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Renversez la table, M. Mélenchon, ou résignez-vous à la défaite ! – Par Bruno GUIGUE le 24/04/2017

Je signe ce billet en forme de lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon écrit par Bruno Guigue

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On vous dira que ce n’est pas vrai, mais vous pouvez, si vous le voulez, créer la surprise le 23 avril. Vous pouvez, si vous vous en donnez les moyens, porter très haut la “France insoumise” et contribuer à bâtir cette force dont la vraie gauche, celle qui défend le peuple sous les crachats, a tant besoin dans un pays ravagé par l’égoïsme des nantis et miné par la résignation des humbles.

Mais pour y parvenir, il faut faire des choix clairs, compris de tous. C’est le moment ou jamais ! Vous pouvez représenter, demain, la principale force de gauche, reléguant un parti socialiste vermoulu à la place subalterne qu’il mérite, comme la SFIO des années 60. Si vous laissez passer cette occasion historique, en revanche, la classe qui se croit supérieure parce qu’elle détient le capital continuera de tenir le haut du pavé avec le concours de ses larbins de la vraie droite et de la fausse gauche.

Alors, allez droit au but, et tapez fort ! Vous n’y échapperez pas. L’enjeu essentiel, c’est la restauration de la souveraineté nationale, sans laquelle la révolution citoyenne que vous appelez de vos vœux restera lettre morte. Allez jusqu’au bout de vos idées, ne décevez pas les espoirs que vous suscitez, levez les équivoques dont souffre encore votre campagne. Parlez au peuple, et parlez peuple. Dites que, si vous êtes élu, vous proposerez aux Français, par référendum, la sortie de l’Union européenne.

Cette mystification supranationale, cette supercherie néolibérale n’a que trop duré. C’est un carcan imposé aux peuples par une oligarchie cupide, et vous le savez. Ne faites pas semblant de croire qu’elle est réformable, car elle ne l’est pas. N’accréditez pas l’idée qu’on puisse la changer, car c’est impossible. Ne laissez pas au Front national le privilège de l’avoir compris avant les autres et d’être presque seul à le dire. Ne lui faites pas ce cadeau !

Ce n’est pas pour rien que les dogmes libéraux sont inscrits dans le marbre des traités européens. Pour s’en débarrasser, il faut quitter l’UE. On ne peut restaurer la souveraineté populaire qu’en restaurant la souveraineté nationale. Mais on ne peut restaurer la souveraineté nationale qu’en rompant les amarres avec une institution supranationale dont la fonction est de soustraire l’essentiel à la délibération démocratique.

En jetant aux orties l’Europe des banquiers, vous provoquerez un tsunami idéologique, vous scellerez la réconciliation entre la gauche et la souveraineté. Ce faisant, vous sauverez la gauche et vous sauverez la souveraineté. Mais si vous refusez de le faire, vous tuerez la gauche en la livrant aux socialistes qui pourrissent tout ce qu’ils touchent, et vous livrerez la souveraineté au FN qui en fera un usage conforme à son ADN droitier.

Manifestez donc, face au carcan européiste, la même intransigeance que celle dont vous faites preuve face au carcan atlantiste. Pour restaurer la souveraineté de la France, vous voulez que la France quitte l’OTAN. Contrairement à Marine Le Pen, vous ne voulez pas seulement quitter le commandement intégré, mais l’alliance atlantique elle-même. Vous avez raison, et vous êtes l’un des rares, avec François Asselineau, à le dire haut et fort.

En consommant cette rupture, vous mettrez fin au scandaleux alignement de la France. Vous ferez entendre une voix indépendante sur la scène mondiale. Vous conduirez cette diplomatie souveraine, élargie aux cinq continents, qui est la vocation de notre pays. Ce défi lancé à l’impérialisme vous honore, mais si vous voulez qu’on prenne votre ambition au sérieux, montrez la même radicalité face à cette Union européenne qui est le temple de l’ordolibéralisme.

L’expérience grecque a montré qu’un compromis avec les Pères Fouettard de l’oligarchie se solde toujours par une capitulation du faible devant le fort. Ne laissez pas ces rapaces miner tout espoir de changement, coupez-leur l’herbe sous le pied en annonçant qu’il n’y aura aucune négociation, aucun compromis, que la France veut recouvrer sa liberté et qu’elle nouera ensuite, avec qui elle veut, les coopérations qu’elle jugera utiles.

Vous voulez relancer l’économie, redistribuer les revenus, rétablir les droits sociaux, réformer la fiscalité, réguler la finance. Ce beau projet a un prix qui est celui de la rupture avec le système oligarchique, la déconnexion avec ses instruments privilégiés que sont l’UE et l’OTAN.

Renversez la table, M. Mélenchon, ou résignez-vous à la défaite !

 

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Quelques mots à Jacques GÉNÉREUX – Par Vincent Christophe LE ROUX le 10/03/2017

Jacques Généreux m’a fait l’immense honneur, en ce vendredi 10 mars 2017, d’accepter l’invitation que je lui avais adressée (via Facebook) il y a un certain temps déjà…
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Je lui ai écrit ces quelques lignes pour le saluer et pour lui dire deux ou trois choses…
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Jacques, je suis très honoré que tu aies accepté mon invitation, camarade.
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Je suis un lecteur assidu de tes ouvrages, même si certains m’ont échappé à ce jour. Mais à 42 ans, j’espère avoir encore quelques années à vivre et donc le temps de les découvrir dans les mois et années à venir…
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Évidemment la « trilogie » était une oeuvre à marquer les esprits. J’ai beaucoup apprécié aussi le « socialisme néomoderne » parce qu’on y trouve d’autres développements que l’économie pure, fusse-t-elle, grâce à toi, expliquée en termes accessibles à tous. Et tout ce qui est dit sur les aspects humains, sociaux, relationnels dans ce livre-là m’a beaucoup fait réfléchir. Un grand moment !
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« Nous on peut » fut aussi un ouvrage explosif pour moi, dans le bon sens du terme !
Le tout dernier que tu as publié il y a quelques jours (Les bonnes raisons de voter Mélenchon) que j’ai pu acheter avant même le 1er mars, date officielle de sa sortie (merci à mon libraire préféré, la Librairie Durance à Nantes) est purement génial… J’ai particulièrement savouré l’intro et le chapitre sur l’UE…
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Je vais te dire quelque chose : je suis, depuis désormais deux ans au moins, partisan de la sortie de l’UE et donc du plan B. Car, à l’instar de Lordon, je pense que nous y parviendrons de toute façon inéluctablement. Je fais partie de ceux qui, au PG, se sont battus pour le texte « alternatif » lors du dernier congrès. Je sais que tu n’y étais pas du tout favorable. Je ne t’en veux pas. Tu avais une stratégie et elle ne correspondait pas à la nôtre puisque nous considérions que nous devions accélérer et parler plus clairement que nous ne le faisions alors.
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Je ne te cache pas ma joie profonde de vous voir – Jean-Luc, toi et les autres – vous rapprocher autant de nos positions d’alors, depuis un an… Parce que mes camarades et moi pensons que pour convaincre une majorité de Français le 23 avril et le 7 mai, nous devons avoir un discours clair sur l’UE or nous ne l’avions pas il y a plus d’un an. Entre autre cause, à cause de qui on sait… Ce problème est réglé depuis que Jean-Luc a choisi de ne plus avoir de comptes à rendre à ces alliés d’hier…
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Jacques, si mes camarades et moi sommes partisans du plan B (c’est-à-dire avant même le plan A en quelque sorte), nous ne sommes pas pour autant butés et nous ne rejetons pas votre stratégie duale qui a aussi sa finesse, parce que non seulement nous en comprenons les tenants et aboutissants, mais parce que, depuis quelques temps, vous lui avez donné plus de consistance et de crédibilité.
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Le plan A, tel qu’il était exposé il y a encore quelques mois, était tout à fait insuffisant à nos yeux car il se limitait à prévoir une négociation avec nos partenaires et nous savons tous quel est le contexte politique dans chacun des pays de l’UE, nous connaissons tous les règles qui conditionnent les évolutions des traités même si le fait politique peut parfois brusquer, voire contrer, certaines règles et certains principes.
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Mais se contenter de dire que nous allions « désobéir » sans expliquer à quoi nous allions désobéir, ni dire comment et quelles seraient les suites de cette désobéissance, cela ne permettait pas de comprendre ce que vous aviez vraiment en tête, et donc cela n’était pas de nature à convaincre de vous suivre sur cette voie.
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Depuis quelques mois, Jean-Luc a réorienté son discours pour ne plus parler de « désobéissance » mais de « sortie des traités ». La différence est énorme car nous envisageons donc de sortir de l’UE et le plan B est là pour ça. Très bien.
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Dans ton livre, le chapitre 5 expose très bien la question et tu as eu l’occasion, avec Sophie Rauszer il y a quelques jours, lors de l’université populaire sur la question européenne, de dire clairement quelle était la stratégie, de la détailler, et de montrer que nous avons bien l’intention de ne pas nous laisser faire.
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Ce qui nous donne du poids et de la crédibilité, ce qui fait qu’aujourd’hui (contrairement à il y a encore quelques mois) je vous trouve – Jean-Luc, toi et les autres – bien plus crédibles et convaincants, c’est que tu n’hésites plus à expliquer que nous n’attendrons pas l’éventuelle mise en oeuvre du plan B pour prendre les mesures conservatoires nécessaires, y compris en désobéissant chaque fois que nécessaire aux dispositions contraires à notre projet.
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Cela, c’est percutant, incisif et ça fait pencher la balance du bon côté. Grâce à cette détermination que vous avez annoncée de ne plus tolérer ce qui est intolérable, et d’appliquer d’office, avant même que soit engagée toute discussion avec nos partenaires, les mesures que vous jugerez nécessaires, eh bien je crois que vous allez enfin convaincre pas mal de sceptiques qui ne croient pas que Jean-Luc soit vraiment déterminé à bousculer l’UE.
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C’est cela qui m’importe au plus haut point et qui importe aux yeux de mes principaux camarades, nous qui oeuvrons depuis deux ans pour obtenir de nos représentants principaux (Jean-Luc, toi et les personnalités qui vous entourent) que vous disiez enfin ce que nous jugions indispensable de dire.
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Nous savons qu’il y a des gens qui ont peur des perspectives qu’entraînerait la sortie de l’UE, et le système et la grande presse font tout pour alimenter ces peurs au lieu de faire une oeuvre utile d’information et d’éducation. Heureusement que nous avons Frédéric Lordon et Aurélien Bernier pour faire ce travail pédagogique. Je pourrais aussi citer Sapir qui, depuis plus d’un an, publie des billets plutôt sympas et en soutien de Jean-Luc.
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Si les « inquiets » existent, ils sont, à nos yeux, bien moins nombreux que les autres, je veux dire que ceux qui n’ont pas peur de la sortie, qui ont compris à quel point l’UE est détestable et pourquoi et comment elle empêche tout progrès économique, social et géopolitique.

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Si, en 2005, 55% des Français ont dit non au TCE, cela signifie clairement que le peuple a compris, lui ! Et ce faisant, c’est à l’UE dans son ensemble qu’il a dit NON puisque le TCE reprenait tous les traités qu’il regroupait en un seul. On ne peut valablement dire que le peuple qui a dit NON n’a dit NON qu’à tel ou tel aspect du traité. Le NON est exclusif. Le traité a été rejeté en bloc et donc, sur un plan juridique, il n’a plus aucune valeur. Le fait qu’il ait été rhabillé autrement ne change rien à cela.

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Donc tout ce qui a été fait depuis est une « forfaiture » comme cela a été dit. On pourrait d’ailleurs tout rayer d’un seul trait de plume et considérer tout ce qui s’est fait depuis (Traité de Lisbonne, TSCG, MSE…) comme nul et non avenu puisque constitutionnellement c’est illégal vu que nous avons dit NON et que nos dirigeants sont passés outre pour aller plus loin, plus vite, plus fort.

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Je pense donc que la priorité n’est pas de vouloir rassurer les inquiets par un discours de modération. Ce n’est pas eux qui nous feront gagner. 2005 est la preuve concrète que le peuple a compris depuis longtemps, qu’il est en avance sur ses représentants…

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Ce sont donc les millions de gens qui veulent que l’on règle la question de l’UE qu’il faut attacher à nous et donc par exemple détacher du FN ou de l’UPR.

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Aurélien Bernier, Frédéric Lordon et d’autres sont convaincus que le FN vit de cela, de nos insuffisances pendant si longtemps sur le sujet de l’UE. Et je suis certain qu’ils visent juste !

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Si l’on veut dévitaliser le FN, c’est NOUS qui devons porter le fer contre l’UE. À notre façon. Nous devons le faire avec notre vision et notre philosophie humaniste, internationaliste, mais nous devons montrer que Jean-Luc ne sera pas un nouveau Tsipras et que la France insoumise ne sera pas une nouvelle Syriza.

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Je vous dis donc merci, en particulier à toi, à Jean-Luc et à Sophie, d’avoir le discours que vous avez aujourd’hui.

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La question européenne, c’est le nerf de la guerre. C’est ce sujet qui nous fera gagner ou perdre l’élection, puisque selon ce que nous dirons et ferons sur ce sujet, nous pourrons faire tout le reste…ou pas ! Notre crédibilité se joue là.

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Un dernier point, à propos de ton livre « La déconnomie ». Je ne l’ai pas encore lu. Je le ferai sous peu. Par contre, je t’ai écouté en parler ici ou là sur quelques vidéos (ici, ici, ici, ici et encore ici) et je ne pense pas que la ligne d’attaque que tu as choisie dise tout de cette situation folle que tu décris et dénonces.

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Certes, il y a sans aucun doute une part d’erreur, de bêtise, d’illusion, d’égarement (quels que soient les qualificatifs qu’on donne à la chose que tu étudies), mais je crois qu’il n’y a pas QUE cela. Ce que ne dit pas le titre que tu as choisi, et qui apparemment ne figure pas dans le livre puisque, lorsque tu l’as commenté ici ou là, tu ne l’as pas évoqué et que tu en es resté à l’aspect « déconnant » de l’économie mondiale, c’est l’explication qui passerait par dire que ce qui se produit est aussi largement le résultat de choix faits en conscience et non par erreur, de choix faits par quelques-uns pour aboutir précisément à la situation que nous connaissons où un tout petit nombre a tout et l’immense masse des humains rien ou si peu !

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Les années que nous vivons ne sont pas QUE le résultat d’erreurs de politique économique ou d’un aveuglement des dirigeants pour des théories insensées. Mon avis, c’est que les dirigeants de nos pays savaient ce qu’il adviendrait et qu’ils l’ont voulu car loin de défendre NOS intérêts, ils servent les intérêts des dominants. On est comme au temps des « patrons voleurs » aux États-Unis dans les années de la fin du XIXe siècle où le capitalisme triomphant avait rendu multi-milliardaires quelques-uns et miséreux tous les autres, ce qui conduisit, en quelques décennies, au krak de 1929, à la Grande Dépression puis finalement à la Seconde guerre mondiale, aubaine des capitalistes…

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Ce n’était pas plus une « erreur » de diagnostic ou de remède qu’aujourd’hui. L’accaparement des richesses, la captation du « sang » de l’économie par ce 1% au détriment des 99%, était non pas seulement le résultat inéluctable d’une politique mais bien l’objectif poursuivi.

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Il est dommage que tu n’aies pas aussi abordé cet aspect. Parce que à critiquer les « erreurs » sans jamais oser dire qu’elles dissimulent en fait des volontés très conscientes de ceux qui nous dirigent, on prête le flanc à être perçu, soi-même, comme quelqu’un s’arrangeant avec la réalité…

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Merci de m’avoir lu jusqu’ici. Je t’adresse un salut insoumis !

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Appel aux insoumis: nous voterons Jean-Luc Mélenchon le 23 Avril et le 7 Mai !

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Avertissement: cet appel n’est pas une initiative de la campagne officielle de Jean-Luc Mélenchon. Nous sommes des citoyens insoumis de base désireux d’aider à la campagne, et nous voulons que notre appel soit discuté voire amendé par les groupes d’appui. Si vous souhaitez nous laisser vos coordonnées pour être recontactés, merci de remplir le formulaire à cette adresse.

Appel aux insoumis: nous voterons Jean-Luc Mélenchon le 23 Avril et le 7 Mai, pour qu’ils dégagent tous !

Nous citoyens, militants politiques et associatifs, enfants politiques des idées de Frédéric Lordon, François Ruffin et Nuit Debout, nous nous engageons aujourd’hui publiquement à deux mois de l’élection. L’offre politique est dorénavant connue, et un seul candidat propose un projet répondant à la crise démocratique, écologique et sociale : Jean-Luc Mélenchon.

Il est le seul à répondre à nos attentes : redistribuer les richesses accaparées par une petite « élite », dégager les politiciens corrompus qui nous gouvernent, partager le travail et créer des millions d’emplois afin que chacun puisse enfin vivre dignement dans un environnement sain. Surtout, il est le seul candidat à proposer une méthode claire pour mettre en œuvre ce projet : rendre sa souveraineté au peuple de France, en convoquant une constituante et en se libérant de l’OTAN, de l’Union Européenne et des marchés financiers.

Sur tous ces thèmes, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le candidat d’une minorité éclairée, mais l’expression de l’opinion majoritaire qui n’est pas représentée par les partis politiques. Il est le seul à proposer un projet national capable de recréer un sentiment d’appartenance collective et de renouer avec la tradition de la Révolution Française, de la Commune de Paris et du Conseil National de la Résistance. Et le mouvement France insoumise est la seule tentative existante de mettre fin au régime des partis et de répondre à la demande d’implication citoyenne qui s’est exprimée lors de Nuit debout et du mouvement contre la loi Travail.

Nous ne sommes pas dupes des promesses mensongères véhiculées par le Parti Socialiste, qui décidément devrait présenter des excuses plutôt que des candidats. Comment apporter le moindre crédit à un parti qui ose présenter Myriam El-Khomri comme candidate aux législatives ? Ce mensonge permanent est finalement logique : le PS a toujours assumé la soumission à la zone de libre-échange qu’est l’Union Européenne derrière le mensonge d’une « autre Europe » qui n’existe pas et n’existera jamais ! Si pour nous, la sortie des traités de l’UE ne constitue pas une fin en soi, elle est bien le préalable indispensable et inéluctable à toute politique écologique et sociale. L’économiste Frédéric Lordon, entre autres, a expliqué la nécessité de la sortie de l’euro et comment l’organiser, en simultané d’une politique de socialisation des banques et de contrôle des capitaux.

De même, comment mener une politique de paix sans sortir de l’OTAN et rompre avec les politiques bellicistes des Etats-Unis, du gouvernement Israélien, des monarchies du Golfe et de l’UE ? Comment mener une politique de transition écologique sans cesser le paiement de la dette aux marchés financiers, dont les intérêts nous coûtent 50 milliards par an ? Seule la France insoumise apporte des réponses cohérentes et applicables à ces questions. Tout le reste n’est que mensonge et imposture.

Enfin, nous soutenons Jean-Luc Mélenchon car il est le seul candidat qui refuse toutes les logiques d’appareil et ne se ralliera à aucun des tenants du système, comme il l’a réaffirmé lors du meeting holographique du 5 février. Nous resterons ainsi fidèles au serment de la bourse du travail lancé par François Ruffin : Nous ne voterons plus jamais PS ! Et nous ne voterons pour aucun autre candidat, y compris face au FN, car nous avons compris que celui-ci n’est que la conséquence d’un système politique pourri jusqu’à la moelle ! Le seul moyen de sortir de ce piège mortel est de participer à un projet alternatif fédérant le peuple sur des solutions concrètes: celles de l‘Avenir en commun.

C’est pourquoi notre engagement se maintiendra après l’élection, sous forme d’un réseau transversal de groupes d’insoumis. Car comme l’a expliqué Frédéric Lordon, l’élection de Jean-Luc Mélenchon ne sera que le début d’un long processus et nécessitera un fort mouvement social pour mener à bien la révolution citoyenne. Nous serons dans tous les cas de figure déterminés à poursuivre notre combat au-delà des échéances électorales.

Pour toutes ces raisons nous mettrons, quoi qu’il arrive, un bulletin Mélenchon dans l’urne, au premier comme au second tour !

Pour signer vous aussi cette pétition, c’est ici.

 

Soutenir Mélenchon ? Entretien avec Frédéric Lordon – Là-bas si j’y suis – Le 27/01/2017

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Pour écouter la vidéo, c’est ici.
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Note de Vincent Christophe Le Roux : Ma camarade Christine Duplaissy, est comme moi, une inconditionnelle de Frédéric Lordon. On peut dire, je crois, que nous sommes comme des élèves du maître… Et à ce titre, nous nous efforçons : 1/ de ne rien louper des écrits et des interventions mediatiques de Frédéric Lordon, 2/ d’en bien comprendre le sens et la portée (je pense que nous ne nous débrouillons pas mal), 3/ d’en proposer les retranscriptions écrites lorsqu’elles n’existent pas, afin que tout le monde puisse prendre connaissance de la pensée de cet intellectuel à nulle autre pareille.
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Une nouvelle fois, Christine Duplaissy a fait ce travail de retranscription à partir de l’entretien d’hier, vendredi 27 janvier 2017 organisé par l’équipe de Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet. La question qui a été posée à Frédéric Lordon était “Soutenir Mélenchon ?”
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Il ne s’agit pas encore d’un soutien au sens où on l’entend d’ordinaire. Frédéric Lordon a toujours souhaité rester en dehors des alliances politiques. Il a toujours cherché à rester libre, y compris à l’égard de celles et ceux dont il pouvait peut-être, se sentir proche.
Ce qu’il dit dans cet entretien est donc d’autant plus important et ses paroles contiennent une force gigantesque pour celles et ceux qui en discernent le sens et la portée. J’espère que Jean-Luc Mélenchon lui-même saura en apprécier la saveur…et les conséquences positives pour lui, à condition toutefois qu’il se rapproche encore davantage de la pensée de Frédéric Lordon, ce qui serait, pour lui, la garantie d’un succès électoral.
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Je signale que Frédéric Lordon achève l’entretien sur cette idée fondamentale aux yeux de Christine Duplaissy, de moi-même et de beaucoup d’autres : à savoir que même si Mélenchon était élu Président de la République, nous devrions tenir la rue, et nous mobiliser massivement à la fois pour exprimer notre soutien, et pour exercer une pression très forte sur le nouveau pouvoir sorti des urnes…
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Je laisse la parole à Frédéric Lordon.
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Frédéric Lordon : Alors, les prochaines élections… Je dois dire que, les années passant – et ça fait un moment que j’ai arrêté de voter pour ce qui me concerne – j’en suis venu, vraiment, à considérer que la pantomime électorale, dans le cadre des institutions de la 5ème République, était une affaire nulle et non avenue ! Et, d’un certain point de vue, ce qui s’est passé sur « Nuit Debout » était l’expression de cette disposition d’esprit. Jouer le jeu, dans ces institutions, est une affaire, soit perdue d’avance, soit entièrement privée de sens…
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Daniel Mermet : Comme une caution, en fait ?
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Frédéric Lordon : Oui, voilà, c’est ça ! Mais la seule question politique vraiment pertinente à poser, c’est la transformation des institutions politiques en cessant immédiatement de les cautionner par notre participation.
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Et puis, contradictoirement…
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Daniel Mermet : Ah ?
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Frédéric Lordon : Oui ! Contradictoirement, je pense que c’est une élection à nulle autre pareille. Je pense que cette élection soulève des enjeux politiques d’une intensité que l’on n’a pas vue depuis 1981, et peut-être même supérieure, et que, par là, d’ailleurs, elle s’annonce d’une redoutable violence !
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Alors, où sont localisés ces enjeux, qui font, peut-être, la singularité de cette élection ? Pour l’instant, je vais essayer de rester aussi analytique que possible.
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Là où un enjeu surgit, c’est autour de la candidature de Mélenchon ! Bon ! Voilà ! Alors, on peut avoir toutes les réserves du monde vis-à-vis de Mélenchon, de sa personnalité ou de ses orientations politiques, etc. et on en discutera éventuellement tout-à-l’heure. Mais, il y a au moins une chose, si l’on regarde le paysage avec un tant soit peu de distance, qu’on ne peut pas ne pas reconnaître : c’est qu’il est le porteur, pour la première fois depuis très longtemps – bon, allez, y’a eu 2012 évidemment – mais pour la première fois depuis très longtemps, il est porteur d’une différence significative de gauche dans le paysage de l’offre politique, et ça, ça n’est pas RIEN !
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Qu’il y ait une différence significative installée dans le paysage politique, cela, on le sait depuis longtemps : c’est le F.N. ! Bon ! Mais c’était la seule, qui prospérait, évidemment, sur l’indifférenciation générale, cela va sans dire !
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Mais là, pour une fois, il y a une différence qui peut retenir notre attention, et retenir l’attention de tous les gens qui se reconnaissent authentiquement de gauche.
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Et nous voyons bien que nous vivons une conjoncture très particulière dans laquelle précisément l’arrivée de cette différence peut, peut-être, produire des effets.
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Cette conjoncture très particulière, elle se signale par un symptôme caractéristique qui est la confusion générale. On peut en donner plein de signes :
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des électeurs de gauche se mettent le cervelet au court-bouillon pour savoir s’ils vont aller voter à la primaire de droite. Là, c’est qu’il y a un truc qui ne va pas !
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– Les médias eux-mêmes sont sujet à cette très grande confusion, parce que, à force de prendre baffe sur baffe, le niveau de contestation monte, et ils ne peuvent pas ne pas l’intégrer d’une certaine manière ! Ils se rendent compte que tout ce qu’ils disent est voué au démenti, que tous les candidats qu’ils portent sont menacés de finir dans le talus, que les vainqueurs des sondages finiront comme les perdants, etc, etc.
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Et les médias eux-mêmes commencent à tenir un discours sur les médias qui disent « Oh là-là, mais on n’arrête pas de se tromper ! Alors là, [Frédéric Lordon s’adresse à Daniel Mermet] je voudrais que tu m’accordes une minute « d’universitaire ». Très rapidement, je vais faire un petit tour par un paradoxe qui est connu depuis la philosophie antique et qui a traversé les siècles et qui est une grande question pour la logique : c’est le « paradoxe d’Épiménide ».
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Alors Épiménide est un bon gars, c’est un Crétois ! C’est important, hein, qu’il soit Crétois !
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Daniel Mermet : C’est un bon gars ?
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Frédéric Lordon : Oui, c’est des bons gars !
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[Rires dans le public]
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Épiménide se pointe, et il dit : « Moi, Épiménide, Crétois, je dis : tous les Crétois sont des menteurs ! Et puis, il se taille ! Alors là, tu vois, les gens, qui voudraient savoir si les Crétois mentent ou disent la vérité, commencent à se mettre les méninges en surchauffe et alors, ils vont de mal en pis, parce que, écoute-moi : si Épiménide n’a pas menti, alors, tous les Crétois sont des menteurs, c’est vrai ! Donc tous les Crétois mentent ! Donc Épiménide, qui est Crétois, ment aussi ! Donc, s’il n’a pas menti : il a menti !
Mais s’il a menti, alors, la proposition « tous les Crétois sont des menteurs  » est un mensonge, donc tous les Crétois disent la vérité ! Et Épiménide, qui est Crétois, dit la vérité aussi ! Donc : s’il n’a pas menti, il a dit la vérité !
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Alors là, tu sais : on peut rester comme une poule devant un couteau 107 ans, hein, devant ce truc-là : on n’en sortira pas !
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La logique a fini par trancher et elle dit : là, on a un type d’énoncé dont la propriété est très caractéristique, qui est d’être auto-référentielle, c’est-à-dire : c’est un « dire » qui prend pour objet ce qu’il dit. Eh bien, ce type d’énoncé auto-référentiel donne lieu à des propositions qui sont indécidables : on ne peut ni dire si elles sont vraies, ni dire si elles sont fausses ; ce qui, par parenthèses, est embêtant pour les fact-checkers ! Je referme la parenthèse.
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Eh bien voilà : les médias, si tu veux, sont dans un « devenir Épiménide » ! Parce que les médias viennent et ils disent : « nous nous trompons ! Donc : s’ils ne se trompent pas, c’est qu’ils se trompent…
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[Rires généreux dans le public]
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Et s’ils se trompent, c’est qu’ils ne se trompent pas !
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[Rires généreux dans le public]
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Alors, évidemment, là, si tu veux, le paradoxe n’est pas formulé avec ce degré de clarté dans les têtes médiatiques, mais ça les travaille souterrainement ! [Daniel Mermet rit] Et ça les laissent tout « neuneus » !
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[Rires généreux dans le public]
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Alors, ils disent : « Oh là-là : bon, si on soutient Valls, il va perdre, puisque nous nous trompons !
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[Rires généreux dans le public]
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Mais si jamais nous disons que nous nous trompons, est-ce que ça peut le faire remonter, déjà ?
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[Rires généreux dans le public]
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Bon, tu vois : dans ces têtes, c’est un merdier à n’en plus finir ! Bon voilà !
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Là-dessus passe Macron : alors, un autre signe de confusion, quoi : le gars qui se dit « anti-système » qui a toutes les étiquettes du système, qui écrit un livre qui s’appelle « Révolution », et qui se présente comme « le Chantre du progressisme » ! Bon ben là, c’est bon, quoi : le filet est garni !
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Donc, dans cette situation-là, avec des degrés de liberté qui se rouvrent de partout, des idées qui sombrent, d’autres qui se mettent en torches, etc… Il peut, peut-être, se passer quelque chose !
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Daniel Mermet : C’est-à-dire ?
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Frédéric Lordon : Moi, je ne sais pas, parce que je n’ai pas de boule de cristal, je ne vais pas prendre le risque de me tromper, tu comprends, dans ces conditions…
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[Daniel Mermet rit généreusement]
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Frédéric Lordon : Et j’suis pas totalement idiot ! Bon, on ne va pas parler du parti socialiste, parce que, ça, si tu veux, virtuellement, ça n’existe plus ! Là, ça s’agite à la télé, tout ça, mais moi, ça me fait vraiment penser, tu sais quand les astronomes nous disent qu’on reçoit de la lumière qui a voyagé si longtemps qu’elle a été émise par un astre qui est déjà mort. [Rires généreux dans le public] Je pense que l’on est typiquement dans ce type de situation.
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Daniel Mermet : Il y a encore de la lumière qui arrive ?
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[Applaudissements nourris dans le public]
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Frédéric Lordon : Tu vois, ça fait un petit peu scintiller nos écrans, mais je t’annonce la mire pour bientôt ! Et puis la neige ! [Daniel Mermet rit généreusement] Et c’est quand même la bonne nouvelle de la période ! C’est la bonne nouvelle de la période…
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Daniel Mermet : Benoît Hamon n’a aucune grâce à tes yeux ?
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Frédéric Lordon : Pffffffff….
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Daniel Mermet : Moi, j’lai trouvé pas mal avec ses p’tits objets.
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Frédéric Lordon : Ouais…
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Daniel Mermet : On a fait un p’tit pot en grès… On a fait un petit abat-jour en macramé… Là, y’a l’atelier. Non ? Ça ne t’a pas ému un peu ? Des p’tits objets politiques qui n’ont pas trop de liens entre eux mais il est plein de bonne volonté….
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Frédéric Lordon : Pfff ! Ben… Il est ému comme un p’tit animal qui va disparaître ! [Daniel Mermet rit généreusement] Mais moi, je n’ai pas de limite à la compassion, hein ! [Daniel Mermet rit généreusement] Bon, non mais il faut dire les chose, non j’suis peut-être un peu vache, mais bon, pffff à peine !
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Si tu veux, ça fait très longtemps que je pense que l’un des grands enjeux pour la gauche, c’est de parvenir à opérer cette conversion symbolique qui réussisse à priver ENFIN le parti socialiste de l’étiquette « gauche » ! Et il me semble que nous avons vécu un quinquennat Hollande qui, à défaut d’être révolutionnaire, aura été réellement historique ! Je pense réellement que ce quinquennat-là est historique. Il est historique parce que précisément, il aura réussi cette performance de convaincre un nombre de plus en plus important de personnes que qualifier ce personnel politique-là de gauche était une erreur majeure, et que, maintenant il faut travailler, presque psychologiquement pour ceux qui y ont cru, à s’en débarrasser !
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Et tu vois, moi je pense que, sur cette histoire de Hollande, du hollandisme, j’ai toujours pensé que le lexique de la « trahison » était inadéquat ! On a beaucoup dit : Hollande a trahi, il a trahi le discours du Bourget, etc. Mais non, je ne crois pas ! Je ne pense pas qu’ils aient trahi, en fait ! Moi, ma thèse, c’est plutôt qu’ils sont fidèles à eux-mêmes !
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Alors, je complète la thèse : évidemment, quand on remonte le fil des ans, il leur arrivait, jadis, dans le passé, de faire un petit truc de gauche, tu vois, une verroterie par ci, par là ! Mais, en réalité, depuis toujours, c’étaient des hommes de droite, mais c’étaient des hommes de droite contrariés. [Rires dans le public] Eh oui ! Ils étaient contrariés par une histoire, éventuellement quelques médias qui continuaient de les taquiner etc. etc. Mais cela fait TRÈS longtemps qu’ils sont de droite ! Simplement, ce qu’il s’est passé, c’est que, les années s’écoulant, de plus en plus, ils se sont déboutonnés, ils ont fini par envoyer toute contention à la rivière, et sous Hollande, ENFIN, ils ont pu être eux-mêmes ! Voilà : il y a là, tu vois, un effet de révélation très puissant !!!
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Je voudrais te lire une petite chose que j’ai dégotée dans un bouquin, que je recommande, qui s’appelle : Le Concert des Puissants – dernière production de Raisons d’Agir, collection Bourdieu, ça a été fait par François Denord et Paul Lagneau-Ymonet – il y a un encadré sur des documents que publiait le parti socialiste, et notamment ceux du parti socialiste que l’on appelait « les trans-courants » dont Hollande était un représentant notoire. Tu vas voir, ça « décoiffe », hein, ça annonce TOUT ! Quand t’as lu ça, t’as tout compris aux trente années qui suivent, parce que ça date de 1985. Alors, accrochez-vous, voilà ce qu’écrivent les fameux « trans-courants » :
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–  » Le toujours plus, et le besoin d’assistance ne sont pas l’apanage d’un groupe social mais semblent faire l’objet d’un certain consensus. L’excès de réglementation et de bureaucratisation ne sont pas toujours le symptôme d’un socialisme rampant mais correspondent plus souvent à des demandes catégorielles, un souci de protection des rentes et des privilèges.
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Bureaucratisation et corporatisme même combat. Dans un tel contexte – et c’est là, donc, qu’est le point crucial – dans un tel contexte, la déréglementation change de camp. La généralisation des pratiques concurrentielles devient une exigence pour la gauche afin d’assurer une plus grande mobilité sociale » etc. etc.
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Donc, tu vois, là, dès le milieu des années 80, la matrice idéologique est formée ! Alors, évidemment, crier des choses comme ça sur les toits en 1985, c’est un peu compliqué, donc ce sont des documents internes au PS, un peu publiés mais pas trop lus, etc. etc. Trente ans plus tard : nous avons la Loi Macron. Et nous avons le gouvernement Valls/Hollande ! Voilà : le grand cycle est accompli et il est temps de le refermer !
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Daniel Mermet : Oui, je crois entendre les sifflets qui accompagnaient l’arrivée de François Mitterrand à Charléty, en juin 1968. Ils ont toujours trahi ! Ces gens-là ont toujours trahi ! C’est une coutume, chez eux ! Et là, ils viennent de le faire à nouveau, voilà, quoi ! Et alors, ta confiance en Mélenchon ? Lui, c’est la gauche ?
Frédéric Lordon : Écoute…
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Daniel Mermet : Parce que je me souviens d’un Lordon disant : « Ah non, non, on ne peut rien faire dans ce cadre-là, il faut changer le cadre, il faut renverser la table, etc. Et puis là, tu dis : mais non : peut-être que, dans ce cadre-là, on peut faire quelque chose, et puis alors après… Parce que j’ai aussi entendu cela en 2012 de la part de nos amis, qui disaient : aujourd’hui dans les urnes, et demain dans la rue. Hollande, on va lui mettre la pression après. Votons Hollande contre Sarkozy et après on va lui mettre la pression ! Même certains amis ont parlé de hollandisme révolutionnaire ! C’était du deuxième degré mais ça a quand même été dit ! Est-ce que tu ne crains pas, aujourd’hui, d’être devenu un Lordon un peu moins radical que d’habitude ?

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Frédéric Lordon : Non, non, ne t’en fais pas. Je suis toujours aussi méfiant. Et cependant, je maintiens ce que j’ai dit tout-à-l’heure. Je pense que, pour la première fois, nous avons une différence significative, qui est émise, qui a pris sa place dans l’offre politique et que l’on ne peut pas complètement faire l’impasse dessus !
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Alors, ne pas faire l’impasse, cela ne veut pas dire se rendre avec armes et bagages ! Moi, je n’ai pas le goût du ralliement inconditionnel, et particulièrement en l’occurrence. Bon, dans le programme de Mélenchon, y’a « prendre le pouvoir pour nous le rendre ». C’est le genre de promesse avec lequel il y a lieu d’être méthodologiquement précautionneux.
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Daniel Mermet : Voilà !

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Frédéric Lordon : Un petit plaisantin a, sur Internet, a dégoté une affiche de Mitterrand, lors de la campagne de 1981, dont c’était exactement les mots : « je veux vous rendre le pouvoir » Ben : on l’attend toujours au Bureau des Objets trouvés, hein !
Daniel Mermet : C’est ce que Trump a dit !
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Frédéric Lordon : Oui, voilà, c’est ça ! Alors, moi, j’ai toujours une très grande méfiance vis-à-vis des stratégies qui se proposent de passer par les institutions pour changer les institutions. Donc regardons mais regardons précautionneusement !
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Et ceci d’autant plus que – comment le dire sans être inutilement blessant ? – les institutions de la 5ème République correspondent bien à la personnalité de Mélenchon, je pense qu’il ne s’y trouverait pas mal, tu vois !
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Et puis, voilà : après, on sait comment ça se passe, hein : on arrive au pouvoir, on a un agenda dont, moi, j’admets qu’il comporte des choses intéressantes, alors, on commence à le mettre en oeuvre etc. Et on dit : Ouh là : attendez, la Constituante, oui, bien sûr, refaire les institutions, bien sûr, mais c’est pas la priorité, on a des grosses réformes à faire, il faut nous donner le temps, puis après que nous lui ayons donné le temps de faire les réformes, il faut le temps que ça paye, et puis, les temps changent, et puis cinq ans sont passés… Voilà : alors ça, c’est un problème !
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La question, c’est comment on fait pour sortir de ce genre de contradiction ? Tu l’as dit, d’une manière un peu plaisante et moqueuse, et pourtant, je crois qu’il n’y en a pas d’autre : c’est que, en effet, je ne vois pas d’autre solution à ce genre de difficulté que de reconnaître que, contrairement à ce qui se passerait pour n’importe quel autre Président élu, une élection de Mélenchon ne serait pas la fin du processus mais le début ! Et le début d’un processus qui passerait – nécessairement – par des mobilisations de rues extrêmement intenses !
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Alors, tu disais, oui, « on vote Hollande, et après, on lui mettra la pression dans la rue ! » Mais il fallait avoir un moral d’acier pour descendre dans la rue avec Hollande Président ! Parce qu’il n’y avait rien à défendre, en réalité, tu vois : y’avait juste à essayer de ne pas se laisser dépouiller d’un certain nombre de choses qui nous restent.
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Et je ne sais pas si tu te souviens, d’ailleurs, ben, voilà, je vais faire mon autocritique : y’a trois ans de ça, j’avais dit : Hollande, c’est pire que Sarkozy parce que c’est la même politique que Sarkozy mais avec l’anesthésie en plus ! Eh bien, tu vois : nous avons vaincu la malédiction du penthotal, ce printemps ! Et ça aussi, c’est un signe d’un quinquennat historique. C’est la première fois qu’on a un mouvement social de cette ampleur , sous un gouvernement de gauche, qui, d’habitude, tue radicalement toutes les mobilisations autres que sectorielles…
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Bon, alors, voilà, si tu veux, je pense que le camarade Mélenchon, s’il se retrouve au pouvoir et qu’il a VRAIMENT l’intention de joindre le geste à la parole, va se retrouver confronté à une adversité formidable. C’est que le Capital, en trente ans, a pris ses aises, et qu’il n’a pas du tout l’intention de se laisser raboter toutes les libertés qu’il a conquises et toutes les aises qu’il a prises !
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Il faut bien se rendre compte de ce que c’est, hein, de rentrer en confrontation avec le Capital ! C’est vraiment des batailles politiques épiques !
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Daniel Mermet : Tu as bossé sur Syriza, tu as bossé sur Podemos…
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Frédéric Lordon : Oui. Il faut imaginer le ministre des finances de Mélenchon qui se tape la Direction du Trésor et les inspecteurs des finances, c’est-à-dire toute une technostructure hostile ! C’est VRAIMENT quelque chose ! Et ça, tout seul… On le sait bien, d’ailleurs, les institutions sont souvent beaucoup plus fortes que les individus : elles les absorbent par phagocytose, et elles les re-normalisent. En deux années, c’est fait !
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Alors voilà ! Aussi bien pour le protéger que pour le surveiller, il faudra que l’élection ne soit que le début d’un processus politique d’une toute autre ampleur, qui passera nécessairement par des mobilisations populaires.
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Alors, est-ce qu’il s’agit de réveiller les vieux souvenir du Front pop’ ou je ne sais pas quoi, voire…
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Daniel Mermet : Ça a marché !
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Frédéric Lordon : Ça a marché. Là, si tu veux, mon espoir serait que nous soyons d’autant plus incités aux mobilisations que nous pourrions avoir le sentiment que là, il se passe quelque chose, et qu’il nous appartient aussi de le défendre pour qu’il soit accompli !

La Gauche révolutionnaire – Entretien avec Frédéric Lordon par Jean-Baptiste Daoulas le 25/01/2017 – Revue Charles

Merci à mon amie Christine Duplaissy (elle sait pourquoi) et à Frédéric Lordon, toujours aussi incisif, percutant et pertinent !
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Je fais un rêve : que Jean-Luc Mélenchon l’écoute enfin et surtout qu’il l’entende…
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Les interventions médiatiques de Frédéric Lordon sont rares. Cet économiste, qui se réfère plus volontiers à Spinoza qu’à Marx, a pourtant beaucoup à dire. Sur le Parti socialiste qu’il situe à droite de l’échiquier politique, sur Emmanuel Macron, sur Alain Finkielkraut qui l’a comparé à Pol Pot, et bien sûr sur le mouvement Nuit debout dont il fut l’un des initiateurs, et dont il promet aimablement qu’il aura été « l’ultime tentative de soulèvement gentil».
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QUESTION : Dans votre dernier essai, Les Affects de la politique, vous vous intéressez aux mécanismes qui donnent de la puissance aux idées politiques. C’est exactement ce qu’il manque à la gauche en ce moment !
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Frédéric Lodon : Avant toute réponse, il faudrait peut-être d’abord poser la question préjudicielle de savoir ce qu’est la gauche, ou plutôt ce qui est généralement entendu quand on dit «gauche». Or j’estime que l’un des grands obstacles à la compréhension de la situation politique contemporaine est que l’on persiste à inclure dans la gauche un parti comme le Parti socialiste, avéré de droite. Il s’ensuit une sorte de blocage cognitif qui fait obstacle aux révisions stratégiques les plus urgentes. En 1986, déjà, les sociologues Jean-Pierre Garnier et Louis Janover avaient écrit un ouvrage intitulé La Deuxième Droite. Le malheur des gens qui ont raison trop tôt – car eux avaient saisi avant tout le monde la réalité des évolutions en cours – est qu’ils sont inaudibles, renvoyés à l’outrance et disqualifiés. Il aura fallu trente ans pour qu’on aperçoive combien ce diagnostic était exact. Je serais assez prêt à soutenir que le quinquennat de Hollande revêt un caractère historique, précisément parce qu’il aura rendu enfin la prophétie incontestable. Il faut maintenant enfoncer cette brèche pour que s’opère complètement la conversion symbolique et que les gens reconnaissent le lieu politique véritable du PS: quelque part dans l’arc de la droite.
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QUESTION : Vous en appelez à la disparition du PS ?
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F.L. : Par inertie, paresse intellectuelle ou collusion idéologique, toute l’éditocratie s’efforce de maintenir, contre l’évidence, l’idée que le PS serait de gauche, et maintient par là des adhésions anciennes, presque réflexes, qui bloquent toute recomposition à gauche. Il est bien certain que le jour où les électeurs se diront qu’un deuxième tour opposant Valls-Hollande-Macron à Fillon ne laisse le choix qu’entre deux candidats de droite – et que ceci n’est pas un choix –, les choses changeront considérablement. Tant que cette révision majuscule ne se produit pas, tout est figé. Il faut donc, oui, que ce parti disparaisse, comme le PASOK en Grèce. Mais la résistance à cette conversion, et à la disparition du PS, trouve une partie de sa ressource dans un mécanisme passionnel très puissant. Si vous expliquez à des gens qui ont voté pour le PS pendant des décennies que ce parti est de droite, il s’ensuit dans leur esprit qu’ils ont donc été, de fait, des électeurs de droite. C’est un aveu qu’on ne se fait pas facilement à soi-même quand, se croyant «de gauche», on se découvre soudain tel qu’on a été si longtemps, en tout cas électoralement: de droite. L’homme politique habile devrait être celui qui sait trouver les mots adéquats pour leur dire: «Vous vous êtes trompés pendant des années, mais ça n’est pas grave, maintenant redevenez ce que vous vouliez être vraiment! »
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QUESTION : Est-ce qu’il n’est pas tout simplement classique qu’une partie de la gauche se sente trahie quand le Parti socialiste est au pouvoir ?
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F. L. : D’abord, il s’agit moins d’un cycle électoral que d’une évolution de longue période. La scène a été rejouée à chaque arrivée de la gauche au pouvoir pendant trente ans, mais à chaque fois, le mouvement vers la droite a été plus profond. Signalons quand même que cette fois-ci, le gouvernement « socialiste» a non seulement radicalisé sa dérive néolibérale, mais commencé à s’aventurer carrément sur les terres de l’extrême droite: État policier, déchéance de nationalité, racisme d’État à peine dissimulé. Et que ceci nous situe au-delà de la « trahison». Au reste, j’ai considéré depuis le début que ce lexique n’était pas adéquat pour saisir ce qu’il s’est passé avec Hollande. C’est un homme de droite, depuis très longtemps, 2012 ne l’a vu que fidèle à lui-même. Il faudrait peut-être d’ailleurs procéder à une inversion complète de l’analyse: les « socialistes » de gouvernement n’ont jamais « trahi », ils ont plutôt toujours été contrariés pour être ce qu’ils sont vraiment, des hommes de droite, et en 2012, la situation leur a semblé mûre pour qu’ils se sentent libérés de pénibles contentions, et s’affichent enfin tels qu’eux-mêmes.
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QUESTION : Vous ne donnez vraiment pas crédit au gouvernement socialiste d’avoir interdit le cumul des mandats ou permis le mariage des couples homosexuels ?
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F. L. : Je pense que le «Mariage pour tous » est la queue de comète d’une stratégie de longue période qu’on pourrait dire «de la verroterie sociétale», dont la finalité première est de masquer les régressions monumentales dans des domaines lourds comme la politique économique ou sociale. Bien sûr, qui ne donnerait crédit à ce gouvernement d’avoir fait le mariage pour tous ? Je pense cependant qu’un gouvernement « socialiste» reconduit en 2017 ne trouverait même plus la ressource de ces simulacres. Ce dont témoigne indirectement l’effarante rupture de ce qui constituait jadis des digues à gauche: la protection des droits fondamentaux, le refus, au moins en mots, de la dérive raciste. Dans un passage du livre de Davet et Lhomme (Un président ne devrait pas dire ça – NDLR) curieusement ignoré par la « critique», Hollande fait l’aveu touchant de candeur que l’état d’urgence lui a surtout servi à neutraliser les opposants à la COP 21 ! Et l’on se demande, de même, comment ont pu passer aussi facilement ses propos sur « l’islam qui pose un problème à la société française ». Bon courage à tous ceux qui voudront continuer à trouver «de gauche» des infamies pareilles.
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QUESTION : Vous écrivez : «Merveille : tant que les esprits sont entièrement occupés par les terroristes, on ne parle plus de luttes sociales, de luttes des classes, de capitalisme, ni même de contester l’État. »
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F. L. : De ce point de vue, il s’est produit une coagulation politique extrêmement symptomatique entre le gouvernement Valls-Hollande et les secteurs les plus réactionnaires et antimusulmans des intellectuels et des éditorialistes français. Tous se retrouvant dans cette «aubaine» des attentats qui permettait de recentrer exclusivement le débat public sur ces questions d’identité, de sécurité, d’islam. Pour leur malheur, il s’est passé cette année quelque chose qui s’appelle Nuit debout. Si ce mouvement n’a eu qu’une seule vertu, c’est d’avoir mis entre parenthèses, pendant deux mois, ce délire obsessionnel sur l’islam. À tel point que, innocent aux mains pleines, Alain Finkielkraut, n’a pu se retenir de glapir sur BFM qu’« il y a Nuit debout, et pendant ce temps-là on ne parle plus de l’islam radical ». Formidable moment de vérité: Finkielkraut faisant l’aveu limpide de son désir de soumettre en totalité le débat public français à l’unique et fantasmagorique question de « l’islam terroriste», comprendre de « l’islam-en-tant-qu’il-est-terroriste». Voilà l’unique pensée que tous devraient avoir en tête. Qu’à la faveur de Nuit debout, le débat public se décolle ainsi un instant des obsessions d’Alain Finkielkraut, c’était à l’évidence une catastrophe. Pour Alain Finkielkraut.
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QUESTION : Nuit debout est né d’un mouvement de colère contre la politique économique et sociale, contre les atteintes aux libertés publiques. L’indignation était forte, mais ça n’a pas pris. Qu’est-ce qui a manqué ?
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F. L. : Mais quelque chose a pris ! Ces deux mois du printemps ont été marqués par une convergence de faits, et pour certains d’intentions, entre le mouvement Nuit debout et les manifestants contre la loi El Khomri. La critique de fond du néolibéralisme est redevenue centrale. On pourrait d’ailleurs donner une sorte de preuve empirique indirecte de ce que « ça a pris » : le traitement médiatique. Les médias sont le baromètre du système: tout ce qu’ils consacrent est par construction inoffensif ; dès qu’une menace réelle émerge, tous, dans un mouvement réflexe, resserrent les rangs autour de la défense de l’ordre établi. La rupture radicale dans le traitement médiatique de Nuit debout, au moment où l’on sort du ravissement citoyen pour affirmer une ligne de combat politique, devrait rester comme un cas d’école. On n’a plus montré que des images de « casseurs ». C’est bien qu’il se passait quelque chose.
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QUESTION : Est-ce que ce ne serait pas plutôt que vous n’avez pas su maîtriser l’image que vous donniez du mouvement, étant donné que vous avez refusé toute personnalisation de Nuit debout derrière des leaders identifiés ?
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F. L. : Si Nuit debout a «pris », mais n’a pas embrasé tout le paysage, c’est sans doute en effet par défaut d’organisation, pour n’avoir pas su trouver la forme qui aurait permis à la fois de faire droit à ses principes démocratiques et de poser des lignes stratégiques – au demeurant, une tendance de Nuit debout s’y est essayée, autour de la jonction avec le combat contre la loi Travail. Mais on est bien obligé de prendre les choses telles qu’elles se sont passées. Mon sentiment est que le corps social sortait d’un tel état de dépossession politique qu’il était nécessaire d’en passer par cette expérience cathartique de réappropriation de la parole. Rien ne pouvait se mettre en travers du flot qui avait été libéré. Si désordonnés qu’ils aient été cependant,les événements du printemps ne se sont pas évaporés. Tout ça chemine, mais sous les écrans radar. La combativité qui est née à ce moment est tout sauf éteinte. Le sentiment de scandale général est trop fort. Tout peut se ré-embraser en un instant. Et cette fois-ci, ça ne sera pas juste pour la palabre.
QUESTION : Peut-être que la société est trop fragmentée pour qu’un seul mouvement, une seule indignation, ne puisse la soulever ? Le public de Nuit debout est resté très homogène socialement : blanc, éduqué, urbain.
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F. L. : Le propre des grandes crises politiques, c’est que toutes les indignations, toutes les colères, si différentes soient-elles, y reconnaissent une occasion de s’y investir et de venir y faire coalescence. Il faut croire que nous n’en étions pas encore là. À froid, l’art de la politique même, c’est de tisser des causes communes par-delà le fractionnement sociologique. Pour ce qui est de Nuit debout, il est certain que sa sociologie était typée jusqu’à la caricature. Au demeurant, il faut accorder à la plupart des gens présents place de la République d’en avoir eu une vive conscience réflexive. On peut sans doute dire que la convergence des luttes comme mantra était largement incantatoire, mais poser le problème, ça n’était déjà pas si mal. Nul n’était assez idiot pour penser qu’on allait inviter des cégétistes à s’asseoir en tailleur place de la République pour faire les marionnettes. Mais en réalité, il s’est passé beaucoup d’autres choses sur la place. Des prises de parole syndicales très fortes ont eu lieu pendant les AG et les divers meetings, notamment celui de la Bourse du travail où la ligne de jonction avec le combat contre la loi El Khomri a été affirmée avec force. Il en est sorti l’intervention un peu plus tard de Philippe Martinez place de la République, qui a été indiscutablement un événement. Avec les quartiers populaires, c’était beaucoup plus difficile. Mais là, nous partions de si loin…
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QUESTION : Qu’est-ce que vous avez fait concrètement pour franchir la barrière des quartiers populaires ?

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F. L. : Des Nuits debout se sont tenues en banlieue, mais à chaque fois avec les mêmes distorsions sociologiques. Ne venait que la moyenne ou petite bourgeoisie conscientisée de ces villes. Mais par exemple à Mantes-la-Jolie, un tiers des personnes présentes venaient des quartiers. Certes, cela veut dire que pour deux tiers ce n’est pas le cas, mais enfin ce n’est pas si mal. En réalité, les bases de la convergence étaient inexistantes et imaginer que celle-ci pourrait se faire par la seule force de l’événement Nuit debout était complètement déraisonnable. C’est donc un chantier qui s’ouvre, qui va être une affaire de nouage et de tissage patient de connexions, de solidarités, de partages d’expériences, et c’est dans le long terme que se produisent les conditions d’une convergence possible.
QUESTION : Est-ce que vous n’avez pas réussi à les toucher parce qu’il était trop compliqué d’établir un dialogue, ou tout simplement parce que leurs intérêts sont ailleurs ?
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F. L. : Je pense que les gens des quartiers sont extrêmement conscients des enjeux de lutte. Ils en ont une pratique. Évidemment, la structuration politique des quartiers est une question ouverte depuis longtemps. Je pense que l’obstacle à franchir tenait à l’ignorance que nous avons de leurs luttes réelles et des conditions dans les – quelles elles se passent. La pire des choses aurait été de débarquer en évangélistes et de dire: «Nous venons faire la convergence des luttes, suivez-nous donc » – le ridicule le disputant au contre-productif. La chose à faire est d’aller au contact de ceux qui luttent dans les quartiers et de commencer par écouter ce qu’ils ont à nous dire.
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QUESTION : Est-ce que les médias ont une façon anxiogène de parler des intellectuels d’extrême gauche ou de mouvements comme Nuit debout ?
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F. L. : Il y a presque une mise en abyme dans votre question. Parler d’extrême gauche, catégorie en réalité policière, charrie d’emblée la peur. Il faut d’ailleurs tenir pour un symptôme de la dérive droitière de la «gauche» officielle, qu’on ne puisse plus désigner la gauche la vraie, qu’en y ajoutant un qualificatif aux stéroïdes, comme «extrême gauche» ou «gauche radicale». Donc la réponse est oui: on reconnaît ce qui menace réellement l’ordre social à la manière dont l’ordre social le nomme. Tout ce qui est susceptible de porter une contestation, autre que cosmétique, est parfaitement identifié par les médias et reçoit aussitôt une appellation bien faite pour diriger les associations d’idées vers la violence. Le propre de ce que Bourdieu appelait la «violence symbolique», c’est que la domination parvient à se faire méconnaître comme violence, pour ne faire apparaître comme violence que ce qui la conteste. Les Conti qui investissent la sous-préfecture et balancent des ordinateurs par la fenêtre, c’est violent, mais l’équarrissage de l’entreprise qui va envoyer les gens au chômage, au divorce, à la dépression et pour certains au suicide, ça, ça n’est pas violent. Les quartiers qui se soulèvent, c’est violent, mais la mortalité de fourgon, ça n’est pas violent. On touche là au cœur de la théorie des affects de la politique. La politique, c’est aussi une lutte pour défaire ces formations imaginaires et passionnelles, et pour refaire les manières de voir. Finkielkraut se permet de me comparer à Pol Pot, lui qui est sans doute l’un des plus grands propagateurs de violence et de haine au sein de la société française. La violence symbolique, dont les médias sont les agents par excellence, c’est l’ensemble des mécanismes institutionnels et sociaux qui permettent à ce genre d’opération de ne pas finir dans le scandale patenté, et même de réussir.
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QUESTION : On ne vous voit donc jamais dans des débats audiovisuels.
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F. L. : Le «débat », c’est l’article de foi numéro un de l’idéologie professionnelle des médias, leur impensé radical. Mais c’est qu’il n’a jamais suffi de mettre deux personnes en présence pour qu’il y ait un débat. La tenue d’un débat requiert des conditions de possibilité – notamment de temps, de rythme, de calme, mais pas seulement – qui ne sont jamais réfléchies, ni a fortiori réunies, dans les médias. Lesquels d’ailleurs, sous couleur de «débat », ne connaissent que deux exercices : soit la foire d’empoigne dont rien ne peut sortir, soit le faux débat entre faux polémistes en réalité fondamentalement d’accord sur tout et jouant la comédie de l’affrontement – le cirque de Jacques Julliard et Luc Ferry sur LCI aura longtemps été un modèle du genre. Une fausseté qui saute d’ailleurs aux yeux sitôt qu’apparaît un réel opposant, qu’en général le système n’a laissé entrer qu’en le mettant en situation de guet-apens, à 1 contre 4 ou 5. On s’aperçoit alors à cette occasion de tous les arrière-plans qui distordent encore plus la situation de «débat » : car la force du consensus médiatique, c’est de reposer sur de fausses évidences, de faux « cela va de soi », si profondément ancrés à force d’avoir été répétés que leur déconstruction, en situation, est presque impossible. Par exemple, pour lutter contre une ânerie aussi profonde que « l’État vit au-dessus de ses moyens », phrase dont personne ne voit le problème à force de l’avoir entendue mâchonnée par des Aphatie et des Calvi, il faudrait un temps, une durée, qu’aucune situation médiatique n’offre. Je ne vais donc pas dans les débats audiovisuels parce que je n’ai pas le goût des causes désespérées.
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QUESTION : Vous n’avez jamais eu ne serait-ce qu’une seule expérience positive ?
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F. L. : Jamais. En fait, il n’y a qu’un remède à l’idéologie bornée du «débat », c’est Schopenhauer, dont L’Art d’avoir toujours raison, quotidiennement illustré dans les situations de débat médiatique, prouve l’inanité du genre. Pour ma part, je soutiens que « le débat » trouve bien davantage sa forme adéquate dans la juxtaposition des monologues unilatéraux. Car le vrai lieu du débat n’est nullement dans les studios de télé ou de radio, comme le croient les télés et les radios : il est dans la tête des gens, qui reçoivent les arguments différents, et en font leur propre synthèse. Encore faut-il, bien sûr, que le système médiatique mette à disposition, équitablement, la totalité des arguments…
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QUESTION : Est-ce qu’il y a des médias où vous considérez que vous pouvez parler ?
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F. L. : Oui, mais peu. En réalité, à de rarissimes exceptions près, tous les médias qui offrent des conditions décentes, de temps et de place, pour développer une ou deux idées un peu substantielles, bref, pour dire vraiment quelque chose, sont des médias marginaux! C’est que le cœur du système n’a aucune envie que quelque chose soit dit. De fait, plus on retourne dans le mainstream, plus les conditions se détériorent. On n’échappe pas à cet arbitrage. Envisageant quelque chose comme un arbitrage, j’indique incidemment que je ne partage pas la position des critiques les plus radicaux des médias qui considèrent qu’il ne faut pas y aller « en principe». Non pas que je trouve leurs arguments mauvais : l’idée que dans le pire des cas, l’invitation tourne au traquenard, et que dans le meilleur l’on n’y joue que le rôle d’un alibi ornemental de pluralisme, est tout à fait fondée. Mais je pense que l’on n’a pas le choix des armes. Si l’on veut affecter à grande échelle, il faut en passer par les machines affectantes de grande échelle. Et ce sont les médias. Je n’exclus donc pas par principe d’y aller, mais je le fais en fonction des conditions qui me sont offertes : le temps de parole et l’identité d’éventuels contradicteurs pour l’audiovisuel, l’espace qui m’est offert dans la presse écrite. Ces conditions étant rarement réunies, il s’ensuit que j’y vais peu.
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QUESTION : Vous vous cantonnez à une audience limitée et sociologiquement fermée. Tout le monde ne lit pas un entretien-fleuve ou n’écoute pas une interview de quarante minutes sur France Culture.
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F. L. : C’est tout à fait exact. Et, en forçant un peu dans la provocation, je pourrais dire que ça m’est égal. Je me fiche de rencontrer une audience limitée, pour deux raisons. La première est que je ne suis pas un homme politique qui aurait besoin de maximiser l’impact de son discours. La deuxième, je crois beaucoup que l’action politique est collective, et par suite aux vertus de la division du travail. Effectivement, un entretien de 20000 signes sera lu par une audience restreinte. Mais il s’y trouvera peut-être des gens qui s’approprieront mes idées. Et qui, à leur tour, en feront quelque chose pour atteindre un cercle concentrique un peu plus lointain. Et ainsi, de proche en proche. Je pense par exemple à une vidéo d’Usul, réalisée à partir de mes travaux théoriques sur le salariat, pour le coup confidentiels. C’est une merveille d’intelligence didactique, et comme sa chaîne YouTube a un fameux abattage, cette vidéo de trente minutes a été vue des dizaines de milliers de fois (près de 500000 – NDLR). Alors c’est une bénédiction, une chose pareille, mon idéal de la division du travail politique. Usul fait ce que je ne sais pas faire. Comme, dans son genre, Franck Lepage, qui a inventé les « conférences gesticulées », entre stand up et conférence politique analytique. Ces gens apportent des réponses pratiques aux questions théoriques que je pose dans Les Affects de la politique : ils inventent des manières extraordinairement efficaces d’ «empuissantiser » des idées abstraites, en tant que telles impuissantes, en leur donnant tout l’appoint passionnel de l’image et du spectacle vivant.
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QUESTION : En lisant vos dernières interventions, j’ai eu l’impression que vous n’étiez pas intéressé par les élections de 2017, que vous souhaitiez presque les enjamber.
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F. L. : Nuit debout a été le symptôme de l’échec du système institutionnel contemporain, dont on nous propose un nouveau tour de manège en 2017. Ce système est mort, et les gens qui s’y agitent sont des morts-vivants. On voudrait leur dire de faire attention tout de même, parce qu’il est minuit moins cinq. Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait des éruptions de violence. La violence est le dernier recours lorsque le système, aveugle et verrouillé, ne parle plus à personne et devient radicalement incapable de proposer la moindre solution institutionnelle de transformation à froid. Nous y sommes. Nuit debout devrait être tenue comme l’ultime tentative de soulèvement gentil avant que les gens n’en viennent à d’autres procédés. Si les éditorialistes avaient deux sous de jugeote, ils auraient fait ce diagnostic. Mais comment pourraient-ils avoir la moindre lueur de solution? Ils sont eux-mêmes une partie du problème. En tout cas, voilà que pour la première fois dans l’histoire politique de la Veme République, on commence à entendre des appels à ce que la présidentielle ne se tienne pas – et c’est probablement la chose la plus intelligente qui se dise dans cette « campagne». Quel formidable symptôme! Car il faut bien voir tout ce que l’institution de la présidentielle a pour elle: la force anthropologique de l’incarnation, les comédies du charisme et de la « rencontre avec le peuple», etc. Et tout ça est en train de trembler sur ses bases.
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QUESTION : Et pourtant, Emmanuel Macron est précisément en train de percer en jouant sur le ressort de l’incarnation. Cela semble contredire votre théorie.
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F. L. : Je ne crois pas qu’on puisse reconnaître le moindre caractère de preuve à une imposture pareille. Il n’y a que les médias pour ne pas apercevoir que la revendication antisystème du pur produit du système est un motif de bouffonnerie universelle. Il faut être éditorialiste ou sondeur pour croire qu’il se passe quelque chose politiquement avec Macron. On est là vraiment dans les spasmes terminaux d’une époque dont les insiders pressentent confusément la fin et cherchent avec angoisse de quoi la repousser. Évidemment, à leurs yeux, Macron a tout de la solution parfaite : la nouveauté en toc mais qui ne change rien au fond. C’est-à-dire, évidemment, la non-solution parfaite, qui reconduit – en la portant à un plus haut point – la tare majeure dont le système est en train de périr: l’indifférenciation gestionnaire de la droite et de la gauche.
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QUESTION : Pourtant, pour avoir couvert plusieurs meetings d’Emmanuel Macron, j’y ai rencontré des jeunes qui ne s’étaient jamais engagés en politique, et qui le faisaient pour la première fois avec Emmanuel Macron. Ce n’est pas le signe d’un renouvellement ?
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F. L. : Qu’il y ait à Sciences Po ou dans les écoles de commerce de parfaits intégrés, enivrés de se reconnaître dans un semblable, ne me semble pas constituer un basculement politique de première grandeur.
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QUESTION : Le Front national est à l’affût pour récupérer la colère des Français. Est-ce que vous êtes en concurrence ?
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F. L. : Cette course de vitesse est le propre de toutes les crises sociales profondes. Car la contestation des médiations et des institutions en place nourrit aussi les pires forces. C’est la question des affects flottants : colère, insatisfaction, indignation. Par qui ces affects vont-ils être captés? Et comment seront-ils mis en forme? Entre-temps le système médiatique qui organise férocement la prohibition de la différence de gauche, celle qu’il renvoie systématiquement à la marginalité aberrante de « la gauche de la gauche », s’étonne, lui, que seule la différence d’extrême droite fasse son chemin…
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QUESTION : On a failli mettre Karl Marx en Une de de nouveau numéro. Est-ce que sa pensée et son langage sont encore efficaces aujourd’hui ?
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F. L. : Les mots de « lutte des classes » ou de « capital » n’ont jamais eu autant de pertinence analytique, ce qui n’a rien d’étonnant dans une configuration aussi régressive du capitalisme. Mais on est obligé de constater que les plis de l’imagination contemporaine vouent ces mots à être reçus comme des choses du passé. C’est un langage qui ne parle qu’aux convaincus de l’entre-soi de gauche. Et plus au-delà. La gauche a donc une langue à réinventer. Il faut redonner une formulation non marxiste à des choses toujours extrêmement marxistes. Par exemple, défendre l’idée d’une «République sociale», dont la Constitution abolirait la propriété lucrative (celle des moyens de production), retrouve le fil même de la pensée marxiste, mais à l’aide d’autres signifiants. Notamment le signifiant «République», qui est parfaitement accoutumé dans l’esprit français. Il suffit d’y ajouter « sociale» pour simultanément le débarrasser des usages répugnants qui l’affligent aujourd’hui et renouer avec des épisodes majeurs de l’histoire de France – 1848, la Commune. Et si vous expliquez que le but de la République sociale est d’étendre le principe démocratique à toutes les sphères d’où il est encore (injustifiablement) exclu, au premier chef l’entreprise, alors vous reformulez dans d’autres mots le projet marxiste d’en finir avec la subordination salariale, c’est- à-dire avec le cœur du mode de production capitaliste. Il faut plus que jamais redonner au marxisme le pouvoir d’affecter à échelle étendue.
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QUESTION : Dans Les Affects de la politique, vous faites le pari que c’est le développement du savoir et de l’imagination intellectuelle qui vont permettre aux citoyens de s’indigner et d’agir. Comment est-ce que cela s’incarne concrètement ?
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F. L. : Pas tout à fait. Les mécanismes de ce que Spinoza appelle « l’indignation», l’affect moteur des séditions, sont là de toute façon. Ce pli dispositionnel que je nomme l’« imagination intellectuelle» désigne une propension à se mettre en colère sur la base non seulement de choses vécues ou d’images vues, mais aussi de principes plus abstraits. L’imagination intellectuelle, si l’on veut, c’est la capacité à s’indigner, et à se mettre en mouvement, du seul fait de lire «état d’urgence», donc sans avoir besoin de voir des images de portes défoncées à 6 heures du matin. Les enthousiastes les plus bornés de l’état d’urgence changeraient instantanément d’avis si c’était leur porte qui volait en éclats pour rien, et leurs gosses qui étaient en pleurs. L’imagination intellectuelle, c’est la disposition qui permet de faire l’économie de ce genre d’expérience en première personne pour réagir à quelque chose, c’est la disposition qui fait éprouver en avance, avant qu’ils ne soient pleinement matérialisés, les abus du pouvoir, donc qui réduit la capacité d’abuser du pouvoir, par le développement d’une « sensibilité intellectuelle».
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QUESTION : Vous pensez qu’il est possible d’affecter la population par le langage, mais est-ce que les citoyens peuvent encore être touchés? Tout le monde semble blindé face aux récits de massacres en Syrie, aux sans-abri dans la rue, aux files d’attente devant les banques alimentaires…
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F. L. : Le pouvoir de chacun d’être affecté est limité, et il diffère en fonction des groupes sociaux. Certaines choses affectent plutôt les intellectuels, d’autres plutôt les classes populaires, et pour tous la capacité d’attention est finie. Il y a aussi des variations en fonction des périodes historiques. Ce qui ne nous affectait pas auparavant peut devenir plus tard épidermique, et vice versa. La sensibilité au chômage est un exemple intéressant. En 1967, Pompidou pensait que la société française exploserait si, un jour, on passait les 500000 chômeurs… Quarante ans et 2 millions de chômeurs plus tard, c’est devenu la norme. 500000 chômeurs nous sembleraient même l’indiscutable plein emploi. Par glissements progressifs sur une période suffisamment longue, on peut donc déplacer considérablement une norme.
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QUESTION : Comme une tolérance progressive à l’intolérable ?
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F. L. : Exactement. Il y a un mécanisme cognitif de réduction de la dissonance passionnelle. Il est difficile de vivre quand le monde entier vous agresse et vous est intolérable, alors on s’aménage un peu de repos et on ferme les yeux. Jusqu’à finir par trouver tolérables des choses qu’on jugeait autrefois intolérables. Eh bien, tout le travail de la politique critique, c’est de restituer le sentiment de l’intolérable.

On y croit ! Par Bob Solo le 16/06/2016

Note de Vincent Le Roux : Je suis heureux de relayer sur ce blog un billet de mon camarade Bob Solo qui l’a publié ce jeudi 16 juin sur sa page Facebook. Je reproduis aussi le montage de ces 4 photos qu’il a choisi d’utiliser pour illustrer son billet.
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photo illustrant le billet de Bob Solo du 16-06-2016
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Apparemment, gouverner par la peur ne suffit pas. Pourtant “ils” y mettent les moyens. Quitte à tout essayer, vite, quitte à laisser voir une sorte de panique, quitte à tout piétiner, y compris leurs propres lois. Mais ça ne suffit pas.
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Peur du flic et du juge, de la matraque et de la bombe, de la blessure, de l’arrestation, de la garde à vue et même de la prison, pour forcer le manifestant à se démobiliser, à renoncer et à rester chez lui ; peur de la précarité, du déclassement et du chômage pour forcer le salarié à se taire, à se soumettre et accepter n’importe quoi. Même relayé par une presse complice, partisane jusqu’au grotesque, ça ne marche pas. Alors il leur faut encore monter d’un cran.
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Il leur faut tuer l’espoir.
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Parce que oui, il y a un espoir. Il y a la colère, le ras-le-bol, la souffrance des uns et des autres, la rage, l’écœurement, le sentiment d’injustice, oui, il y a tout ça. Mais aussi l’espoir, c’est indéniable. On ne saurait dire où il est né, ni quand ni comment, mais c’est un vent qui souffle désormais de plus en plus fort. Et c’est une dynamique exponentielle : plus il y a de gens qui reprennent espoir, plus celui-ci se renforce. Et plus il se renforce, plus à son tour il entraîne de gens. C’est quasiment “mécanique”, comme l’eau du bassin coule vers le robinet ouvert. L’espoir et le nombre, à coup sûr une combinaison gagnante.
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Parce que malgré la peur, la fatigue, le découragement, l’impression d’impuissance, dès qu’on sent une issue possible, un horizon, une porte de sortie, un moyen, une éventualité, une victoire à portée de main, l’énergie et le courage reviennent. On relève la tête. Et on voit qu’on est pas seul à le faire. Ce n’est pas l’envie qui manquait, c’était de sentir à nouveau qu’il était possible de faire quelque chose qui puisse aboutir. C’était de pouvoir y croire. Il semble bien que c’est ce qui se passe. Et c’est une excellente nouvelle à une époque où tant d’entre nous ne croient plus à rien.
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On a pu traduire ça autrement : inverser le rapport de forces, un jargon politique et syndical qui peut être vite compris par certains mais pas d’autres, ou faire que la peur change de camp, ce qui est parlant mais pas toujours très concret dans l’esprit de tout le monde. Dans les deux cas, ça renvoie à une action, quelque chose que se décide puis se met en œuvre.
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Il n’en est pas de même avec l’espoir. On ne choisit pas d’espérer. Ce n’est pas une démarche volontaire, si on veut bien mettre de côté l’injonction à la mode et au fond d’inspiration libérale à “positiver”. Non, il s’agit vraiment d’un espoir, qui naît en vous, qui prend corps peu à peu ou qui d’un coup vous habite. Vous avez vu, senti, compris quelque chose ou plusieurs choses qui mises bout à bout font qu’à nouveau vous vous dites : « moi, j’y crois, je pense qu’on peut y arriver. » Et cette pensée vous met en mouvement. Et c’est un mouvement plus sain, plus fort et plus porteur de se battre pour obtenir ce qui vous fait espérer que pour éviter ce qui vous fait peur.
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Frédéric Lordon avait dit quelque chose dans cet ordre d’idées au tout début du mouvement Nuit Debout, en parlant de « recoloniser un imaginaire collectif ». De la convergence des luttes (des gens de milieu social et professionnel différent se rencontrant et s’organisant ensemble), à la solidarité concrète (soutiens des uns aux autres, caisses de grève), une image en effet prend forme qui montre que ça peut marcher. Que ça marche. Ce sera toujours un élément décisif. Si certains parmi les plus téméraires, ou les plus menacés, peuvent se lancer dans la bagarre même sans garantie de réussite, d’autres, sans doute bien plus nombreux, se décideront d’autant plus si des résultats sont déjà visibles. Non par manque de courage mais parce que les risques pour tout un chacun sont réels et se doivent d’être sérieusement pesés. A ce moment précis du choix, l’espoir dans l’autre plateau de la balance peut la faire pencher.
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L’espoir et le nombre. Aussi, il n’est pas étonnant que la stratégie à l’œuvre soit autant de marteler que le mouvement “s’essouffle” que de minimiser les chiffres jusqu’au ridicule. Mais le mur du mensonge devra s’élever bien haut pour contenir la vague qui s’est levée.
On pourrait paraphraser une citation connue en disant : « Ils ont senti que c’était possible alors ils l’ont fait. »

À la chignole et au tournevis… Retranscription de l’intervention de Frédéric Lordon au meeting untaire contre la loi Travail au théâtre Dejazet à Paris le 12/06/2016

Cette retranscription a été faite par mon camarade Bob Solo qui l’a publiée sur sa page Facebook.

Lien vers la vidéo.

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Décidément cette affaire de la loi El Khomri est une leçon de choses. Elle nous oblige à voir ce qui est. Car il faut bien l’admettre : il y a en France quelque chose d’inréformable. Ce qui est inréformable en France, c’est son oligarchie. Et comme j’ai parlé de leçon de choses, il va falloir procéder avec méthode. Je me propose donc de montrer que cette oligarchie est archaïque, fanatique, anti-démocratique, et pour finir, violente.
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Qu’elle soit archaïque, la chose est attestée, quoi que sur le mode du symptôme, par le fait même que cette oligarchie n’a que le mot “moderne” à la bouche. Moderne, c’est par excellence le mot de sa dénégation, le mot de sa mauvaise conscience rétrograde. Les journalistes papillonnent énamourés autour d’Emmanuel Macron et répètent avec lui qu’il ne faut pas être « archéo-keynésien ». Mais il sont tous paléo-libéraux.
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Keynes disait qu’il n’est pas dirigeant politique qui ne soit l’esclave qui s’ignore d’un économiste du passé. Hollande, Valls et Macron sont les esclaves qui s’ignorent d’une pensée morte. Morte deux fois, d’ailleurs : une première fois dans les années 30 du siècle précédent, avec la grande dépression, une deuxième fois aujourd’hui car, le croirez-vous, même le FMI et l’OCDE envisagent de débrancher le mort-vivant réanimé dans les années 80.
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Comme souvent les derniers suppôts d’une époque finissante, enragés d’être dépassés par leur temps, les archaïques sont aussi des fanatiques. Et d’un fanatisme tout-à-fait ironique : un fanatisme de type stalinien. De même que le stalinisme soviétique estimait que son échec était imputable aux “saboteurs”, le stalinisme libéral considère que le sien est du au fait qu’on est pas encore allé assez loin dans la déréglementation. Et ça fait 30 ans que ça dure. 30 ans de déréglementation en tout genre : commerciale, financière, 30 ans de baisse du “coût du travail”, de démolition réglementaire dans le champ du droit social.
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Et 30 ans d’échec.
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Mais le propre des doctrinaires, même quand ils se disent pragmatiques, est qu’ils n’ont aucun souci de la réalité. Au vrai on se pose parfois la question de savoir ce qui l’emporte chez eux du fanatisme ou de la simple bêtise. Car il faut voir la profondeur de certains des arguments qui enveloppent la loi El Khomri, dont l’un dit, je cite : « Nous devons tout essayer contre le chômage ». Phrase glaçante en vérité. Car dans le tout de “tout essayer”, il entre aussi hélas la possibilité du n’importe quoi. Par exemple : « j’ai le devoir de tout essayer pour vous soulager de votre migraine », n’implique pas de vous opérer à la chignole et au tournevis.
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Il est vrai qu’en matière de marché du travail, la recommandation de la chignole et du tournevis ne tombe pas de nulle part. Elle vient d’un groupe social parfaitement identifié, dont le projet poursuivi avec ténacité depuis 30 ans a d’abord visé à défaire toutes les conquêtes sociales d’après-guerre, et vise maintenant à mettre la société entière sous coupe réglée. Et il le peut. Il le peut parce qu’il en a objectivement les moyens. C’est le capital qui impose à la société ses formes de la reproduction matérielle collective. C’est lui qui impose ses conditions ; qui fera la grève de l’investissement ; qui délocalisera ; qui déménagera ses sièges sociaux ; qui rejoindra les paradis fiscaux, avec une bonne conscience offusquée d’ailleurs. Si on ne lui accorde pas TOUT ce qu’il veut.
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Mais comment qualifier ce rapport du capital à la société autrement que comme “prise d’otage” ? Une prise d’otage géante, à l’échelle de nations entières. Une prise d’otage qui rend pitoyable la clique éditorialiste à laquelle on en fera jamais voir d’autre que celle des cheminots et des éboueurs. Le capital prend en otage la société entière. Il prend aussi en otage les vies individuelles, séparément. C’est lui qui détermine pour chacun, souverainement et d’après sa seule logique, la possibilité du salaire, la forme de l’emploi, l’intensité de la sujétion – et le niveau de la menace. Le niveau de la peur. Car voilà comment on mobilise le travail à l’époque néolibérale : par la peur. Et voilà pourquoi il faut impérativement démanteler ce qu’il reste de protection au salariat : pour que le silence règne et que le pouvoir patronal souverain puisse s’exercer sans entrave.
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Un paradoxe, offert à la sagacité des historiens du futur, veut qu’un approfondissement sans précédent de ce monde est été accompli par la chose qu’un mélange d’inertie intellectuelle, de paresse journalistique et de collusion idéologique persiste à nommer “la gauche socialiste”. Ou parfois la social-démocratie. Il apparaît plutôt que ces sociaux-démocrates, qui n’ont plus rien ni de sociaux ni de démocrates, ont résolu de faire la politique du petit nombre contre le grand. Ils n’en s’en cachent même plus d’ailleurs. Même le débat parlementaire avec une majorité godillot, c’est encore trop. Heureusement le 49-3 est là pour faire… ce qu’on veut. Contre le parlement d’abord, mais surtout contre la population, qui aura exprimé par tous les moyens son refus de cette loi. Et ils se disent “démocrates”…
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En réalité ces gens-là osent tout, plus rien ne les arrête. On aurait pas cru possible qu’un ministre socialiste explique à un chômeur que “s’il veut un costard il n’a qu’à travailler”. On aurait pas cru davantage possible que le même ose récupérer la commémoration philatélique du Front Populaire, lui qui en est la négation en personne. Et il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre d’un révisionnisme en actes. Monsieur Macron, inconscient de ses propres violences, violence économique et violence symbolique, Monsieur Macron hurle à l’intolérable violence parce qu’il prend un œuf sur son costard. Il faut plutôt se réjouir qu’il reste dans ce pays des gens qui n’ont pas abandonné d’accorder de la valeur aux héritages historiques. Et qui ne sont pas décidés à les voir célébrés honteusement par leur liquidateur même.
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Mais l’oligarchie veut nous faire vivre dans un monde où tout est inversé. Où l’archaïque est “moderne”, le fanatisme doctrinaire “pragmatique”, la dictature du petit nombre “démocratique”, et bien sûr “la violence” du seul côté de ceux qui ne veulent pas de ce monde.
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La vérité, c’est que la violence, c’est la leur. Les gens ont une préférence pour la tranquillité. Ils prennent la rue et occupent les places quand plus aucune solution politique ne leur est offerte et quand le verrouillage est complet. Et il l’est : pouvoir entièrement commis aux intérêts du capital, parlement étouffé quand il n’est pas croupion, presse aux ordres sous le contrôle des puissances financières. Et puis flicaille. Flicaille partout. Il n’est pas un syndicaliste expérimenté qui n’en soit resté abasourdi. Jamais on a connu un tel niveau de brutalité policière contre un mouvement social.
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Poussant juste un peu plus loin la pensée de ses semblables, un éditorialiste réputé pour son “vallsisme” militant n’hésite pas à écrire, je cite, que : « La haine anti-flics, c’est la haine de la République » (1). Si vraiment on tient à entrer dans ce registre, on pourrait plutôt lui faire observer que les violences policières sont des violences faites à la République. Et de même les utilisations ouvertes de l’institution judiciaire à des fins d’intimidation politique, dont la dernière victime en date est Loïc Canitrot, pilier de Nuit Debout, et sans doute visé pour cette raison même.
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Il est vrai que Nuit Debout semble leur avoir fait très peur. Comme font très peur au pouvoir claquemuré tous les mouvements de rébellion contre la dépossession politique, tous les mouvements de protestation contre la démocratie Potemkine – en l’occurrence, contre la dictature à bas bruit du néolibéralisme.
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En réalité, face à l’époque qui lui file entre les doigts, l’oligarchie n’a plus que la ressource que d’aller puiser toujours plus loin des lambeaux d’arguments toujours plus ignobles. “Radicalisation” est ainsi devenu le signifiant fourre-tout, permettant d’assimiler toute contestation politique au terrorisme, ni plus ni moins. L’infamie se joint au grotesque, quand les consignes de sécurité de l’Euro expliquent en substance qu’il ne faut pas introduire des bombes dans les stades, ni, je cite : « tenir des propos politiques ou idéologiques » dans leurs alentours.
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Un personnage à l’intelligence et à la distinction aussi étincelante que Jean-Marie Le Guen n’hésite pas à expliquer que Cécile Duflot est, je cite encore : « en voie de radicalisation » (2). C’est-à-dire sans doute en partance pour la Syrie. En tous cas, tout le monde comprend le type de sous-entendu par lequel on traite maintenant les opposants politiques – même lorsqu’ils sont aussi “dangereux” que Cécile Duflot, qu’elle m’en pardonne…
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C’est donc tout un tableau qui est en train de se dessiner sous nos yeux : le tableau d’une panique. Le tableau d’une époque finissante et d’une oligarchie qui sent qu’elle va finir avec elle. Ce pouvoir a peur. Un pouvoir qui laisse ainsi sa police cogner sans mesure et sa justice poursuivre sans justice, qui n’a plus à sa disposition que l’assimilation de toute opposition au terrorisme, et que le chantage électoral au FN – par parenthèse une autre vraie prise d’otage. Un tel pouvoir est un pouvoir apeuré.
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Comme tous les pouvoirs qui se savent devenus illégitimes, il croit s’en tirer en intensifiant la brutalité du verrouillage. Mais à force de serrer les écrous il va finir par les fissurer, et puis par les casser pour de bon. Devenu organiquement asservi au capital dont il a épousé tous les désirs, et n’ayant plus d’autre solution, comme l’ont prouvé l’état d’urgence et la déchéance nationale, que la fuite en avant, ces gens ne s’arrêteront plus nulle part.
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Ils ne s’arrêteront nulle part, sauf si NOUS les arrêtons.
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(1) édito de Renaud Dély dans Le Nouvel Observateur du 19/05/2016
(2) voir dans 20 minutes, Les Échos, sur Europe 1 et LCP