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Le Grand jeu : dégénérescence – Vu sur le blog « Chroniques du grand jeu » – Le 16/03/2017

Vu sur le blog de mon camarade Pierrick Tillet qui relaie lui-même cet article du blog « Chroniques du Grand jeu« .

Lien vers cet article sur le blog de Pierrick Tillet.

Lien vers cet article sur le blog « Chroniques du Grand jeu ».

image illustrant le billet de blog le grand jeu, la dégénrescence

Si le détricotage du système impérial suit son cours, l’implosion de son bras médiatique passe la vitesse exponentielle. Un vrai pur-sang au galop dans la dernière ligne droite de Longchamp… mais en moins élégant.

Désinformation, mensonge par omission, délires paranoïaques, transformation de la réalité ou des textes, erreurs conscientes de traduction, tout y passe. Les élections de cette année en Europe pousse la journaloperie dans ses derniers retranchements : le “danger populiste” est partout. Rappelons en passant que l’oligarchie sénatoriale romaine qualifiait de même le courant populaire il y a 22 siècles. Plus ça change…

Les “gamineries” du Fig à rot

Il faut absolument sauver le soldat Ryan Euro et tout est bon, y compris les manipulations les plus infantiles. Le Fig à rot ne dira pas le contraire, qui s’est vautré dans le grotesque il y a quelques jours. Il avait en effet proposé un sondage à ses lecteurs : « Êtes-vous favorable à la sortie de l’euro ? » Il faut certes toujours prendre ce genre de sondage en ligne avec des pincettes mais là n’est pas la question. Sans doute déçu par le fait que 59% des gens aient répondu par l’affirmative, le journal a tout simplement retourné la question tout en gardant les résultats ! « Craignez-vous les conséquences de l’euro ? » Oui : 59%. Gaminerie hallucinante. Les lecteurs sont évidemment furieux comme on peut le voir dans les commentaires sur la page dont l’adresse, comble d’amateurisme, a gardé l’intitulé de la question précédente.

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Typique d’une presstituée qui ne sait plus où donner de la tête, appartenant à une oligarchie déboussolée. Rappelons que ce sont les mêmes qui, ayant perdu tout soupçon de scrupule, s’érigent en gardien moral de la vérité et vilipendent les fake news. Ce n’est plus l’hôpital qui se fout de la charité, c’est le ministère de la santé tout entier !

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Moqueries de l’un, sadomasochisme des autres

Les théories du complot de ceux qui, il y a encore quelques années s’élevaient avec force coups de menton contre le conspirationnisme, font en tout cas bien rire le président tchèque, le toujours excellent Milos Zeman. Moquant ouvertement les médias, sa saillie est délicieuse :

« Oui, je suis un agent de la Russie, en particulier de Vladimir Vladimirovitch Poutine. Je dois ajouter que je suis également un agent du président chinois. Et dernièrement, du président américain aussi. Ainsi bien sûr que d’Israël. »

Une qui doit moins rire est l’inénarrable Mogherini. La cheffesse de la diplomatique euronouillique a eu tout le mal du monde à mener son discours à terme au parlement serbe début mars, accueillie par des chants pro-russes et anti-européens (vidéo en bas de page). Si elle voulait convaincre Belgrade des bienfaits de l’OTAN, ses arguments n’ont pas dû être tout à fait entendus…

Le système impérial ayant perdu la partie en Ukraine ou en Syrie, la MSN préfère regarder ailleurs et ne plus s’y frotter. Ici, le mensonge se fait désormais surtout par omission. Ne vous attendez pas à lire une ligne à propos du soutien des rebelles “modérés” de l’Armée syrienne libre — ces grands démocrates devant l’éternel — aux délires rhétoriques d’Erdogan contre les Pays-Bas. Indécrottables eurocrates masochistes qui supportent tout ce et tous ceux qui finissent invariablement par se retourner contre eux…

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« Je suis un masochiste normal »

 

MH17 : le gouvernement australien refuse d’indemniser les victimes car il n’y a pas suffisamment de preuves pour accuser la Russie !

Et puisque la caricature évoque les sanctions et contre-sanctions européo-russes, rappelons que toute cette affaire a été déclenchée, sous l’intense et intéressée pression américaine, en surfant sur l’émotion causée par le crash du Boeing de la Malaysian Airlines au-dessus de l’Ukraine. Rappelons les faits :

17 juillet 2014 : l’avion de la Malaysian Airlines est abattu

Rarement la basse-cour médiatique occidentale sera tombée aussi bas. Un barrage d’articles délirants, d’accusations hystériques, allant toutes dans un sens et un seul. Le prévenu est condamné avant même l’enquête ! Qu’en 2014, l’Europe soit le théâtre d’un climat digne des pires époques de l’Inquisition laisse songeur… Mais après tout, quand on voit des dirigeants occidentaux soutenir un gouvernement composé pour un tiers de néo-nazis ou que ces mêmes dirigeants, pour ne pas indisposer leur allié ukrainien, s’opposent à l’ONU à un vote condamnant la glorification du nazisme, il faut s’attendre à tout.

Les journaux européens sont depuis longtemps noyautés par la CIA, comme l’a montré le scandale Udo Ulfkotte en Allemagne l’année dernière. L’un des plus grands éditorialistes allemands de l’un des plus “sérieux” journaux (Frankfurter Allegemeine Zeitung) bossait en fait depuis des années… pour la CIA ! Et c’est loin d’être un cas isolé en Europe.

Mais revenons à notre avion… Ainsi donc, pour la volaille journalistique noyautée, c’est un coup des séparatistes pro-russes, donc des Russes ! Et le grand méchant Poutine est montré d’un doigt accusateur par les journaux dans un déferlement de rage collective qui fait fortement penser aux deux minutes de la haine contre Emmanuel Goldstein dans 1984, le fameux roman d’anticipation de George Orwell. Nous y sommes, avec 30 ans de retard.

Sur quoi se basent nos féroces procureurs ? Sur… et là, ne rigolez pas, je suis sérieux… sur :

  1. les accusations verbales des Ètats-Unis [les mêmes que pour les bébés-couveuse de 1990 ou la fiole de Colin Powell à l’ONU ?], Washington se gardant bien d’apporter le moindre début de preuve alors que leurs satellites tournent 24h/24 au-dessus de l’Ukraine.
  2. la vidéo amateur d’un lanceur de missiles Buk, en réalité filmé dans une ville tenue par l’armée ukrainienne comme le montre un panneau publicitaire dans le fond.
  3. un commentaire Facebook effacé depuis [un énorme LOL. Est-il vraiment utile de préciser que n’importe qui peut pirater un compte sur un réseau social…]
  4. une conversation téléphonique enregistrée entre « deux chefs séparatistes », dont il a été prouvé depuis qu’elle a été trafiquée, Kiev l’ayant même retiré de sa liste de “preuves”.

Voilà, Mesdames et Messieurs, c’est tout… Et c’est sur ça que se base l’accusation.

Peu importe que le principal journal malaisien (la Malaisie est quand même concernée au premier chef dans cette affaire) titre, lui, sur la responsabilité de Kiev. Peu importe que le plus grand journaliste d’investigation américain — Robert Parry, celui qui a mis au jour le scandale des contraspointe Kiev du doigt. Peu importe que des spécialistes de la question s’interrogent ouvertement (iciici ou ici par exemple).

Peu importe que même les vétérans du renseignement américain doutent ouvertement des accusations de leur gouvernement. Peu importe que les services secrets ukrainiens (les mêmes qui ont annoncé 72 “invasions russes” de l’Ukraine depuis un an) aient étrangement confisqué les conversations entre les contrôleurs du ciel et l’équipage du Boeing.

Peu importe que les quatre pays qui enquêtent sur le crash — Hollande, Belgique, Australie et Ukraine (tous dans le même camp d’ailleurs) — aient curieusement signé un « accord de non-divulgation » qui interdit à ces pays de divulguer les résultats de l’enquête concernant le MH17 et leur donne un droit de veto les uns sur les autres.

Peu importe tout cela… c’est Poutine, on vous dit !

Faire la lumière sur ce qui s’est vraiment passé est le cadet des soucis pour les accusateurs auto-proclamés. Nous sommes dans le rapport de force géopolitique, dont la guerre de l’information est une composante de plus en plus importante.

Quelques jours avant, Poutine était au Brésil où il signait l’accord sur la création de la Banque des BRICS qui risque de mettre à mal le système dollar permettant aux Ètats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens et de faire financer leurs guerres par les autres pays. Pour nombre de pays émergents, il représentait, et représente toujours d’ailleurs, une forme d’anti-système (…)

Après la tragédie du MH17, les pays européens, fortement pressés par Washington, décident de mettre en place des sanctions économiques contre la Russie. À défaut de preuves (et pour cause !) de l’implication russe dans le crash du Boeing, l’émotion suscitée par la campagne de diabolisation médiatique fera l’affaire… Le vice-président US, Joe Biden, l’avouera : l’Amérique a forcé la main des pays européens qui rechignaient à cette escalade suicidaire.

Depuis, Ô divine coïncidence, à chaque fois qu’arrive l’échéance des sanctions européennes et la question de savoir si elles doivent être prolongées de six mois, une poussée de violence éclate en Ukraine. Les forces de Kiev bombardent quelques quartiers de Donetsk, entraînant évidemment la réaction des pro-russes, le tout pour le plus grand bonheur de Washington.

L’Europe a été fortement frappée par le régime des sanctions et contre-sanctions russes et risque de perdre deux millions d’emplois.

On le voit, toujours le même masochisme européen… Or qu’apprend-on ? Le gouvernement australien refuse d’indemniser les familles des victimes car il ne sait toujours pas ce qui s’est passé : « L’enquête est en cours… Les preuves sont pour l’instant insuffisantes pour déterminer qui ou quoi a causé le crash… »

Ne vous attendez évidemment pas à en lire une seule ligne dans la presstituée qui, il y a 30 mois, avait déjà désigné le coupable avant le début de l’enquête.

Le soufflé retombé de “l’ingérence russe”

Une autre accusation est en train de tomber à l’eau : le piratage des élections par le grand méchant ours russe. Le ministre allemand des Affaires étrangères avait déjà mis une claque à Merkel il y a deux jours en réfutant, « au nom du gouvernement, les allégations des médias sur l’ingérence russe dans le processus électoral ». Pauvre Angela, une nouvelle fois prise dans la toile de ses mensonges…

Le même jour, l’homologue britannique de Sigmar Gabriel, l’amusant Boris Johnson admettait lui aussi qu’il n’y avait aucune preuve d’ingérence russe. Auparavant, James Clapper, le directeur du renseignement national nommé par Obama, avouait ne détenir aucune preuve d’une collusion entre Trump et la Russie, au grand dam du plumitif :

Après Poutine qui militarise des pieuvres géantes ou qui envoie ses hooligans à l’Euro 2016 pour déstabiliser l’Europe (!), l’accusation du piratage russe des élections et même carrément, soyons fous, de la démocratie occidentale tombe elle aussi à l’eau… On parie que l’imMonde ne rapporte pas l’info ?

Il semble d’ailleurs plus généralement que l’ambiance soit un peu moins à la russophobie primaire sur les bords du Potomac. Les révélations Wikileaks sur les false flags cybernétiques de la CIA y sont sans doute pour quelque chose. Ainsi The Hill, le journal du panier de crabes de Washington, a publié un étonnant article il y a quatre jours, intitulé Des diplomates mettent en garde contre l’hystérie anti-russe. Diantre, ce journal ayant lui-même plus souvent qu’à son tour succombé à cette paranoïa, faut-il y voir un début de retour à la raison ?

Accessoirement, on apprend que Sberbank, la plus grande banque russe, a engagé en 2016 un groupe de lobbying américain, et pas n’importe lequel, afin de mettre fin aux sanctions touchant le secteur bancaire. Il s’agit de… Podesta Group, dirigé par Tony, le grand frère de John, directeur de campagne d’Hillary ! Vous savez, celui dont les mails avaient été piratés par… ah oui, par les méchants Russes. « La vida es un carnaval », comme dirait Celia Cruz.

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Vidéo des malheurs de Mogherini à Belgrade :

=> Source : Le Grand jeu

« L’horrible campagne présidentielle française » vue par Diana Johnstone* le 17/02/2017

Je vous propose de lire un long billet de Diana Johnstone.

Source originale (en anglais) : Counterpunch

Source de la version française : Arrêt sur info (site suisse)

Je remercie mon ami Patrick Tillet, alias le Yéti, grâce à qui j’ai découvert ce billet dense et riche puisqu’il l’a relayé sur son blog que je suis (voir ici).

Diana Johnstone s’est fait connaître ces derniers mois pour avoir publié un libre biographique à charge contre Hillary Clinton. Ce livre était intitulé « La Reine du chaos ». C’est une intellectuelle engagée très à gauche aux États-Unis.

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Le Grand Soir avait publié, le 14 mars 2016, un entretien avec Diana Johnstone. Il est à lire ici.

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France : encore une horrible campagne présidentielle ; l’État profond monte à la surface

Comme si la campagne présidentielle américaine n’avait pas été assez pénible, en voici une autre : en France.

Le système en France est très différent du système américain, avec de nombreux candidats en concurrence sur deux tours, la plupart capable de s’exprimer fort bien, même parfois en abordant de vraies questions politiques. Leur temps de passage gratuit à la télévision réduit l’influence de l’argent. Le premier tour le 23 avril désignera les deux finalistes pour l’élection du 7 mai, ce qui permet un plus grand choix qu’aux États-Unis.

Et malgré la supériorité de leur système, les chefs de file de la classe politique veulent singer les mœurs de l’Empire, jusqu’à se faire l’écho du thème qui a dominé le show 2016 outre-Atlantique : les Russes diaboliques s’en prennent à notre merveilleuse démocratie.

L’imitation du système américain a commencé avec les “primaires” tenues par les deux principaux partis de gouvernement qui aspirent manifestement à devenir les équivalents des Démocrates et des Républicains dans un système à deux partis. Le parti de droite de l’ancien président Nicolas Sarkozy s’est déjà rebaptisé Les Républicains et les dirigeants du soi-disant parti socialiste n’attendent qu’une occasion de se proclamer Les Démocrates. Mais au train où vont les choses, ni l’un ni l’autre ne semblent sûrs de l’emporter cette fois-ci.

Étant donné l’impopularité du gouvernement socialiste du président sortant François Hollande, les Républicains ont longtemps été considérés comme les favoris naturels pour battre Marine Le Pen, que tous les sondages donnent en tête au premier tour. Dans une perspective aussi prometteuse, la primaire des Républicains a suscité plus du double de votants volontaires (tenus de verser une menue obole et de faire allégeance aux “valeurs” du parti afin de pouvoir voter) que celle des socialistes. Sarkozy fut éliminé, mais plus surprenant, le favori le fut aussi, le fiable maire de Bordeaux Alain Juppé, qui caracolait en tête des sondages et des éditoriaux de la presse.

Les valeurs familiales de Fillon

En une surprenante manifestation de vaste désenchantement public envers la scène politique, les électeurs Républicains ont accordé la victoire haut la main à l’ancien premier ministre François Fillon, un catholique pratiquant à la politique domestique ultra-néolibérale : réduction de l’impôt sur les revenus des sociétés, coupes drastiques dans les allocations sociales, y compris l’assurance maladie — accélérant ce que les gouvernements précédents ont fait, mais plus franchement. Ce qui est moins conventionnel, Fillon condamne fortement la politique antirusse actuelle. Il dévie aussi de la détermination du gouvernement socialiste à renverser Assad en exprimant sa sympathie pour les chrétiens harcelés en Syrie et pour leur protecteur, qui se trouve être le gouvernement d’Assad.

Fillon a l’allure respectable d’une personne à qui on peut donner le bon Dieu sans confession. Comme thème de campagne, il a mis l’accent sur sa capacité vertueuse à lutter contre la corruption.

Mal lui en a pris ! Voilà que le 25 janvier, l’hebdomadaire semi-satirique Le Canard enchaîné a tiré les premiers coups de feu d’une campagne médiatique en cours conçue pour détruire l’image de Monsieur Propre, en révélant que sa femme, la Britannique Penelope, a reçu un salaire mirobolant pour lui servir d’assistante. Comme Penelope est connue comme femme au foyer qui élève leurs enfants à la campagne, l’existence de cet emploi est sérieusement mis en doute. Fillon a aussi rétribué comme avocat son fils pour des tâches non spécifiées, et sa fille pour prétendument l’aider à écrire un livre. En un sens, ces allégations prouvent la force des valeurs familiales du candidat conservateur. Mais sa cote a chuté et il risque des poursuites pénales pour fraude.

Le scandale est réel, mais le choix du moment est suspect. Les faits datent de plusieurs années, et le moment de leur révélation est bien calculé pour assurer sa défaite. En outre, le lendemain même des révélations du Canard enchaîné, une enquête judiciaire a été ouverte. Vu tous les tripatouillages non divulgués et les crimes de sang non résolus commis par ceux qui contrôlent l’état français au fil des années, surtout durant ses guerres à l’étranger, enrichir sa famille peut sembler relativement mineur. Mais ce n’est pas ainsi que le public le voit.

Cui bono ?

On tient en général pour acquis que, bien que la candidate du Front national, Marine Le Pen, soit constamment en tête des sondages, quiconque arrivera second l’emportera au second tour parce que la classe politique et les organes de presse établis se rallieront au cri de « Sauvons la république ! ». La peur du Front national comme « menace pour la république » est devenue une sorte de racket de protection pour les partis établis, puisqu’il stigmatise comme inacceptable un vaste pan de leur opposition. Dans le passé, les deux principaux partis ont été en connivence sournoise pour renforcer le Front national afin de prendre des votes à leurs adversaires.

De sorte que faire tomber Fillon accroît les chances que le candidat d’un parti socialiste à présent complètement discrédité puisse se retrouver comme par magie en seconde position, comme le chevalier qui pourfendra le dragon Le Pen. Mais qui, au juste, est le candidat socialiste ? Ce n’est pas clair. Il y a le candidat officiel du parti socialiste, Benoît Hamon. Mais le sous-produit indépendant de l’administration Hollande, Emmanuel Macron, « ni de droite ni de gauche », obtient le soutien de la droite du parti socialiste ainsi que de la plupart de l’élite globaliste néolibérale.

Macron est le vainqueur programmé. Mais d’abord, un coup d’œil à son opposition à gauche. Avec moins de dix pour cent de popularité, François Hollande s’est rendu à contrecœur aux objurgations de ses collègues pour éviter l’humiliation d’une cuisante défaite s’il briguait un second mandat. La primaire peu fréquentée du parti socialiste devait choisir le farouchement pro-Israélien premier ministre Manuel Valls. Ou sinon, sur sa gauche, Arnaud Montebourg, une espèce de Warren Beatty de la politique française, notoire pour ses liaisons romantiques et ses plaidoyers en faveur de la ré-industrialisation de la France.

Mais de nouveau, surprise ! Le vainqueur fut un terne et peu connu tâcheron du parti, Benoît Hamon, qui chevaucha la vague de mécontentement populaire pour apparaître comme un critique et une alternative “de gauche” à un gouvernement socialiste qui a trahi toutes les promesses faites par Hollande de combattre “la finance” et, au lieu de cela, a attaqué les droits des travailleurs. Hamon a pimenté sa revendication d’homme de gauche en présentant un truc à la mode ailleurs en Europe mais une nouveauté dans le discours politique français : “le revenu de base universel”. L’idée de donner à chaque citoyen une allocation, la même pour tous, peut sembler attrayante pour les jeunes qui ont de la difficulté à trouver un emploi. Mais cette idée, appuyée par Milton Friedman et les autres apôtres du capitalisme financier débridé, est en fait un piège. Le projet tient pour acquis que le non-emploi est permanent, contrairement aux projets visant à créer des emplois ou à partager le travail. Il serait financé en remplaçant toute une panoplie d’allocations sociales, au nom de « l’élimination de la bureaucratie » et de « la liberté de consommation ». Le projet achèverait l’affaiblissement de la classe ouvrière comme force politique, en détruisant le capital social commun représenté par les services publics, et en partageant les classes dépendantes entre travailleurs payés et consommateurs oisifs.

Il y a peu de chance que le revenu universel devienne un point sérieux à l’ordre du jour de la politique française. Pour le moment, la revendication de radicalité de Hamon sert à détourner les électeurs du candidat de gauche indépendant Jean-Luc Mélenchon. L’un et l’autre rivalisent pour le soutien des verts et des militants du parti communiste français, lequel a perdu toute capacité à définir ses propres positions.

La gauche divisée

Orateur impressionnant, Mélenchon s’est fait connaître en 2005 en tant qu’opposant de premier plan à la proposition de constitution européenne, qui fut rejetée clairement par les Français dans un référendum mais fut néanmoins adoptée sous un autre nom par l’Assemblée nationale française. Comme beaucoup de gens de gauche en France, Mélenchon est un ancien trotskiste (tendance posadiste, plus sensible aux révolutions du tiers monde que ses rivales) passé au parti socialiste qu’il a quitté en 2008 pour fonder le Parti de gauche. Il a sporadiquement courtisé le Parti communiste à la dérive pour qu’il le rejoigne dans le Front de gauche, puis s’est proclamé le candidat pour la présidence d’un nouveau mouvement indépendant appelé « La France insoumise ». Mélenchon est combatif envers la presse française docile, alors qu’il défend des positions non orthodoxes, par exemple en faisant les louanges de Chavez ou en rejetant la politique étrangère russophobe actuelle de la France. Contrairement au conventionnel Hamon, qui suit la ligne du parti socialiste, Mélenchon veut que la France quitte l’euro et l’OTAN.

Il y a deux très fortes personnalités dans cette compétition: Mélenchon à gauche et son adversaire de choix, Marine Le Pen, à droite. Dans le passé, leur rivalité dans les élections locales les a empêchés l’un et l’autre de gagner, alors même qu’elle arrivait en tête. Leurs positions en matière de politique étrangère sont difficiles à départager : critique de l’Union européenne, désir de quitter l’OTAN, bonnes relations avec la Russie.

Comme tous deux dévient de la ligne établie, ils sont tous deux dénoncés comme « populistes », un terme qui en est venu à vouloir dire quiconque fait davantage attention à ce que veulent les gens ordinaires qu’à ce que l’establishment édicte.

En matière de politique sociale, de préservation des services sociaux et des droits des travailleurs, Le Pen est bien à la gauche de Fillon. Mais le stigmate attaché au Front national comme parti d’extrême-droite demeure, bien que, avec son proche conseiller Florian Philippot, Marine Le Pen ait écarté son père, Jean-Marie, et ajusté la ligne du parti pour attirer les électeurs de la classe ouvrière. La principale relique du vieux Front national est son hostilité envers l’immigration, qui à présent se concentre sur la peur des terroristes islamiques. Les tueries terroristes de Paris et de Nice ont rendu ces positions plus populaires qu’elles ne l’étaient. Dans son effort de surmonter la réputation d’antisémite de son père, Marine Le Pen fait de son mieux pour courtiser la communauté juive, aidée par son rejet de l’islam « ostentatoire », allant jusqu’à réclamer l’interdiction de porter un foulard musulman en public.

Un second tour entre Mélenchon et Le Pen serait une rencontre entre une gauche ravivée et une droite revivifiée, un vrai changement loin de l’orthodoxie politique qui a aliéné une bonne partie de l’électorat. Cela pourrait rendre la politique excitante de nouveau. Alors que le mécontentement populaire envers “le système” grandit, il a été suggéré (par le mensuel non-conformiste Causeur d’Elizabeth Lévy) que l’antisystème Mélenchon pourrait bien avoir la meilleure chance de battre l’antisystème Le Pen en s’attirant les voix de la classe ouvrière.

Comment fabriquer un consensus

Mais l’establishment néolibéral, pro-OTAN et pro-Union européenne, s’active à empêcher que cela n’arrive. Sur toutes les couvertures de magazines comme dans tous les talkshows, les médias ont montré leur allégeance à un candidat modéré « Nouveau ! Amélioré ! » vendu au public comme un produit de consommation. À ses rassemblements, de jeunes volontaires soigneusement entraînés et placés en vue des caméras accueillent la moindre vague déclaration de l’orateur de clameurs délirantes en agitant des drapeaux et en scandant « Ma Ma! Cron ! Président ! » avant d’aller en boîte faire la fête offerte pour les récompenser. Jamais un candidat sérieux à la présidence n’a autant ressemblé à un robot, en ce sens que c’est une création artificielle conçue par des experts pour une tâche spécifique.

Emmanuel Macron était un banquier d’affaires de premier plan qui gagnait des millions au service de la banque Rothschild, quand, en 2007, à l’âge de 29 ans, ce brillant jeune économiste fut invité dans la cour des grands par Jacques Attali, un gourou immensément influent, dont le conseil depuis les années 1980 a joué un rôle central dans la conversion du parti socialiste au globalisme néolibéral procapitaliste. Attali le fit entrer dans son groupe de réflexion privé, la Commission pour la libération de la croissance française, qui avait aidé à la conception des « 300 propositions pour changer la France » présentées au président Sarkozy un an plus tard comme un projet de gouvernement. Sarkozy a échoué à les mettre en œuvre toutes, par crainte de révoltes syndicales, mais les socialistes soi-disant de gauche ont pu se permettre des mesures antisyndicales drastiques grâce à leur discours plus lénifiant.

Lequel discours fut illustré par le candidat présidentiel François Hollande en 2012 quand il suscita l’enthousiasme en déclarant dans une réunion publique : « Mon adversaire réel c’est le monde de la finance ! » La gauche applaudit et vota pour lui. Entretemps, par précaution, il avait dépêché Macron à Londres pour rassurer l’élite financière de la City qu’il ne s’agissait que d’un discours électoral.

Après son élection, Hollande fit entrer Macron dans son équipe. Ensuite, il lui fut confié un poste gouvernemental à consonance super moderne comme ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique en 2014. Avec le charme terne d’un mannequin de grand magasin, Macron a éclipsé son irascible collègue, le premier ministre Manuel Valls, dans leur rivalité silencieuse pour succéder à leur patron, le président Hollande. Macron s’est acquis l’affection des grandes entreprises en donnant à ses réformes antisyndicales un air jeune, propre et “progressiste”. En fait, il a quasiment suivi l’agenda d’Attali.

Le thème, c’est « la compétitivité ». Dans un monde globalisé, un pays doit attirer du capital d’investissement pour être concurrentiel, et pour cela il est nécessaire d’abaisser les coûts du travail. Une façon classique de ce faire, c’est d’encourager l’immigration. Avec la montée des politiques identitaires, la gauche est mieux placée que la droite pour justifier une immigration massive en termes moraux, comme une mesure humanitaire. C’est une raison pour laquelle le parti démocrate aux États-Unis et le parti socialiste en France sont devenus les partenaires politiques du globalisme néolibéral. Ensemble, ils ont changé les perspectives de la gauche officielle de mesures structurelles promouvant l’égalité économique en des mesures morales promouvant l’égalité des minorités et de la majorité.

Seulement l’an dernier, Macron a fondé (ou on a fondé pour lui) son mouvement politique, baptisé “En marche !” et caractérisé par des réunions publiques avec de jeunes groupies portant des T-shirts Macron. Au bout de trois mois, il a senti le besoin de diriger la nation et il a annoncé sa candidature à la présidence. De nombreuses personnalités ont déserté le bateau socialiste échoué et rejoignent Macron, dont la forte ressemblance politique à Hillary Clinton suggère que c’est lui qui peut montrer la voie afin de créer un parti démocrate français sur le modèle américain. Hillary a certes perdu, mais elle reste la favorite de l’OTANistan. Et bien évidemment, la couverture médiatique américaine confirme cette notion. Un coup d’œil au papier extatique de Robert Zaretsky dans Foreign Policy acclamant « le politicien français anglophone et germanophile que l’Europe attendait » ne laisse aucun doute : Macron est bien le chouchou de l’élite globalisante transatlantique.

Pour le moment, Macron est second seulement de Marine Le Pen dans les sondages, qui montrent aussi qu’il la vaincra haut la main au second tour. Toutefois, son charme soigneusement manufacturé est vulnérable à une plus grande information publique sur ses liens étroits avec l’élite économique.

La faute aux Russes

Face à cette éventualité, il existe une frappe préventive, importée directement des États-Unis : c’est la faute aux Russes !

Qu’ont fait les Russes de si terrible ? En gros, ils ont fait savoir qu’ils avaient une préférence pour des amis plutôt que pour des ennemis comme chefs de gouvernement. La belle affaire ! Les médias d’information russes critiquent, ou interviewent des gens qui critiquent, les candidats hostiles à Moscou. Rien de bien extraordinaire, là encore.

À titre d’exemple de cette ingérence choquante, qui prétendument risque de saborder la république française et les valeurs occidentales, l’agence d’information russe Sputnik a interviewé un membre républicain du parlement français, Nicolas Dhuicq, qui a osé dire que Macron pourrait être « un agent du système financier américain ». Ce qui est pour le moins évident. Mais le tollé qui en est résulté a fait l’impasse sur ce détail pour accuser les médias étatiques russes de « commencer à faire circuler des rumeurs selon lesquelles Macron a eu une affaire extra maritale homosexuelle » (The EU Observer, 13 février 2017). En fait, cette « calomnie sexuelle » circulait déjà surtout dans les milieux homosexuels de Paris, pour lesquels le scandale, s’il en est un, n’est pas l’orientation sexuelle prêtée à Macron mais plutôt le fait qu’il la nie. L’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, était ouvertement homosexuel ; le bras droit de Marine Le Pen, Florian Philippot, est homosexuel ; en France, être homosexuel n’est pas un problème.

Macron est soutenu par un « lobby homo très fortuné », aurait affirmé Dhuicq. Tout le monde sait de qui il s’agit : Pierre Bergé, le riche et influent directeur commercial d’Yves Saint Laurent, la personnification du radical chic, farouche partisan de la gestation pour autrui, un sujet brûlant en France, et la vraie controverse derrière l’opposition ratée au mariage homosexuel.

L’État profond monte à la surface

L’étonnante adoption en France de la campagne antirusse américaine montre une lutte titanesque pour le contrôle de la “narration” — la version de la réalité internationale consommée par la masse des gens qui n’ont pas les moyens d’entreprendre leurs propres recherches. Le contrôle de la narration est le cœur critique de ce que Washington décrit comme sa « puissance douce ». La puissance dure peut livrer des guerres et renverser des gouvernements. La puissance douce explique aux quidams pourquoi c’était la bonne chose à faire. Les États-Unis peuvent littéralement tout se permettre aussi longtemps qu’ils peuvent raconter l’histoire à leur avantage, sans risque d’être contredits de façon crédible. En ce qui concerne les points sensibles du monde, que ce soit l’Irak, la Libye ou l’Ukraine, le contrôle de la narration est fondamentalement exercé par le partenariat entre les services de renseignement et les médias. Les services de renseignement écrivent l’histoire et les grands médias la racontent.

Ensemble, les sources anonymes de « l’État profond » et les médias de masse ont pris l’habitude de contrôler la narration racontée au public. Ils ne veulent pas abandonner ce pouvoir. Et ils ne veulent assurément pas le voir contesté par des outsiders — notamment par les médias russes qui racontent une histoire différente.

C’est une des raisons de la campagne extraordinaire en cours pour dénoncer les médias russes et autres médias alternatifs comme diffuseurs de « fausses nouvelles », afin de discréditer des sources rivales. L’existence même de la chaîne d’information internationale russe RT a suscité une hostilité immédiate : comment les Russes osent-ils se mêler de notre version de la réalité ! Hillary Clinton avait mis en garde contre RT quand elle était secrétaire d’État et son successeur John Kerry a dénoncé la chaîne comme « un mégaphone de propagande ». Ce que nous disons est vrai ; ce qu’ils disent ne peut être que de la propagande.

La dénonciation des médias russes et de la prétendue « ingérence russe dans nos élections » est une invention majeure de la campagne Clinton, qui a ensuite infecté le discours public en Europe occidentale. Cette accusation est un exemple évident de double standard, ou de projection, étant donné que l’espionnage américain de tous, y compris les alliés, et l’ingérence américaine dans les élections à l’étranger sont de notoriété publique.

La campagne dénonçant les « fausses nouvelles » émanant de Moscou bat son plein en France comme en Allemagne à l’approche des élections. C’est cette accusation qui empoisonne la campagne, pas les médias russes. L’accusation que Marine Le Pen est « la candidate de Moscou » est non seulement supposée ruiner ses chances, mais c’est aussi un ballon d’essai pour susciter une possible « révolution de couleur » si d’aventure elle gagnait l’élection du 7 mai. L’ingérence de la CIA dans les élections étrangères est loin de se limiter à des bulletins d’information controversés.

En l’absence d’une authentique menace russe en Europe, affirmer que les médias russes « empiètent sur notre démocratie » revient à désigner la Russie comme un ennemi agressif et, par-là même, à justifier l’énorme accroissement du potentiel militaire de l’OTAN dans le nord-est de l’Europe, ce qui ravive le militarisme allemand et dévie la richesse nationale vers l’industrie d’armement.

D’une certaine façon, l’élection française est une extension de l’élection américaine, dans laquelle l’État profond a perdu sa candidate préférée, mais pas le pouvoir. Les mêmes forces sont à l’œuvre ici, soutenant Macron comme un Clinton français, mais prêtes à stigmatiser tout opposant comme un instrument de Moscou.

Ce qui s’est passé ces derniers mois a confirmé l’existence d’un État profond qui est non seulement national mais transatlantique et aspire à être global. La campagne antirusse est une révélation. Elle révèle à bien des gens qu’il y a réellement un État profond, un orchestre transatlantique qui joue le même air sans chef d’orchestre apparent. Le terme « État profond » apparaît soudain même dans le discours des fidèles au système, comme une réalité qui ne peut être niée, même s’il est difficile de la définir avec précision. Au lieu de Complexe militaro-industriel, on devrait peut-être l’appeler Complexe médiatico-cum-renseignement-militaro-industriel (Military Industrial Media Intelligence Complex — MIMIC en anglais). Son pouvoir est énorme, mais reconnaître qu’il existe est le premier pas pour nous libérer de son emprise.

« Benoît Hamon le rêveur » : un cauchemar pour les éditorialistes – Par Julien SALINGUE – le 07/02/2017

Page de Julien Salingue sur ACRIMED.

Article publié sur ACRIMED, à consulter ici.

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Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux, auteur de ce blog :

Julien Salingue d’ACRIMED se livre, dans l’article reproduit ci-dessous, à une analyse critique sans concession du discours unanime de la meute des éditocrates.
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En s’appuyant sur les interventions de très nombreux éditorialistes de la presse écrite et audiovisuelle enregistrés depuis quelques semaines (liens vers les articles ou interventions et photos copies d’écran à l’appui), il démontre à quel point ces gens-là sont nuisibles au pluralisme, ce que personne, parmi nous, n’ignorait mais qu’il est utile malgré tout de rappeler en montrant une nouvelle fois comment cela se passe.
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Et Julien Salingue précise bien qu’il s’agit NON PAS de défendre ici Benoît Hamon qui se trouve être la victime de ces éditocrates, mais de défendre une certaine idée du journalisme qui implique le pluralisme et l’honnêteté intellectuelle, deux principes qu’ils ignorent ou plutôt qu’ils méprisent.
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Nous, qui soutenons Mélenchon, nous nous positionnons en adversaires résolus de Benoît Hamon. Et moi-même, je ne me prive pas de lui décocher de violentes flèches.
Mais ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. Nous ne sommes pas journalistes ou éditorialistes. Nous sommes des militants politiques et ça change tout ! Nous défendons des idées politiques, nous ne prétendons pas dire la vérité absolue ni imposer notre vision dans la tête des gens. Nous ne voulons pas les subjuguer mais les convaincre. Nous ne voulons pas qu’ils nous choisissent par contrainte mais par enthousiasme, en étant conscients, éveillés et acteurs. Une telle position n’a rien à avoir avec celle du sage, de l’intelligent, du sachant, de celui qui est forcément « objectif », « neutre », «impartial », position d’autorité que prennent ces éditorialistes pour décréter ce qu’il faut penser et ce qu’il faut faire. Ces gens-là sont comme les gardes d’un camp de concentration de la pensée. Ou comme les intégristes de certaines religions, Taliban-Ayatollahs ou anciens Inquisiteurs.
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Et bien que les coups, dont il est question ici, aient été donnés à Benoît Hamon, nous aurions tort de nous en réjouir pour la seule raison qu’il est notre adversaire.
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Parce que ce sont aussi ceux que Mélenchon reçoit de la part des mêmes depuis si longtemps ; lesquels ne manqueront pas de redoubler de violence envers notre candidat au fur et à mesure que se rapprochera la date du 1er tour, surtout si Mélenchon continue de percer comme il le fait !
Enfin, sur le plan des principes, ce travail de sape-là, que ce soit contre Hamon, contre Mélenchon, ou contre d’autres encore, fussent-ils extérieur à nos amis, est intolérable dans une démocratie accomplie. Mais nous savons bien que nous sommes encore loin d’un tel régime. Enfin, nous nous en rapprocherions sans doute assez rapidement si nous élisions Mélenchon, puisqu’il prône une 6e République profondément renouvelée dans ses principes comme dans ses modalités de fonctionnement, un régime nouveau qui ferait «place au peuple » pour de bon. Mais ce n’est pas le sujet de cet article.
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Il faudra donc traiter ce problème qu’est l’idiosyncrasie* des éditorialistes à gages*.
* Je m’amuse à reprendre ici un terme savant cher à Frédéric Lordon (j’espère que je l’utilise à bon escient…)
** Je fais référence à ce pamphlet intitulé « Les économistes à gages » auquel participèrent Frédéric Lordon et Serge Halimi.
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Le journalisme est une chose, l’éditorialisme en est une autre. Et quand l’éditorialisme confine à la pire des propagandes, réduisant celle en vigueur dans les pires tyrannies de l’histoire à des oeuvres de débutants, il y a matière à s’en préoccuper de toute urgence.
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Pourtant, d’un autre côté, leur travail de sape est-il si efficace ? Parviennent-ils encore à nous nuire vraiment et à guider ou orienter notre pensée et nos décisions ? On peut en douter…
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Il semble de plus en plus acquis, en effet, au regard des résultats électoraux enregistrés depuis 2005 en général, et depuis quelques mois en particulier, que cet unanimisme des «chiens de garde » du système capitaliste n’a plus aucune espèce d’influence sur l’esprit des citoyens qui ne décident plus en fonction d’eux. Ou bien, ne les prennent comme référence QUE pour aller à l’exact encontre de leurs diktats.
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Du coup, je m’interroge. Faut-il mener la guerre contre eux et défendre nos idéaux ou les laisser barrir en cadence, en rythme et en procession, et s’amuser de voir, in fine, que leur prêt-à-penser est tout simplement totalement inopérant ?
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Je vous laisse méditer sur cette question mais avant, poursuivez cette lecture en découvrant enfin le passionnant billet de Julien Salingue…

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Le dimanche 4 février, Benoît Hamon était « officiellement » investi candidat à l’élection présidentielle lors d’une initiative organisée à la salle de la Mutualité, à Paris, après avoir déjoué tous les pronostics des turfistes des grands médias qui traitent les campagnes électorales comme des courses de chevaux.

Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : Acrimed ne soutient aucun candidat à l’élection présidentielle. En revanche, nous défendons une exigence de pluralisme éditorial : celui-là même qui est bafoué quand l’unanimisme éditocratique tient lieu de débat démocratique.

L’investiture de Benoît Hamon est, à ce titre, l’occasion pour nous de revenir sur des semaines de commentaires avisés, glanés au cours du mois de janvier à l’occasion des débats et du scrutin de la « primaire de gauche » : ils donnent un aperçu non seulement de l’indigence, mais surtout de la convergence strictement propagandiste des commentaires d’un journalisme de caste, mobilisé au service de son prétendu « réalisme ». En un mot : Benoît Hamon le « rêveur », un cauchemar pour les éditorialistes associés [1].

Que Manuel Valls et ses partisans, ainsi que d’autres candidats à la présidentielle (et leurs partisans), aient opposé le « réalisme » de leurs propositions à « l’utopisme » de celles de Benoît Hamon relève d’un débat public et de confrontations partisanes sur lesquels la critique des médias telles que nous la concevons n’a rien à dire. Mais que cette opposition (dont le simplisme frappe par son indigence) soit reprise et validée, voire amplifiée, par une cohorte quasi-unanime de journalistes et d’éditorialistes, mérite que l’on s’y attarde : parce que, en reprenant l’argumentaire des adversaires d’un candidat, le procès médiatique en « utopisme » contribue à tenter de le disqualifier. Et peu nous importe, en l’occurrence, de savoir quel est le « bon » candidat, doté du « bon » programme : quand l’éditocratie est, à quelques nuances près, frappée d’unanimité, sa mobilisation met à nu la place qu’elle occupe et le rôle qu’elle joue : délimiter soigneusement le périmètre du « cercle de la raison », du dicible et du pensable.

Avant le premier tour de la « primaire de gauche »

Focalisés sur l’affrontement programmé – par les sondages – entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls, les éditorialistes et les « grands » journalistes politiques n’ont guère jugé nécessaire de concéder un peu de leur temps à Benoît Hamon avant le premier tour (le 22 janvier). À noter tout de même, ce commentaire (précurseur) de Jean-Michel Aphatie dans un billet de blog publié le 11 janvier :

Dans cet océan de faiblesses, Benoît Hamon apparaît comme un homme fort. D’abord, il respire la sincérité, et il est un peu le seul, en développant les positions dont il a peu varié au fil des ans. Ensuite, il témoigne d’une certaine originalité, ce qui est toujours bien vu dans un électorat socialiste qui développe depuis ses origines une aptitude particulière aux rêves et aux chimères. Pour autant, ceci ne suffit pas à transformer Benoît Hamon en candidat crédible. Ni ses expériences politiques passées, ni même ce qu’il a montré de sa psychologie, ne permettent de le regarder comme un chef, un patron, c’est à dire un futur président de la République. Sa cote de sympathie actuelle, qui semble réelle, résulte plus de l’hypocrisie et de l’insignifiance de ses concurrents que d’une adhésion nette et franche à ses idées ou à sa personnalité.

Quelques jours plus tard, à l’occasion du débat organisé le 19 janvier entre les candidats à la primaire, le même Jean-Michel Aphatie, mais sur Twitter cette fois, analysait finement les propositions économiques de Benoît Hamon :

Une « analyse » reprise et complétée par Bruno Jeudy, de Paris Match et BFM-TV :

Deux éditocrates, une même idée : Benoît Hamon est le candidat du « rêve » et des « chimères » ; son programme est irréaliste car non-finançable. Ce que n’avait pas manqué de relever Christophe Barbier, de L’Express et BFM-TV, quelques jours plus tôt :

Et que ne manquera pas de relever, dans un style à peine différent, David Doukhan, le 20 janvier sur Europe 1, qui titre « Débat : la gauche réaliste contre la gauche utopiste » et commente : « Avec ce troisième débat, les concurrents ont enfin eu leur grande explication, car c’est bien de la fracture entre une gauche réaliste et visionnaire d’un côté, et une vision idéaliste et égalitaire de l’autre, dont il a été question. »

Quatre commentateurs seulement : cela pourrait laisser la place, que ceux-ci aient raison ou tort, à des commentaires divergents. Mais non : le décor est planté dès la fin de ce prologue.

Le soir du premier tour

Le dimanche 22 janvier, lorsque les premiers résultats sont annoncés (Benoît Hamon est en tête devant Manuel Valls), c’est à un véritable festival que l’on assiste sur les différents plateaux de télévision. Les experts, dont les bavardages font office d’arguments, sont unanimes à déplorer une éventuelle victoire de Benoît Hamon et s’improvisent docteurs ès Parti socialiste. Comme s’ils étaient des consultants, voire des membres, de ce parti.

Sur BFM-TV, Christophe Barbier s’improvise ainsi conseiller politique de Manuel Valls :

Valls a une seule chance, c’est de mobiliser tous ceux qui ne sont pas allés voter dimanche. […] Cette gauche-là elle peut être mobilisée par Manuel Valls s’il montre qu’avec Benoît Hamon, s’il démontre qu’avec Benoît Hamon, la gauche va vers un désastre électoral et que surtout le programme de Benoît Hamon ne tient pas la route. Ils ont été dépassés par la gauche plus jeune, plus radicale, plus utopiste aussi de Benoît Hamon. [2]

Toujours sur BFM-TV, Anna Cabana, qui officie également au Journal du Dimanche, est tout aussi catégorique :

Alors c’est pas la gauche dont on pense qu’elle va gouverner, c’est pas la gauche qu’on veut porter à la présidentielle. Ils ont choisi une gauche qui ne va pas gagner, c’est comme ça qu’on peut lire ce scrutin. [3].

Ruth Elkrief complète l’analyse de ses collègues de plateau, en inventant des citations de Benoît Hamon :

Moi, ce qui me frappe, c’est qu’il dit : « Je mets en avant la question sociale, la question écologique. Et qu’est-ce que je refuse ? Je refuse la question régalienne, la question de l’identité, la question de la religion et la question du terrorisme. » […] Et c’est ce qu’il dit, alors même que sort un livre dont on va beaucoup parler, qui s’appelle La France soumise et qui démontre qu’il y a un problème d’un islam politique qui veut miner les fondements de notre république laïque et égalitaire notamment entre les femmes et les hommes. [4]

Trois déplorations : un « désastre électoral » annoncé, « une gauche qui ne va pas gagner » et un candidat qui refuse(rait) de parler de « la question du terrorisme ». Trois déplorations d’experts en réalisme, spécialistes réputés du Parti socialiste, qui s’inquiètent d’un éventuel « irréalisme » et d’une éventuelle défaite du PS à la présidentielle. Au nom et au bénéfice de qui ?

Ces inquiétudes indignées ne sont pas particulières à BFM-TV. Un petit tour, le même soir, sur France 2, confirme en effet que l’éventuelle victoire de Benoît Hamon provoque partout les mêmes accès de révolte, bien qu’ils soient d’intensité variable, comme permet de le vérifier un Franz-Olivier Giesbert au meilleur de sa forme :

Hamon c’est quelqu’un qu’on peut qualifier de social-populiste. Vous le voyez, vous, au deuxième tour ? C’est impossible ! Vous le voyez même arriver avec un score raisonnable au 1er tour de l’élection présidentielle ? C’est absolument impossible, en face il y a la montagne Mélenchon qui est pratiquement indestructible. Vous voyez Benoît Hamon pour prendre des voix sur le terrain de Mélenchon ? Mais faut être dingue ! [5]

Et de poursuivre, avec une assimilation du « social-populisme » de Benoît Hamon à « une sorte de trumpisme de gauche » :

On va mettre des murs partout, le souverainisme, un programme économique surréaliste… Hamon c’est exactement la ligne. On met des frontières, on reconstruit des frontières et un programme économique totalement surréaliste sinon dadaïste. [6]

Il faut dire que Laurent Delahousse lui avait tendu la perche, même s’il ne pouvait pas imaginer que Giesbert irait aussi loin :

Franz-Olivier Giesbert, est-ce que le Parti socialiste va réussir à échapper à cette crise annoncée avec cette primaire ? La fracture est réelle, d’un côté il y a une gauche de frondeurs, d’utopistes diront certains… Et, de l’autre côté, on a Manuel Valls, héritier du quinquennat, qui souhaite évoluer vers quoi ? [7]

Voilà qui ouvrait grand la porte au procès en « utopisme », que Franz-Olivier Giesbert ponctuera d’une métaphore… audacieuse :

C’est à un suicide auquel on assiste au PS, une grande partie du PS… partie dans un monde de Bisounours, parle de réformes sans mettre d’argent derrière. [8]

Pour Bruno Jeudy, point de suicide ni de Bisounours, mais plus sobrement une « descente aux enfers » :

Du côté d’Arnaud Leparmentier, du Monde, la première position de Benoît Hamon, symptôme d’une « corbynisation » est rien moins qu’un « drame » :

Marquons une pause. Loin de nous l’idée de priver les commentateurs de leur droit de commenter et donc de critiquer. Mais on est en droit de s’inquiéter quand ils chassent en meute, commentent à sens unique sans informer et multiplient des interventions qui semblent directement inspirées des stratégies de communication et des « éléments de langage » des adversaires du candidat socialiste. Où l’on voit que le journalisme de commentaire est un proche cousin du journalisme de propagande, surtout quand il émane non d’un média ou d’un journaliste de parti-pris particulier, mais d’une cohorte de donneurs de leçons qui ressassent les mêmes « idées ». Des pratiques qui méritent d’être critiquées sans avoir à soutenir Benoît Hamon plus qu’un autre.

Entre les deux tours de la « primaire de gauche »

Entre le 22 et le 29 janvier, les éditorialistes vont ainsi rivaliser de formules-choc pour poursuivre l’entreprise de délégitimation de « l’utopiste » Benoît Hamon, opposé au « réaliste » Manuel Valls. Avec, comme on va le voir, un pluralisme confondant [9] :

- Laurent Joffrin résume l’alternative dans un éditorial de Libération : « D’un côté une social-démocratie avant tout réaliste, de l’autre un socialisme renouvelé et en partie utopique. La gauche qui gère contre la gauche qui rêve ».

- Vincent Giret, du Monde, décrète sur Franceinfo que « la gauche a décidé de se faire un shoot d’utopie et de rêve. Puisque c’est perdu, alors on se fait plaisir ».

- Didier Rose, dans les Dernière Nouvelles d’Alsace, fait dans l’originalité : « Hamon-Valls, c’est l’utopiste contre l’hyperréaliste » [10].

- Sylvain Courage, pour L’Obs, entérine l’opposition qu’il construit lui-même, sous le titre « Primaire à gauche : Hamon contre Valls, la schizophrénie des deux gauches », entre la gauche de la raison et la gauche du cœur : « Benoît Hamon, revenu universel, visa humanitaire et « VIe République » en étendard, flatte l’affect socialiste ».

- Bernard Stéphan, dans La Montagne, oppose – c’est le titre – « Le réel et le rêve » : « Si les électeurs veulent la gauche du réel, capable d’aller au second tour de l’élection présidentielle, ils voteront Manuel Valls. S’ils veulent rêver, avoir une candidature de témoignage, ils voteront Benoît Hamon. »

- Françoise Fressoz, dans Le Monde, entérine l’opposition dans le titre lui-même (« Primaire à gauche : « sérieux » et « utopistes » dans le même bateau ») et distingue finement deux socialismes : « l’un, résolument utopique, qui n’aime rien tant que l’opposition ; l’autre réaliste, qui prétend gouverner et accepte, à des degrés divers, la confrontation avec le réel ».

- Une opposition également mise en scène sur BFM TV le 24 janvier, lorsque Ruth Elkrief a interviewé successivement les deux qualifiés pour le deuxième tour :

– Original parmi les originaux, Christophe Barbier a entonné le même refrain dans un éditorial dont le titre est explicite (« Le revenu universel de Benoît Hamon, boulevard de l’utopie ») :

Il s’agit en fait de parachever la Révolution française : longtemps après la destruction des privilèges de la noblesse, le temps est venu d’une société où chacun est doté de l’attribut suprême des aristocrates, l’oisiveté. Le revenu universel, c’est le lendemain qui chante après la nuit du 4 août.

Et de poursuivre cette opportune analogie historique par cette évocation nuancée :

Épuisée, la social-démocratie enfante donc deux gauches de la modernité. Celle d’Emmanuel Macron, d’abord, qui n’est pas sociale-libérale, mais libérale-sociale, puisqu’il s’agit de créer des richesses pour ensuite les dépenser afin d’améliorer la justice dans la société. Pour que cela fonctionne, il faut travailler plus et plus nombreux. Celle de Benoît Hamon, ensuite, qui donne un peu à tous pour que personne n’ait rien, offre à ceux qui le veulent de travailler moins sans gagner moins et établit la justice sociale en taxant le capital. Ces deux gauches sont bel et bien irréconciliables.

- Pour Nicolas Beytout, de L’Opinion, Benoît Hamon n’est pas seulement un « rêveur » ou un « utopiste », mais un « prestidigitateur » :

Abracadabra : avec Benoît Hamon, les vieilles ficelles démagogiques sont ressorties et les recettes éculées réactivées. La réduction du temps de travail n‘a pas marché, la socialisation progressive par la redistribution des revenus a asphyxié l’économie, la fiscalité a écrasé l’initiative ? Pas grave : grâce à la magie du verbe, ce qui a échoué hier fonctionnera demain et le candidat du passé se transformera en homme neuf.

- Ivan Rioufol, du Figaro, tout en reprenant le raisonnement de ses confrères, ajoute sa petite touche personnelle (« Benoît Hamon, ou la victoire des autruches ») en accusant Benoît Hamon d’être « acquis à l’islam politique » :

Manuel Valls, qui arrive deuxième à l’issue du premier tour poussif (il a obtenu 31% des voix, contre 36% à son adversaire), a raison de prédire la défaite assurée de cette gauche utopique, immature, acquise à l’islam politique. Le gauchisme culturel, majoritairement soutenu par ceux, peu nombreux, qui se sont mobilisés hier (1,6 million de votants), est voué à l’échec. […] Hamon est la caricature du dirigeant hors-sol et démagogique, avec notamment son revenu pour tous à 750 euros par mois, sa politique construite sur l’imposition fiscale alourdie et son électoralisme en direction des minorités.

- Jean-Marc Sylvestre, ancien spécialiste de l’économie sur TF1 et LCI, désormais réfugié sur le site Atlantico, ne s’est pas borné à entériner l’opposition (résumée dans le titre : « Hamon-Valls, Le dialogue impossible entre l‘Utopie et la réalité »). Il a agité la menace du pire et sonné l’alarme :

Benoît Hamon, une fois de plus, propose de s’affranchir de la réalité européenne en passant outre les règles budgétaires et notamment la maîtrise des déficits. Il est d’un laxisme presque supérieur à ce que propose Jean-Luc Mélenchon. Hamon ne veut pas comprendre que l’Union européenne nous sert à mutualiser le coût des dettes. […] S’affranchir des règles budgétaires et du code européen, reviendrait à quitter le club et ses avantages. Projet irréaliste, voire impossible. Dans l’histoire, les utopies ont très souvent tué les démocraties. La responsabilité du politique est donc de respecter la réalité, relever les défis que cette réalité impose. Si on ne respecte pas la réalité, elle se venge à chaque fois et c’est le peuple qui en paie le prix.

- Mais une fois encore, c’est Franz-Olivier Giesbert qui décroche la palme de la « formule choc », dans un éditorial publié sur le site du Point [11] la veille du second tour de la « primaire » :
 

À noter, enfin, quelques tweets bien inspirés pendant le débat opposant Benoît Hamon et Manuel Valls le 25 janvier :

Nous ne savions pas que le très droitier Éric Brunet, fidèle supporter de Nicolas Sarkozy, dont il avait prédit la victoire en 2012, puis lors de la primaire de la droite en décembre 2016, participerait à la « primaire de gauche ». Mais de toute évidence, entre le 22 et le 29 janvier, tout bon éditocrate devait, sinon afficher son soutien à Manuel Valls, du moins critiquer vertement Benoît Hamon jusqu’au second tour du scrutin.

Après le second tour

Et le soir de ce second tour fut l’occasion de rejouer le même spectacle, avec de nouveau des plateaux de télévision peuplés d’éditorialistes et de journalistes politiques visiblement désespérés par la victoire de Benoît Hamon, d’Anna Cabana (« L’inexpérience tient lieu de brevet de modernité ») à Hervé Gattegno (« Hamon a réussi l’exploit de défendre une politique qui n’apparaît pas très sérieuse d’une façon sérieuse ») en passant par Ruth Elkrief (« Il y a une part de revanche, Benoît Hamon, c’est l’un des licenciés, des frondeurs de ce quinquennat ») [12] et Nathalie Saint-Cricq, pour qui le courant politique représenté par Benoît Hamon est une gauche « idéaliste et irréaliste ». « Pédagogie » ou matraquage ?

Ce sont ces commentaires à sens unique que le SNJ-CGT a relevés dans un communiqué :

La soirée électorale de la primaire du Parti socialiste a été un moment inoubliable de télévision sur France 2, BFM ou i-Télé. Comme ce fut le cas lors du premier tour, il était difficile pour les éditocrates de cacher leur dépit, voire leur colère, devant la claire victoire de Benoît Hamon face à Manuel Valls.

Le pluralisme a été une nouvelle fois l’oublié des plateaux de télévision. Quasiment les mêmes têtes, toutes issues du « cercle de la raison » libérale nous sont offertes à chaque fois et les mêmes arguments sont déversés sans grand risque d’être contredits. Dans une expression rageuse ou vulgaire (Franz-Olivier Giesbert, Jean-Luc Mano, Eric Brunet), de droite libérale et/ou souverainiste plus ou moins outrancière (Agnès Verdier-Molinié, Natacha Polony, Nicolas Beytout), les commentateurs invités vont tous dans le même sens : ridiculiser, délégitimer tout projet politique de changement. […]

C’est insupportable pour le téléspectateur qui, lui, tente de comprendre la situation politique du moment, celle où tous les instituts de sondage (une fois de plus) sont désavoués par les électeurs, celle où tous les favoris sont balayés. Comment s’étonner que des commentateurs et des journalistes soient associés aux élites et à un système rejeté ?

Une pensée particulière pour Arnaud Leparmentier, décidément très chagriné par la « corbynisation » de la gauche française, comme il l’a fait savoir par un tweet quelque temps avant la proclamation des résultats :

Reste à savoir si une « bad news » est pire qu’une « fake news »…

***

Depuis lors, le chœur des éditocrates, qui ont pris acte de la victoire de Benoît Hamon (et de « leur » défaite ?), s’est mis à entonner un refrain à peine différent : il est temps pour Benoît Hamon de devenir « raisonnable » et d’endosser le « costume présidentiel ». Exemple parmi bien d’autres avec cet article de Bruno Roger-Petit, publié sur le site de Challenges, qui relate notamment la visite du candidat socialiste au Premier Ministre Bernard Cazeneuve :

Après son entrevue à Matignon, lundi après-midi, le candidat socialiste a jeté quelques mots aux journalistes présents. Un petit micro avait été posé là. Nu. Dépouillé. Squelettique. Sans majesté. Benoît Hamon s’est placé là, et a bafouillé une déclaration improvisée. On était bien loin de la représentation que l’on peut se faire d’un candidat crédible à la présidence de la République. Quand Bernard Cazeneuve, s’est à son tour adressé aux journalistes, un pupitre a été dressé pour l’occasion. Et le Premier ministre a lu ici une déclaration rédigée à la virgule près. En majesté. En autorité. En responsabilité. Le pouvoir, le vrai, c’était Cazeneuve. Le touriste, c’était Hamon. L’incarnation du pouvoir, c’est un métier. Et pour le moment, ce n’est pas celui de Benoît Hamon, qui a sans doute beaucoup à apprendre du soutien Hollande. Nul n’en doute.

Après avoir fait campagne contre Benoît Hamon en lui faisant un procès en « utopie » et en « irréalisme », la meute aurait-elle décidé de désormais lui donner des conseils pour qu’il progresse dans les sondages ? Décidément, tout est permis en éditocratie…

On l’aura compris : il est hors de question que nous opposions à la propagande médiatique notre propre contre-propagande (et que nous accordions notre soutien tacite ou explicite à Benoît Hamon ou à tel autre candidat). Seul nous importe – ici à travers le « cas » Hamon – le rôle de caste de l’éditocratie quand elle écrase sous le poids de ses partis-pris politiques convergents, grossièrement déguisés en expertises, le débat démocratique qu’elle prétend animer.

L’Alternative ! Y croire et agir soi-même pour la rendre possible… La leçon de l’effet papillon

Avant-propos : Bien que publié sur mon blog intitulé « Vive la Sixième République et la première véritable démocratie », ce billet n’a rien à voir avec la thématique évoquée par le titre de ce blog.

« La » politique, tout comme celles et ceux qui la font dans l’Union €uropéenne, dans les États et les collectivités locales, me fatiguent, m’écœurent, me désespèrent. Après 22 ans d’engagement, je suis près de la saturation et je frise vraiment  l’overdose.

J’ai déjà laissé entendre que j’allais quitter cette scène-là (bien que je n’ai jamais été autre chose qu’un simple militant). Oui, ça ne saurait tarder car ça devient vraiment indispensable. C’est une question de santé psychique et d’équilibre personnel mais pas que…

Ce n’est pas de l’égoïsme. Il ne s’agit pas, pour moi, de me recroqueviller sur moi, sur ma vie, sur mon entourage, et de ne plus penser qu’à moi. NON !

Il s’agit  d’une révolte qui atteint son point d’explosion. La politique étant ce qu’elle est et celles et ceux qui la font étant ce qu’ils sont, je vire ANARCHISTE ! Et moi qui, il y a quelques années, regardait avec une certaine distanciation les adeptes de ce que l’on appelle « l’autogestion », je commence sérieusement à les comprendre aujourd’hui… J’ai mis le temps mais il y a des gens plus lents que d’autres…

Et il s’agit aussi de clairvoyance. Car le monde dans lequel on vit, ce monde détestable que nous subissons et que, hélas, nous contribuons à maintenir, fut-ce à nos dépens et à notre insu, n’est pas un monde durable. En plus d’être cruel, barbare, injuste, irrationnel, il est à durée déterminée car il ne perdurera pas encore très longtemps. L’humanité, si elle ne change pas radicalement son mode d’habiter la terre, et son mode de vivre ensemble, court à l’extinction à bref délai (au sens des temps historiques).

Or il existe des alternatives. D’ailleurs, depuis des années, une telle prise de conscience de cela grandit dans les têtes et il en résulte des alternatives concrètes, des ruptures radicales, des « radicalités concrètes » comme disent certains de mes camarades du parti que j’ai quitté il y a quelques semaines… Celles auxquelles je pense ne sont pas seulement les leurs…

Une idée nouvelle a souvent besoin d’infuser dans nos têtes avant d’avoir des effets concrets. De même qu’une graine plantée ne commencer à germer que plusieurs semaines plus tard et la plante en résultant mettra encore des semaines, voire des mois ou même des années à éclore…

Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume. Aucune alternative profitable et durable ne saurait être mise en œuvre dans l’affolement et la précipitation. Il faut y réfléchir, il faut étudier les risques et les bénéfices à en tirer. Il faut préparer sérieusement la sortie du monde actuel et l’entrée dans un autre. Ça prend nécessairement du temps.

Or, du temps, nous en avons de moins en moins… Le sablier se vide. Les aiguilles tournent et se rapprochent inexorablement du terme. Certain-e-s ont déjà écrit qu’il était « minuit moins cinq »… Et ce ne sont pas, hélas, que des Cassandre. Des faits objectifs fondent rationnellement leurs craintes. Nous pouvons nous sauver nous-mêmes si nous prenons la mesure de ce qui se joue, si nous cessons enfin de tergiverser, de remettre à demain des décisions radicales que nous devrons de toute façon prendre mais qui, demain, seront plus difficiles qu’elles ne le seraient aujourd’hui.

Je suis de plus en plus convaincu, ainsi que des milliers d’autres que moi, des millions même, que la ou les solution(s) ne viendront pas d’en haut. Dans les sphères dirigeantes, on ne veut pas, on nous mystifie, on nous abuse, on nous ment, on nous trompe, on nous spolie, on nous violente, on nous dresse les uns contre les autres et on nous refuse le droit de décider librement de notre destin.

Il nous faut comprendre et prendre conscience que nous ne ferons rien au plan « macro » car tout est sous contrôle des oligarchies qui disposent de tous les moyens de renseignement et de réaction pour nous dompter et nous maintenir dans cette forme de « servitude volontaire » pour reprendre les termes de La Boétie ou dans ce « consentement » qui nous est extorqué après avoir été « fabriqué » (cf. ce qu’en dit Noam Chomsky).

Non, ce n’est pas au plan « macro » que nous réussirons à inverser la course folle. Non, ce n’est pas au niveau général de l’État, de l’Union européenne ou de quelque union alternative que ce soit, et encore moins au niveau global mondial, que nous changerons le monde.

Nous ne pourrons le faire, à mon sens, qu’au niveau « micro », localement, dans notre foyer, dans notre famille, dans notre entourage immédiat, dans notre quartier, dans notre ville et peu à peu, en remontant la « hiérarchie » des institutions, en les pervertissant par l’essaimage et la généralisation par capillarité des alternatives concrètes. Quand les gens qui vivent à côté de nous sans nous connaitre forcément, sans nous comprendre a priori, et même peut-être sans nous approuver, verront ce que nous réussissons à obtenir par nos alternatives de vie, et quand ils verront combien cela nous épanouit et nous illumine sans que ça ne les desserve eux-mêmes ou que ça ne leur nuise d’une quelconque façon, ils s’intéresseront à nous et à nos choix. Ils chercheront à nous comprendre en nous questionnant et en tentant, à leur tour, la grande Alternative. Et les résultats venus, ils seront alors eux aussi de bons pédagogues et d’efficaces abeilles pollinisant à leur tour de nouvelles contrées…

Ami-e-s et camarades, concitoyen-ne-s, émancipez-vous ! Décolonisez vos imaginaires ! Brisez les chaînes de la servitude volontaire ! Osez cheminer dans l’inconnu et naviguer vers d’autres rives…

« L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans tant qu’il n’a pas le courage de perdre de vue la côte. » André GIDE

« Un autre monde existe, il est dans celui-ci. Soyons courageux. Allons le chercher. » Paul ÉLUARD

« On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. On le fait en inventant un autre modèle qui rend, de fait, l’ancien obsolète. » Busckminster FULLER (architecte, designer inventeur et auteur états-unien 1895-1983)

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons en faire. » Henri BERGSON

Place au peuple !