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Frédéric Lordon critiquerait-il la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

1/ Nous sommes nombreux (et nombreuses) parmi les « insoumis-e-s » qui soutenons la candidature de Jean-Luc Mélenchon​ à apprécier Frédéric Lordon​. Beaucoup d’entre-nous le lisons régulièrement depuis des années, suivons ses interventions, et espérons que Jean-Luc Mélenchon s’inspire grandement de sa vision. J’ai, dans cet esprit, écrit ce billet de blog le 25 janvier dernier. Or, ces dernières semaines, du fait de l’évolution amorcée par Jean-Luc Mélenchon, nous avons cru discerner que Frédéric Lordon​ avait manifestement inspiré Jean-Luc Mélenchon. Mais nous constations aussi que ce n’était manifestement que  partiellement (1).

2/ J’ai lu certain-e-s camarades se demander pourquoi Frédéric Lordon ne prenait jamais acte de l’évolution de Jean-Luc Mélenchon et ne parlait jamais de lui ces dernières semaines. Il me semble que dans deux de ses récentes interventions Frédéric Lordon explique justement pourquoi, même s’il ne désavoue jamais Jean-Luc Mélenchon puisqu’il ne cite pas son nom.

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1/ J’ai dit que Frédéric Lordon n’avait que partiellement inspiré Jean-Luc Mélenchon car on note bien, à les lire et à les écouter tous les deux, qu’il y a encore, entre eux, une certaine divergence de vues qui n’est pas négligeable. Et c’est un doux euphémisme !

En effet, Jean-Luc Mélenchon a exprimé sa propre vision, de la manière la plus éclairante, lorsqu’il prit la parole à la suite de Frédéric Lordon,​ lors du sommet international du plan B qui s’est tenu à Paris, le 23 janvier dernier (la vidéo des interventions de Frédéric Lordon et de Jean-Luc Mélenchon est ici et vous pouvez lire ici ce qu’a dit Frédéric Lordon puisque je l’ai retranscrit intégralement. Dans la vidéo, Frédéric Lordon intervient de 2h 34 min et 50 sec à 2h 51 min et 40 sec). Donc, prenant la parole après Frédéric Lordon, Jean-Luc Mélenchon a dit ceci:

«  Aucun plan n’est possible s’il n’est porté par un haut niveau d’action populaire. De quelle manière le niveau d’action populaire peut-il être à bonne altitude ?

Il faut pour cela que les larges masses comprennent quels sont les enjeux, et le comprennent à l’égard de leurs propres intérêts et de la contradiction entre leurs intérêts et les politiques suivies.

C’est pourquoi je dis que ça n’a pas d’intérêt de surgir sur la scène en disant purement et simplement « nous allons sortir de l’euro » parce que cela revient à fétichiser la question de l’euro sans permettre d’en comprendre le mécanisme diabolique d’aliénation des peuples.

Il est intéressant de montrer une part de bonne volonté  qui se heurte à la mauvaise volonté et à l’hostilité de ceux à qui l’on s’adresse et alors les peuples sont conduits à se demander d’où vient cette mauvaise volonté, d’où vient ce refus. C’est pourquoi nous parlons souvent de plan A et cela ne signifie pas que nous ayons des illusions sur le sujet. »

J’avais alors écrit ce billet de blog suite à cette intervention. Je commentais ainsi l’intervention de Jean-Luc Mélenchon :

« Je pense qu’il nous livre là le cœur de sa pensée, la substantifique moelle de sa réflexion, quant à la question de savoir si l’on doit – ou pas – et pourquoi – défendre la sortie pure et simple de l’euro (et l’on peut dire, par extension, de l’UE).

Dans ces quelques minutes d’exposé, il réitère son refus de dire ouvertement que nous devons sortir du carcan qu’est l’euro, et plus largement l’UE (alors que certains d’entre-nous voudrions l’entendre de sa bouche) et il avance des arguments à l’appui.

Son principal argument a du poids, c’est indéniable, mais malgré tout je persiste à penser que si Jean-Luc Mélenchon, et d’autres avec lui, portaient ardemment, et avec conviction, arguments solides à l’appui car il y en a plein, le combat frontal contre l’UE (et pas seulement l’euro) en disant ouvertement que nous devons sortir de l’UE (et pas seulement de l’euro) et en expliquant pourquoi et comment le faire, il deviendrait de facto le principal opposant au gouvernement actuel, à la gauche droitisée à outrance, aux droites devenues ivres de capitalisme exacerbé, et à l’extrémisme néofasciste. En devenant ce véritable opposant, il deviendrait le principal recours du peuple.« 

Et puis, je revenais sur le mot « fétichisme » employé par Jean-Luc Mélenchon qui m’avait donné quelques boutons… Je disais ceci :

« Contrairement à l’argument qu’il utilise pour contester le discours frontalement hostile à l’euro et à l’UE, ce n’est pas du tout par « fétichisme » que nous souhaitons sortir de l’UE. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, nous n’étions pas sur cette ligne il y a encore un an ou deux. C’est l’aboutissement de notre réflexion qui nous a conduits à défendre cela, au regard de l’analyse que nous avons faite de la situation actuelle et de l’histoire de l’UE. Il ne s’est jamais agi de « sortir de l’UE » pour sortir de l’UE. Et le fétichisme n’entre pas dans nos comportements politiques…

Comme il aime à le dire lui-même, c’est la raison que nous utilisons pour fonder nos opinions et nos jugements, pas une irrationnelle lubie… Nous considérons seulement, au regard de ce qu’est l’UE, analysée à travers ses textes fondateurs, ses différents traités, ses institutions, sa pratique législative, réglementaire et jurisprudentielle, ses organes, sa politique, sa diplomatie, que nous ne la ferons jamais évoluer dans le sens que nous souhaitons et que nous devons donc nous en libérer pour revenir à un internationalisme réel, selon la logique expliquée maintes fois par Frédéric Lordon.

Or nous croyons que nous perdons du temps à faire croire que nous pourrions obtenir quelque répit ou quelque rémission. Puisque Jean-Luc Mélenchon dit lui-même qu’il n’a aucune illusion, alors qu’il cesse de le faire croire indirectement…« 

Or, ce mot-là, insultant pour notre intelligence car il nie que nous ayons un raisonnement fondé sur la raison et l’expérience, Jean-Luc Mélenchon l’a réutilisé depuis. C’était très récemment, à l’occasion de la conférence donnée sur son livre « L’ère du peuple » à l’ESC de Paris. Alors, je m’interroge !

C’est une façon de renvoyer dans les cordes celles et ceux d’entre nous qui ne croyons pas qu’il soit possible de changer la donne de l’euro et encore moins de l’UE, voire qui estimons que ce n’est même pas souhaitable de le tenter car même si nous parvenions à desserrer un peu l’étau, le système de l’UE, qui est une prison des peuples, demeurerait.

Car ce n’est pas que l’euro qui nous opprime, c’est l’UE tout entière dans son essence oligarchique, dans ses institutions qui incarnent cette oligarchie et lui donnent tout pouvoir, dans ses choix dévastateurs des économies européennes et des agricultures africaines pour ne parler que d’elles, dans ses modalités d’action autocratiques, dans son esprit munichois, dans son égoïsme face au problème migratoire, dans son atlantisme…

C’est pourquoi nous ne tergiversons plus. C’est pourquoi nous exigeons d’en sortir, purement et simplement, et définitivement. L’UE est détestable et détestée. Et elle est viciée dans ses bases. Il n’y a plus rien à négocier. Nous devons briser nos chaines et nous libérer d’elle !

Hugo Chavez disait ceci à juste titre : « On ne négocie pas avec l’oligarchie. Parce qu’on ne négocie pas la Patrie. Parce qu’on ne négocie pas la dignité. Parce qu’on ne négocie pas les principes.»

Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il veut « sortir des traités », cela a un sens. Ça ne peut signifier qu’une seule chose: si on sort des traités, on sort de fait de l’UE. Mais alors pourquoi dire en même temps qu’on va aller négocier avec Mme MERKEL pour tenter de la faire plier via notre puissance économique. Pour obtenir quoi ? Quelques concessions en échange de notre maintien dans l’UE ? Mais ça, c’est l’oeuvre de la CFDT, pas de la révolution citoyenne ou de la libération !

Bien que je vois depuis longtemps en Jean-Luc Mélenchon « le meilleur d’entre-nous » pour reprendre une formule connue, bien que je vois en lui un brillant orateur, un animal politique hors pair, un philosophe et un poète doté d’une grande sensibilité, un leader (au sens de celui qui tire le train), je me désole qu’il donne parfois le sentiment d’hésiter, lui qui dit avoir les idées claires sur ce qu’il convient de faire. Il va falloir qu’on m’explique : sortir des traités ou négocier avec Mme Merkel ? Parce que c’est antinomique.

Jean-Luc Mélenchon a toujours la volonté semble-t-il de mettre en oeuvre le plan A (négocier pour obtenir des allègements de l’austérité et peut-être aussi quelques autres réformes en faveur de la démocratisation de l’UE et d’une plus grande souveraineté de notre peuple). Sauf que l’UE ne sera jamais une oeuvre démocratique. Car ses promoteurs, ceux qui la tiennent, ne veulent pas cela. Frédéric Lordon a dit ironiquement à propos de la monnaie européenne (lors de son intervention précitée au sommet international du plan B le 23 janvier dernier) qu’un euro démocratique a autant de chance de survenir qu’un cercle de devenir carré. Je suis de ceux qui pensent qu’il en va de même du système institutionnel de l’UE dans sa globalité. Et par conséquent, je pense que Frédéric Lordon a encore raison de dire (lors de la même intervention précitée) :

« Pourquoi est-ce que j’accorde autant d’importance à l’idiosyncrasie monétaire allemande ? Parce que c’est le verrou du verrou et que j’en fais le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus. En bout de course, et même les autres difficultés vaincues, la complication allemande est, j’en ai peur, l’ultime obstacle sur lequel buteraient les tentatives de reconstruction d’un euro démocratique. Car si par extraordinaire un tel projet venait à prendre consistance, c’est l’Allemagne – il faut en être bien persuadés – qui prendrait le large, peut-être accompagnée d’ailleurs ! Et voilà l’hypothèse systématiquement oubliée, la tache aveugle par excellence, le Grexit ! Et le paradoxe de l’autre euro, de l’euro démocratisé, c’est qu’il échouerait au moment où il s’apprête à réussir, du fait même qu’il s’apprête à réussir.« 

2/ Pour répondre à l’interrogation demandant pourquoi Frédéric Lordon ne cite jamais le nom de Jean-Luc Mélenchon et ne parle jamais de sa proximité avec lui, on peut relever je crois que demeurent de grosses divergences de vues. Il y a d’abord la question européenne, point d’achoppement évident à mes yeux ! J’ai évoqué cette divergence au point 1 ci-dessus. Frédéric Lordon veut aller directement au plan B tandis que Jean-Luc Mélenchon veut absolument tenter d’abord le plan A ! Sur ce point, j’approuve Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon.

Mais je crois qu’il y a par ailleurs au moins un autre élément fondamental de divergence. En effet, à deux reprises depuis janvier, Frédéric Lordon a eu l’occasion de dire des choses qui me semblent éclairer la question…

La première intervention à laquelle on peut se référer est celle où Frédéric Lordon a fait un discours à un colloque organisé par la Fondation Copernic sur le thème « Quelle stratégie pour rompre avec l’austérité ? ». C’était le 16 janvier dernier, donc 7 jours avant le sommet international du plan B dont j’ai parlé plus haut, et 3 semaines avant que Jean-Luc Mélenchon ne déclare sa candidature, et l’on peut penser que depuis les choses avaient quelque peu évolué.

Pourtant Frédéric Lordon a réitéré encore plus clairement sa pensée puisqu’il a publié dans le Monde diplomatique de mars 2016 un billet intitulé « Pour la République sociale ». Si ce billet développe une véritable proximité avec les positions de Jean-Luc Mélenchon (sans pour autant que là encore son nom ne soit cité) notamment sur la question de l’indispensable travail de refondation constitutionnelle, et ce via une Constituante (ce que défend Jean-Luc Mélenchon depuis des années), on lit aussi dans ce billet comme un désaveu du choix de Jean-Luc Mélenchon de ne plus parler depuis la Gauche.

Si ce que j’ai compris est bien ce que Frédéric Lordon a dit sans le dire, il me semble bien que c’est une critique puissante de la nouvelle stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Un des problèmes est que Frédéric Lordon ne le dit pas ouvertement. Il ne cite pas Jean-Luc Mélenchon mais parle de « certains à gauche » si bien qu’il laisse donc planer un doute sur ceux qu’il cible. Mais à lire ce qu’il dit, il me semble bien que le doute n’est plus permis. J’en suis étonné car Frédéric Lordon ne cesse de critiquer « la Gauche » telle qu’elle est. Et il m’avait donné le sentiment de souhaiter précisément que le candidat de la Gauche de combat se place dans une situation qui dépasse ce camp tout en en conservant les idées politiques qui l’incarnaient. Or c’est précisément ce que Jean-Luc Mélenchon a fait en se positionnant comme il l’a fait, en faisant voler en éclats le moribond Front de Gauche et en parlant au peuple tout entier avec un projet qui ne fait pas honte à la Gauche de combat. Mais c’est aussi apparemment ce que Frédéric Lordon fustige poliment, diplomatiquement, mais fermement.

Or, Frédéric Lordon est trop intelligent et surtout trop bien instruit du parcours de Jean-Luc Mélenchon pour ignorer que « La République sociale » est un slogan qui parle au cœur de Jean-Luc Mélenchon depuis l’origine de son combat politique et que ce fut même plus que cela puisque Jean-Luc Mélenchon en avait fait le nom de son courant au PS avec « PRS » (Pour la République sociale). Laisser entendre que Jean-Luc Mélenchon a abandonné ce slogan est un mauvais procès. Même si ce slogan n’apparait plus aussi ouvertement dans ses discours, je suis convaincu que c’est pourtant ce qui le guide depuis toujours. Simplement, il a enfin compris que faute d’une révolution populaire qui interviendrait avant et balaierai le système institutionnel pourri de la 5e République et tout ce qu’il permet, pour changer les choses et imposer justement la République sociale, il faut gagner l’élection présidentielle. Et pour gagner l’élection présidentielle en 5e République, il ne faut pas donner au peuple le sentiment que l’on parle uniquement au seul nom et pour le seul compte d’un camp. Il faut savoir se dépasser et dépasser les siens, sans se renier pour autant, sans rien rabattre de ses idées. Et c’est exactement ce que Jean-Luc Mélenchon fait.

Alors que Frédéric Lordon reprenne aujourd’hui ce slogan « Pour la République sociale » comme titre de son billet n’est pas anodin. Ce pourrait être un appui à Jeaan-Luc Mélenchon s’il n’y avait pas ces lignes reproduites ci-dessous dans lesquelles on ne peut voir qu’une illustration de la critique sous-jacente. Et c’est une critique qui fait mal car il est clair que ce que dit Frédéric Lordon a du poids dans notre camp. Qu’il y ait des désaccords n’est pas un problème insurmontable. Mais que la stratégie même de Jean-Luc Mélenchon soit attaquée ainsi dans ses bases, là c’est tout autre chose !  Je disais plus haut que dans la controverse entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon sur la question de la sortie de l’euro et/ou des traités et donc de l’UE, je donnais raison à Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon. Sur la question de la stratégie présidentielle, en revanche, je donne raison à Jean-Luc Mélenchon contre Frédéric Lordon.

« Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; »

 Je ne donne pas tort à Frédéric Lordon s’agissant de l’utilité de nous en prendre à l’empire des propriétaires et donc de déconstruire la notion de propriété pour la refonder dans le sens de l’intérêt général. Mais je ne le suis pas dans la critique qu’il fait à Jean-Luc Mélenchon de se positionner désormais en dehors de la Gauche. La lutte des classes existe mais sous une autre forme. Parler de gauche et de droite aujourd’hui à un peuple déboussolé du fait de ceux qui ont travesti la Gauche en une nouvelle Droite, c’est la garantie d’être abandonné à son triste sort de chef de clan. Laissons cela à Pierre Laurent. On a autre chose à faire, rassembler le peuple, cette masse de citoyen-ne-s qui ne demandent que le respect de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, valeurs républicaines d’où l’on décline ensuite, si l’on est conséquent, laïcité, démocratie, « Humain d’abord » et insoumission !

Quand…

Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux
Je vous propose ci-dessous quelques lignes dans l’esprit de celles qu’avait écrites Martin Niemöller qui, elles, sont à lire au bas de ce document.
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Quand ils ont violenté et parqué les migrants dans des camps, je n’ai rien dit, je n’étais pas migrant…
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Quand ils ont condamné à de la prison ferme des syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste…

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Quand ils ont contraint les lanceurs d’alerte à vivre dans la peur d’être réveillés au petit matin par une armée de Robocops, je n’ai rien dit, je n’étais pas lanceur d’alerte…
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Quand ils ont imposé aux salarié-e-s un retour aux conditions du XIXe siècle, je n’ai rien dit, j’étais fonctionnaire…
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Quand ils ont supprimé le statut de la fonction publique, je n’ai rien dit, je travaillais dans le privé…
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Quand ils ont imposé aux chômeurs d’accepter n’importe quel emploi à n’importe quel salaire, je n’ai rien dit, j’avais un travail…
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Quand ils ont montré du doigt et harcelé les fraudeurs aux aides sociales, je n’ai rien dit car ces gens-là abusaient du système…
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Quand ils ont laissé tranquilles les fraudeurs fiscaux, les évadés fiscaux et les professionnels de l’optimisation fiscale, je n’ai rien dit, ces gens-là sont intouchables et puis moi je ne les connais pas alors que je connais quelques chômeurs parasites…
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Quand ils ont soumis la politique à l’économie, je n’ai rien dit, les économistes à la télé disaient que c’était cela qui nous sauverait…
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Quand ils ont transformé le régime d’économie mixte appliqué en France depuis la Libération en économie financière et de casino, je n’ai rien dit, le capitalisme était le seul système viable puisque l’alternative communiste avait échoué…
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Quand ils ont assimilé tous les “Arabes” aux terroristes islamistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas “Arabe” ou musulman…
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Quand ils ont transformé l’état d’urgence provisoire en état permanent, je n’ai rien dit, j’avais peur des terroristes…
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Quand ils ont imposé des restrictions massives des droits et libertés, je n’ai rien dit, j’ai toujours pensé que la sécurité était la première des libertés et que pour la garantir, il fallait accepter des restrictions…
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Quand ils ont effacé les frontières pour imposer la mondialisation, je n’ai rien dit, je n’étais pas nationaliste…
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Quand ils ont vassalisé la France, je n’ai rien dit, je me foutais de “l’Hexagone”…
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Quand ils ont vendu à la découpe l’industrie de défense, je n’ai rien dit, j’étais antimilitariste…
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Quand ils ont transféré le contrôle de la force de dissuasion française au commandant en chef de l’OTAN, je n’ai rien dit, j’étais hostile à cette arme de destruction massive…
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Quand ils ont remplacé le franc par l’euro, je n’ai rien dit et je me suis même réjoui car ça allait simplifier mes achats lorsque j’irais à l’étranger…
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Lorsqu’ils ont fondé l’Union européenne, je n‘ai rien dit, j’étais pour la paix en Europe…
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Lorsqu’ils ont réintégré la France dans l’OTAN, je n’ai rien dit car à la télé, à la radio et dans la presse, ils disaient que les Russes nous menaçaient…
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Lorsqu’ils ont fait revenir les forces armées des États-Unis dans des bases militaires sur notre territoire, je n’ai rien dit, on a une trop grosse dette envers les Américains depuis 1944…
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Lorsqu’ils ont mis en application le TAFTA et le TISA, je n’ai rien dit, car il paraît que seuls des anti-Américains primaires et des fossiles gauchistes s’y opposaient…
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Quand ils ont transféré à Bruxelles les derniers pouvoirs régaliens de la France (Affaires étrangères, Défense et justice), je n’ai rien dit, la France est un trop petit pays pour survivre dans la mondialisation…
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Quand ils ont prorogé de dix ans le fonctionnement des centrales nucléaires françaises, je n’ai rien dit, je ne voulais pas revenir au temps de la bougie…
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Etc. etc.
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Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester

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Éléments de biographie issus du Huffington Post

Martin Niemöller (14 janvier 1892 – 6 mars 1984) est un pasteur et théologien allemand. Il combat lors de la Première Guerre mondiale.
Après celle-ci, bouleversé par les horreurs qu’il a vécu, il s’oriente vers la théologie et devient pasteur.
Il admire le régime hitlérien à ses débuts, mais quand celui-ci veut soumettre l’église allemande, Martin Niemöller demande à tous les pasteurs qui ne veulent pas accepter l’idéologie nazie de se rassembler afin de créer le Pfarrernotbund (Ligue d’urgence des pasteurs).
Cette organisation respecte et défend la profession de foi de l’Église Réformée et les principes de tolérance de la Bible.
À la fin de 1933, six mille pasteurs (plus d’un tiers des pasteurs protestants) ont rejoint l’organisation. Le Pfarrernotbund reçoit également le soutien de protestants de l’étranger.
L’organisation adresse alors au synode une lettre dénonçant les persécutions dont sont victimes les juifs et les pasteurs qui ne veulent pas se plier aux ordres des nazis.
En représailles, Martin Niemöller est déchu de ses fonctions de pasteur. La plupart de ses paroissiens lui restant fidèles, il continue d’assurer son ministère.
Arrêté en 1937, il est interné au camp de concentration de Sachsenhausen. En 1941 il est transféré au camp de Dachau. Libéré en 1945, il devient militant pacifiste et consacre le reste de sa vie à la reconstruction de l’Église protestante d’Allemagne.

Intervention de Frédéric Lordon au sommet international du Plan B

Paris le 23/01/2016

Retranscription intégrale faite par Vincent Christophe Le Roux

Pour voir la vidéo, aller ici. Lordon intervient de 2h 34 mi 50 sec à 2h 51 min et 40 sec

Écoutez, je ne vais dire ni des choses très techniques, ni des choses très nouvelles. Je ne vais pas présenter de schéma d’architecture monétaire alternative. Je voudrais simplement insister sur ce que me semblent être les enjeux fondamentaux de ce qui peut se donner sous le nom de plan B.

Et je voudrais commencer en faisant observer tout de même qu’il y a des manquements à la rationalité élémentaire de l’apprentissage qui ne sont plus seulement des fautes intellectuelles mais quasiment des crimes politiques, des attentats à l’espérance en tout cas. Celles par exemple que le verrou de l’euro annulent radicalement et que tirer ce verrou peut seul restaurer.

Alors même que l’analyse de l’impasse néolibérale européenne, d’une forme de tyrannie bureaucratique annulant toute possibilité de compromis pouvait être faite depuis très longtemps, il en est que le spectacle d’un gouvernement de gauche – grec, en l’occurrence – tabassé dans les arrière-boutiques de l’eurozone ne suffit toujours pas à déciller et qu’eux-mêmes un peu sonnés continuent à chercher l’introuvable et à vouloir l’impossible : l’euro progressiste et démocratique, cet équivalent monétaire de l’éléphant rose ou du grand serpent à plumes. Et c’est comme si cette gauche rejoignait, qu’elle le veuille ou non, qu’elle s’en aperçoive ou non, le grand parti unifié de l’eurolibéralisme, au moins en ce qui constitue en réalité son dernier argument, j’entends par là le fétichisme de l’euro : l’euro intransitif, l’euro pour l’euro quelles qu’en soient les conséquences. Car finalement, à la question « Pourquoi l’euro ? » l’européiste intransitif et ses partisans ne savent répondre rien d’autre que « Parce que » ou quand ils s’essayent à dire autre chose – soyons honnêtes, parfois ils s’y essayent – on en tire rarement autre chose qu’une profession de foi de Miss France – je veux dire de Miss Europe bien sûr – dont le gros de l’argument consiste en la paix et l’amitié entre les peuples. Et comme tous es grands somnambules, et pour ne pas les faire dérailler du podium, il est sans doute risqué de les tirer de leur sommeil halluciné pour leur faire observer que d’après leurs propres critères en bikini, la construction européenne est un terrible échec. Jamais on n’y a observé autant de tensions politiques de toutes sortes, et bien prêt du point critique désormais. Extrême droite nationaliste aux portes du pouvoir, séparatisme endémique, peuples montés les uns contre les autres, etc. etc.

Si la construction européenne échoue à ce point, et selon ses propres critères, c’est sans doute que quelque chose a été mal pensé en cours de route mais quoi ? À cette question, la réponse est la suivante : ce qui a été mal pensé – et en réalité pas pensé du tout – ce sont les conditions de la possibilité de la constitution d’une communauté politique. L’eurozone crève de ne pas être une communauté politique. La vérité cependant, c’est qu’elle n’a jamais voulu l’être, en tout cas pas au sens d’une communauté politique démocratique. Peut-elle le devenir ? C’est là toute notre question.

À cette question, je pense, hélas, que la réponse est non, et que, après tant d’années perdues, il va être temps de l’admettre. La réponse est non d’abord parce que, contrairement à une légende urbaine médiatiquement colportée, libéralisme et démocratie sont loin d’être de parfaits synonymes. Disons plutôt que doctrine à l’usage des dominants, le libéralisme tolère très bien d’être à géométrie variable. Par exemple, le néolibéralisme européen ne voit aucun problème à être un « illibéralisme » politique foncièrement antidémocratique. Or jusqu’à peu le néolibéralisme était la tendance générale de tous les États-membres. Et puis, il y a eu Syriza ! Y’a Podemos, y’a la coalition portugaise, des alternatives un peu balbutiantes, timorées même sur cette question décisive de l’euro, mais enfin les choses semblent pouvoir changer et l’espoir semblerait renaître.

Je dis cependant que les choses changeraient-elles davantage, viendrait tôt ou tard le moment où elles buteraient sur un obstacle singulier, et singulièrement résistant, je veux parler de l’Allemagne.

Est-il encore possible de parler de l’Allemagne en France ? Il le faudrait pourtant et d’autant plus que rien n’interdit en principe de cheminer entre les écueils du déni et de l’éructation germanophobe, la catastrophe étant cependant que le risque de la seconde conduit systématiquement au premier, et qu’à force d’avoir peur des mauvaises pensées, on s’interdit de penser tout court, et en particulier l’idiosyncrasie monétaire allemande. C’est qu’une telle panique intellectuelle s’est abattue sur la gauche qu’il est devenu à peu près impossible de penser quoi que ce soit de cet ordre. Il faut en effet que se soit produite une terrible régression théorique pour qu’une telle analyse soit grossièrement ramenée à une évidemment aussi aberrante psychologie de l’esprit des peuples, ou liquidée plus clairement encore sous une objection d’essentialisme qui est ici l’asile de l’ignorance volontaire et du refus d’analyser.

Faudrait-il renoncer par exemple à penser le rapport particulier de la société américaine aux armes à feu ou bien celui de la société française à la laïcité, ou à l’État, de peur de tomber dans tout essentialisme américanophobe ou francophobe ?

Les sciences sociales me semble t-il, notamment historiques, n’ont-elles pas entre autres pour objet de mettre en évidence les imaginaires communs et d’analyser les croyances collectives de longue période que seules des sciences dites humaines – notamment économiques – égarées dans l’individualisme méthodologique ont totalement perdu de vue.

Le drame de l’époque, c’est qu’on doive faire de pareils préalables pour avoir quelque chance d’installer une discussion analytique un peu sérieuse sur la question allemande, discussion analytique sérieuse dont le critère même est qu’on puisse l’avoir en présence de nos camarades allemands, une discussion que je ne peux évidemment pas développer ici in extenso mais que je ramène à ses points essentiels :

1/ Il n’est pas contestable que tous les États membres, emportés depuis des décennies par la vague néolibérale, ont validé avec enthousiasme les principes idéologiques de l’eurozone et en sont co-responsables, tous !

2/ Cette unanimité ne doit pas empêcher de voir que parmi tous ces États l’Allemagne joue à quelque chose qui n’appartient qu’à elle parce qu’elle l’a hérité de son histoire qui est une histoire singulière.

3/ Entre hantise et conjuration des traumatismes du passé et réinvestissement symbolique dans une identité de substitution, la société allemande a noué avec la monnaie un rapport qui n’a pas d’équivalent en Europe et dont on peut dire qu’il est un rapport métapolitique, en cela qu’il diffère en nature et en temporalité aussi d’avec les idéologies politiques ordinaires.

4/ Il s’en est suivi que l’adoption de son modèle institutionnel, et notamment la sanctuarisation des principes de politique monétaire et budgétaire dans des textes intouchables – ceux des traités – ont été les contreparties sine qua non de l’entrée de l’Allemagne dans l’eurozone. Dès cet instant, le caractère antidémocratique de l’euro était scellé car on sort de la démocratie du moment que les orientations fondamentales de la politique économique se trouvent soustraites à la délibération de toute instance parlementaire ordinaire.

5/ Il est vrai cependant que comme toute formation politique, fut-elle de longue période, la croyance monétaire allemande, produite par l’Histoire, passera avec l’Histoire.

6/ Et comme toute croyance d’ailleurs, celle-là ne fait nullement l’unanimité dans la société allemande. Qu’elle ait ses dissidents, à l’image précisément de nos camarades qui sont ici présents, n’empêche pas que pour l’heure ses racines sont profondes. Je signale cette donnée élémentaire d’une rustique interprétation des pratiques monétaires : que 80% des paiements en Allemagne sont faits en liquide contre 56% en France et 46% aux États-Unis. Un chiffre significatif sans doute ! Et que l’usage des cartes de crédit y fait vraiment l’objet d’une réprobation sociale. Je dis ça à l’adresse de ceux qui pensent que la fixation monétaire est la seule affaire des élites allemandes ou du capital allemand et que le reste de la société en serait affranchi. Il n’en est rien et il y aurait tant d’autres indices à donner…

7/ Sachant où se trouve le centre de gravité de la société allemande sur cette question monétaire, il faut alors se demander quelles sont les chances de le voir se déplacer, avec quelle amplitude et surtout à quelle vitesse. Si, comme je le crois, c’est une affaire de longue période, le problème est qu’il y a des populations en Europe qui n’ont plus le temps d’attendre.

On peut alors reprendre synthétiquement tous ces éléments en disant ceci :

Il y a en Europe le problème général du néolibéralisme mais ce problème général connaît une complication particulière qui est la complication ordolibérale allemande.

Pourquoi est-ce que j’accorde autant d’importance à l’idiosyncrasie monétaire allemande ? Parce que c’est le verrou du verrou et que j’en fais le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus. En bout de course, et même les autres difficultés vaincues, la complication allemande est, j’en ai peur, l’ultime obstacle sur lequel buteraient les tentatives de reconstruction d’un euro démocratique. Car si par extraordinaire un tel projet venait à prendre consistance, c’est l’Allemagne – il faut en être bien persuadés – qui prendrait le large, peut-être accompagnée d’ailleurs ! Et voilà l’hypothèse systématiquement oubliée, la tache aveugle par excellence, le Grexit ! Et le paradoxe de l’autre euro, de l’euro démocratisé, c’est qu’il échouerait au moment où il s’apprête à réussir, du fait même qu’il s’apprête à réussir.

C’est ce terminus qui condamne le plus rédhibitoirement le processus dont par ailleurs la probabilité qu’il prenne seulement naissance est des plus faibles. C’est que l’ouverture d’une épreuve de force au sein de l’eurozone suppose sensiblement plus qu’un sympathique parti progressiste européen. Il y faut l’évènement effectif et simultané d’un nombre suffisant de gouvernements vraiment de gauche. Mais quel temps n’a-t-il pas fallu pour que se produise en Grèce la première véritable alternance politique dans l’Union européenne ? Et quelle serait la probabilité jointe de l’alignement de planètes que je suis en train d’évoquer ? Elle est quasi nulle et tout le monde le sait ici.

Parmi les nombreuses erreurs intellectuelles de l’internationalisme, de l’internationalisme imaginaire, il y a celle qui consiste à attendre, l’arme au pied, la synchronisation du soulèvement continental. Eh bien à ce compte-là, et tels les hallebardiers de l’opéra chantant « Marchons, marchons » en piétinant sur place, l’euro a encore de beaux jours devant lui avec des opposants comme nous.

Il y a une et une seule conclusion à tirer de tout cela. La conclusion de l’internationalisme réel. L’internationalisme réel ce n’est pas le guet sans fin devant le désert des tartares mais la coordination des gauches européennes pour travailler partout à l’avènement de la rupture et de la sortie et puis pousser le premier qui sera en situation de l’effectuer, sans qu’il ait à attendre les autres !

L’internationalisme réel c’est aussi l’abandon de cette aberration qui ne fait plus mesurer les liens entre les peuples qu’à l’aune de l’intégration monétaire, de la circulation des marchandises ou de celle des capitaux. Et c’est a contrario le tissage de tous les autres liens possibles et imaginables – scientifiques, artistiques, culturels, étudiants, technologiques et industriels etc. etc. L’internationalisme réel, c’est enfin de sortir de l’intimidation, de l’intimidation par l’extrême-droite nationaliste, ou plus exactement de l’intimidation par l’eurobloc libéral qui n’a plus que cet argument-là en stock.

Sans doute l’extrême-droite est-elle abominable mais elle est tellement providentielle puisqu’elle permet de traiter de « nationaliste xénophobe » tous ceux qui projettent de s’extraire de la cage de fer. C’est bien simple : si le FN n’existait pas en France, il faudrait l’inventer !

Et le pire, c’est qu’il est une gauche assez bête pour se laisser terroriser, parfois même ajouter son propre concours à cet argument aussi infâme qu’il est spécieux. Car pour des raisons qui tiennent à la fois aux craintes de son électorat âgé, à son idéologie économique invertébrée et aux collusions qui s’établissent déjà avec le capital, un FN parvenu au pouvoir ne ferait pas la sortie de l’euro. Et c’est bien ici que les fautes intellectuelles deviennent des désastres politiques. La gauche effarouchée se sera donc laissée dépouiller sans combattre d’une alternative que son ravisseur n’exploitera même pas. Splendide résultat ! Et de quelle alternative parlons-nous ? De la seule en réalité capable de faire une différence radicale, une de ces différences que le corps social crève de ne plus jamais se voir proposer sur la scène des partis dits de gouvernement, désormais réduits à la grille continue de la droite générale. C’est bien pourquoi morts de faim politique, le peuple se jette avec avidité sur la moindre différence qui passe dans son champ de vision, fut-ce la pire, la plus mensongère, portée par les plus immondes démagogues car au moins c’est une différence et que, par là, il a le sentiment de respirer à nouveau.

Si elle n’avait pas peur de son ombre, c’est la gauche qui pourrait porter une différence politiquement digne : la différence de la sortie de l’euro, la différence de la souveraineté démocratique restaurée, la différence du verrou à toute politique progressiste enfin tiré, la différence de l’internationalisme réel.

S’il se libère de tous les interdits imaginaires et de toutes les inconséquences qui ont jusqu’ici terriblement pesé sur la question de l’euro, le plan B n’a pas d’autre sens que d’être le porteur historique de cette différence. Et au point où nous en sommes, disons-le avec emphase, le seul restaurateur possible de la démocratie.

Mais encore faut-il qu’il ait les idées un peu claires et moins au ventre cette pusillanimité qui a voué Tsipras à tous les renoncements, à toutes les défaites et malheureusement, pour finir, à toutes les humiliations.

Les idées claires, c’est de savoir pourquoi on se met en mouvement et pourquoi on lutte. S’il ne veut pas être B comme broutille ou comme bricolage, le plan B ne peut pas viser moins que l’objectif maximal, qui est en fait le minimum admissible : l’objectif de la pleine démocratie.

La pleine démocratie, c’est la déconstitutionnalisation intégrale de toutes les dispositions relatives à la politique économique et leur rapatriement dans le périmètre de la délibération politique ordinaire. Mais c’est cette chose même qui est radicalement impossible si bien que l’euro démocratique est une réalité qui a à peu près autant de réalité qu’un cercle carré. L’expérience décisive, pour s’en convaincre, serait celle qui consisterait à aller demander simplement aux électeurs allemands s’ils accepteraient que le statut de la Banque centrale, la nature de ses missions, la possibilité du financement monétaire des déficits, le niveau de ces déficits, le niveau des dettes, la possibilité de les annuler, que toutes ces choses soient remises à la délibération ordinaire d’un Parlement européen. Et moyennant bien sûr que les positions allemandes en cette matière soient mises en minorité. Car en première approximation, c’est ça la démocratie ! Eh bien la réponse ne devrait pas tarder à venir… Et elle ne sera certainement pas celle qu’escomptent les amis de l’euro démocratique ou ceux du Parlement de l’euro. Car, je le dis en passant, voilà bien une des aberrations paradoxales et caractéristiques du pouvoir d’intimidation de l’euro : qu’on y voit des représentants de la gauche radicale et d’autres de la social-démocratie la plus inoffensive faire cause commune autour des mêmes illusions et se retrouver dans le même effarouchement de mettre en question ce qui doit l’être.

Le plan B comme broutille, ce serait de mollir sur le seul engagement qui vaille : la démocratie totale et de monter une machine de guerre en carton-pâte pour récupérer quelques annulations de dettes, ou bien l’autorisation d’un point supplémentaire de déficit budgétaire en laissant bien sûr intact tout le reste de la structure antidémocratique.

Alors on peut bien, si l’on veut, faire comme Tsipras et d’autres après lui, hélas, et repousser le plus longtemps possible le moment où les contradictions sont mises à nu : ne plus avoir l’austérité et rester dans l’euro, avoir l’euro et la démocratie. Ces promesses-là sont intenables car elles sont contradictoires, et pire que contradictoires, sans compromis possible. Mais si elle veut sortir de l’inanité, la gauche va devoir guérir de cette plaie d’époque qu’est l’inconséquence, c’est-à-dire apprendre à vouloir les conséquences de ce qu’elle veut.

Veut-elle vraiment la démocratie ? Alors elle ne peut pas vouloir rester dans l’euro.

On ne sauvera rien en concédant sur les principes les plus fondamentaux de la politique car on n’a jamais rien sauvé au prix de la démocratie.

En général, avant de partir en guerre, il vaut mieux être clair sur les buts de guerre. Sauf pour les amateurs de tisanes, le ramassage des queues de cerises n’a aucun intérêt. Il appartient donc désormais à la gauche du plan B de savoir si elle veut faire dans l’infusion et puis « bonne nuit » ou bien si elle a enfin retrouvé le goût de la vraie politique.

Je vous remercie.

Jacques GÉNÉREUX et Jean-Luc MÉLENCHON évoquant à mots couverts une sortie de l’euro, voilà qui m’inspire quelques réflexions

Jacques GÉNÉREUX et Jean-Luc MÉLENCHON évoquent la sortie de l’euro. Voilà qui m’inspire quelques rapides réflexions…

Bon c’est pas tout ça mais on avance, malgré les difficultés, les boulets et les chaines…

Opération concertée de Jacques GÉNÉREUX et de Jean-Luc MÉLENCHON ce week-end après plusieurs tentatives avortées ces dernières semaines, pour exprimer notre radicalité anti-Union européenne. Certains toussent, gloussent, jouent les pleureuses, s’inquiètent, s’interrogent. D’autres se rassurent, se réjouissent, boivent du petit lait, s’interrogent également.

Je fais partie des premiers. D’une part, parce que ne connaissant pas grand chose moi-même à la science économique, je me fie à plus informé et plus futé que moi et connaissant les ouvrages de GÉNÉREUX, j’ai pleine confiance en lui. D’autant que je bois aussi à d’autres sources et que depuis des années, je suis en contact avec des partisans républicains de la sortie de l’euro. Maintenant que mon propre parti vient sur ce terrain, je me dis que ces autres sources avaient raison… D’autre part, j’ai pleine confiance dans celui qui est le seul et unique leader digne de nous conduire à la tête de la République française. Et s’il change un peu son habituel discours sur ce sujet, comme on pouvait s’y attendre depuis quelques mois vu les nombreux indices qu’on en avait eu, c’est bien qu’il doit y avoir des raisons profondes.

D’une part, nous avons compris désormais que l’euro n’était pas fait pour le bonheur des peuples. D’autre part, les institutions de l’Union européenne n’ont pas pour dessin de garantir une démocratie sans cesse perfectionnée ni le droit au bonheur des peuples.

Nous, peuples souverains des États membres de l’Union européenne, ce machin qui ressemble tant à une Union Soviétique inversée des ultras-libéraux, avons donc le droit sacré et le devoir indispensable de résister à l’oppression, de nous insurger, et de renverser le « gouvernement » qui viole les droits du peuple.

Pour cela, il nous faut commencer par désobéir avant de déconstruire le système européen pour en refonder un tout autre sur des bases radicalement différentes. Et pour oser désobéir à l’ordre établi, il nous faut commencer par comprendre qui nous oppresse et quels outils sont utilisés par nos maîtres pour nous asservir. L’euro semble en être un de tout premier choix. Donc, nous disons clairement que nous allons remédier à ce problème.

Depuis des mois, nous, les militants du PG, avons perçu cette évolution politique dans les grandes réunions de notre parti. Lors du dernier conseil national du PG, cela fut assez clair. Je l’avais d’ailleurs écrit ici même. J’avais dit que le PG allait créer la surprise et émettre des propositions inattendues. L’image bandeau de mon profil le dit à sa manière en portant le message « Révolutionnons l’Europe ».

L’Histoire nous donne, par certains aspects, le sentiment de hoqueter dangereusement, de balbutier également. Bien des évènements tragiques nous attristent et nous inquiètent, voire nous écoeurent et nous désespèrent. Mais heureusement, dans le même temps, il y a aussi bien des raisons de ne pas désespérer. Il y a quelques rayons de soleil dans le ciel globalement gris et chargé de lourds nuages. Selon les jours, chacun de nous passe par divers états, du spleen à l’idéal, de l’optimisme inébranlable à la désespérance « à-quoi-boniste ». Mais finalement, nous savons que nous devons résister, toujours et partout, à tout ce qui est intolérable. Et nous nous y employons, avec des fortunes certes diverses, mais avec une volonté de fer sinon une « foi » intactes. Et de même que si quelqu’un tombe, on se fait fort de le relever, de même que lorsque l’un de nous entre dans une période plus trouble, plus terne, ou plus triste, les camarades sont là pour lui redonner le sourire et l’envie de se battre, nous ne perdons pas de vue l’objectif, répété à l’envi par notre meneur, Jean-Luc MÉLENCHON, quand il parle de la République qui est, selon ses termes, ce régime où chacun de nous doit dire ce qui est bon pour tous et non pas ce qui, seulement, serait bon pour nous-mêmes.

Quand on s’oublie un peu soi-même et qu’on en revient à l’essentiel, l’intérêt général, il arrive souvent qu’on se dépasse et qu’on devienne alors meilleur ou, au minimum, qu’on retrouve la force qui nous avait provisoirement quitté, pour lutter pour ces jours meilleurs.

2014 offre de belles perspectives. La lumière ne se substituera pas aux ténèbres sans difficultés, sans engagement sans cesse renouvelé, sans souffrances et sans dommages. Mais à cœur vaillant, rien d’impossible !

Alors soyez convaincu-e-s, camarades, ami-e-s, militant-e-s du progrès humain, de la pertinence de cette maxime de BERGSON, le philosophe, qui écrivait : « l’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons en faire ».

Quelques autres citations en conclusion qui aident à espérer…

« L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé » – Theodore MONOD

 « L’utopie est la vérité de demain » – Victor HUGO

 « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » – Étienne de LA BOÉTIE

 « Certaines personnes voient les choses comme elles sont se demandent « pourquoi? « . Moi, je rêve de l’impossible et je me dis « pourquoi pas? » » – George Bernard SHAW (poète irlandais)

 « Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu » – Berthold BRECHT

 « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait » – Mark TWAIN

Interview de Jacques GÉNÉREUX à Rue 89: « la priorité, c’est de sauver l’Europe, pas l’euro » le 16/11/2013

Rue 89

LE GRAND ENTRETIEN

16/11/2013 à 12h05

Dans ces interviews au long cours avec des intellectuels, des artistes, des politiques ou des journalistes, Rue89 prend le temps de réfléchir à froid sur les évènements qui ont marqué l’actualité, les évolutions de la société, les crises…

Topic piloté par Pascal Riché

Jacques Généreux : la priorité, c’est de sauver l’Europe, pas l’euro

« Hollande va à la catastrophe », dit l’économiste du Parti de Gauche qui raconte à Rue89 ce qui se passerait « si Mélenchon était Président », et lui Premier ministre.

1/ « La gauche a tué l’Europe »

Rue89 : Certains parlent d’un « suicide » de la gauche européenne qui aurait, en acceptant un « carcan » européen, renoncé à politique de redistribution, de régulation, de relance…

Jacques Généreux : Ce n’est pas l’Europe qui a tué la gauche, mais l’inverse : la gauche a tué l’Europe. Elle n’a pas « accepté un carcan », elle l’a mis en place. En 1997, lors de la discussion du traité d’Amsterdam, treize pays sur quinze sont gouvernés par des social-démocrates ou des socialistes. Il existait alors un rapport de force politique qui aurait pu permettre de réorienter le projet européen vers plus de coopération, de solidarité…

La coopération, la solidarité, c’était justement l’argument principal des partisans de la monnaie unique en 1992 – dont j’étais. A l’époque, il s’agissait de mettre fin à la spéculation sur les taux de change. Et on pensait que la monnaie unique forcerait les pays membres à aller vers plus d’harmonisation fiscale et sociale et plus de solidarité budgétaire. Le pari des progressistes était que la gauche, lorsqu’elle disposerait d’un rapport de force favorable, pourrait engager l’Europe vers cette nouvelle étape.

Mais la réalité a été différente. Parce que dans le même temps, la nature de la gauche dans les grands partis socialistes et sociaux-démocrates s’est radicalement transformée. Le Labour en Grande-Bretagne est devenu libéral, le SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne, ndlr] aussi, le PS en France s’est mué en parti centriste.

Dès lors, quand la gauche se retrouve au pouvoir en 1997, il ne se passe rien : elle accepte la logique de la concurrence fiscale et sociale, la logique de la compétitivité, seule à pouvoir, selon ces partis, créer de la croissance et permettre de résister à la mondialisation.

Ils valident la logique de Maastricht, le pacte de stabilité et le processus d’élargissement sans approfondissement préalable du fonctionnement européen – c’est-à-dire la création d’une grande zone de concurrence sauvage.

En faisant entrer des pays avec des salaires trois ou quatre fois inférieurs, on créait un espace de compétition très dur. C’est la gauche qui a fait cela, au nom de ce qu’elle appelait « l’impératif de compétitivité ».

Rue89 : Les difficultés économiques et sociales actuelles sont-elles la résultante directe de ce choix européen ?

Jacques Généreux : Oui, mais c’est un choix assumé par ce gouvernement. Quel est le grand sujet de réflexion qu’il a ouvert à son arrivée ? Le renforcement des services publics ? La lutte contre les inégalités ? Non, il a mis en place une grande commission sur la compétitivité des entreprises ! Tout est dit.

On a là un gouvernement qui considère que dans le contexte difficile où on est, la seule marge de manœuvre fondamentale est la restauration des marges de compétitivité. C’est une approche d’une stupidité crasse : si tout le monde est compétitif, on est bien avancés.

Rue89 : Ce n’est pas une stratégie coopérative, mais elle peut fonctionner si votre pays est l’un des seuls à la suivre…

Jacques Généreux : Il faut aussi être convaincu que vous allez prendre de vitesse les Brésiliens, les Indiens et les Chinois, ce qui n’est guère réaliste.

Rue89 : Cela a réussi à l’Allemagne...

Jacques Généreux : Oui, mais comment a-t-elle fait ? La France ne peut pas sous-traiter une partie de sa production en Europe centrale… L’Allemagne profite à la fois de sa technologie et de leurs bas coûts de production.

Croire qu’avec cette politique de compétitivité l’on va, en quelques mois, regagner des parts de marchés et que cela va permettre de créer des emplois est une illusion. Et si vous pensez que cela va mettre plus de temps, que faites-vous pendant ce temps-là ? Laissez-vous les boîtes fermer et les gens devenir chômeurs ? Vous enfoncez-vous dans la dépression ?

Rue89 : L’autre choix du gouvernement, c’est le « sérieux budgétaire »…

Jacques Généreux : La politique de François Hollande est conforme à ses choix européens : il était en 2005 favorable au traité constitutionnel européen et farouchement opposé à ceux qui pensaient alors qu’il était temps de réorienter l’Union européenne. Il avait promis pendant sa campagne d’ajouter un volet croissance au Pacte budgétaire européen, cette couche supplémentaire de discipline européenne décidée contre la souveraineté nationale. On sait bien ce qu’il est advenu : on a ajouté le mot « croissance », validé quelques éléments de relance qui étaient déjà dans les tuyaux. Et on a ratifié un traité qui interdit de mener une politique de croissance de long terme.

En effet, ce traité, en imposant l’équilibre structurel des finances publiques, interdit le recours à la dette pour investir. C’est à la fois une atteinte à la démocratie et une aberration économique. François Hollande pouvait refuser ce traité, mais il l’a fait ratifier.

A partir du moment où on se place dans ce cadre-là, eh bien, c’est foutu. François Hollande ne peut pas recourir au déficit budgétaire à court terme, comme l’ont fait les Chinois, les Américains et bien d’autres, pour soutenir l’activité dans un premier temps, en attendant de faire des réformes structurelles à plus long terme. Pas question pour lui non plus de désobéir aux règles économiques en faisant financer la dette publique par des banques publiques. Il ne peut ni régler le problème de la croissance et de l’emploi, ni régler le problème des finances publiques [voir schéma, ndlr] : il va à la catastrophe.

Economistes, FMI, OCDE, tout le monde le dit : si des pays formant un ensemble sont plongés dans un ralentissement économique et sont victimes d’un excès de dette publique, ils n’ont pas intérêt à utiliser tous l’assomoir de l’austérité, sauf à prendre le risque d’entrer dans un processus de dépression.

2/ Il faut changer les traités européens

Rue89 : Comment proposez-vous de changer la donne ?

Jacques Généreux : On ne peut pas changer la donne sans changer les traités européens. Le seul moyen de sortir de cette situation est de se débarrasser du fardeau de la dette excessive, mais sans sacrifier les dépenses publiques (car il faut aussi soutenir l’activité et l’emploi). L’équation a l’air compliquée, elle ne l’est pas.

D’abord, il faut dépenser plus, mais sans aggraver les déficits. Comment ? En trouvant des ressources inutilisées. Il en existe : on peut ainsi récupérer l’argent oisif accumulé dans des patrimoines et autres biens de luxe, qui sont alimentés par les niches fiscales. Selon l’Inspection générale des finances, sur les 150 milliards d’euros de niches fiscales, 70 milliards n’ont pas d’effet réel positif sur l’économie…

Pour les récupérer, il suffit de restaurer la norme fiscale. Plus globalement, au lieu de créer des impôts ici et là, d’une semaine à l’autre, il aurait fallu faire une grande réforme fiscale, claire, débattue. Si l’on appliquait déjà simplement le barême de l’impôt sur les revenus du début des années 90, cela rapporterait 17 milliards d’euros…

La lutte contre la fraude fiscale est également un gisement possible. Il suffit de s’en donner les moyens : les Italiens ont récupéré 10 milliards en traquant les fraudeurs. En France, l’exploitation d’une seule liste, celle des clients de HSBC, a permis de récupérer 1,5 milliard. Des dizaines de milliards d’euros peuvent être récupérés en créant un service fiscal sérieux.

Rue89 : Il est très possible de faire tout cela dans le cadre de la zone euro.

Jacques Généreux : Ce cadre rend impossible une politique de relance, qui commence toujours par grever les déficits publics. Les Américains nous en donnent l’exemple régulièrement. On se fiche, quand il s’agit de sortir un pays de l’ornière, que le déficit monte à 6 ou à 7% du PIB. La seule question valable est de savoir de quel déficit il s’agit : si c’est un déficit qui est là parce qu’on se porte mal depuis des années, qu’on fait trop de cadeaux fiscaux aux plus hauts revenus, qu’on mène une politique d’austérité contreproductive, il n’est pas souhaitable.

Mais un déficit que vous créez pour investir et générer de la croissance future, n’est pas un mauvais déficit. Croyez-vous que la génération suivante vous reprochera de vous être endetté à court terme pour rendre l’habitat écologique, doter le pays d’énergies renouvelables ? Elle trouvera qu’on a été intelligent.

Rue89 : Le problème, c’est que la classe politique ne croit plus au raisonnement keynésien selon lequel une relance budgétaire crée les conditions de son propre financement… Cela fait vingt ans qu’on creuse des déficits sans résultat.

Jacques Généreux : Non, cela fait vingt ans qu’on a abandonné ! On baisse les impôts pour ceux qui sont censés créer les richesses, au nom d’une politique de l’offre : les soi-disant investisseurs. Le résultat, c’est que la part des dividendes augmente, mais l’investissement productif lui, stagne.

La classe politique n’y « croit » plus, dites-vous, et c’est vrai : elle est dans le registre de la « croyance », pas de l’analyse. Ce sont des incompétents, qui écoutent l’air du temps, la doctrine dominante : le néolibéralisme, l’économie de l’offre, etc.

Les Américains sont de vrais libéraux, mais lorsque l’intérêt supérieur de la nation est en jeu, ils n’hésitent pas à mobiliser la puissance de l’Etat pour défendre l’économie et soutenir l’emploi. Cela fait partie du contrat social de ce pays : les gens acceptent d’être soumis à la dureté du marché parce que l’Etat fait en sorte que l’économie fonctionne. Quand elle ne marche pas, il intervient massivement pour qu’il y ait du boulot pour les Américains.

En Europe, nos élites n’ont compris que la moitié de la formule : ils ont adopté la culture néolibérale anglosaxonne, mais ils ont oublié l’autre volet, la nécessité d’avoir un pays qui soutient ses intérêts.

Rue89 : La différence, c’est que l’Union européenne n’est pas un pays…

Jacques Généreux : Eh bien voilà ! En Europe, on a détruit les capacités d’action des pays. Pour être bien sûrs que la loi du marché fonctionne, et que les Etats n’aient plus les moyens de contrecarrer la logique de ce marché ! Les vrais néolibéraux ne sont pas américains, ils sont européens.

3/ La monnaie contre la dette

Jacques Généreux : L’autre piste, totalement fermée, c’est la piste monétaire. Les Américains l’ont utilisée en achetant immédiatement, en créant de la monnaie, de la dette publique. On a vu le temps qu’il a fallu pour qu’on bouge, en Europe, sur ce plan-là.

Rue89 : A la décharge de la Banque centrale européenne (BCE), les Américains étaient entrés en crise avant nous…

Jacques Généreux : Ils étaient en crise en 2008, nous en 2009. Mais on n’a pas utilisé l’instrument monétaire, cela nous était interdit. Qu’a-t-on fait ? Après des petits plans de relance, on est passés à la rigueur dans toute l’Europe en clamant tout d’un coup que le principal danger, c’était la dette publique.

On aurait pu acheter une partie de la dette grecque et des pays surendettés, qu’on aurait mise à la poubelle. On en aurait annulé une autre partie, et on jugulait ainsi immédiatement cette crise. On aurait alors été dans un cadre sain pour réfléchir à la suite.

Rue89 : Le niveau des dettes dans les pays du Sud ou en France est-il devenu incontrôlable ?

Jacques Généreux : En France, ce n’est pas le cas. Un grand psychodrame qui a été monté en sauce par le gouvernement précédent autour de la dette publique française. Il s’agissait de mettre dans la tête des Français qu’on vivait au-dessus de nos moyens et qu’il faudrait réduire les dépenses publiques. On a instrumentalisé la crise pour faire croire que la dette de l’Etat était une catastrophe. Mais l’histoire nous apprend que, pour ce qui est des dettes publiques, ce n’est jamais une catastrophe pour une raison simple : quand on ne peut plus les payer, on ne les paye pas. On finit toujours par s’en sortir en arrêtant d’en payer une partie et en en transformant une autre partie en monnaie-papier.

Rue89 : Ce qui crée du même coup de l’inflation…

Jacques Généreux : On serait bien content qu’il y ait de l’inflation en Europe : même la Banque centrale s’inquiète du fait qu’il n’y en ait plus. Elle craint plutôt la déflation. Elle n’exclut pas d’avoir des taux d’intérêts négatifs : elle donnerait alors de l’argent aux banques pour qu’elles empruntent auprès d’elle ! C’est dire la trouille qui l’a prise face au processus de dépression potentielle. Un processus a été causé à la fois par son refus initial de financer de la dette publique et par les politiques d’austérité suivies par les pays européens.

Rue89 : Dans les pays du Sud, comment régler le problème de la dette ?

Jacques Généreux : Des Etats comme la Grèce, le Portugal, l’Italie ne sont pas sortis d’affaire, l’austérité les ayant maintenus dans le marasme économique. Si on ne les autorise pas à « monétiser » leur dette [la financer par création monétaire, ndlr], la seule issue qu’ils auront, lors de la prochaine vague de spéculation, ce sera de le faire de manière unilatérale, ce qui, selon les traités actuels, les obligeraient à sortir du Système européen de banques centrales. Le système éclaterait alors sous la pression.

 4/ Ne pas faire de l’euro un bouc émissaire

Rue89 : Ne faut-il pas, en France, remettre en cause ouvertement ce système de l’euro, que vous considérez comme une source de blocage ?

Jacques Généreux : La crise actuelle ne vient pas de l’euro. Elle a deux détonateurs :

  • la dérèglementation de la finance, qui a conduit à une débauche de spéculation et produits toxiques ;
  • un mauvais partage des richesses depuis plus 30 ans : on n’a cessé de comprimer la rémunération du travail, au profit des hautes rémunérations et revenus financiers (qui nourrissent eux-même la spéculation). Comme nos systèmes reposent sur la consommation de masse, on s’en est sortis par l’endettement : surendettement des ménages aux Etats-Unis, très fort endettement public dans d’autres pays.

Si vous ne remettez pas la finance au service de l’économie réelle, si vous ne ramenez pas le taux de rémunération du capital au strict nécessaire pour le fonctionnement des entreprises et que vous continuez d’accepter que les détenteurs du capital prélèvent 12 à 15% de la valeur créée, vous n’avez rien réglé. Que vous ayiez comme monnaie l’euro, la livre sterling, ou des coquillages phéniciens ne change rien à l’affaire : les Anglais, qui n’ont pas l’euro, ont été frappés par la même crise que nous.

De même, les politiques d’austérité ne sont pas imposées par l’euro. Si collectivement les gouvernements européens avaient décidé, au nom des circonstances exceptionnelles (et du bon sens économique) de mettre entre parenthèses nos normes budgétaires, on ne serait pas dans cette situation. Il ne faut pas faire de l’euro un bouc émissaire.

5/ « Si tout le monde dévalue, le gain est où ? »

Rue89 : L’euro, par définition, prive les pays en difficulté d’un outil, la dévaluation…

Jacques Généreux : Oui. Les pays en proie d’une crise de la dette s’en sont souvent tirés par la dévaluation, qui permet de booster les économies ouvertes aux échanges. Si vous retournez aux monnaies nationales, vous retrouvez cette marge de manœuvre.

Rue89 : Une sortie de l’euro et de ses règles ne permettrait-elle pas à un pays de retrouver aussi des marges de manœuvre budgétaires et de gestion de la dette ?

Jacques Généreux : Pour un petit pays, qui n’a pas le poids politique et économique de la France et qui est acculé à une situation de crise, la réponse est probablement oui. Si on ne trouve pas de solution collective pour des pays comme la Grèce, c’est ce qui va finir par arriver, sous la pression populaire. Cela n’est pas ma voie préférée, mais c’est celle vers laquelle on risque fort de s’engager.

On risque alors d’assister à des sorties en cascade : Grèce, puis Portugal, Espagne, Italie, et même France : celle-ci ne pourra pas faire face à la fois à la compétitivité allemande et à la compétitivité retrouvée – par la dévaluation – des pays du Sud. Ce serait alors l’éclatement dans le désordre de la zone euro. Et si tout le monde dévalue, le gain est où ? On entre alors dans une logique de guerre économique.

Rue89 : Est-ce qu’il faut sauver l’euro ?

Jacques Généreux : La question doit être posée sereinement. On peut se dire, après tout : pourquoi s’enquiquiner avec un truc qui fonctionne mal, qui crée des contraintes ? Si sa suppression nous donne des marges de manœuvre supplémentaires, pourquoi s’en priver ?

Je ne fais donc pas partie de ceux qui veulent absolument garder l’euro. Mais il faut bien évaluer les avantages et les inconvénients d’un tel choix.

L’euro a quelques avantages résiduels. Sur le long terme, l’euro est un facteur de rapprochement et d’unité politique qui certes est symbolique, mais les relations fondamentales entre les êtres humains sont symboliques avant d’être matérielles. C’est un des éléments, parmi d’autres, qui font qu’il ne peut plus y avoir de guerre en Europe.

Par ailleurs, si on évite par la réglementation les débordements financiers dont nous avons parlé, l’euro peut être un des éléments de maîtrise du marché. Multiplier les taux de change, c’est multiplier les occasions de spéculation.

Ce qui faudrait donc, idéalement, c’est compléter l’euro, en apportant à cette zone monétaire ce qui lui manque pour devenir une zone de progrès. Nous avons besoin d’une vraie négociation sur l’arrêt de la compétition sociale et fiscale dans cette zone. La monnaie unique ne doit servir à mener, comme l’a fait l’Allemagne, des politiques commerciales agressives tout en étant protégé par l’absence de possibilité de dévaluation de ses voisins. Face à de telles politique agressives, le seul moyen de résister est de faire baisser les salaires, de renoncer à respecter de normes écologiques, etc.

6/ Sortir de la crise, mode d’emploi

Rue89 : Dans le contexte européen actuel, comment espérez-vous pouvoir compléter l’euro par des normes fiscales, sociales et écologiques ?

Jacques Généreux : Un pays comme la France peut y contribuer. Parce qu’elle est un des pays fondateur de l’Union européenne et parce qu’elle est la deuxième puissance économique d’Europe, elle peut tenter un coup de force. Un nouveau gouvernement – dirigé par exemple par Jean-Luc Mélenchon – proposerait un deal à ses partenaires européens : nous ne pouvons plus mener en Europe ces politiques qui mènent à la catastrophe sociale et financière ; nous ne pouvons pas agir parce que des traités nous empêchent toute atteinte à la liberté de mouvements de capitaux ; nous ne pouvons pas sortir de la crise sans changer le statut de la Banque centrale européenne et sans pouvoir utiliser la création monétaire dans des règles à définir ensemble ; la zone euro ne sera durable que si l’on s’entend sur des règles empêchant le dumping social et fiscal.

Ou bien vous acceptez immédiatement d’ouvrir ce chantier, ou bien nous prendrons, en désobéissance aux traités, des mesures unilatérales de contrôle des mouvements de capitaux et d’intervention monétaire. Nous réquisitionnons la Banque de France et nous lui donnons, moyennant changement de la Constitution et de la loi française, la possibilité de créer des euros.

Rue89 : C’est une façon de sortir de l’euro…

Jacques Généreux : Non, justement : nous affirmons que nous restons dans l’euro. Notre message n’est pas de faire voler l’euro en éclat. Nous pouvons être éjectés, bien sûr, mais ce n’est pas nous qui prenons l’initiative d’un départ. Ce qu’on revendique, c’est une exception permettant à la Banque de France de participer au financement des déficits publics.

Rue89 : Vous savez que cela déclencherait une crise majeure, ce qui revient au même que de claquer la porte.

Jacques Généreux : Le but est bien de créer un choc majeur. Il peut conduire à une crise si en face, vous rencontrez un blocage. Mais qu’est-ce qui se passe, dans ce cas de figure ?

Techniquement, ce sont les banques centrales nationales qui font fonctionner le système monétaire : ce n’est pas la Banque à Francfort qui définit la politique et contrôle. La Banque de France peut donc créer des euros.

Si, sur ordre du législateur national, elle sort du cadre des directives fixées par la BCE, cette dernière peut l’exclure du système d’échange entre banques centrales. La Banque de France ne pouvant plus échanger de liquidités avec les autres banques centrales européennes, la France serait alors exclue, de fait, de l’euro. Et si la France continue à créer des euros, ils deviennent des « eurofrancs » distincts de l’euro. Un marché euro-eurofrancs serait créé…

Rue89 : On imagine mal la BCE prendre seule la décision d’exclure la France…

Jacques Généreux : Effectivement, on voit mal Mario Draghi [président de la BCE, ndlr] prendre seul la décision de foutre en l’air l’union monétaire. Car si la France est poussée dehors et s’affranchit des contraintes, les autres pays, Italie, Espagne, Portugal ne resteraient pas une seconde dans une zone où ils sont déjà contraints de partout…

Mais cette approche du coup de force préserve le message pro-européen : l’idée n’est pas de détruire l’Europe ou de prôner un repli national – ça c’est l’approche nationaliste du FN. On reconnaîtrait les acquis de la construction européenne, on en déplorerait les travers accumulés depuis vingt ans. Mais on proposerait de sauver ce projet européen et de le réorienter à l’occasion de ce moment de crise.

Rue89 : Cela ne revient-il pas au même ? Je désobéis aux règles, en sachant que cela fera tout exploser…

Jacques Généreux : Non, le but c’est de rester dans l’euro et de négocier. Et si cela finit par éclater quand même, la France, en gardant un discours pro-européen, reste un pilier de reconstruction d’autre chose.

Rue89 : Autre chose ?

Jacques Généreux : Par exemple, un système de coopération monétaire entre les pays qui le veulent, avec des monnaies nationales et, pour les échanges avec les pays hors de cette zone, une monnaie commune… Elle pourrait s’appeler la zone « eurosol », comme « euro solidaire », pour marquer la volonté de donner la priorité non pas à la compétition, mais à la coopération…

Rue89 : Sans l’Allemagne ?

Jacques Généreux : On peut imaginer que dans, un premier temps, le reste de l’ancienne zone euro continue à exister.

Rue89 : Un euro entre l’Allemagne et les Pays-Bas, cela n’a pas grand sens…

Jacques Généreux : Je ne vois pas trop quel serait l’intérêt de l’Allemagne, en effet.

Rue89 : C’est de la politique fiction.

Jacques Généreux : Si c’était Jean-Luc Mélenchon le président de la République et Jacques Généreux le Premier ministre, cela n’en serait pas : c’est ce qui se passerait.

Dans le pire des cas, la France serait exclue par les autres : où est le drame ? Tant pis pour l’Allemagne. Notre eurofranc est dévalué, les entreprises françaises exportatrices se frottent les mains et on reconstruit quelque chose avec d’autres pays. Dans le meilleur des cas, l’Allemagne et les autres pays n’oseraient pas exclure la France et, craignant la contagion, ouvriraient le chantier de la refondation du projet européen sur de nouvelles bases.

7/ Une autre politique au risque de sortir de l’euro

Rue89 : Il y a un petit côté « saut sans parachute » dans votre scénario. Le risque étant une crise majeure qui enfonce encore plus l’ensemble des économies dans la dépression… Si les marchés anticipaient un retour de l’inflation, les taux d’intérêts s’envoleraient.

Jacques Généreux : On verra bien : ma conviction, c’est qu’il n’y aura pas d’inflation car on est plutôt en situation de déflation. Je pense que la réaction des marchés sera plutôt positive. Voir des pays se débarrasser à la fois de leur crise d’endettement et de l’austérité sera une excellente nouvelle. Les marchés sauront que la France n’aura plus aucun problème pour financer ses biens publics et pour rembourser ses créanciers en monnaie sonnante et trébuchante, puisque la banque centrale aura le pouvoir de financer ces remboursements en dernier ressort.

Le problème, c’est que ce scénario ne va pas arriver.

Il est sérieux et crédible, mais il n’y a pas de majorité pour le porter. Pendant que cela ne se produit pas, ce sont les mouvements néoconservateurs, nationalistes (comme le FN en France) voire néonazis (comme Aube dorée en Grèce), qui récupèrent le mécontentement en Europe et prônent le repli.

L’autre gauche existe en Europe – Syriza en Grèce, Die Linke en Allemagne, le Front de Gauche en France, etc. – mais elle ne progresse pas. Cette gauche progressiste n’a pas été en mesure d’assumer pleinement une position suffisamment claire par rapport à l’euro.

Avant la crise, on pouvait dire aux électeurs : « Nous sommes des proeuropéens, nous voulons refonder l’Europe, créer un rapport de force »… C’était audible. Mais plus maintenant. Pendant quatre années, les Européens ont eu le spectacle d’une Europe du chacun pour soi, une Europe qui a attendu trois ans avant d’admettre qu’il fallait annuler une partie de la dette grecque, avec une Allemagne égoïste, qui fait du dumping social et fiscal et freine des quatre fers dès qu’il s’agit de solidarité avec les pays qui ont « fauté ».

Les Européens ont subi directement, pour certains d’entre eux, des politiques d’austérité imposées. Cette violence est directement imputée à l’Europe et dans le même temps, rien n’a été fait contre la spéculation financière, sinon des colloques. La plupart des produits toxiques qui ont servi à la spéculation lors de la crise grecque sont toujours en service. L’UE n’a engagé aucune action contre les principaux fauteurs de la crise : son urgence a été de baisser les salaires et les pensions…

Aujourd’hui, il est donc compliqué de se présenter comme proeuropéen : les gens vous rigolent au nez et vous disent : « Soit vous voulez sortir de ce truc, ce système épouvantable, et on vous écoute, y compris vos idées de refondation ; sinon, on ne vous écoute pas : le violon de l’Europe, on le connaît, on l’a entendu depuis vingt ans. »

Les nationalistes, comme le FN en France, ont un discours beaucoup plus simple et compréhensible : « Cette Europe est inutile et vous fait souffrir, retrouvons notre souveraineté nationale. Il y a un problème, supprimons-le. »

Rue89 : N’est-il pas possible à cette gauche de retrouver un discours simple ?

Jacques Généreux : C’est la difficulté. Il faut assumer clairement le fait qu’au bout de notre scénario du coup de force politique, si les autres pays le refusent, il y aura une sortie de l’euro. On sera dehors. Ce n’est pas jusque-là le programme du Front de Gauche, car le Parti communiste n’était pas prêt à aller jusque-là dans la désobéissance aux règles européennes.

C’est pourtant la condition de la crédibilité de ce propos. Il faut sortir de l’ambiguïté : la priorité, ce doit être la mise en place d’une autre politique. Il vaut mieux sortir de l’euro pour mener une autre politique que renoncer à une autre politique pour sauver l’euro. Car au final, nous ne voulons pas sauver l’euro, mais l’Europe.