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Frédéric Lordon critiquerait-il la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

1/ Nous sommes nombreux (et nombreuses) parmi les « insoumis-e-s » qui soutenons la candidature de Jean-Luc Mélenchon​ à apprécier Frédéric Lordon​. Beaucoup d’entre-nous le lisons régulièrement depuis des années, suivons ses interventions, et espérons que Jean-Luc Mélenchon s’inspire grandement de sa vision. J’ai, dans cet esprit, écrit ce billet de blog le 25 janvier dernier. Or, ces dernières semaines, du fait de l’évolution amorcée par Jean-Luc Mélenchon, nous avons cru discerner que Frédéric Lordon​ avait manifestement inspiré Jean-Luc Mélenchon. Mais nous constations aussi que ce n’était manifestement que  partiellement (1).

2/ J’ai lu certain-e-s camarades se demander pourquoi Frédéric Lordon ne prenait jamais acte de l’évolution de Jean-Luc Mélenchon et ne parlait jamais de lui ces dernières semaines. Il me semble que dans deux de ses récentes interventions Frédéric Lordon explique justement pourquoi, même s’il ne désavoue jamais Jean-Luc Mélenchon puisqu’il ne cite pas son nom.

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Quand…

Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux
Je vous propose ci-dessous quelques lignes dans l’esprit de celles qu’avait écrites Martin Niemöller qui, elles, sont à lire au bas de ce document.
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Quand ils ont violenté et parqué les migrants dans des camps, je n’ai rien dit, je n’étais pas migrant…
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Quand ils ont condamné à de la prison ferme des syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste…

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Quand ils ont contraint les lanceurs d’alerte à vivre dans la peur d’être réveillés au petit matin par une armée de Robocops, je n’ai rien dit, je n’étais pas lanceur d’alerte…
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Quand ils ont imposé aux salarié-e-s un retour aux conditions du XIXe siècle, je n’ai rien dit, j’étais fonctionnaire…
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Quand ils ont supprimé le statut de la fonction publique, je n’ai rien dit, je travaillais dans le privé…
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Quand ils ont imposé aux chômeurs d’accepter n’importe quel emploi à n’importe quel salaire, je n’ai rien dit, j’avais un travail…
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Quand ils ont montré du doigt et harcelé les fraudeurs aux aides sociales, je n’ai rien dit car ces gens-là abusaient du système…
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Quand ils ont laissé tranquilles les fraudeurs fiscaux, les évadés fiscaux et les professionnels de l’optimisation fiscale, je n’ai rien dit, ces gens-là sont intouchables et puis moi je ne les connais pas alors que je connais quelques chômeurs parasites…
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Quand ils ont soumis la politique à l’économie, je n’ai rien dit, les économistes à la télé disaient que c’était cela qui nous sauverait…
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Quand ils ont transformé le régime d’économie mixte appliqué en France depuis la Libération en économie financière et de casino, je n’ai rien dit, le capitalisme était le seul système viable puisque l’alternative communiste avait échoué…
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Quand ils ont assimilé tous les “Arabes” aux terroristes islamistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas “Arabe” ou musulman…
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Quand ils ont transformé l’état d’urgence provisoire en état permanent, je n’ai rien dit, j’avais peur des terroristes…
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Quand ils ont imposé des restrictions massives des droits et libertés, je n’ai rien dit, j’ai toujours pensé que la sécurité était la première des libertés et que pour la garantir, il fallait accepter des restrictions…
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Quand ils ont effacé les frontières pour imposer la mondialisation, je n’ai rien dit, je n’étais pas nationaliste…
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Quand ils ont vassalisé la France, je n’ai rien dit, je me foutais de “l’Hexagone”…
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Quand ils ont vendu à la découpe l’industrie de défense, je n’ai rien dit, j’étais antimilitariste…
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Quand ils ont transféré le contrôle de la force de dissuasion française au commandant en chef de l’OTAN, je n’ai rien dit, j’étais hostile à cette arme de destruction massive…
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Quand ils ont remplacé le franc par l’euro, je n’ai rien dit et je me suis même réjoui car ça allait simplifier mes achats lorsque j’irais à l’étranger…
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Lorsqu’ils ont fondé l’Union européenne, je n‘ai rien dit, j’étais pour la paix en Europe…
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Lorsqu’ils ont réintégré la France dans l’OTAN, je n’ai rien dit car à la télé, à la radio et dans la presse, ils disaient que les Russes nous menaçaient…
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Lorsqu’ils ont fait revenir les forces armées des États-Unis dans des bases militaires sur notre territoire, je n’ai rien dit, on a une trop grosse dette envers les Américains depuis 1944…
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Lorsqu’ils ont mis en application le TAFTA et le TISA, je n’ai rien dit, car il paraît que seuls des anti-Américains primaires et des fossiles gauchistes s’y opposaient…
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Quand ils ont transféré à Bruxelles les derniers pouvoirs régaliens de la France (Affaires étrangères, Défense et justice), je n’ai rien dit, la France est un trop petit pays pour survivre dans la mondialisation…
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Quand ils ont prorogé de dix ans le fonctionnement des centrales nucléaires françaises, je n’ai rien dit, je ne voulais pas revenir au temps de la bougie…
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Etc. etc.
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Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester

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Éléments de biographie issus du Huffington Post

Martin Niemöller (14 janvier 1892 – 6 mars 1984) est un pasteur et théologien allemand. Il combat lors de la Première Guerre mondiale.
Après celle-ci, bouleversé par les horreurs qu’il a vécu, il s’oriente vers la théologie et devient pasteur.
Il admire le régime hitlérien à ses débuts, mais quand celui-ci veut soumettre l’église allemande, Martin Niemöller demande à tous les pasteurs qui ne veulent pas accepter l’idéologie nazie de se rassembler afin de créer le Pfarrernotbund (Ligue d’urgence des pasteurs).
Cette organisation respecte et défend la profession de foi de l’Église Réformée et les principes de tolérance de la Bible.
À la fin de 1933, six mille pasteurs (plus d’un tiers des pasteurs protestants) ont rejoint l’organisation. Le Pfarrernotbund reçoit également le soutien de protestants de l’étranger.
L’organisation adresse alors au synode une lettre dénonçant les persécutions dont sont victimes les juifs et les pasteurs qui ne veulent pas se plier aux ordres des nazis.
En représailles, Martin Niemöller est déchu de ses fonctions de pasteur. La plupart de ses paroissiens lui restant fidèles, il continue d’assurer son ministère.
Arrêté en 1937, il est interné au camp de concentration de Sachsenhausen. En 1941 il est transféré au camp de Dachau. Libéré en 1945, il devient militant pacifiste et consacre le reste de sa vie à la reconstruction de l’Église protestante d’Allemagne.

Intervention de Frédéric Lordon au sommet international du Plan B

Paris le 23/01/2016

Retranscription intégrale faite par Vincent Christophe Le Roux

Pour voir la vidéo, aller ici. Lordon intervient de 2h 34 mi 50 sec à 2h 51 min et 40 sec

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Jacques GÉNÉREUX et Jean-Luc MÉLENCHON évoquant à mots couverts une sortie de l’euro, voilà qui m’inspire quelques réflexions

Jacques GÉNÉREUX et Jean-Luc MÉLENCHON évoquent la sortie de l’euro. Voilà qui m’inspire quelques rapides réflexions…

Bon c’est pas tout ça mais on avance, malgré les difficultés, les boulets et les chaines…

Opération concertée de Jacques GÉNÉREUX et de Jean-Luc MÉLENCHON ce week-end après plusieurs tentatives avortées ces dernières semaines, pour exprimer notre radicalité anti-Union européenne. Certains toussent, gloussent, jouent les pleureuses, s’inquiètent, s’interrogent. D’autres se rassurent, se réjouissent, boivent du petit lait, s’interrogent également.

Je fais partie des premiers. D’une part, parce que ne connaissant pas grand chose moi-même à la science économique, je me fie à plus informé et plus futé que moi et connaissant les ouvrages de GÉNÉREUX, j’ai pleine confiance en lui. D’autant que je bois aussi à d’autres sources et que depuis des années, je suis en contact avec des partisans républicains de la sortie de l’euro. Maintenant que mon propre parti vient sur ce terrain, je me dis que ces autres sources avaient raison… D’autre part, j’ai pleine confiance dans celui qui est le seul et unique leader digne de nous conduire à la tête de la République française. Et s’il change un peu son habituel discours sur ce sujet, comme on pouvait s’y attendre depuis quelques mois vu les nombreux indices qu’on en avait eu, c’est bien qu’il doit y avoir des raisons profondes.

D’une part, nous avons compris désormais que l’euro n’était pas fait pour le bonheur des peuples. D’autre part, les institutions de l’Union européenne n’ont pas pour dessin de garantir une démocratie sans cesse perfectionnée ni le droit au bonheur des peuples.

Nous, peuples souverains des États membres de l’Union européenne, ce machin qui ressemble tant à une Union Soviétique inversée des ultras-libéraux, avons donc le droit sacré et le devoir indispensable de résister à l’oppression, de nous insurger, et de renverser le « gouvernement » qui viole les droits du peuple.

Pour cela, il nous faut commencer par désobéir avant de déconstruire le système européen pour en refonder un tout autre sur des bases radicalement différentes. Et pour oser désobéir à l’ordre établi, il nous faut commencer par comprendre qui nous oppresse et quels outils sont utilisés par nos maîtres pour nous asservir. L’euro semble en être un de tout premier choix. Donc, nous disons clairement que nous allons remédier à ce problème.

Depuis des mois, nous, les militants du PG, avons perçu cette évolution politique dans les grandes réunions de notre parti. Lors du dernier conseil national du PG, cela fut assez clair. Je l’avais d’ailleurs écrit ici même. J’avais dit que le PG allait créer la surprise et émettre des propositions inattendues. L’image bandeau de mon profil le dit à sa manière en portant le message « Révolutionnons l’Europe ».

L’Histoire nous donne, par certains aspects, le sentiment de hoqueter dangereusement, de balbutier également. Bien des évènements tragiques nous attristent et nous inquiètent, voire nous écoeurent et nous désespèrent. Mais heureusement, dans le même temps, il y a aussi bien des raisons de ne pas désespérer. Il y a quelques rayons de soleil dans le ciel globalement gris et chargé de lourds nuages. Selon les jours, chacun de nous passe par divers états, du spleen à l’idéal, de l’optimisme inébranlable à la désespérance « à-quoi-boniste ». Mais finalement, nous savons que nous devons résister, toujours et partout, à tout ce qui est intolérable. Et nous nous y employons, avec des fortunes certes diverses, mais avec une volonté de fer sinon une « foi » intactes. Et de même que si quelqu’un tombe, on se fait fort de le relever, de même que lorsque l’un de nous entre dans une période plus trouble, plus terne, ou plus triste, les camarades sont là pour lui redonner le sourire et l’envie de se battre, nous ne perdons pas de vue l’objectif, répété à l’envi par notre meneur, Jean-Luc MÉLENCHON, quand il parle de la République qui est, selon ses termes, ce régime où chacun de nous doit dire ce qui est bon pour tous et non pas ce qui, seulement, serait bon pour nous-mêmes.

Quand on s’oublie un peu soi-même et qu’on en revient à l’essentiel, l’intérêt général, il arrive souvent qu’on se dépasse et qu’on devienne alors meilleur ou, au minimum, qu’on retrouve la force qui nous avait provisoirement quitté, pour lutter pour ces jours meilleurs.

2014 offre de belles perspectives. La lumière ne se substituera pas aux ténèbres sans difficultés, sans engagement sans cesse renouvelé, sans souffrances et sans dommages. Mais à cœur vaillant, rien d’impossible !

Alors soyez convaincu-e-s, camarades, ami-e-s, militant-e-s du progrès humain, de la pertinence de cette maxime de BERGSON, le philosophe, qui écrivait : « l’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons en faire ».

Quelques autres citations en conclusion qui aident à espérer…

« L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé » – Theodore MONOD

 « L’utopie est la vérité de demain » – Victor HUGO

 « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » – Étienne de LA BOÉTIE

 « Certaines personnes voient les choses comme elles sont se demandent « pourquoi? « . Moi, je rêve de l’impossible et je me dis « pourquoi pas? » » – George Bernard SHAW (poète irlandais)

 « Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu » – Berthold BRECHT

 « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait » – Mark TWAIN

Interview de Jacques GÉNÉREUX à Rue 89: « la priorité, c’est de sauver l’Europe, pas l’euro » le 16/11/2013

Rue 89

LE GRAND ENTRETIEN

16/11/2013 à 12h05

Dans ces interviews au long cours avec des intellectuels, des artistes, des politiques ou des journalistes, Rue89 prend le temps de réfléchir à froid sur les évènements qui ont marqué l’actualité, les évolutions de la société, les crises…

Topic piloté par Pascal Riché

Jacques Généreux : la priorité, c’est de sauver l’Europe, pas l’euro

« Hollande va à la catastrophe », dit l’économiste du Parti de Gauche qui raconte à Rue89 ce qui se passerait « si Mélenchon était Président », et lui Premier ministre.

1/ « La gauche a tué l’Europe »

Rue89 : Certains parlent d’un « suicide » de la gauche européenne qui aurait, en acceptant un « carcan » européen, renoncé à politique de redistribution, de régulation, de relance…

Jacques Généreux : Ce n’est pas l’Europe qui a tué la gauche, mais l’inverse : la gauche a tué l’Europe. Elle n’a pas « accepté un carcan », elle l’a mis en place. En 1997, lors de la discussion du traité d’Amsterdam, treize pays sur quinze sont gouvernés par des social-démocrates ou des socialistes. Il existait alors un rapport de force politique qui aurait pu permettre de réorienter le projet européen vers plus de coopération, de solidarité…

La coopération, la solidarité, c’était justement l’argument principal des partisans de la monnaie unique en 1992 – dont j’étais. A l’époque, il s’agissait de mettre fin à la spéculation sur les taux de change. Et on pensait que la monnaie unique forcerait les pays membres à aller vers plus d’harmonisation fiscale et sociale et plus de solidarité budgétaire. Le pari des progressistes était que la gauche, lorsqu’elle disposerait d’un rapport de force favorable, pourrait engager l’Europe vers cette nouvelle étape.

Mais la réalité a été différente. Parce que dans le même temps, la nature de la gauche dans les grands partis socialistes et sociaux-démocrates s’est radicalement transformée. Le Labour en Grande-Bretagne est devenu libéral, le SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne, ndlr] aussi, le PS en France s’est mué en parti centriste.

Dès lors, quand la gauche se retrouve au pouvoir en 1997, il ne se passe rien : elle accepte la logique de la concurrence fiscale et sociale, la logique de la compétitivité, seule à pouvoir, selon ces partis, créer de la croissance et permettre de résister à la mondialisation.

Ils valident la logique de Maastricht, le pacte de stabilité et le processus d’élargissement sans approfondissement préalable du fonctionnement européen – c’est-à-dire la création d’une grande zone de concurrence sauvage.

En faisant entrer des pays avec des salaires trois ou quatre fois inférieurs, on créait un espace de compétition très dur. C’est la gauche qui a fait cela, au nom de ce qu’elle appelait « l’impératif de compétitivité ».

Rue89 : Les difficultés économiques et sociales actuelles sont-elles la résultante directe de ce choix européen ?

Jacques Généreux : Oui, mais c’est un choix assumé par ce gouvernement. Quel est le grand sujet de réflexion qu’il a ouvert à son arrivée ? Le renforcement des services publics ? La lutte contre les inégalités ? Non, il a mis en place une grande commission sur la compétitivité des entreprises ! Tout est dit.

On a là un gouvernement qui considère que dans le contexte difficile où on est, la seule marge de manœuvre fondamentale est la restauration des marges de compétitivité. C’est une approche d’une stupidité crasse : si tout le monde est compétitif, on est bien avancés.

Rue89 : Ce n’est pas une stratégie coopérative, mais elle peut fonctionner si votre pays est l’un des seuls à la suivre…

Jacques Généreux : Il faut aussi être convaincu que vous allez prendre de vitesse les Brésiliens, les Indiens et les Chinois, ce qui n’est guère réaliste.

Rue89 : Cela a réussi à l’Allemagne...

Jacques Généreux : Oui, mais comment a-t-elle fait ? La France ne peut pas sous-traiter une partie de sa production en Europe centrale… L’Allemagne profite à la fois de sa technologie et de leurs bas coûts de production.

Croire qu’avec cette politique de compétitivité l’on va, en quelques mois, regagner des parts de marchés et que cela va permettre de créer des emplois est une illusion. Et si vous pensez que cela va mettre plus de temps, que faites-vous pendant ce temps-là ? Laissez-vous les boîtes fermer et les gens devenir chômeurs ? Vous enfoncez-vous dans la dépression ?

Rue89 : L’autre choix du gouvernement, c’est le « sérieux budgétaire »…

Jacques Généreux : La politique de François Hollande est conforme à ses choix européens : il était en 2005 favorable au traité constitutionnel européen et farouchement opposé à ceux qui pensaient alors qu’il était temps de réorienter l’Union européenne. Il avait promis pendant sa campagne d’ajouter un volet croissance au Pacte budgétaire européen, cette couche supplémentaire de discipline européenne décidée contre la souveraineté nationale. On sait bien ce qu’il est advenu : on a ajouté le mot « croissance », validé quelques éléments de relance qui étaient déjà dans les tuyaux. Et on a ratifié un traité qui interdit de mener une politique de croissance de long terme.

En effet, ce traité, en imposant l’équilibre structurel des finances publiques, interdit le recours à la dette pour investir. C’est à la fois une atteinte à la démocratie et une aberration économique. François Hollande pouvait refuser ce traité, mais il l’a fait ratifier.

A partir du moment où on se place dans ce cadre-là, eh bien, c’est foutu. François Hollande ne peut pas recourir au déficit budgétaire à court terme, comme l’ont fait les Chinois, les Américains et bien d’autres, pour soutenir l’activité dans un premier temps, en attendant de faire des réformes structurelles à plus long terme. Pas question pour lui non plus de désobéir aux règles économiques en faisant financer la dette publique par des banques publiques. Il ne peut ni régler le problème de la croissance et de l’emploi, ni régler le problème des finances publiques [voir schéma, ndlr] : il va à la catastrophe.

Economistes, FMI, OCDE, tout le monde le dit : si des pays formant un ensemble sont plongés dans un ralentissement économique et sont victimes d’un excès de dette publique, ils n’ont pas intérêt à utiliser tous l’assomoir de l’austérité, sauf à prendre le risque d’entrer dans un processus de dépression.

2/ Il faut changer les traités européens

Rue89 : Comment proposez-vous de changer la donne ?

Jacques Généreux : On ne peut pas changer la donne sans changer les traités européens. Le seul moyen de sortir de cette situation est de se débarrasser du fardeau de la dette excessive, mais sans sacrifier les dépenses publiques (car il faut aussi soutenir l’activité et l’emploi). L’équation a l’air compliquée, elle ne l’est pas.

D’abord, il faut dépenser plus, mais sans aggraver les déficits. Comment ? En trouvant des ressources inutilisées. Il en existe : on peut ainsi récupérer l’argent oisif accumulé dans des patrimoines et autres biens de luxe, qui sont alimentés par les niches fiscales. Selon l’Inspection générale des finances, sur les 150 milliards d’euros de niches fiscales, 70 milliards n’ont pas d’effet réel positif sur l’économie…

Pour les récupérer, il suffit de restaurer la norme fiscale. Plus globalement, au lieu de créer des impôts ici et là, d’une semaine à l’autre, il aurait fallu faire une grande réforme fiscale, claire, débattue. Si l’on appliquait déjà simplement le barême de l’impôt sur les revenus du début des années 90, cela rapporterait 17 milliards d’euros…

La lutte contre la fraude fiscale est également un gisement possible. Il suffit de s’en donner les moyens : les Italiens ont récupéré 10 milliards en traquant les fraudeurs. En France, l’exploitation d’une seule liste, celle des clients de HSBC, a permis de récupérer 1,5 milliard. Des dizaines de milliards d’euros peuvent être récupérés en créant un service fiscal sérieux.

Rue89 : Il est très possible de faire tout cela dans le cadre de la zone euro.

Jacques Généreux : Ce cadre rend impossible une politique de relance, qui commence toujours par grever les déficits publics. Les Américains nous en donnent l’exemple régulièrement. On se fiche, quand il s’agit de sortir un pays de l’ornière, que le déficit monte à 6 ou à 7% du PIB. La seule question valable est de savoir de quel déficit il s’agit : si c’est un déficit qui est là parce qu’on se porte mal depuis des années, qu’on fait trop de cadeaux fiscaux aux plus hauts revenus, qu’on mène une politique d’austérité contreproductive, il n’est pas souhaitable.

Mais un déficit que vous créez pour investir et générer de la croissance future, n’est pas un mauvais déficit. Croyez-vous que la génération suivante vous reprochera de vous être endetté à court terme pour rendre l’habitat écologique, doter le pays d’énergies renouvelables ? Elle trouvera qu’on a été intelligent.

Rue89 : Le problème, c’est que la classe politique ne croit plus au raisonnement keynésien selon lequel une relance budgétaire crée les conditions de son propre financement… Cela fait vingt ans qu’on creuse des déficits sans résultat.

Jacques Généreux : Non, cela fait vingt ans qu’on a abandonné ! On baisse les impôts pour ceux qui sont censés créer les richesses, au nom d’une politique de l’offre : les soi-disant investisseurs. Le résultat, c’est que la part des dividendes augmente, mais l’investissement productif lui, stagne.

La classe politique n’y « croit » plus, dites-vous, et c’est vrai : elle est dans le registre de la « croyance », pas de l’analyse. Ce sont des incompétents, qui écoutent l’air du temps, la doctrine dominante : le néolibéralisme, l’économie de l’offre, etc.

Les Américains sont de vrais libéraux, mais lorsque l’intérêt supérieur de la nation est en jeu, ils n’hésitent pas à mobiliser la puissance de l’Etat pour défendre l’économie et soutenir l’emploi. Cela fait partie du contrat social de ce pays : les gens acceptent d’être soumis à la dureté du marché parce que l’Etat fait en sorte que l’économie fonctionne. Quand elle ne marche pas, il intervient massivement pour qu’il y ait du boulot pour les Américains.

En Europe, nos élites n’ont compris que la moitié de la formule : ils ont adopté la culture néolibérale anglosaxonne, mais ils ont oublié l’autre volet, la nécessité d’avoir un pays qui soutient ses intérêts.

Rue89 : La différence, c’est que l’Union européenne n’est pas un pays…

Jacques Généreux : Eh bien voilà ! En Europe, on a détruit les capacités d’action des pays. Pour être bien sûrs que la loi du marché fonctionne, et que les Etats n’aient plus les moyens de contrecarrer la logique de ce marché ! Les vrais néolibéraux ne sont pas américains, ils sont européens.

3/ La monnaie contre la dette

Jacques Généreux : L’autre piste, totalement fermée, c’est la piste monétaire. Les Américains l’ont utilisée en achetant immédiatement, en créant de la monnaie, de la dette publique. On a vu le temps qu’il a fallu pour qu’on bouge, en Europe, sur ce plan-là.

Rue89 : A la décharge de la Banque centrale européenne (BCE), les Américains étaient entrés en crise avant nous…

Jacques Généreux : Ils étaient en crise en 2008, nous en 2009. Mais on n’a pas utilisé l’instrument monétaire, cela nous était interdit. Qu’a-t-on fait ? Après des petits plans de relance, on est passés à la rigueur dans toute l’Europe en clamant tout d’un coup que le principal danger, c’était la dette publique.

On aurait pu acheter une partie de la dette grecque et des pays surendettés, qu’on aurait mise à la poubelle. On en aurait annulé une autre partie, et on jugulait ainsi immédiatement cette crise. On aurait alors été dans un cadre sain pour réfléchir à la suite.

Rue89 : Le niveau des dettes dans les pays du Sud ou en France est-il devenu incontrôlable ?

Jacques Généreux : En France, ce n’est pas le cas. Un grand psychodrame qui a été monté en sauce par le gouvernement précédent autour de la dette publique française. Il s’agissait de mettre dans la tête des Français qu’on vivait au-dessus de nos moyens et qu’il faudrait réduire les dépenses publiques. On a instrumentalisé la crise pour faire croire que la dette de l’Etat était une catastrophe. Mais l’histoire nous apprend que, pour ce qui est des dettes publiques, ce n’est jamais une catastrophe pour une raison simple : quand on ne peut plus les payer, on ne les paye pas. On finit toujours par s’en sortir en arrêtant d’en payer une partie et en en transformant une autre partie en monnaie-papier.

Rue89 : Ce qui crée du même coup de l’inflation…

Jacques Généreux : On serait bien content qu’il y ait de l’inflation en Europe : même la Banque centrale s’inquiète du fait qu’il n’y en ait plus. Elle craint plutôt la déflation. Elle n’exclut pas d’avoir des taux d’intérêts négatifs : elle donnerait alors de l’argent aux banques pour qu’elles empruntent auprès d’elle ! C’est dire la trouille qui l’a prise face au processus de dépression potentielle. Un processus a été causé à la fois par son refus initial de financer de la dette publique et par les politiques d’austérité suivies par les pays européens.

Rue89 : Dans les pays du Sud, comment régler le problème de la dette ?

Jacques Généreux : Des Etats comme la Grèce, le Portugal, l’Italie ne sont pas sortis d’affaire, l’austérité les ayant maintenus dans le marasme économique. Si on ne les autorise pas à « monétiser » leur dette [la financer par création monétaire, ndlr], la seule issue qu’ils auront, lors de la prochaine vague de spéculation, ce sera de le faire de manière unilatérale, ce qui, selon les traités actuels, les obligeraient à sortir du Système européen de banques centrales. Le système éclaterait alors sous la pression.

 4/ Ne pas faire de l’euro un bouc émissaire

Rue89 : Ne faut-il pas, en France, remettre en cause ouvertement ce système de l’euro, que vous considérez comme une source de blocage ?

Jacques Généreux : La crise actuelle ne vient pas de l’euro. Elle a deux détonateurs :

  • la dérèglementation de la finance, qui a conduit à une débauche de spéculation et produits toxiques ;
  • un mauvais partage des richesses depuis plus 30 ans : on n’a cessé de comprimer la rémunération du travail, au profit des hautes rémunérations et revenus financiers (qui nourrissent eux-même la spéculation). Comme nos systèmes reposent sur la consommation de masse, on s’en est sortis par l’endettement : surendettement des ménages aux Etats-Unis, très fort endettement public dans d’autres pays.

Si vous ne remettez pas la finance au service de l’économie réelle, si vous ne ramenez pas le taux de rémunération du capital au strict nécessaire pour le fonctionnement des entreprises et que vous continuez d’accepter que les détenteurs du capital prélèvent 12 à 15% de la valeur créée, vous n’avez rien réglé. Que vous ayiez comme monnaie l’euro, la livre sterling, ou des coquillages phéniciens ne change rien à l’affaire : les Anglais, qui n’ont pas l’euro, ont été frappés par la même crise que nous.

De même, les politiques d’austérité ne sont pas imposées par l’euro. Si collectivement les gouvernements européens avaient décidé, au nom des circonstances exceptionnelles (et du bon sens économique) de mettre entre parenthèses nos normes budgétaires, on ne serait pas dans cette situation. Il ne faut pas faire de l’euro un bouc émissaire.

5/ « Si tout le monde dévalue, le gain est où ? »

Rue89 : L’euro, par définition, prive les pays en difficulté d’un outil, la dévaluation…

Jacques Généreux : Oui. Les pays en proie d’une crise de la dette s’en sont souvent tirés par la dévaluation, qui permet de booster les économies ouvertes aux échanges. Si vous retournez aux monnaies nationales, vous retrouvez cette marge de manœuvre.

Rue89 : Une sortie de l’euro et de ses règles ne permettrait-elle pas à un pays de retrouver aussi des marges de manœuvre budgétaires et de gestion de la dette ?

Jacques Généreux : Pour un petit pays, qui n’a pas le poids politique et économique de la France et qui est acculé à une situation de crise, la réponse est probablement oui. Si on ne trouve pas de solution collective pour des pays comme la Grèce, c’est ce qui va finir par arriver, sous la pression populaire. Cela n’est pas ma voie préférée, mais c’est celle vers laquelle on risque fort de s’engager.

On risque alors d’assister à des sorties en cascade : Grèce, puis Portugal, Espagne, Italie, et même France : celle-ci ne pourra pas faire face à la fois à la compétitivité allemande et à la compétitivité retrouvée – par la dévaluation – des pays du Sud. Ce serait alors l’éclatement dans le désordre de la zone euro. Et si tout le monde dévalue, le gain est où ? On entre alors dans une logique de guerre économique.

Rue89 : Est-ce qu’il faut sauver l’euro ?

Jacques Généreux : La question doit être posée sereinement. On peut se dire, après tout : pourquoi s’enquiquiner avec un truc qui fonctionne mal, qui crée des contraintes ? Si sa suppression nous donne des marges de manœuvre supplémentaires, pourquoi s’en priver ?

Je ne fais donc pas partie de ceux qui veulent absolument garder l’euro. Mais il faut bien évaluer les avantages et les inconvénients d’un tel choix.

L’euro a quelques avantages résiduels. Sur le long terme, l’euro est un facteur de rapprochement et d’unité politique qui certes est symbolique, mais les relations fondamentales entre les êtres humains sont symboliques avant d’être matérielles. C’est un des éléments, parmi d’autres, qui font qu’il ne peut plus y avoir de guerre en Europe.

Par ailleurs, si on évite par la réglementation les débordements financiers dont nous avons parlé, l’euro peut être un des éléments de maîtrise du marché. Multiplier les taux de change, c’est multiplier les occasions de spéculation.

Ce qui faudrait donc, idéalement, c’est compléter l’euro, en apportant à cette zone monétaire ce qui lui manque pour devenir une zone de progrès. Nous avons besoin d’une vraie négociation sur l’arrêt de la compétition sociale et fiscale dans cette zone. La monnaie unique ne doit servir à mener, comme l’a fait l’Allemagne, des politiques commerciales agressives tout en étant protégé par l’absence de possibilité de dévaluation de ses voisins. Face à de telles politique agressives, le seul moyen de résister est de faire baisser les salaires, de renoncer à respecter de normes écologiques, etc.

6/ Sortir de la crise, mode d’emploi

Rue89 : Dans le contexte européen actuel, comment espérez-vous pouvoir compléter l’euro par des normes fiscales, sociales et écologiques ?

Jacques Généreux : Un pays comme la France peut y contribuer. Parce qu’elle est un des pays fondateur de l’Union européenne et parce qu’elle est la deuxième puissance économique d’Europe, elle peut tenter un coup de force. Un nouveau gouvernement – dirigé par exemple par Jean-Luc Mélenchon – proposerait un deal à ses partenaires européens : nous ne pouvons plus mener en Europe ces politiques qui mènent à la catastrophe sociale et financière ; nous ne pouvons pas agir parce que des traités nous empêchent toute atteinte à la liberté de mouvements de capitaux ; nous ne pouvons pas sortir de la crise sans changer le statut de la Banque centrale européenne et sans pouvoir utiliser la création monétaire dans des règles à définir ensemble ; la zone euro ne sera durable que si l’on s’entend sur des règles empêchant le dumping social et fiscal.

Ou bien vous acceptez immédiatement d’ouvrir ce chantier, ou bien nous prendrons, en désobéissance aux traités, des mesures unilatérales de contrôle des mouvements de capitaux et d’intervention monétaire. Nous réquisitionnons la Banque de France et nous lui donnons, moyennant changement de la Constitution et de la loi française, la possibilité de créer des euros.

Rue89 : C’est une façon de sortir de l’euro…

Jacques Généreux : Non, justement : nous affirmons que nous restons dans l’euro. Notre message n’est pas de faire voler l’euro en éclat. Nous pouvons être éjectés, bien sûr, mais ce n’est pas nous qui prenons l’initiative d’un départ. Ce qu’on revendique, c’est une exception permettant à la Banque de France de participer au financement des déficits publics.

Rue89 : Vous savez que cela déclencherait une crise majeure, ce qui revient au même que de claquer la porte.

Jacques Généreux : Le but est bien de créer un choc majeur. Il peut conduire à une crise si en face, vous rencontrez un blocage. Mais qu’est-ce qui se passe, dans ce cas de figure ?

Techniquement, ce sont les banques centrales nationales qui font fonctionner le système monétaire : ce n’est pas la Banque à Francfort qui définit la politique et contrôle. La Banque de France peut donc créer des euros.

Si, sur ordre du législateur national, elle sort du cadre des directives fixées par la BCE, cette dernière peut l’exclure du système d’échange entre banques centrales. La Banque de France ne pouvant plus échanger de liquidités avec les autres banques centrales européennes, la France serait alors exclue, de fait, de l’euro. Et si la France continue à créer des euros, ils deviennent des « eurofrancs » distincts de l’euro. Un marché euro-eurofrancs serait créé…

Rue89 : On imagine mal la BCE prendre seule la décision d’exclure la France…

Jacques Généreux : Effectivement, on voit mal Mario Draghi [président de la BCE, ndlr] prendre seul la décision de foutre en l’air l’union monétaire. Car si la France est poussée dehors et s’affranchit des contraintes, les autres pays, Italie, Espagne, Portugal ne resteraient pas une seconde dans une zone où ils sont déjà contraints de partout…

Mais cette approche du coup de force préserve le message pro-européen : l’idée n’est pas de détruire l’Europe ou de prôner un repli national – ça c’est l’approche nationaliste du FN. On reconnaîtrait les acquis de la construction européenne, on en déplorerait les travers accumulés depuis vingt ans. Mais on proposerait de sauver ce projet européen et de le réorienter à l’occasion de ce moment de crise.

Rue89 : Cela ne revient-il pas au même ? Je désobéis aux règles, en sachant que cela fera tout exploser…

Jacques Généreux : Non, le but c’est de rester dans l’euro et de négocier. Et si cela finit par éclater quand même, la France, en gardant un discours pro-européen, reste un pilier de reconstruction d’autre chose.

Rue89 : Autre chose ?

Jacques Généreux : Par exemple, un système de coopération monétaire entre les pays qui le veulent, avec des monnaies nationales et, pour les échanges avec les pays hors de cette zone, une monnaie commune… Elle pourrait s’appeler la zone « eurosol », comme « euro solidaire », pour marquer la volonté de donner la priorité non pas à la compétition, mais à la coopération…

Rue89 : Sans l’Allemagne ?

Jacques Généreux : On peut imaginer que dans, un premier temps, le reste de l’ancienne zone euro continue à exister.

Rue89 : Un euro entre l’Allemagne et les Pays-Bas, cela n’a pas grand sens…

Jacques Généreux : Je ne vois pas trop quel serait l’intérêt de l’Allemagne, en effet.

Rue89 : C’est de la politique fiction.

Jacques Généreux : Si c’était Jean-Luc Mélenchon le président de la République et Jacques Généreux le Premier ministre, cela n’en serait pas : c’est ce qui se passerait.

Dans le pire des cas, la France serait exclue par les autres : où est le drame ? Tant pis pour l’Allemagne. Notre eurofranc est dévalué, les entreprises françaises exportatrices se frottent les mains et on reconstruit quelque chose avec d’autres pays. Dans le meilleur des cas, l’Allemagne et les autres pays n’oseraient pas exclure la France et, craignant la contagion, ouvriraient le chantier de la refondation du projet européen sur de nouvelles bases.

7/ Une autre politique au risque de sortir de l’euro

Rue89 : Il y a un petit côté « saut sans parachute » dans votre scénario. Le risque étant une crise majeure qui enfonce encore plus l’ensemble des économies dans la dépression… Si les marchés anticipaient un retour de l’inflation, les taux d’intérêts s’envoleraient.

Jacques Généreux : On verra bien : ma conviction, c’est qu’il n’y aura pas d’inflation car on est plutôt en situation de déflation. Je pense que la réaction des marchés sera plutôt positive. Voir des pays se débarrasser à la fois de leur crise d’endettement et de l’austérité sera une excellente nouvelle. Les marchés sauront que la France n’aura plus aucun problème pour financer ses biens publics et pour rembourser ses créanciers en monnaie sonnante et trébuchante, puisque la banque centrale aura le pouvoir de financer ces remboursements en dernier ressort.

Le problème, c’est que ce scénario ne va pas arriver.

Il est sérieux et crédible, mais il n’y a pas de majorité pour le porter. Pendant que cela ne se produit pas, ce sont les mouvements néoconservateurs, nationalistes (comme le FN en France) voire néonazis (comme Aube dorée en Grèce), qui récupèrent le mécontentement en Europe et prônent le repli.

L’autre gauche existe en Europe – Syriza en Grèce, Die Linke en Allemagne, le Front de Gauche en France, etc. – mais elle ne progresse pas. Cette gauche progressiste n’a pas été en mesure d’assumer pleinement une position suffisamment claire par rapport à l’euro.

Avant la crise, on pouvait dire aux électeurs : « Nous sommes des proeuropéens, nous voulons refonder l’Europe, créer un rapport de force »… C’était audible. Mais plus maintenant. Pendant quatre années, les Européens ont eu le spectacle d’une Europe du chacun pour soi, une Europe qui a attendu trois ans avant d’admettre qu’il fallait annuler une partie de la dette grecque, avec une Allemagne égoïste, qui fait du dumping social et fiscal et freine des quatre fers dès qu’il s’agit de solidarité avec les pays qui ont « fauté ».

Les Européens ont subi directement, pour certains d’entre eux, des politiques d’austérité imposées. Cette violence est directement imputée à l’Europe et dans le même temps, rien n’a été fait contre la spéculation financière, sinon des colloques. La plupart des produits toxiques qui ont servi à la spéculation lors de la crise grecque sont toujours en service. L’UE n’a engagé aucune action contre les principaux fauteurs de la crise : son urgence a été de baisser les salaires et les pensions…

Aujourd’hui, il est donc compliqué de se présenter comme proeuropéen : les gens vous rigolent au nez et vous disent : « Soit vous voulez sortir de ce truc, ce système épouvantable, et on vous écoute, y compris vos idées de refondation ; sinon, on ne vous écoute pas : le violon de l’Europe, on le connaît, on l’a entendu depuis vingt ans. »

Les nationalistes, comme le FN en France, ont un discours beaucoup plus simple et compréhensible : « Cette Europe est inutile et vous fait souffrir, retrouvons notre souveraineté nationale. Il y a un problème, supprimons-le. »

Rue89 : N’est-il pas possible à cette gauche de retrouver un discours simple ?

Jacques Généreux : C’est la difficulté. Il faut assumer clairement le fait qu’au bout de notre scénario du coup de force politique, si les autres pays le refusent, il y aura une sortie de l’euro. On sera dehors. Ce n’est pas jusque-là le programme du Front de Gauche, car le Parti communiste n’était pas prêt à aller jusque-là dans la désobéissance aux règles européennes.

C’est pourtant la condition de la crédibilité de ce propos. Il faut sortir de l’ambiguïté : la priorité, ce doit être la mise en place d’une autre politique. Il vaut mieux sortir de l’euro pour mener une autre politique que renoncer à une autre politique pour sauver l’euro. Car au final, nous ne voulons pas sauver l’euro, mais l’Europe.