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Stathis Kouvélakis : « Le non n’est pas vaincu, nous continuons » – Le 27 juillet 2015 – © Ballast

Lien : http://www.revue-ballast.fr/stathis-kouvelakis/

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Résumons à très grands traits. Le 25 janvier 2015, Syriza remporte les élections législatives grecques sur un programme de rupture ; le 5 juillet, c’est un tonitruant « OXI », à 61 %, qui envoie les petits barons de l’ordre européen dans les cordes ; le lendemain, Yánis Varoufákis, ministre des Finances grec, est poussé vers la sortie ; le lundi 13 juillet, le tout-venant apprend que les dix-huit heures de bataille psychologique, à la fameuse « table des négociations », ont eu raison des espoirs mis dans le gouvernement grec : capitulation en rase campagne, entend-on. La couleuvre de l’austérité avalée contre un hypothétique rééchelonnement de la dette. « J’assume la responsabilité d’un texte auquel je ne crois pas », affirme Tsipras à la télévision publique grecque. Mercredi, le comité central de Syriza rejette l’accord et dénonce « un coup d’État contre toute notion de démocratie et de souveraineté populaire ». Les ministères démissionnaires partent en claquant la porte, le texte passe avec les voix de la droite et de la social-démocratie grecques, les grèves générales repartent et la place Syntagma s’enflamme. « Trahison » ; la messe est dite. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe francophone, membre du Comité central de Syriza et figure de la Plateforme de gauche, l’équation s’avère toutefois plus complexe, si l’on tient à prendre toute la mesure de ces récents événements. Entretien pour y voir plus clair et, surtout, organiser la riposte.


Vous émettez des réserves quant à la critique de Tsipras en termes de « trahison », qui revient pourtant fréquemment dans les gauches radicales européennes depuis l’accord du 12 juillet. Pourquoi la considérez-vous comme inefficace ?

Je ne nie pas que le terme de « trahison » soit adéquat pour traduire une perception spontanée de l’expérience Syriza. Il est évident que les 62 % qui ont voté « non » au référendum et les millions de gens qui ont cru en Syriza se sentent trahis. Néanmoins, je nie la pertinence analytique de la catégorie de trahison car elle repose sur l’idée d’une intention consciente : consciemment, le gouvernement Tsipras aurait fait le contraire de ce qu’il s’était engagé à faire. Je pense que cette catégorie obscurcit la réalité de la séquence en cours, qui consiste dans la faillite d’une stratégie politique bien précise. Et quand une stratégie fait faillite, les acteurs qui en étaient les porteurs se retrouvent uniquement face à de mauvais choix ou, autrement dit, à une absence de choix. Et c’est très exactement ce qui s’est passé avec Tsipras et le cercle dirigeant du gouvernement. Ils ont cru possible de parvenir à un compromis acceptable en jouant cette carte de la négociation – qui combinait une adaptation réaliste et une fermeté quant à des lignes rouges, dans le but d’obtenir un « compromis honorable ».

« La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. »

Or la Troïka des créanciers n’était nullement disposée à céder quoi que ce soit, et a immédiatement réagi, en mettant dès le 4 février le système bancaire grec au régime sec. Tsipras et le gouvernement, refusant toute mesure unilatérale, comme la suspension du remboursement de la dette ou la menace d’un « plan B » impliquant la sortie de l’euro, se sont rapidement enfermés dans une spirale qui les amenait d’une concession à une autre et à une détérioration constante du rapport de force. Pendant que ces négociations épuisantes se déroulaient, les caisses de l’État grec se vidaient et le peuple se démobilisait – réduit à un état de spectateur passif d’un théâtre lointain sur lequel il n’avait prise. Ainsi, quand Tsipras affirme le 13 juillet qu’il n’avait pas d’autre choix que de signer cet accord, il a en un sens raison. À condition de préciser qu’il a fait en sorte de ne pas se retrouver avec d’autres choix possibles. Dans le cas précis de la Grèce, on assiste à une faillite flagrante de cette stratégie pour la simple raison qu’elle n’avait prévu aucune solution de repli. Il y a un véritable aveuglement de Tsipras et la majorité de Syriza dans l’illusion européiste : l’idée qu’entre « bons européens », nous finirons par nous entendre même si, par ailleurs, demeurent des désaccords importants ; une croyance dure comme fer que les autres gouvernements européens allaient respecter le mandat légitime de Syriza. Et, pire encore, l’idée de brandir l’absence de « plan B » comme un certificat de bonne conduite européiste, qui fut le comble de cet aveuglement idéologique…

La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle empêche de parler en termes d’analyse stratégique et point aveugle idéologique ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » – qui resteront toujours une boîte noire – et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. Par ailleurs, elle empêche de saisir le cœur du problème, à savoir l’impuissance de cette politique : la violence de la réaction d’un adversaire a été sous-estimée alors même que le gouvernement Syriza, par son existence même, était allé suffisamment loin pour la déclencher.

De plus en plus de voix s’élèvent dans l’Europe du Sud pour dénoncer le carcan de la monnaie unique. Ce débat a-t-il sérieusement eu lieu au sein du gouvernement Tsipras et de Syriza ? Yánis Varoufákis, après avoir démissionné, a affirmé avoir proposé un plan de sortie de l’euro ou, du moins, la mise en circulation d’une monnaie nationale au plus dur des négociations.

Ce débat n’a jamais véritablement eu lieu — ou, plutôt, il n’a eu lieu que de façon limitée, au sein de Syriza, pendant les cinq dernières années. Et ce fut toujours contre la volonté de la majorité de la direction du parti, par une sorte d’état de fait créé par le positionnement d’une minorité substantielle en faveur d’une sortie de l’euro, comme condition nécessaire pour la rupture avec les politiques d’austérité et le néolibéralisme. La majorité de la direction du parti n’a jamais vraiment accepté la légitimité de ce débat. La sortie de l’euro n’était pas présentée comme une option politique critiquable avec des inconvénients qui justifiaient un désaccord. Elle était purement et simplement identifiée à une catastrophe absolue. Systématiquement, il nous était reproché que si nous défendions la sortie de l’euro, nous étions des crypto-nationalistes ou que la sortie de l’euro entraînerait un effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires et de l’économie du pays. En réalité, c’étaient les arguments du discours dominant qui était repris par nos camarades. Ils ne cherchaient donc pas un véritable débat argumenté mais à nous disqualifier symboliquement, à disqualifier la légitimité de nos arguments à l’intérieur de Syriza et de la gauche radicale. Ainsi, quand Syriza est arrivé au pouvoir, la question s’est posée par la logique même de la situation, puisqu’il est rapidement devenu évident que ces négociations n’aboutissaient à rien. Déjà, l’accord du 20 février indiquait bien que Syriza était contraint de reculer au cours de ce bras de fer. Mais cette discussion s’est déroulée à huis clos : jamais de façon publique et jamais avec le sérieux nécessaire — si l’on excepte bien sûr les prises de position de la Plateforme de gauche de Syriza.

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Alexis Tsipras (Getty Images)

Yánis Varoufákis, de son côté, avait posé à divers moments la question d’un plan B. Panayótis Lafazánis et la Plateforme de gauche mettaient régulièrement sur la table ces propositions. Il faut préciser que le plan B ne se limite pas simplement à la reprise d’une souveraineté monétaire. Il met en avant l’interruption du remboursement des créanciers, le placement des banques sous contrôle public et un contrôle de capitaux au moment du déclenchement de l’affrontement. C’était, d’une façon générale, prendre l’initiative plutôt que d’être à la traîne de négociations qui amenaient un recul après l’autre. Le gouvernement n’a même pas fait les gestes minimaux afin d’être en mesure de tenir bon quand les Européens appuyèrent sur le bouton nucléaire, c’est-à-dire en arrêtant totalement l’approvisionnement en liquidité avec l’annonce du référendum. Le référendum lui-même aurait pu être conçu comme le « volet politique » du plan B : il a donné une idée d’un scénario réaliste conduisant à la rupture avec les créanciers et la zone euro. Le raisonnement aurait pu être le suivant : Le mandat initial de Syriza, celui issu des urnes du 25 janvier, était de rompre avec l’austérité dans le cadre de l’euro ; nous avons bien vu que c’était impossible dans ce cadre ; donc nous nous présentons de nouveau devant le peuple ; le peuple confirme son mandat en disant « Non à l’austérité et faites le nécessaire ». C’est effectivement ce qui s’est passé avec la victoire écrasante du « non », lors du référendum du 5 juillet, mais il était déjà trop tard ! Les caisses étaient déjà vides et rien n’avait été fait pour préparer une solution alternative.

Vous soulignez les rapports de force qui ont traversé Syriza depuis 2010. Comment expliquer que la frange acquise à l’Union européenne et l’euro l’ait emportée ?

Il faut replacer ces débats dans un cadre plus large : celui de la société grecque, et d’une façon plus générale, celui des sociétés de la périphérie européenne. Avant la crise de 2008-2010, les pays les plus europhiles au sein de l’Union européenne étaient précisément ceux du sud et de la périphérie. Il faut bien comprendre que, pour ces pays, l’adhésion à l’UE signifie une certaine modernité, à la fois économique et politique, une image de prospérité et de puissance que l’euro vient valider à un niveau symbolique. C’est l’aspect fétichiste de la monnaie que Karl Marx a souligné : en ayant la monnaie commune dans sa poche, le Grec accède symboliquement au même rang que l’Allemand ou le Français. Il y a ici quelque chose de l’ordre du « complexe du subalterne ». C’est notamment ce qui nous permet de comprendre pourquoi les élites dominantes grecques ont constamment joué avec la peur de la sortie de l’euro — leur carte maîtresse depuis la début de la crise. Tous les « sacrifices » sont justifiés au nom du maintien dans l’euro. La peur du Grexit est étrangère à la rationalité économique. Elle ne repose pas sur les conséquences éventuelles d’un retour à la monnaie nationale ; par exemple : les difficultés pour les importations ou, à l’inverse, les nouvelles facilitées à l’exportation. Au niveau du « sens commun », la sortie de l’euro charrie une sorte de tiers-mondisation symbolique. Pour le Grec moyen qui résiste à l’idée d’une sortie de la zone euro, la justification de son refus renvoie à la peur d’une régression du pays au rang de nation pauvre et retardataire – qui était effectivement le sien il y a quelques décennies. N’oublions pas que la société grecque a évolué très rapidement et que le souvenir de la misère et de la pauvreté est encore présent dans les couches populaires et dans les générations âgées.

« Une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé. »

Ce que je viens de dire explique aussi l’apparent paradoxe du vote massif du « non » chez les jeunes. Le journal Le Monde fait son reportage en disant : « Toutes ces générations des 18-30 ans qui ont grandi avec l’euro et l’Union européenne, qui ont bénéficié des programmes Erasmus et des études supérieures [le niveau d’accès à l’enseignement supérieur en Grèce est parmi les plus élevés d’Europe], comment se fait-il qu’elles se retournent contre l’Europe ? » La raison est en fait que les jeunes générations ont moins de raisons que les autres de partager ce complexe de la subalternité ! Cet « européisme » ambiant de la société grecque est resté toutefois hégémonique, y compris dans les forces d’opposition aux politiques néolibérales — à l’exception du Parti communiste, très isolé et sectaire. Et cela explique pourquoi Syriza a choisi, dès le début, de s’adapter à l’européisme et d’avoir une stratégie électoraliste à court terme plutôt que d’entrer dans un travail de pédagogie qui consisterait à dire : « Nous ne sommes pas contre l’Europe ou l’euro par principe, mais si eux sont contre nous, et qu’ils nous empêchent d’atteindre nos objectifs, il nous faudra riposter. » C’est un discours qui demandait un certain courage politique, chose dont Tsipras et la majorité de la direction de Syriza s’est révélée être totalement dépourvue.

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Angela Merkel (DR)

Le référendum n’était donc en rien la possibilité d’une rupture mais un simple mouvement tactique afin de renforcer Tsipras dans les négociations ?

Tsipras est un grand tacticien. Penser que tout ce qui s’est passé est conforme à un plan préétabli serait se tromper lourdement. C’est une gestion au jour le jour de la situation qui a prévalu, sans vision stratégique autre que celle de la recherche de l’illusoire « compromis honorable » dont j’ai parlé auparavant. Le référendum a été conçu, d’emblée, comme un geste tactique, comme une issue à une impasse dans laquelle le gouvernement s’est trouvé à la fin du mois de juin, lorsque le plan Juncker a été présenté sous la forme d’un ultimatum. Mais, en annonçant le référendum, Tsipras a libéré des forces qui sont allées bien au-delà de ses intentions. Il faut ici souligner le fait que l’aile droite du gouvernement et de Syriza ont très bien perçu, elles, le potentiel conflictuel et de radicalisation que comportait objectivement la dynamique référendaire, et c’est pour cela qu’elles s’y sont fortement opposées. Je vais vous livrer une anecdote. Le jour du grand rassemblement du vendredi [3 juillet], une foule immense s’était rassemblée dans le centre-ville d’Athènes. Tsipras est allé à pied de la résidence du Premier ministre à la place Syntagma, séparées par quelques centaines de mètres. C’est une scène de type latino-américaine qui s’est produite : une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé.

Vous racontez qu’Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grecques après la démission de Yánis Varoufákis, préparait son intervention devant l’Eurogroupe comme un professeur d’université prépare sa contribution à un colloque. Ne pointez-vous pas ici un des problèmes de la gauche radicale : une parfaite analyse des phénomènes mais une incapacité à mener des rapports de force, à établir des stratégies gagnantes, à jouer sur les contradictions de l’adversaire ? Est-ce dû à la promotion des savoirs académiques au sein de la gauche radicale au détriment d’autres profils ?

Je suis très réticent par rapport aux explications sociologistes : je ne pense pas qu’elles permettent de comprendre la situation. Dans un entretien à Mediapart¹, Tsakalotos expliquait en effet que, lorsqu’il est allé à Bruxelles, il avait préparé ses argumentaires de façon très sérieuse. Il s’attendait à entendre des contre-arguments et, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à un mur de technocrates répétant des règles et des procédures. Il avait été choqué du faible niveau de la discussion – comme s’il s’agissait d’un colloque universitaire où le meilleur argument l’emporte. Or tout en étant moi-même universitaire, et même un ancien camarade de parti de Tsakalotos (nous avons milité dans le Parti eurocommuniste grec dans les années 1980), je n’en suis pas moins en désaccord profond avec lui. Par ailleurs, s’il y avait un reproche à lui faire, c’est justement un défaut d’analyse ! La gauche, dans son ensemble, a considérablement sous-estimé la nécessité d’analyser sérieusement l’Union européenne. Au lieu de cela, nous avons eu droit, pendant des décennies, au recours à une longue litanie de vœux pieux : « l’Europe sociale », « l’Europe des citoyens », « faire bouger les lignes en Europe », etc. Ce genre de discours sont répétés inlassablement depuis des décennies alors qu’ils ont fait la preuve flagrante de leur impuissance et de leur incapacité à avoir la moindre prise sur le réel.

Une dernière remarque à propos du statut sociologique du discours européiste : je fais partie d’un département d’Études européennes dans une université britannique. Je peux vous assurer que mes collègues, qui sont du côté mainstream, qui sont donc universitaires mais qui connaissent de façon intime la machine européenne, ont toujours refusé de prendre au sérieux la vision de Syriza. Ils n’arrêtaient pas d’ironiser sur les naïfs qui pensaient qu’à coups de négociations et d’échanges de bons arguments on arriverait à rompre avec le cadre des politiques européennes, c’est-à-dire avec l’austérité et le néolibéralisme. Personne n’a pris ce discours au sérieux chez les gens informés, alors, qu’à l’inverse, il déclenchait une sorte d’extase parmi les cadres et bon nombre de militants des formations de la gauche radicale européenne. Nous avons ici affaire à une question de politique avec un grand « P », à la puissance de l’idéologie dominante et à une déficience d’analyse et de pensée stratégique, loin de toute explication réductrice en termes de position sociologique des acteurs.

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Euclide Tsakalotos (Laurent Dubrule-EPA)

Slavoj Žižek a écrit le 20 juillet que « Syriza devrait exploiter, en montrant un pragmatisme impitoyable, en pratiquant le calcul le plus glacial, les fêlures les plus minces de l’armure de l’adversaire. Syriza devrait instrumentaliser tous ceux qui résistent à la politique hégémonique de l’Union européenne, des conservateurs britanniques à l’UKIP, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. Syriza devrait flirter effrontément avec la Russie et la Chine, elle devrait caresser l’idée de donner une île à la Russie afin que celle-ci en fasse sa base militaire en Méditerranée, juste pour effrayer les stratèges de l’OTAN. Paraphrasons un peu Dostoïevski: maintenant que le Dieu-Union européenne a failli, tout est permis². » Y souscrivez-vous ?

Il y a ici deux questions en une. Tout d’abord, il s’agit de s’interroger sur les contradictions internes à l’Union européenne et, ensuite, de se demander que faire en dehors de ce cadre. Quant à la première, la stratégie du gouvernement Tsipras consistait justement à exploiter ses contradictions internes, réelles ou, surtout, supposées. Ils pensaient pouvoir jouer sur l’axe Hollande-Renzi – vus comme des gouvernements plus « ouverts » à une approche anti-austérité –, Mario Draghi – vu également sur une ligne divergente de l’orthodoxie rigoriste de Wolfgang Schäuble [Ministre allemand des Finances] – et, enfin, sur le facteur américain – perçu comme pouvant faire pression sur le gouvernement allemand. Tout cela s’est révélé une illusion complète. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’existence de contradictions dans le bloc adverse : le FMI, par exemple, a une logique de fonctionnement et des priorités en partie distinctes de celles de la Commission européenne. Ceci dit, toutes ces forces convergent sur un point fondamental : dès qu’une menace réelle émerge, et Syriza en était une car il remettait en cause l’austérité et le néolibéralisme, toutes ces forces ont fait bloc pour la détruire politiquement. Voyons le numéro de François Hollande. Il essaie d’endosser auprès de l’opinion française un rôle soi-disant amical vis-à-vis des Grecs. En réalité, il n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe — les divergences ne portent que sur des nuances.

« Hollande n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe. »

Que faire maintenant, en dehors du cadre de l’Union européenne ? Penser pouvoir s’appuyer sur l’administration Obama est une fausse bonne idée, on l’a vu. Quant à la Russie, c’était sans doute une carte à explorer. Syriza l’a tentée sans vraiment y croire ; en réalité, la diplomatie russe est très conservatrice. Elle ne vise pas du tout à favoriser des ruptures dans le bloc européen. La Russie, dans ses pourparlers avec Syriza, souhaitait un gouvernement dissonant quant à l’attitude antirusse des Occidentaux suite à l’affaire ukrainienne et aux sanctions économiques. Mais à condition de rester dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro ! En dépit de quelques bonnes paroles, la Russie n’a été, à aucun moment, un allié du gouvernement Syriza : il me semble douteux de croire qu’elle serait disposée à faire davantage si les choses étaient allées jusqu’à la rupture.

D’aucuns avancent que Tsipras temporise et attend les élections générales espagnoles de novembre pour avoir le soutien de Pablo Iglesias – en pariant sur une victoire de Podemos. Cela vous semble-t-il crédible ?

Ce genre de propos relève d’une tromperie manifeste. En signant cet accord, la Grèce est soumise à un carcan qui va bien au-delà de celui imposé par les mémorandums précédents. C’est un véritable mécanisme institutionnalisé de mise sous tutelle du pays et de démembrement de sa souveraineté. Il ne s’agit pas simplement d’une liste – comme les naïfs peuvent le croire – de mesures d’austérité très dures, mais de réformes structurelles qui remodèlent le cœur de l’appareil d’État : le gouvernement grec perd en effet le contrôle des principaux leviers de l’État. L’appareil fiscal devient une institution dite « indépendante » ; elle se retrouve en fait dans les mains de la Troïka. Un conseil de politique budgétaire est mis en place, qui est habilité à opérer des coupes automatiques sur le budget si le moindre écart est signalé par rapport aux objectifs en matière d’excédents, fixés par les mémorandums. L’agence des statistiques devient elle aussi « indépendante » ; en réalité, elle devient un appareil de surveillance en temps réel des politiques publiques directement contrôlé par la Troïka. La totalité des biens publics considérés comme privatisables sont placés sous le contrôle d’un organisme piloté par la Troïka.

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François Hollande (Agence Ecofin)

Privé de tout contrôle de sa politique budgétaire et monétaire, le gouvernement grec, quelle que soit sa couleur, est désormais dépossédé de tout moyen d’agir. La seule chose qui reste sous contrôle de l’État grec est l’appareil répressif. Et on voit bien qu’il commence à être utilisé comme avant, c’est-à-dire pour réprimer des mobilisations sociales. Les gaz lacrymogènes déversés sur la place Syntagma du 15 juillet, suivis d’arrestations de militants, de passages à tabac et maintenant de procès devant les tribunaux de syndicalistes, ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend lorsque la situation sociale se durcira, lorsque les saisies des résidences principales se multiplieront, lorsque les retraités subiront de nouvelles coupes dans leur retraite, lorsque les salariés seront dépossédés du peu de droits qu’ils leur restent. Le maintien du très autoritaire Yannis Panoussis comme ministre responsable de l’ordre public, et qui se voit également confier le portefeuille de l’immigration, est un signal clair du tournant répressif qui s’annonce. Ceux qui évoquent donc une stratégie de « gain de temps » ne provoquent chez moi qu’un mélange de dégoût et de révolte.

Vous analysez les résultats du référendum du 5 juillet comme un vote de classe. Pensez-vous, comme Frédéric Lordon en France, que l’Union européenne et l’euro sont l’opportunité historique donnée à la gauche radicale de reconstruire une frontière de classe dans nos sociétés européennes ? Faut-il, d’après vous, profiter des élans d’une sorte de « patriotisme émancipateur » (« Défendre les Grecs contre la Troïka », dit-on) – pour constituer des identités politiques « nationales-populaires » (Gramsci), comme en Amérique latine ?

Je me situe, de par ma formation intellectuelle au sein du marxisme, à la convergence de ces deux dimensions : associer la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. Cela me paraît d’autant plus pertinent dans le cadre des pays dominés comme la Grèce. Disons-le sans ambages : l’Union européenne est une construction impérialiste – par rapport, certes, au reste du monde, mais aussi en interne, au sens où elle reproduit des rapports de domination impériale en son sein. On peut distinguer au moins deux périphéries : la périphérie Est (les anciens pays socialistes), qui sert de réservoir de main-d’œuvre bon marché, et la périphérie Sud (c’est un sud géopolitique, et non géographique, qui inclut l’Irlande). Ces pays sont soumis à des régimes de souveraineté limitée de plus en plus institutionnalisés via la mécanique des mémorandums. Quant à la force du vote « non » au référendum, elle vient de l’articulation de trois paramètres : la dimension de classe, la dimension générationnelle et la dimension nationale-populaire. Cette dernière explique pourquoi le « non » l’a emporté même dans les départements de tradition conservatrice. Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts. D’abord, une identité de classe adaptée à l’ère du néolibéralisme, du capitalisme financier et des nouvelles contradictions qui en résultent — la question de la dette et des banques est un mode essentiel (mais non unique) sur lequel repose aujourd’hui l’antagonisme entre Travail et Capital. Par ailleurs, ces forces de classe doivent prendre la direction d’un bloc social plus large, capable d’orienter la formation sociale dans une nouvelle voie. Il devient ainsi bloc historique qui « se fait Nation » , autrement dit, qui assume une hégémonie nationale-populaire. Antonio Gramsci a beaucoup travaillé là-dessus, oui : articuler la dimension de classe et nationale-populaire.

« Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts : la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. »

Il s’agit d’une question complexe, qui se pose différemment selon chaque histoire nationale. En France, ou dans les nations anciennement coloniales et impérialistes, la notion nationale-populaire ne se pose pas de la même façon qu’en Grèce ; comme elle ne se pose de la même façon en Grèce qu’en Tunisie, ou dans un pays asiatique ou latino-américain. L’enjeu est d’analyser les contradictions propres des formations sociales. Ceci étant dit, la force de Syriza, et plus largement de la gauche radicale grecque (qui a un enracinement profond dans l’histoire contemporaine du pays et dans les luttes pour la libération nationale), est qu’elle combine la dimension de classe et la dimension nationale-populaire.

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Pablo Iglesias (DR)

Le scénario grec a permis de dessiller les yeux des défenseurs de l’« autre Europe ». N’est-ce pas là le grand succès de Syriza : avoir révélé en quelques semaines la nature anti-démocratique des institutions européennes ? Par exemple, le dernier vote au Parlement grec a donné à voir un spectacle ahurissant : des députés qui doivent se prononcer sur un texte de 977 pages, reçu 24 heures plus tôt…

Il faut bien que les défaites servent à quelque chose ! Malheureusement, ce que je vois dominer, même maintenant, dans la gauche radicale, ce sont des réflexes d’auto-justification : malgré tout, il faut trouver des excuses à ce que fait Tsipras, tourner autour du pot, laisser croire qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer, etc. J’espère que ce n’est qu’un mécanisme psychologique transitoire face à l’étendue du désastre et que nous aurons rapidement le courage de regarder la réalité en face, le courage de réfléchir sur les raisons de ce désastre. Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’il faut de plus comme démonstration éclatante de l’inanité de la position selon laquelle on peut rompre avec le néolibéralisme dans le cadre des institutions européennes ! L’un des aspects les plus choquants des développements qui font suite à la signature de l’accord est qu’on est revenu exactement à la situation de 2010-2012, en matière de démocratie, ou plutôt de sa négation ! À savoir que même les procédures formelles de la démocratie parlementaire – on voit d’ailleurs qu’elles ne sont pas que formelles au regard des efforts déployés pour les supprimer – ne sont pas respectées. Les députés n’ont eu que quelques heures pour prendre connaissance de pavés monstrueux qui changent de fond en comble le code de procédure civile : 800 pages, qui faciliteront la saisie des maisons ou renforcent la position juridique des banques en cas de litige avec des emprunteurs. En outre, on trouve dans ce même projet de loi la transposition d’une directive européenne sur l’intégration au système bancaire européen, qui permet, en cas de faillite des banques, de pratiquer ce qu’on appelle un « bail-in », c’est-à-dire un prélèvement sur les dépôts bancaires pour renflouer les banques. Le cas chypriote se généralise à l’échelle de l’Europe. Tout cela a été voté le 22 juillet par les mêmes procédures d’urgence que Syriza n’avait cessé de dénoncer durant toutes ces années, et qu’il est désormais obligé d’accepter puisqu’il a capitulé devant les créanciers. Le mot « capituler » est sans doute faible. J’ai vraiment des réactions de honte quand je vois un parti dont je suis toujours membre être au gouvernement et se livrer à ce type de pratiques, qui tournent en dérision les notions les plus élémentaires du fonctionnement démocratique des institutions.

Après le vote par le Parlement grec de l’accord d’austérité et desdites « réformes structurelles », comment se redéfinit l’échiquier politique grec ? Va-t-on vers une scission de Syriza ou, du moins, une recomposition des forces de gauche radicale ? D’autant que les grèves repartent et la place Syntagma se remplit de nouveau…

La recomposition est certaine et elle sera de grande ampleur. Il est peut-être trop tôt pour en avoir les contours exacts mais j’aimerais insister sur deux éléments. Le premier est la situation interne de Syriza. Il faut bien comprendre que les choix du gouvernement Tsipras n’ont pas de légitimité au sein du parti. La majorité des membres du Comité central a signé un texte commun, dans lequel l’accord est rejeté et considéré comme le produit d’un coup d’État contre le gouvernement grec. Une  convocation immédiate du comité central est exigée — et elle s’est heurtée à une fin de non-recevoir de Tsipras, président du parti élu, lui-aussi, directement par le Congrès. La quasi-totalité des fédérations du parti et des sections locales votent des motions dans le même sens. On est devant une situation de blocage. Du côté des proches de Tsipras, le ton devient extrêmement agressif envers ceux qui sont en désaccord avec les choix qui ont été faits. Il est très choquant de voir que certains membres du parti reprennent mot pour mot les arguments propagés par les médias, jusqu’aux calomnies qui présentent les défenseurs de plans alternatifs, comme Varoufákis ou Lafazanis, comme des putschistes, des comploteurs de la drachme, des alignés sur le Grexit, façon Schäuble. Nous avons donc peu de raisons d’être optimistes quant à l’évolution de la situation interne de de Syriza.

Mais l’essentiel est ailleurs. La gauche de Syriza, dans ses diverses expressions (même si la Plateforme de gauche en constitue l’épine dorsale), se fixe à présent comme objectif la traduction et la représentation politique du peuple du « non » aux mémorandums et à l’austérité. La situation nouvelle créée est que le bloc social, avec ses trois dimensions – de classe, de génération et national-populaire –, se retrouve désormais orphelin de représentation politique. C’est à cette construction politique qu’il faut maintenant s’atteler. Il s’agit de rassembler, de façon très large, des forces politiques à l’intérieur et l’extérieur de Syriza. Les premiers signes qui nous parviennent sont positifs. Mais il est vital d’impliquer également dans ce nouveau projet des acteurs non strictement politiques, qui ont mené la bataille du « non » par en-bas, dans le mouvement social. C’est absolument extraordinaire : les initiatives, que ce soit sur les lieux de travail ou dans les quartiers, ont littéralement fusé en l’espace de quelques jours ; d’autres se sont créées dans la foulée du référendum ou se constituent actuellement.

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Christine Lagarde (DR)

L’image que véhiculent les médias, selon laquelle « en Grèce, tout le monde est soulagé, Tsipras est très populaire », est très loin de la réalité. Il y a un très grand désarroi, de la confusion, une difficulté à admettre ce qui s’est passé. Un ami a utilisé le terme de « choc post-traumatique ». Cela signifie qu’une partie de l’électorat du « non » est dans un tel désarroi qu’elle ne sait plus sur quel pied danser et se dit qu’il n’y avait peut-être pas d’autre choix possible. Mais nombreux sont ceux, surtout parmi les secteurs sociaux les plus massivement engagés dans le « non » – à savoir les jeunes et les milieux populaires –, qui sont révoltés et disponibles pour participer ou soutenir un projet alternatif. La Plateforme de gauche tient son premier meeting public au grand air à Athènes, lundi prochain [27 juillet — aujourd’hui]. Le titre de cette manifestation sera : « Le non n’est pas vaincu. Nous continuons. » Il faut construire de façon nouvelle la voix du « non » de classe, démocratique et anti-Union européenne.

C’est la stratégie qu’aurait dû entreprendre la gauche radicale française suite à la victoire du « non » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, non ?

Exactement. Et au lieu de ça, elle a régressé et s’est empêtrée dans des luttes de boutique internes. Au lieu de pousser la critique de l’UE plus loin, à partir de l’acquis de la campagne du « non », elle est revenue en arrière et n’a cessé de rabâcher la litanie de « l’Europe sociale » et de la réforme des institutions européennes…

Le projet d’une plateforme commune des gauches radicales sud-européennes, afin d’établir un programme concerté de sortie de l’euro, est-il envisageable ?

« Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. »

Depuis 35 ans, j’essaie d’être un militant communiste. Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. Et je considère effectivement que cela serait la médiation nécessaire afin d’établir une stratégie anticapitaliste effective, non pas basée sur un propagandisme abstrait ou sur des velléités de répétition des schémas anciens dont on sait pertinemment qu’ils ne sont plus valides, mais sur les contradictions actuelles ; une stratégie qui tire les leçons des expériences politiques récentes, des luttes, des mouvements sociaux et qui essaie d’avancer dans ce sens, en posant la question du pouvoir et de la stratégie politique. Ce n’est donc pas simplement un projet prétendument « anti-européen », ce n’est d’ailleurs pas un projet limité à l’Europe du Sud, mais un projet authentiquement internationaliste — qui suppose en effet des formes de coordination plus avancées des forces d’opposition au système. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle gauche anticapitaliste. Et l’une des conditions, non pas suffisante mais nécessaire pour y parvenir, est d’ouvrir un front résolu contre notre adversaire actuel, c’est-à-dire l’Union européenne et tout ce qu’elle représente.

Dans vos interviews, écrits et articles, vous avez pris l’habitude d’écrire systématiquement entre guillemets « la gauche de la gauche » ou « la gauche radicale ». Cette incapacité à se définir clairement – sans ambages ni guillemets – marque-t-elle le signe que les identités politiques héritées du XXe siècle sont, pour partie, devenues obsolètes ?

Le terme de « gauche radicale » est sans doute utile car il correspond à cette situation mouvante. On est dans un entre-deux et les formulations souples sont nécessaires, ou du moins inévitables, pour permettre aux processus de se déployer de façon nouvelle, en rupture avec des schémas préétablis. Ce qui caractérise Syriza sont ses racines très profondes dans le mouvement communiste et la gauche révolutionnaire grecque. En d’autres termes, Syriza est issu de la recomposition de mouvements dont le but commun était la remise en cause, non pas seulement des politiques d’austérité ou néolibérales, mais du capitalisme lui-même. Il y a donc d’un côté un aspect de radicalité réelle, mais de l’autre, on a vu que la stratégie choisie était profondément inadéquate et renvoyait à des faiblesses de fond et, par là même, à des contradictions dans la constitution de Syriza, qui n’a pas résisté à cette épreuve terrible du pouvoir gouvernemental. La contradiction a ainsi fini par éclater. Il s’agit à présent d’assumer ce fait et de passer à une étape suivante pour que cette expérience chèrement acquise par le peuple grec et les forces de la gauche de combat servent au moins à ouvrir une perspective d’avenir.


NOTES

1. Entretien accessible en ligne sur http://fischer02003.over-blog.com/2015/04/interview-d-euclide-tsakalotos.html.
2. « Le courage du désespoir » accessible en ligne sur http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150720.OBS2830/exclusif-le-courage-du-desespoir-par-slavoj-i-ek.html


REBONDS 

☰ Lire notre carnet de route (2), « Grèce : six mois pour rien ? », juillet 2015
☰ Lire notre carnet de route (1), « L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Cédric Durand, « Les peuples, contre les bureaucrates et l’ordre européen », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Sofia Tzitzikou, « La dignité du peuple grec vaut plus qu’une dette illégale, illégitime et odieuse », juillet 2015
☰ Lire notre traduction de l’entretien de Pablo Iglesias : « Faire pression sur Syriza, c’est faire pression sur Podemos, pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative », mai 2015
☰ Lire notre traduction de l’article « Assassiner l’espoir », Slavoj Zizek, avril 2015
☰ Lire notre entretien avec Joëlle Fontaine, « Difficile pour la Grèce d’être souveraine suite aux menaces de l’Union européenne », février 2015


Par Ballast – 27 juillet 2015
Revue collective de création politique (papier & numérique) — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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Breaking News : Le dernier compte-rendu des écoutes de la N.S.A.

Avant-propos

Nous avons reçu ce texte il y a quelques heures, de la part d’une source anonyme. Cette source nous dit qu’il s’agit de la retranscription des écoutes que la N.S.A. a organisées cette nuit à la B.C.E. La N.S.A. aurait ainsi enregistré la conversation qui s’est tenue au sommet entre les trois membres directeurs de la « Troïka » : le Président de la B.C.E. Mario Draghi, la directrice du F.M.I. Christine Lagarde, et le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Ces trois dirigeants européens se sont enfermés dans la salle de réunion sécurisée de la B.C.E. dans les minutes qui ont suivi l’annonce qu’a faite Alexis Tsipras. Le Premier ministre grec a en effet annoncé publiquement qu’il allait organiser, dès dimanche 5 juillet, un référendum pour demander au peuple Grec s’il approuvait les demandes exprimées par la Troïka. Après avoir procédé à quelques vérifications d’usage, nous jugeons cette retranscription authentique. Et c’est pourquoi nous avons décidé de la publier in extenso.

L’une des preuves solides et convaincantes de l’authenticité de cette conversation est l’adresse IP avec laquelle notre source nous l’a fait parvenir. Comme cette source réclame l’anonymat – et on peut le comprendre ! -, nous respectons sa demande et ne divulguerons pas son nom. Mais sachez que nous le connaissons. Car l’adresse IP trace l’envoi et est comme une signature. Sauf à imaginer – ce qui est toujours possible – qu’un autre ait utilisé l’ordinateur de notre source pour lui porter tort. Sur ce point précis, le doute subsiste. Mais si c’est bien le propriétaire de l’ordinateur utilisé qui a envoyé le courriel qui nous a été adressé, alors cela témoigne de quelques frictions au plus haut niveau des « institutions européennes » pour reprendre la formule chère à Alexis Tsipras, alors que l’Europe est sur le point de vivre des évènements historiques… Jugez par vous-même. Au milieu d’une joute verbale parfois feutrée, parfois plus vive, toujours faite d’insolence et de provocations, souvent mâtinée d’un esprit libertin, on perçoit – si ce qui est dit est vrai bien sûr – que des évènements de portée historique sont  déjà en cours et que l’Histoire va encore s’accélérer dans les prochains jours.

*   *   *

Jean-Claude Juncker : Si Tsipras réussit son coup, on est morts !

Christine Lagarde : Tu crois que j’ai une chance d’éviter la taule ?

Mario Draghi : Oui, si tu es gentille avec eux…

Christine Lagarde : Oh, tu me prends pour qui ? Tu crois que je passe sous la table aussi facilement ?

Jean-Claude Juncker : Allez, Christine, ce n’est pas à nous que tu vas la faire, celle-là ! Nous savons bien que tu as déjà offert quelques gourmandises à Nicolas Sarkozy…

Christine Lagarde : Oui, mais c‘était pour prendre la tête du FMI et pouvoir ensuite avancer nos pions. Vous savez bien que DSK était un sale gauchiste pervers et sexomanique dont il fallait se libérer…

Jean-Claude Juncker : Si l’on pouvait revenir au sujet du moment… Donc, vous avez quelle idée pour qu’on se sorte de ce merdier dans lequel Tsipras vient de nous mettre ?

Silence…

Jean-Claude Juncker : Oh, oh ! Vous m’avez entendu ? J’ai parlé là ! Y’a quelqu’un dans l’avion ?

Mario Draghi : Mais mon pauvre Jean-Claude, tu ne te rends pas compte que cette fois, tout fout le camp ? Tu ne vois donc pas que notre règne touche à sa fin ? Tu n’as pas compris que tout le monde va s’apercevoir très vite que nous ne pilotons pas l’avion, que ce n’est pas nous qui décidons. Nous ne sommes que des exécutants. Et comme dans la mafia ceux qui échouent finissent mal, notre sort à nous est désormais scellé. Chacun va toucher du doigt que nous ne sommes que des tigres de papier. Si nous avons pu en imposer depuis quelques années aux chefs d’État et de gouvernement ainsi qu’aux ministres des pays membres de notre Union, notamment des PIGS du Club Méd’, ce n’est que parce que nous avons eu à affronter des lâches, des traîtres à leur peuple et des amis dévoués aux nôtres… Mais maintenant que nous avons un ennemi en fonction, cela va se voir que nous ne sommes que des pantins. Donc, je repose la question : que faire maintenant ? Vous avez une idée ? C’est le moment car notre maison €uropéenne brûle !

Christine Lagarde : Vous voulez que je change d’attitude avec Alexis ?

Mario Draghi : Que veux-tu dire Christine ?

Jean-Claude Juncker : Qu’elle veut se mettre au grec… Non, en fait qu’elle va se faire le Grec. Ou plutôt qu’elle va s’envoyer le Grec…

Christine Lagarde : Et alors, t’es jaloux ? Tu as toujours refusé que je te le fasse… Alors pourquoi tu la ramènes ? Il faut qu’on amène Alexis à revenir dans notre camp. Parce que je te signale que si on organise un nouveau putsch en Grèce, ça va se voir cette fois ! Et au cas où tu l’aurais oublié, je te rappelle, en passant, que maintenant Alexis et Vladimir sont des potes. Si on s’attaque à Alexis, on s’attaque à Vladimir. Tu te sens les épaules assez larges pour cela ? Pas moi !

Et puis, j’ai toujours détesté la vodka et le froid sibérien tandis que l’ouzo, le raki, le retsina, les olives, les maisons blanchies à la chaux et aux volets bleus des îles grecques, la grande Bleue partout, tout cela me fait rêver depuis que j’étais une jeune fille innocente. Et il se trouve que c’est un Grec qui m’a déniaisée et j’en garde un souvenir gourmand, surtout après tous les nuls et les beaufs que je me suis envoyés depuis. Tu sais, les golden boys qui pullulent au FMI, ils se la jouent tous comme Beckam ou George Clooney mais ce sont de vrais lapins… Aussi inaptes à l’amour qu’ils sont inaptes à comprendre autre chose que des chiffres… Ils montent en tension aussi vite que leurs actions grimpent en bourse les jours de spéculation maximale, mais ils retombent aussi vite également, comme lors d’un krach ! Et chaque fois je suis restée sur ma faim. À quoi bon avoir un dieu grec sur soi si on l’a déjà perdu après trois minutes… Vu ce que je subis depuis des mois, j’ai besoin de me détendre et Alexis, c’est quand même autre chose que le nabot français que j’ai dû m’avaler pour être là où je suis… Oui, désolé pour le jeu de mots un peu vulgaire mais c’est passé tellement mal que je n’ai pas envie de jouer à la prude que je ne suis pas ! Je peux être une bourgeoise, je ne suis pas pour autant une coincée du bas-ventre…

Mario Draghi : Mais putain, vous m’entendez ou pas tous les deux ? Christine, je n’en ai rien à cirer de tes histoires de fesses ; on n’est pas dans un salon libertin ici. On n’est pas là pour causer de nos conquêtes sexuelles ou de je ne sais quelle nuit d’amour succédant à des agapes orgiaques… Et toi, Jean-Claude, tu crois qu’ils te réservent un sort heureux si tu tombes dans leurs mains ? Tu crois que l’on viendra nous sauver ? Tu penses sérieusement que nos amis américains viendront nous exfiltrer ? Tu ne connais donc rien à l’histoire… Qu’est-ce qu’on fout maintenant pour sauver notre cul ?

Jean-Claude Juncker : Ecoute Mario, n’ai-je pas bien mérité leur reconnaissance avec la sortie que j’ai faite sur la démocratie qui ne peut jouer contre les traités européens ? Ne me suis-je pas engagé totalement envers leur cause quand j’ai dirigé le Luxembourg et permis à leurs milliards de rester bien à l’abri et hors de tout contrôle des peuples ? Je suis un de leurs plus fidèles et plus dévoués serviteurs. Et plus que cela, je ne suis pas un simple caniche, j’ai bossé dur et j’ai réussi à remporter la plupart des batailles que j’ai menées pour eux. Les missions qu’ils m’ont confiées, je les ai menées à bien, presque toutes. Je n’ai pas à rougir et je suis convaincu qu’ils me sauveront, moi…

Mario Draghi : Parce que nous, on était des plantes vertes décoratives à ton avis ? Qui a permis de saigner la Grèce depuis des années ? Qui a le plus violé la souveraineté populaire en Grèce, en Espagne, en Italie, au Portugal, à Chypre, en France… ? Qui a le plus agi dans l’ombre pour désamorcer les révoltes populaires ? Qui a tenu d’une main de fer les noyaux des quelques banquiers centraux qui avaient des velléités de faire sécession ? Désolé, Monsieur le Président du paradis fiscal luxembourgeois mais moi non plus je n’ai pas démérité… Et je mérite autant que toi la considération de nos maîtres. Sauf que je suis peut-être un peu plus lucide que toi sur leurs intentions à notre égard. Tu as déjà vu le film « La firme » ? Tu sais avec le beau gosse scientologue qui te fait tant rêver à de délicieuses nuits d’amour ? Non ? Tu devrais, crois-moi !

Christine Lagarde : Arrêtez les copains ! On ne va quand même s’engueuler entre nous ! Ce n’est vraiment pas le moment qu’on se foute sur la gueule ! Nous devons décider d’un plan de riposte. J’ai pris les devants pour une fois.

J’ai déjà parlé à Manuel Valls. Il me prête son Falcon. Demain, je file à Athènes et je vais faire vivre quelques jours de délice à notre jeune premier de Grèce… Je m’en vais te le déniaiser et en faire un capitaliste atlantiste comme on les aime… Je vous le promets. Et pendant que je lui ferai passer ces heures agréables, il vous revient à vous de préparer la suite. Pendant son absence, vous devez renverser le pouvoir en place. Méfiez-vous surtout de Zoé Constantopoulou qui est à la tête de la Vouli car c’est une Margaret Thatcher de gauche. Aussi déterminée que l’était notre chère Miss Maggie et aussi brute de décoffrage, sauf qu’avec elle, c’est nous qui sommes les cibles !

Mario Draghi : Ok. Tu veux bien t’occuper du jeune kouros grec. Mais es-tu certaine de tes charmes ? Crois-tu vraiment qu’il risque de se laisser corrompre ? Tu as vu son épouse ? Je ne veux pas te blesser mais je doute qu’il soit prêt à se laisser griser. Tu en imposes habillée et perlée mais une fois dévêtue…

Christine Lagarde : C‘est parce que tu ne connais rien aux femmes Mario !

Mario Draghi : Oui, ça doit être ça ! Sophia Loren, Ornella Muti, Claudia Cardinale, Caterina Murino, Stefania Sandrelli , Isabella Rossellini, Monica Bellucci, Gina Lollobrigida, ne doivent pas incarner la féminité telle que tu t’en fais l’idée sans doute…

Christine Lagarde : Parce que tu les as toutes connues de près ?

Mario Draghi : Quand on le C.V. qui est le mien, on réussit toujours à séduire. Et puis, j’ai quand même plus d’atouts que le nabot auquel tu as goûté, ou que l’ectoplasme actuel de l’Élysée qui a fait passer sous la table la belle Julie Gayet après quelques autres …

Jean-Claude Juncker : Bon, Mario, je croyais que tu te foutais des histoires de fesses de Christine !

Mario Draghi : Quand on me cherche on me trouve mais oui, je confirme que je m’en bas les ouïes. Donc, si elle réussit à lui faire boire le filtre magique et qu’Alexis Tsipras lui tombe dans les bras, pendant ces quelques heures où il sera, de fait, en situation d’empêchement de gouverner, nous devons en profiter pour reprendre le contrôle de la Grèce, et nous méfier en effet de la madone de la Vouli. Ok, on connaît l’objectif. La question, c’est comment fait-on ?

Jean-Claude Juncker : On rapatrie en Grèce quelques-unes de nos forces actuellement en Ukraine et en Syrie ?

Mario Draghi : Non, mais tu as fumé quoi, toi ? « Nos » forces ? Ce n’est pas nous qui les commandons. Tu as oublié le deal qu’on a passé avec Joe Biden ?

Jean-Claude Juncker : De quel deal causes-tu là ?

Mario Draghi : Tu t’es encore endormi pendant la réunion ce jour-là ?

Jean-Claude Juncker : Pfff ! Tu m’as plutôt mis sur la touche, oui. Ta réunion, tu as dû la faire sans moi…

Christine Lagarde : Moi, je m’en souviens très bien Jean-Claude. Tu n’es pas venu car tu nous as dit que tu refusais de parler à un autre qu’au Président des États-Unis. Tu disais que le Vice-Président Biden n’était qu’un pot de fleurs. Pour toi, seul Barack Obama était en situation de décider pour son pays. Ça te revient maintenant ?

Jean-Claude Juncker : Oui, c’est vrai. J’ai bien fait d’ailleurs. Biden est absent de la scène politique et stratégique mondiale. Par contre, Obama… (il est interrompu)

Mario Draghi : C’est bien ce que je pensais. T’es vraiment toujours aussi con ! Combien de fois devra-t-on te réexpliquer la chose ? Le Président des États-Unis n’est qu’un pantin qui s’agite pour la galerie, qui fait croire à tout le monde que c’est lui qui dirige, mais en réalité, il ne fait que signer les parapheurs et tout est rédigé par d’autres. Il n’a même pas le droit de déplacer un mot ou de rajouter une virgule. Par contre, le Vice-Président des États-Unis, lui, est aux commandes. Ça n’a pas toujours été vrai dans l’histoire américaine, je te le concède ; certains vice-présidents ont été de vrais pantins (sous Roosevelt par exemple). Mais au début des années 80, tout a changé. C’est bien George Bush père qui dirigeait le pays que le clown Ronald Reagan faisait semblant de commander. Bon il est vrai aussi que sous Clinton, puis quand Bush père fut président, on en revint à un rôle négligeable du Vice-Président qui avait pour seule mission de présider à certaines réceptions du samedi après-midi, là où les épouses des dirigeants économiques et politiques cuisinent des cookies… Très célèbres ces réceptions aux États-Unis… Sauf qu’avec Bush fils, le monde a changé. C’est bien le Vice-Président Cheney qui tenait le pays, avec tous ses amis. Et il en est de même depuis que Barack Obama occupe la Maison-Blanche. Ce n’est pas lui qui gouverne, c’est bien Joe Biden. C’est pratique car le Vice-Président, aux États-Unis n’ayant officiellement aucun pouvoir, n’est pas limité par les textes constitutionnels. Tout ce que le Vice-Président fait, le Président le valide, le signe et donc en endosse la responsabilité sans pouvoir jamais se défausser par la suite… Génial comme verrouillage ! Et très bon système de chantage sur le Président qui voudrait un jour mener une politique différente de celle pour  laquelle on l’a mis là où il est… Les amis de JFK le savent bien… De toute façon, il y a quelques actes constitutionnels secrets, validés par la Cour suprême qui s’est réunie à huit-clos après le 11 Septembre, qui autorisent à peu près tout ce que le Vice-Président juge utile de faire… C’est donc Joe Biden qui peut seul décider des missions de « nos » forces… Et c’est donc à lui seul qu’il faut adresser notre demande si l’on veut que nos « conseillers pour l’instauration d’un régime démocratique » quittent le terrain où ils agissent aujourd’hui pour venir restaurer la démocratie en Grèce. Et moi, en tant que N°1 de la B.C.E., j’ai une certaine capacité à le convaincre… Tu as pigé cette fois, camarade ?

Jean-Claude Juncker : D’accord ! Bon et sinon, je dois faire quoi moi, maintenant ?

Christine Lagarde : Faire comme d’habitude. Tu fais très bien ton job. Tu continues à agir comme si c’est toi qui présidait la Commission. Peu importe que de plus en plus d’Européens aient compris que ce n’est qu’une illusion. On n’a pas le temps d’inventer un nouveau scénario pour jouer une nouvelle pièce de théâtre. Nous devons agir en Grèce. L’Espagne est déjà perdue pour nous et le Portugal va suivre son voisin. Quant à la France, je ne sais pas si elle n’est pas en voie de faire sécession. Il faut agir sur la Grèce. C’est là que tout se joue. C’est là que nous pouvons encore empêcher l’irréparable de survenir : que le peuple grec saisisse qu’il n’a pas besoin de nous… Salvador Allende avait commencé comme Alexis Tsipras et nos amis américains ont réagi avec conviction pour empêcher que nous perdions le Chili. Sauf qu’on ne peut plus réitérer cette expérience. Il faut agir plus finement. Le Chili était seul. La Grèce a des alliés et la Russie ne nous laissera pas renverser Tsipras… C’est pour ça que la seule solution, c’est d’amener Tsipras à faire son chemin de Damas… au sens de l’expression biblique !

Jean-Claude Juncker : Mais on tourne en rond là ! Toi, tu as ta mission. On a entendu ton dévouement à la cause… Mais Mario et moi, on joue quel jeu dans la partie en cours ?

Mario Draghi : Je pense que je devrais couper immédiatement les liquidités à la Grèce, comme je l’ai fait à Chypre. Sauf que si je fais cela, dans les heures qui suivent, ce sera la révolution en Grèce et elle ne nous sera sans doute pas favorable. Donc il faut jouer plus fin comme le dit Christine. Et puis, il y a le problème russe. Sans le soutien de Poutine à Tsipras, on pourrait faire parler la force mais là, on ne peut que se faire défoncer si on tente le coup. Il faudrait donc retourner Vladimir. Si je m’engageais à lever toutes les sanctions économiques que nous avons décidées il y a quelques mois  ?

Christine Lagarde : Mario, là c’est toi qui fait ton Juncker… Tu sais très bien, mieux que personne même, à quel point la Russie se moque de ces sanctions qui n’affaiblissent que l’Europe… Et si tu les levais, c’est à nos amis américains que tu devrais l’expliquer, car eux seuls ont un intérêt à ces sanctions…

Mario Draghi : Oui, c’est pas faux ! Je vais trouver autre chose…

Christine Lagarde : Et si on laissait tout simplement nos amis insurgés jeter leurs sauvages à Athènes et faire sauter quelques lieux emblématiques ? En général, ça marche à tous les coups. On ne parle plus politique mais sécurité et répression… (elle est interrompue)

Mario Draghi : Oui, quand le gouvernement en place est des nôtres… Il ne t’aura pas échappé que ce n’est plus le cas à Athènes !

Jean-Claude Juncker : Oui, mais nous avons notre petit Samaras qui est prêt à reprendre la chancellerie. Et le président de la Banque de Grèce qui fait du bon boulot depuis quelques temps pour rassembler les partisans et les acteurs du changement que nous voulons… Il faut que nous les aidions tous les deux.

Mario Draghi : Samaras n’est pas intéressé par notre cause. Il s’en moque. Tout ce qu’il veut, c’est le pouvoir pour lui, pour sa famille, pour son clan. Il n’est pas fiable.

Christine Lagarde : Justement, c’est mieux d’avoir un type comme lui. On le manœuvre assez facilement puisqu’il est transparent. On le paye et il dit – ou il fait – ce que nous lui ordonnons. Il n’a même pas d’orgueil. Il accepte les ordres comme un vulgaire petit employé obéissant docilement à son supérieur hiérarchique. La seule chose qu’il respecte, c’est la valise de billets qu’il recevra à chaque fois qu’il aura servi nos intérêts. C’est un bon gars à mes yeux !

Mario Draghi : Non, je ne suis pas d’accord. Il nous faut un type fiable dans les circonstances présentes. Nous allons à la catastrophe si nous comptons sur un Samaras qui se donnera toujours au plus offrant. Il nous faut un homme de paille… mais qui soit constitué d’ébène ! Si on mettait DSK à la tête d’un nouveau gouvernement grec ? Lui, au moins, on le connaît bien ; lui on sait qu’il est un dévot du capitalisme ; lui au moins ne nous trahira pas.

Christine Lagarde : T’es dingue ? Il passera 95% de son temps à forniquer avec tout ce qui lui passera sous les yeux. Ce n’est pas lui qui pourra remettre la Grèce dans le droit chemin. Je verrais plutôt un Georges Soros. Il est Grec, il est banquier, il est un mentor du président Obama…

Jean-Claude Juncker : Oui, mais il ne m’aime pas… (il est interrompu)

Mario Draghi : Non, mais ça, excuse-moi de te le dire aussi abruptement Jean-Claude, on s’en tape ! Ce n’est pas toi qui compte, c’est la firme ! Si tu dois subir Soros, tu le subiras… Il est vrai que ce choix-là serait particulièrement ingénieux. Décidément, Christine, tu me surprendras toujours !

Christine Lagarde (lui faisant un clin d’œil mutin) : Tu vois qu’il me reste aussi d’autres talents que ceux que tu refuses obstinément de connaître toi aussi…

Mario Draghi : Écoute, ma belle Christine, je te fais une promesse. Si nous gagnons la bataille que nous engageons, je t’honorerai le soir même. Ça te va ?

Christine Lagarde : À condition que ce soit avant la cuite que tu prendras et pas après…

Mario Draghi : Marché conclu ! Mais il faut quand même que l’on réussisse et ce n’est pas gagné…

Jean-Claude Juncker : Bon, je ne voudrais pas venir perturber vos gouleyants projets d’ébats amoureux, chère marquise Lagarde de Merteuil et cher vicomte Draghi de Valmont, mais ne comptez pas sur moi pour être votre Danceny…

Christine Lagarde : Sois rassurée mon chou. Il ne m’est jamais venu pareille idée à l’esprit. Car Danceny avait réussi à séduire Merteuil, si tu vois ce que je veux dire… L’esprit de la marquise était enivré à l’idée de déniaiser ce jeune puceau et tout son corps était enfiévré devant la perspective de l’étreinte avec lui. Qu’il y a-t-il de commun entre leur histoire et la nôtre ? Tu as 40 ans de plus que lui, tu as perdu ta virginité il y a un demi-siècle et crois-moi, ni mon esprit ni mon corps ne sont fébriles en te voyant…

Jean-Claude Juncker (s’adressant à Mario Draghi) : Elle est encore plus garce que je ne le pensais…

Mario Draghi : Tu l’as bien cherché mon ami ! Allez, je propose une trêve. Enfin, nous sommes comme les trois mousquetaires et nous avions prêté le serment de nos illustres ancêtres : un pour tous et tous pour un ! Alors ne ruinons pas ce bel engagement. Restons soudés contre les populistes qui veulent nous retirer le pouvoir que nous avons depuis toujours pour la seule raison que nous sommes les seuls à en être dignes !

Jean-Claude Juncker : L’histoire des mousquetaires veut qu’il y en ait quatre. Qui est le 4ème ?

Christine Lagarde : L’histoire s’écrit en marchant mon chou… Il sera bientôt là, le 4ème… Je vous l’amène dans quelques jours. Je vais lui faire oublier sa Constance, là encore sans jeu de mots ! Et lui faire renier sa reine, le peuple grec qu’il dit vouloir défendre jusqu’à la mort. Je lui promets un avenir plus doux… L’histoire voulut que ce fut un Gascon intrépide, têtu et fine lame qui jouât le rôle du 4ème mousquetaire et qui devînt même le plus illustre des 4. Je vous avoue que je ne contemplerais pas avec déplaisir que l’histoire se rejouât… Mon Alexis est de la trempe du comte Charles de Batz de Montesquiou.

Jean-Claude Juncker : Ah, parce qu’il est déjà « ton » Alexis ? Avant même que tu aies réussi à le mettre dans ton lit ?

Christine Lagarde : Aujourd’hui, il est encore « mon » Alexis en effet mais la semaine prochaine, il sera celui de vous tous, vous verrez !

Jean-Claude Juncker : Moi, je pense que tes neurones approchent vraiment le seuil de la fusion. Tu devrais prendre garde…

Mario Draghi : On parle, on parle mais on n’a toujours pas décidé ce que nous devons faire Jean-Claude et moi !

Jean-Claude Juncker : J’ai une idée, qui, vois-tu cher Mario, m’a été inspirée aussi par l’histoire de France, puisque tu nous en as rappelé une page. On garde Alexis au frais, loin du monde, loin d’Athènes, loin du pouvoir, et on met à sa place un sosie. J’ai déniché un gars qui pourrait faire l’affaire.

Mario Draghi : C’est qui ton type ? Il est connu ?

Jean-Claude Juncker : Non mais, là, j’déconne Mario ! C’était pour détendre car l’ambiance entre nous était un peu électrique je trouve ! Tu ne crois quand même pas que j’ai un sosie du jeune Premier sous la main. Et si je l’avais, ça ne suffirait pas. Il ne suffit pas d’avoir les traits de son visage et d’être capable de reproduire sa voix. Il faut aussi qu’il puisse être reconnu par ses proches…

Mario Draghi : Ok, t’as raison, c’est le moment de faire des vannes ! Sinon, quelque chose d’utile à proposer ?

Jean-Claude Juncker : Pas plus que toi cher confrère !

Mario Draghi : Eh bien si, justement. J’ai une idée qui va vous scotcher. Accrochez-vous !

Jean-Claude Juncker et Christine Lagarde moqueurs : Vas-y maître, on t’écoute…

Mario Draghi : Voilà ! En fait, ce n’est pas tant une idée qu’une information que je vous donne… Je ne vous l’avais pas dit mais j’ai eu une visio-conférence tout à l’heure avec John O Brennan, le directeur de la C.I.A., le général Philip Breedlove, commandant suprême de l’OTAN, et quelques autres types qui dirigent des commandos divers. Quelque chose est en train d’être organisé. Quelque chose de gros, de très gros. Quelque chose qui sera de nature à faire revenir le tumultueux fleuve grec dans son lit et à donner encore un avenir à notre Europe, l’Europe capitaliste et atlantiste, seule viable pour nos maîtres. Ils ne m’en ont pas dit beaucoup plus. Et vous savez qu’il est inutile de les interroger. Ils souhaitaient juste savoir si nous étions prêts, nous-mêmes, à Bruxelles et à Francfort, pour gérer les lendemains. Ils voulaient la certitude de pouvoir se reposer sur nos amis, présents dans tous les pays d’Europe, et connaître le stade de leur préparation. Sont-ils prêts à prendre la relève des gouvernements en place qui ne réussiraient pas à tenir leurs populations ? m’ont-ils demandé. Je leur ai répondu que oui, que nous y avons ardemment travaillé depuis des mois, et que nous sommes prêts pour le grand saut. Nous n’attendons que leur signal. Lorsque sera diffusé par les medias le message suivant « Nous avons commencé à gravir le Mont Olympe », sachez que les opérations auront commencé sur le terrain à Athènes et dans les grandes villes de la Grèce. Pour notre part, nous devrons attendre un autre message avant de passer à l’action dans les autres pays. Ce second message est celui-ci : « La Pythie de Delphes a parlé. Faisons s’accomplir son oracle ».

Jean-Claude Juncker : En clair, c’est la guerre en Europe que tu nous annonces ?

Christine Lagarde : Mais aurais-je le temps de passer quelques nuits d’amour avec mon Apollon ou est-ce pour demain ?

Mario Draghi : A priori, le feu d’artifice ne sera pas tiré avant quelques jours. Tu as donc tout le temps de t’enivrer avec ton Ulysse. D’ailleurs ils ont parlé de toi et ont dit que rien ne serait fait avant que la dinde ne fasse entendre son dernier chant… J’ai demandé de quel volatile de notre basse-cour ils parlaient et je fus peiné d’entendre alors ton nom…

Christine Lagarde : Oui, oui, chante beau merle !

Mario Draghi : Je ne suis pour rien dans ce qualificatif, tu sais. Je compatis à ta peine de te faire ainsi malmener, ma chère Christine. Mais je sais que tu es assez forte pour ne pas être touchée par leurs mots qu’ils voulaient blessants.

Christine Lagarde : Tu sais Mario, ce ne sont que des nuls. Qu’ils chantent donc les petits coqs de Washington et leurs galonnés de l’OTAN ! Quand je leur amènerai la tête d’Alexis Tsipras sur un plateau, ils verront qu’ils se sont trompés à mon sujet. Je vais leur rafraichir la mémoire et leur rejouer Agrippine !

Mario Draghi : Elle a mal fini tu sais !

Christine Lagarde : Je ne l’ignore pas mais je n’ai pas l’intention de rejouer chaque épisode de sa vie. Je vais adapter le remake à ma façon… Ce sera plutôt une fin à la manière de Cléopâtre s’en allant rejoindre son Antoine, qu’elle aura préalablement fait passer au 8ème ciel, après l’avoir transporté au 7ème !

Jean-Claude Juncker : Donc tout est en place pour la nouvelle partie sur le point de commencer ? Je ne sers donc définitivement à rien moi, c’est ça ?

Christine Lagarde : C’est ça ! Mais tu le savais déjà ! De peur que tu l’oublies, on te le répète tous les jours…

Mario Draghi : Non, Jean-Claude, non Christine, on ne peut pas dire ça, ce n’est pas exact. Toi aussi, Jean-Claude, tu as un rôle dans la partie qui s’annonce. Ce n’est pas un rôle de figurant. C’est un premier rôle car il faut un immense talent pour donner le sentiment à tous de sa propre médiocrité sans qu’elle existe vraiment. Tu es comme un gardien qui, par sa sérénité, et la reproduction fidèle de ses habitudes quotidiennes, permet qu’aucun soupçon ne s’éveille sur une action prochaine de notre part. Ta mission – que, contrairement à la série télévisée, tu n’as pas la possibilité de refuser – est de faire comme avant, sans rien changer à ton discours, ni à tes actes. C’est comme ça que tu permettras que personne ne se doute de quoi que ce soit… C’est un rôle de composition et toi seul peut le jouer.

Jean-Claude Juncker : Et toi, tu joues quel rôle dans le scénario que Washington a écrit ?

Mario Draghi : Tu connais le film Les tontons flingueurs ?

Jean-Claude Juncker : Bien sûr !

Mario Draghi : Bon, ben disons que je suis « Monsieur Fernand ».

Jean-Claude Juncker : Et qui jouera Raoul Volfoni ?

Mario Draghi : Tu veux vraiment que je te le dise ?

Jean-Claude Juncker : Du moment que tu ne me donnes pas de bourre-pif… Je te rappelle au passage que, aussi corniaud que je puisse te paraître, je ne suis pas l’idiot que tu crois. Moi aussi les dingues, j’les soigne. Moi aussi je suis capable de leur faire une ordonnance, et une sévère. Moi aussi je peux les éparpiller aux quat’coins d’Bruxelles, par petits bouts, façon puzzle ; parce que moi aussi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite, j’disperse et j’ventile… Tu vois, je connais mes classiques !

Christine Lagarde : Alors tu sais aussi qu’il ne suffit pas de jouer les gros bras pour en imposer… Alors, tu sais aussi que « le terminus des prétentieux » pourrait bien t’accueillir les bras ouverts. Ta place y est déjà réservée d’ailleurs. Tu as de la chance car le séjour y sera plus doux qu’à la « maison mère »… Et oui, moi aussi, je connais mes classiques. Je n’ai pas appris que la finance à l’ENA.

Mario Draghi : Bon, je crois que nous nous sommes tout dit ?

Christine Lagarde : Pour ce soir. Mais on reste en contact et on se fait une bouffe bientôt, d’accord ?

Jean-Claude Juncker : Mais je croyais que tu devais faire comme Cléopâtre ?

Christine Lagarde : J’aviserai en fonction de l’évolution de la situation…

Jean-Claude Juncker : Alors, si on se donnait rendez-vous dans dix jours ?

Mario Draghi : Méfie-toi ! Patrick Bruel a des droits sur le titre de sa chanson d’ado attardé…

Jean-Claude Juncker : Je sais, mais je les lui ai achetés. Il avait besoin de liquidités depuis qu’il s’est fait soutirer, lors de sa dernière partie de poker, qu’il a encore perdue, les derniers dollars qu’il possédait… Tu veux que je les dépose dans tes coffres ?

Mario Draghi : Heu, comment te dire, Jean-Claude ? OXI ! Je crois qu’on va beaucoup l’entendre, ce mot, dans les prochains jours !

Christine Lagarde : Bon, allez, ciao la compagnie. Je file. Faut que je m’apprête moi, pour rendre irrépressible le désir de mon spartiate préféré… Et il y a du boulot. Je vais être en travaux pendant quelques heures. J’vous raconterai… Ou pas !

Jean-Claude Juncker : Ok, moi je vais à ma conf’ de presse habituelle du matin.

Mario Draghi : Ok, salut à vous les guerriers du capitalisme. Moi, je supervise depuis ma salle de contrôle à la B.C.E. Ces cons-là, ils croient tous que la B.C.E. est une banque… Ils ignorent tous que ce sigle cache en fait une tout autre signification : Bureau de Contrôle des Européens ! Je me marre !

Ci-dessous : de haut en bas : Mario Draghi (Président de la B.C.E.), Christine Lagarde (Directrice du F.M.I.), Jean-Claude Juncker (Président de la Commission européenne)

Mario Draghi

Christine Lagarde

Juncker halluciné