-écolo et qui affirment ne plus pouvoir voter socialiste y compris lors des élections municipales de 2014 ?

Le Front de Gauche lui-même dit qu’il est en opposition avec la politique social-libérale du gouvernement Ayrault. Si nous refusons d’être catalogué comme l’opposition au sens institutionnel du terme, c’est uniquement parce que cette catégorisation désigne les battus des élections. Or, nous n’avons pas perdu. Nous avons été floués de notre victoire contre la droite. Mais nous ne renonçons pas à obtenir notre dû. En ce sens, nous restons les ayants-droits de la victoire du 6 mai 2012.

Quant aux municipales, elles seront un mélange subtil entre un vote sanction national et des choix locaux. Pour sa part, le Parti de gauche a choisi l’autonomie et le rassemblement. Partout où c’est nécessaire, nos camarades construiront des listes autonomes. Partout où c’est possible, nous élargirons le front contre l’austérité.
Enfin pour tous ceux qui veulent changer le rapport de force à gauche, il y aura en juin 2014 des élections européennes. C’est une élection très importante. Après quatre ans d’austérité, toute l’Europe va voter le même jour ! Et en France, ce sont les seules élections nationales à la proportionnelle. Le Front de Gauche s’y présentera de façon autonome du PS. Et nous voulons passer en tête de la gauche !

Question : Le socialisme du Bien vivre  ne requiert-il pas une nouvelle stratégie politique ? Que répondrais-tu à ceux qui pensent que la gauche n’a pas encore assez tiré les leçons des tragédies et des impasses du 20e siècle et qui attendent que le PG affirme la primauté des mouvements sociaux dans le changement de société, loin de la verticale de tout-pouvoir ?

Nous avons tiré les leçons du passé. Aucun changement durable et profond n’est possible sans l’implication populaire. Le peuple doit prendre le pouvoir lui-même. Le Front de Gauche veut être l’outil pour cela, en devenant un véritable Front du peuple.
Pour autant, nous sommes des républicains. Nous croyons à la démocratie et aux élections. C’est pourquoi la révolution à laquelle nous aspirons est une révolution citoyenne. Elle met au centre de tout la conquête du pouvoir comme moyen pour régler les problèmes : dans le pays, mais aussi dans les entreprises. Et sur soi-même.