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« Si le populisme de gauche n’assume pas de briser le mur européen, il raconte des histoires aux enfants » – Entretien avec Christophe VENTURA* – Le Vent Se Lève

* Christophe VENTURA anime Mémoire des luttes

Source : ici (blog Le Vent Se Lève)

Christophe Ventura

Construire un peuple par Chantal Mouffe et Iñigo ErrejónDans le cadre de la sortie de l’édition française du livre Construire un peuple (en librairie le 7 avril), dialogue entre Chantal Mouffe (philosophe théoricienne du populisme de gauche) et Íñigo Errejón (co-fondateur et stratège de Podemos), nous nous sommes entretenus avec Christophe Ventura, qui a mené la publication de cette édition. Christophe Ventura est animateur de l’association Mémoire des Luttes et l’un des fondateurs du groupe de réflexion politique et intellectuel Chapitre 2. Qu’est ce que le populisme de gauche ? Quelle est sa stratégie ? Quelles sont les différences entre Bernie Sanders, Jeremy Corbyn, Jean-Luc Mélenchon et Podemos ? Comment comptent-ils contrer l’hégémonie du populisme de droite ? Emmanuel Macron est-il populiste ? Ces mouvements ont-ils un tabou sur la question européenne ? Doivent-ils prôner la sortie de l’UE ? Nous lui avons posé toutes ces questions.

LVSL : Vous vous intéressez de près à la question du populisme en Europe. Et plus particulièrement au « populisme de gauche », théorisé par Chantal Mouffe. Pourquoi ce concept vous semble-t-il pertinent aujourd’hui ?

Christophe Ventura : Je pense qu’il faut s’intéresser à ce terme de « populisme de gauche » car, d’une manière générale, la notion de populisme est utile pour comprendre ce qui se joue, dans une séquence historique donnée, au sein d’une société. Le populisme est avant toute chose un « moment » dans la vie d’une démocratie devenue totalement oligarchique, et qui entre en crise. Ainsi, ce « moment » annonce l’arrivée ou l’éclatement d’une crise de régime. Sur ce point, je converge beaucoup avec Chantal Mouffe. Nous sommes dans un « moment » populiste. A quoi correspond-il ? Pour résumer : à l’activation d’un vaste mouvement d’opinion et de mobilisation destituant dans la société, à une désaffiliation de la population avec ses organisations et institutions de représentation habituelles. Il s’agit d’une dynamique qui, plus que de se situer dans le cadre des références politiques du moment antérieur, cherche à destituer les pouvoirs en place, leurs représentants et leurs symboles : classes politiques et institutions notamment.

Chantal Mouffe, JLM et autresChantal Mouffe, juste à gauche de Jean-Luc Mélenchon, et Christophe Ventura, celui qui attire leur regard avec son téléphone portable, lors de la marche pour la VIe République du 18 mars 2017.

Ce phénomène nous oblige à concevoir l’action politique, mais aussi intellectuelle et sociale, différemment, à rechercher des stratégies distinctes par rapport à nos habitudes d’organisation. Car, en effet, ce type de dynamique contestataire n’appartient ni au camp de la gauche, ni à celui de la droite a priori. Elle devient en revanche l’objet d’une bataille hégémonique entre ces deux familles pour l’orienter vers la gauche – et à ce moment contribuer à re-signifier cette gauche auprès d’une masse de gens pour qui elle ne veut plus rien dire parce que, pour eux, elle est associée aux mêmes politiques économiques et sociales que la droite – ou vers la droite – et à ce moment-là renforcer le sentiment de rejet de l’autre dans la société, et protéger dans le même temps les intérêts des puissants. Un exemple pour illustrer : le Brésil. En 2013-2014, c’est exactement ce type de phénomène qui a fini par éclater – avec une captation par la droite de la rue – contre le gouvernement de centre gauche de Dilma Roussefftandis que se préparaient les festivités onéreuses de la Coupe du monde de football (2014) et que l’onde de choc de la crise économique et financière mondiale commençait à se faire sentir dans le pays (chômage, montée de la précarité, des inégalités). Je me souviens d’une analyse du journaliste uruguayen Raúl Zibechi dans laquelle il décrit avec minutie comment, « pour la première fois depuis cinquante ans, l’hégémonie dans les rues brésiliennes appartient aujourd’hui à la droite » [1].

Là-bas, la gauche a perdu la bataille. Empêtrée dans la gestion du pouvoir, confrontée à la crise économique, affectée par des scandales de corruption, significativement bureaucratisée et ayant perdu son lien avec les mouvements sociaux, elle a pensé qu’il suffirait de faire valoir son bilan – pourtant le meilleur pour le pays depuis des décennies – et de proclamer ses valeurs pour gagner un sujet alors en construction dans la rue qui se mobilisait initialement contre la cherté de la vie, l’augmentation du prix des transports, les gâchis financiers et la corruption en période de restriction économique. C’était une erreur.

« Emmanuel Macron n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France. »

L’emploi du terme « populisme » peut faire sursauter à gauche. En effet, beaucoup y voient un concept vide, voire méprisant vis-à-vis du peuple, utilisé par les élites pour discréditer les candidats de gauche radicale qui s’adressent aux catégories populaires. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon refusait cette étiquette en 2012, car pour lui c’était alors une façon de l’assimiler au FN. Ça ne semble plus être le cas aujourd’hui : il se montre plus ouvert à cette appellation, même s’il ne l’endosse pas directement. Pourquoi, selon vous, ce terme à autant de mal à être assumé à gauche ?

Il y a trois raisons à cela.

Premièrement, si certains à gauche refusent d’employer le terme, c’est parce que ce mot est plastique, élastique, qu’on peut tout mettre dedans. De fait, comme vous le dites, il est repris par le système pour disqualifier tous ceux qui le contestent… et ce système le fait en utilisant lui-même une stratégie populiste, comme l’explique par exemple Emmanuel Macron lorsqu’il affirme « Si être populiste, c’est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste » [2](Journal du dimanche, 19 mars 2017).

Donc, cela pose un problème à gauche. En gros, si toi-même tu utilises le mot que les médias utilisent pour te disqualifier, tu passes tes journées à expliquer que tu as une autre acception du mot mais tu es incompréhensible pour le commun des mortels. Ça c’est une première critique. Par exemple, celle de Jean-Luc Mélenchon.

PlantuIl faudrait ajouter une troisième critique venue de la gauche. Celle consistant à souligner que le peuple, en tant que catégorie, n’existe pas  – ce que disent en fait Laclau et Mouffe qui rappellent qu’il est toujours une construction – et qu’il n’est jamais majoritairement de gauche, mais largement en faveur de la conservation de l’ordre économique et social – même s’il peut dans le même temps souhaiter un coup de balai de sa classe politique – du fait de ses structures sociologiques (paysans et classes populaires attachées aux logiques de propriété, classes moyennes désireuses de mobilité et d’ascension, aspiration au mode de vie bourgeois, etc.) et religieuses (poids ou résilience culturelle de ces dernières dans les classes populaires notamment).La seconde critique consiste à dire que le populisme, même de gauche, est toujours, in fine, un autoritarisme parce qu’il se construit contre les institutions, les corps intermédiaires, et reconnait le rôle d’individus leaders et de stratégies discursives (c’est-à-dire le fait de construire un type de discours qui va articuler des demandes au départ hétérogènes dans la société, puis identifier un adversaire, pour ensuite engendrer la formulation d’une nouvelle frontière politique dans cette dernière entre un « nous » et un « eux » [3]) comme médiations pour la (re)construction du politique. En effet, dans sa dimension théorique, le populisme, selon les travaux de Chantal Mouffe ou d’Ernesto Laclau, postule que les stratégies discursives et le rôle des individus –  ou d’une lutte singulière – coagulent et orientent le sens de la dynamique populiste vers le progrès ou la réaction, vers la construction d’un peuple de gauche ou de droite au sein de la population.

Dialogue entre Chantal Mouffe et Jean-Luc Mélenchon le 21 octobre 2016 à la Maison de l’Amérique latine, animé par Christophe Ventura, et où il est notamment question du populisme de gauche.

Que répondez-vous à ces critiques ?

Ce sont des débats très sérieux et les arguments ne manquent pas mais, de mon point de vue, le populisme est, au fond, la méthode par laquelle se reconstruit le politique à partir d’une crise de la politique. Au bout du processus se trouve la formation d’une volonté collective, d’un peuple mobilisé en politique. Il peut être de droite, de gauche, du centre. Symptôme initial d’un dysfonctionnement de la démocratie, le populisme contribue à la revivifier, à réinstaller un équilibre entre la société et cette dernière, à « reloader » la démocratie représentative en y imposant ou ré-imposant une présence et une représentation des classes populaires et de leurs exigences. Plus qu’un projet idéologique ou politique de long terme, c’est peut-être ici sa véritable fonction.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter des interprétations mécanistes ou maximalistes de la théorie populiste. Chaque société est différente et même dans les phases de mouvement destituant, les structures sociales et institutionnelles conservent plus ou moins de légitimité, de résilience, de fonction auprès des populations. Ainsi, le scénario français n’est pas celui de l’Espagne, de la Suède ou de l’Amérique latine.

Christophe Ventura lors de notre entretien, dans les locaux de l’association Mémoire des Luttes.

Christophe Ventuta lors de l'entretienUne fois tout cela posé, le populisme n’est, effectivement, pas en soi progressiste. S’il n’insuffle pas ou ne s’appuie pas sur des aspirations existantes dans la société qui visent la transformation de la structure sociale, il servira les groupes dominants. Passer par l’étape du populisme de gauche en France aujourd’hui, c’est se demander comment inclure dans la mobilisation politique et intellectuelle des tas de gens, en particulier dans les nouvelles générations, qui ne se retrouvent pas dans les organisations, pour faire un chemin qui, à la fin, nous amène à redécouvrir la gauche, en quelque sorte. Donc moi je n’oppose pas non plus, de ce point de vue-là, ceux qui se disent juste de gauche par rapport à ceux qui se disent populistes de gauche. Je pense que ce sont des dynamiques qui permettent de se retrouver in fine.

Je pense que la grille populiste doit être envisagée comme une boîte à outils utile pour notre travail politique et qu’on ne peut pas nier l’existence du phénomène. Pour toutes ces raisons, je pense qu’il faut assumer la notion de populisme et ne pas laisser ce mot à la définition que veulent en imposer les dominants.

Outre Jean-Luc Mélenchon, un autre candidat a décidé de se présenter à la présidentielle sans se baser sur un appareil partisan, en allant directement au contact du peuple : il s’agit d’Emmanuel Macron. Pour le politologue Gaël Brustier, Emmanuel Macron incarne « le populisme des élites » [4]. Comment analysez-vous le « phénomène Macron » dans le cadre du populisme ?

Je pense que Gaël Brustier fait une analyse extrêmement pertinente de ce qu’est le « macronisme ». Macron, c’est le populisme des élites, le transformisme, ou alors, pour le dire encore autrement, un populisme de « l’extrême-centre ». C’est l’inverse d’un trou noir. Il aspire la non-matière pour en faire de la matière. C’est un candidat du vide, au départ, qui aspire de tous les côtés du système qui veut survivre. Il est populiste dans ce sens-là. Il incarne la stratégie, la méthode, la médiation pour tous ces courants-là. Il mène une mission de sauvetage du système et de repositionnement des élites au centre du pouvoir. Emmanuel Macron est celui que le système choisit pour recréer du consentement dans la société  – notamment ses parties les plus intégrées économiquement et socialement – autour du consensus du système.

Macron correspond tout à fait à ce qui s’est passé avec Mauricio Macri en Argentine [Cela sera détaillé dans un entretien avec Christophe Ventura au sujet de l’Amérique latine à paraître très prochainement sur LVSL, NDLR]. Il y a du Macri dans le Macron ! Macri, en Argentine, c’est le prototype du macronisme. C’est exactement le même genre : l’attitude, le positionnement, le discours. Un candidat sans programme. Ou plus exactement si, un programme : le candidat.

MacronS’il fallait résumer le cas Macron, on pourrait dire qu’il fait l’opération suivante : il offre –  c’est ce qu’il a dit dans son discours du 4 février à Lyon –  à différents courants en France, qui vont du gaullisme jusqu’aux sociaux-démocrates, en passant par le centre gauche, le centre droit, les chrétiens-démocrates, etc., la promesse d’être le point d’équilibre pour garantir la continuité de la démocratie-libérale, au sens politique du terme. C’est ce qu’il offre de manière visible à ces courants-là. Mais ce qu’il ne dit pas, et qui est en réalité le coagulant de tout ça, c’est en réalité le libéralisme économique, et son approfondissement. Même s’il ne fait pas campagne là-dessus, il n’est jamais autre chose que le continuateur de son mentor François Hollande. Il n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France, de l’actualisation de son modèle de société  – l’ubérisation  -, dans une version moins brutale que ce que propose Fillon.

Au-delà de ses démêlés, Fillon fait peur à une partie de ses propres troupes, y compris du patronat, à la différence de Macron. Il fait peur parce qu’il promet au pays l’affrontement ; avec les syndicats, la gauche, le monde du travail, etc. C’est tellement brutal : 500 000 fonctionnaires à la poubelle. Macron ça n’est pas ça. Il temporise. Donc même une partie de la droite et du patronat préfère Macron parce qu’il est le garant d’une sorte de stabilité molle et qu’il est un modernisateur du libéralisme dans la société. Fillon est trop dur pour eux.

Il y a donc aujourd’hui dans la campagne présidentielle française trois populismes qui s’affrontent. Il y a le populisme de droite : Le Pen (nationaux contre mondialistes) ; le populisme de l’extrême centre : Macron (les libéraux des deux rives du système contre les ennemis du système) ; et le populisme de gauche (Mélenchon). Et pour la première fois dans l’histoire de la Vè République, il devient tout à fait probable que l’un de ces candidats – y compris Marine Le Pen –  devienne président en lieu et place des candidats des grands partis de gouvernement traditionnels issus du bipartisme. C’est inédit !

Aujourd’hui, la forme que prend en France la crise du centre du système politique et de ses organisations (les partis), celle que prend leur effritement et leur éloignement des classes populaires confirment l’émergence, à la périphérie de ce système, de mouvements qui vont tenter de devenir de plus en plus centraux. De ce point de vue-là, chacun dans leur genre est populiste. Ils sont des produits de ce « moment » populiste.

« Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. (…) Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société. »

On voit qu’il y a une approche différente entre le populisme de gauche anglo-saxon, incarné par Jeremy Corbyn et Bernie Sanders, qui s’appuie sur les appareils partisans de la gauche traditionnelle, et celui de Podemos et de Jean-Luc Mélenchon qui, quant à eux, ont décidé d’agir en dehors du cadre des partis, et ont tendance à délaisser le mot « gauche » pour le mot « peuple ». Comment analysez-vous cette différence de stratégie ?

Est-ce qu’il s’agit vraiment de différences de stratégie ou sommes-nous en présence de variantes d’un même phénomène qui pousse dans des engrais différents ? Je pense que c’est plutôt ça. Le populisme anglo-saxon de gauche émerge au sein et contre des structures qui n’ont pas disparues : les Démocrates et le Labour.

En ce qui concerne Jeremy Corbyn, je pense qu’il fait du populisme de gauche au sens de la méthode, d’ailleurs son entourage le revendique depuis peu. C’est assez clair lorsqu’il mobilise et organise un « peuple de gauche » contre l’appareil du parti. A l’intérieur, à travers son appel aux adhésions individuelles massives et à l’extérieur, avec le mouvement « Momentum » qu’il a inspiré et qui lui est directement lié. Mais il le fait d’un point de vue assez singulier, qui n’a pas d’équivalent, puisqu’il a été propulsé à la tête de ce qu’il y a de plus traditionnel comme parti social-démocrate européen : le Labour. C’est tout à fait nouveau. Il a été envoyé au quartier général d’une structure qui est tout sauf une force populiste et qui, malgré son arrivée, n’a pas été encore transformée. Il faut attendre pour en savoir plus dans son cas.

Colère du peupleDans les sociétés plus latines (en Espagne par exemple), qui sont aussi plus brutalement affectées par les effets de la crise économique et sociale, et où il y a des crises de régime politique, ce phénomène prend corps en dehors du système des partis établis, du centre du système politique.

Podemos s’est beaucoup intéressé au populisme pour savoir comment construire une méthode, une stratégie, qui permette de sortir une gauche en crise de la confidentialité politique. « Comment forger des instruments permettant de reconstruire une base sociale qui, en expansion permanente, doit devenir majoritaire politiquement et investir une nouvelle identité politique ? » C’est ça qu’ils appellent populisme. Et la réponse, à travers les outils de Laclau et de Mouffe, c’est construire une stratégie discursive qui va privilégier la construction d’un discours sur des thématiques rassembleuses et fédératrices plutôt que sur des mots d’ordre d’organisation qui font référence à des habitus politiques prédéterminés, en particulier ceux de la gauche. Par exemple la question de la reconquête, de la récupération des droits. Ce sont des thématiques larges, mais qui vont permettre d’agglomérer des populations dont l’affiliation au clivage droite-gauche ne suffit pas ou ne suffit plus. Ça permet donc de construire ce bloc socio-politique offensif.

Le groupe fondateur de Podemos a beaucoup travaillé ces questions à partir d’expériences latino-américaines de terrain, puisque, pour la plupart, ils ont fait les campagnes de Bolivie, du Venezuela, etc. Mais ils n’ont jamais décidé de s’auto-définir comme « populistes de gauche », même si dans les faits, ils en font. Il y a dans Podemos un intérêt pour le sujet, mais l’adhésion au concept est l’objet d’un débat intense, en particulier entre Pablo Iglesias et Íñigo Errejón. Errejón est plutôt contre l’emploi de ce concept – « populisme » oui, mais pas « de gauche » – tandis qu’Iglesias est plutôt pour. C’est d’ailleurs l’un des objets du livre Construire un peuple [5].

En France, nous sommes un peu entre les deux scénarios. Jean-Luc Mélenchon pense qu’au-delà de la gauche, il faut fédérer le peuple, dont de larges pans sont touchés par les mêmes maux. Selon lui, le référent « gauche » est brouillé car ceux qui s’en réclament font, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, des politiques nocives contre les intérêts populaires et ressemblent à ceux qu’ils prétendent combattre (les riches, les importants, les dominants, les détenteurs du bon goût, les tricheurs, etc.).

ImpressionDe gauche à droite : Jeremy Corbyn, Pablo Iglesias, Jean-Luc Mélenchon et Bernie Sanders.

Lorsqu’on regarde la victoire de Donald Trump et du Brexit, ainsi que les scores de l’extrême-droite en Europe qui augmentent continuellement, tandis que le populisme de gauche n’a pas encore réussi à prendre le pouvoir ou à gagner une élection, cela vous fait-il penser que le populisme de droite est en train de l’emporter sur son versant de gauche ou bien pensez-vous que le populisme de gauche a juste un train de retard à rattraper ?

Je pense qu’aujourd’hui l’hégémonie du populisme est à droite. C’est indéniable. On ne peut pas se cacher derrière son petit doigt. Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, ce sont des logiques d’ultra-concurrence entre tous. Ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. Tout ce qui renvoie à l’idée de solidarité entre les gens s’effondre. Et, j’ai envie de dire, c’est un peu « Dieu pour tous ». Donc le populisme de gauche part avec cet inconvénient.

Mais la question est de savoir si le populisme de gauche peut être un instrument utile pour fissurer cette hégémonie-là. Parce que la réponse de la gauche social-démocrate, par rapport à ce problème, est un échec cuisant. Toute la stratégie d’une gauche d’accompagnement, qui consiste à dire « ce système est comme il est, mais on va lui donner un visage humain », est ruineuse. C’est ça qui ruine la gauche. Donc le populisme de gauche peut intervenir comme une tentative pour essayer de déjouer l’hégémonie du populisme de droite, notamment sur une question qui est essentielle et qui n’est pas simple à régler : comment constituer la communauté politique ?

Au fond, la différence entre populisme de gauche et populisme de droite est là. Le populisme de droite affirme que ce qui fonde le peuple, c’est l’ethnie. Il développe une vision essentialisée et statique du peuple tandis que ce que propose le populisme de gauche comme principe fondateur, c’est le politique et les logiques dynamiques, conflictuelles, indéterminées et transformatrices que cela induit.

Trump et Farage          Donald Trump et Nigel Farage, le leader de l’UKIP,                            le parti britannique pro-Brexit,                     le 12 novembre 2016 à la Trump Tower.

Aujourd’hui, la version de droite est hégémonique, parce que notre difficulté c’est aussi la question économique. Plus le mal-être économique se propage dans toutes les couches de la société et plus il est difficile d’affirmer et de construire la solidarité entre elles. Le malheur ne rend pas plus aimant… Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société.

« La bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. »

Il existe peut-être un tabou qui pourrait expliquer le piétinement du populisme de gauche : le fait que malgré l’échec de Syriza en Grèce, les tenants de cette stratégie peinent à tenir un discours de vraie rupture vis-à-vis de l’Union européenne ; Jeremy Corbyn a même fait campagne pour leRemain au Royaume-Uni. L’échec actuel du populisme de gauche en Europe ne vient-il pas du fait qu’il existe dans ses rangs un tabou sur la question de l’Union européenne ?

Si, indéniablement. Cela fait partie des tabous de ce courant-là. Pourtant, si des forces populistes de gauche – auxquelles ne se réfère pas Syriza explicitement –  n’assument pas de briser le mur européen, alors elles racontent des histoires aux enfants car les propositions qu’elles portent –  égalité, justice sociale, souveraineté politique – ne sont pas applicables dans le cadre du système européen. Ce faisant, elles laissent ainsi le champ libre aux populistes de droite qui ont bâti une cohérence retorde dans leur rejet de l’UE, à partir de la question de l’immigration et en promettant plus de social pour les seuls nationaux. Ils disent « L’Europe et l’euro nous privent de souveraineté et nous appauvrissent, l’UE promeut la mobilité du travail intra-européen et l’immigration qui minent notre Etat social. Sauver notre Etat social passe par la sortie de l’euro, la fermeture des frontières, l’arrêt des migrations, la préférence nationale ».

Aux forces populistes de gauche de montrer la « roublardise » de ces positions qui cherchent à récupérer de la souveraineté pour ensuite mieux la contrôler et la réduire dans la société, renforcer le patronat national dans la concurrence internationale et discipliner le salariat en lui offrant quelques miettes sur le dos des immigrés et des plus pauvres réprimés. Mais en maintenant toujours plus exploité ce salariat, par des patrons nationaux revigorés ! Une sorte de modèle d’« exploitation patriote » en somme ! Car l’histoire est là pour le montrer. Chaque fois que ces forces ont pris le pouvoir, le discours social a servi à capter les masses populaires durant la phase de conquête de l’État. Chaque fois qu’elles ont gouverné, elles ont servi de chiens de garde au capital et écrasé les revendications populaires.

TsiprasAlexis Tsipras, le premier ministre grec qui a échoué dans son bras de fer avec l’Union européenne.

Et je passe sur l’État social dont le manque de ressources provient, avant toute chose, et de manière massive et surdéterminante, des politiques d’austérité, de la montée des inégalités sociales et fiscales.

Sur l’Europe donc, aux forces populistes de gauche de montrer le chemin d’un autre modèle, de prouver que l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe.

C’est dans cet esprit que vous avez lancé Chapitre 2, un groupe de réflexion et d’action politique et intellectuelle qui « se donne comme objectif stratégique de gagner la bataille hégémonique au sein de la gauche sur les questions européennes ». Vous affirmez justement que « l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe et qu’elle est désormais incapable de mener à bien sa propre démocratisation ». Faut-il donc un Frexit (sortie de la France de l’UE) ?

Effectivement. On a fondé Chapitre 2 pour cela. Partant du constat que j’ai développé juste avant, la bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. Donc, il faut avoir des outils pour le faire et c’est à ça qu’on veut se consacrer. Concernant le Frexit, la question est de savoir dans quelles conditions il interviendrait, dans le cadre de quelle coalition politico-sociale et pour servir quel projet ? En soi, un Frexit ne répond à rien, ce n’est pas un fétiche. Un Frexit peut tout à fait – et ce serait hélas le cas aujourd’hui en fonction du rapport de forces actuel dans la société – déboucher sur un projet réactionnaire et dangereux pour les classes populaires. Un Frexit n’offrirait des perspectives que s’il était conduit par une certaine France, celle qui va puiser dans le meilleur de son histoire. Celle qu’il faut, c’est le moins que l’on puisse dire, réanimer tandis que dominent plutôt ses forces les plus sombres. Il n’y a pas que l’Europe qui va mal. C’est la double peine. Pour moi, l’affrontement et la rupture – qu’il faut assumer –  doivent s’inscrire dans la construction de nouvelles bases authentiquement coopératives pour une construction continentale.

C’est ce à quoi il faut travailler, se préparer. Il faut inclure un maximum de gens dans un raisonnement : un gouvernement minimalement progressiste ne pourra pas mettre en place ses propositions dans le cadre de l’UE. Pour le faire, il devra s’affranchir de facto de l’UE, de son système.

A partir de là, nos forces doivent progressivement articuler un maximum de demandes démocratiques, sociales, économiques et écologiques existantes dans la société pour construire un rapport de forces permettant d’imposer un pouvoir transformateur et d’orienter l’inéluctable et nécessaire rupture vers une perspective positive.

Christophe Ventura2Europe, année zéro. C’est là où nous en sommes. Chapitre 2 veut contribuer à la reconstruction, à tous les niveaux où il faut le faire. Admettons que la tâche est rude et incertaine. C’est pour cela qu’elle vaut la peine d’être relevée.

Propos recueillis par Flavien Ramonet.

[1] : « La nouvelle droite brésilienne », Mémoire des luttes, 19 avril 2016.

[2] : « Macron : « Appelez-moi populiste si vous voulez » », Journal du dimanche, 19 mars 2017.

[3] : Peuple/caste ; 99%/1% ; souverainistes/mondialistes ou « partisans d’une société ouverte » selon qu’on soit au FN ou François Hollande et Emmanuel Macron.

[4] : Gaël Brustier, « Emmanuel Macron, le signe que nous approchons du stade terminal de la crise de régime », Slate, 20 janvier 2017

[5] : Chantal Mouffe et Íñigo Errejón, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Éditions du Cerf, Paris, 2017.

Crédits :

  • photo d’Emmanuel Macron : Eric Feferberg / AFP
  • dessin des quatre leaders populistes de gauche : Arnaud Tracol pour l’Obs
  • photo de l’homme qui brandit une pancarte : Charles Platiau/Reuters

Soutenir Mélenchon ? Entretien avec Frédéric Lordon – Là-bas si j’y suis – Le 27/01/2017

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Pour écouter la vidéo, c’est ici.
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Note de Vincent Christophe Le Roux : Ma camarade Christine Duplaissy, est comme moi, une inconditionnelle de Frédéric Lordon. On peut dire, je crois, que nous sommes comme des élèves du maître… Et à ce titre, nous nous efforçons : 1/ de ne rien louper des écrits et des interventions mediatiques de Frédéric Lordon, 2/ d’en bien comprendre le sens et la portée (je pense que nous ne nous débrouillons pas mal), 3/ d’en proposer les retranscriptions écrites lorsqu’elles n’existent pas, afin que tout le monde puisse prendre connaissance de la pensée de cet intellectuel à nulle autre pareille.
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Une nouvelle fois, Christine Duplaissy a fait ce travail de retranscription à partir de l’entretien d’hier, vendredi 27 janvier 2017 organisé par l’équipe de Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet. La question qui a été posée à Frédéric Lordon était “Soutenir Mélenchon ?”
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Il ne s’agit pas encore d’un soutien au sens où on l’entend d’ordinaire. Frédéric Lordon a toujours souhaité rester en dehors des alliances politiques. Il a toujours cherché à rester libre, y compris à l’égard de celles et ceux dont il pouvait peut-être, se sentir proche.
Ce qu’il dit dans cet entretien est donc d’autant plus important et ses paroles contiennent une force gigantesque pour celles et ceux qui en discernent le sens et la portée. J’espère que Jean-Luc Mélenchon lui-même saura en apprécier la saveur…et les conséquences positives pour lui, à condition toutefois qu’il se rapproche encore davantage de la pensée de Frédéric Lordon, ce qui serait, pour lui, la garantie d’un succès électoral.
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Je signale que Frédéric Lordon achève l’entretien sur cette idée fondamentale aux yeux de Christine Duplaissy, de moi-même et de beaucoup d’autres : à savoir que même si Mélenchon était élu Président de la République, nous devrions tenir la rue, et nous mobiliser massivement à la fois pour exprimer notre soutien, et pour exercer une pression très forte sur le nouveau pouvoir sorti des urnes…
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Je laisse la parole à Frédéric Lordon.
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Frédéric Lordon : Alors, les prochaines élections… Je dois dire que, les années passant – et ça fait un moment que j’ai arrêté de voter pour ce qui me concerne – j’en suis venu, vraiment, à considérer que la pantomime électorale, dans le cadre des institutions de la 5ème République, était une affaire nulle et non avenue ! Et, d’un certain point de vue, ce qui s’est passé sur « Nuit Debout » était l’expression de cette disposition d’esprit. Jouer le jeu, dans ces institutions, est une affaire, soit perdue d’avance, soit entièrement privée de sens…
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Daniel Mermet : Comme une caution, en fait ?
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Frédéric Lordon : Oui, voilà, c’est ça ! Mais la seule question politique vraiment pertinente à poser, c’est la transformation des institutions politiques en cessant immédiatement de les cautionner par notre participation.
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Et puis, contradictoirement…
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Daniel Mermet : Ah ?
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Frédéric Lordon : Oui ! Contradictoirement, je pense que c’est une élection à nulle autre pareille. Je pense que cette élection soulève des enjeux politiques d’une intensité que l’on n’a pas vue depuis 1981, et peut-être même supérieure, et que, par là, d’ailleurs, elle s’annonce d’une redoutable violence !
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Alors, où sont localisés ces enjeux, qui font, peut-être, la singularité de cette élection ? Pour l’instant, je vais essayer de rester aussi analytique que possible.
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Là où un enjeu surgit, c’est autour de la candidature de Mélenchon ! Bon ! Voilà ! Alors, on peut avoir toutes les réserves du monde vis-à-vis de Mélenchon, de sa personnalité ou de ses orientations politiques, etc. et on en discutera éventuellement tout-à-l’heure. Mais, il y a au moins une chose, si l’on regarde le paysage avec un tant soit peu de distance, qu’on ne peut pas ne pas reconnaître : c’est qu’il est le porteur, pour la première fois depuis très longtemps – bon, allez, y’a eu 2012 évidemment – mais pour la première fois depuis très longtemps, il est porteur d’une différence significative de gauche dans le paysage de l’offre politique, et ça, ça n’est pas RIEN !
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Qu’il y ait une différence significative installée dans le paysage politique, cela, on le sait depuis longtemps : c’est le F.N. ! Bon ! Mais c’était la seule, qui prospérait, évidemment, sur l’indifférenciation générale, cela va sans dire !
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Mais là, pour une fois, il y a une différence qui peut retenir notre attention, et retenir l’attention de tous les gens qui se reconnaissent authentiquement de gauche.
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Et nous voyons bien que nous vivons une conjoncture très particulière dans laquelle précisément l’arrivée de cette différence peut, peut-être, produire des effets.
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Cette conjoncture très particulière, elle se signale par un symptôme caractéristique qui est la confusion générale. On peut en donner plein de signes :
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des électeurs de gauche se mettent le cervelet au court-bouillon pour savoir s’ils vont aller voter à la primaire de droite. Là, c’est qu’il y a un truc qui ne va pas !
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– Les médias eux-mêmes sont sujet à cette très grande confusion, parce que, à force de prendre baffe sur baffe, le niveau de contestation monte, et ils ne peuvent pas ne pas l’intégrer d’une certaine manière ! Ils se rendent compte que tout ce qu’ils disent est voué au démenti, que tous les candidats qu’ils portent sont menacés de finir dans le talus, que les vainqueurs des sondages finiront comme les perdants, etc, etc.
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Et les médias eux-mêmes commencent à tenir un discours sur les médias qui disent « Oh là-là, mais on n’arrête pas de se tromper ! Alors là, [Frédéric Lordon s’adresse à Daniel Mermet] je voudrais que tu m’accordes une minute « d’universitaire ». Très rapidement, je vais faire un petit tour par un paradoxe qui est connu depuis la philosophie antique et qui a traversé les siècles et qui est une grande question pour la logique : c’est le « paradoxe d’Épiménide ».
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Alors Épiménide est un bon gars, c’est un Crétois ! C’est important, hein, qu’il soit Crétois !
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Daniel Mermet : C’est un bon gars ?
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Frédéric Lordon : Oui, c’est des bons gars !
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[Rires dans le public]
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Épiménide se pointe, et il dit : « Moi, Épiménide, Crétois, je dis : tous les Crétois sont des menteurs ! Et puis, il se taille ! Alors là, tu vois, les gens, qui voudraient savoir si les Crétois mentent ou disent la vérité, commencent à se mettre les méninges en surchauffe et alors, ils vont de mal en pis, parce que, écoute-moi : si Épiménide n’a pas menti, alors, tous les Crétois sont des menteurs, c’est vrai ! Donc tous les Crétois mentent ! Donc Épiménide, qui est Crétois, ment aussi ! Donc, s’il n’a pas menti : il a menti !
Mais s’il a menti, alors, la proposition « tous les Crétois sont des menteurs  » est un mensonge, donc tous les Crétois disent la vérité ! Et Épiménide, qui est Crétois, dit la vérité aussi ! Donc : s’il n’a pas menti, il a dit la vérité !
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Alors là, tu sais : on peut rester comme une poule devant un couteau 107 ans, hein, devant ce truc-là : on n’en sortira pas !
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La logique a fini par trancher et elle dit : là, on a un type d’énoncé dont la propriété est très caractéristique, qui est d’être auto-référentielle, c’est-à-dire : c’est un « dire » qui prend pour objet ce qu’il dit. Eh bien, ce type d’énoncé auto-référentiel donne lieu à des propositions qui sont indécidables : on ne peut ni dire si elles sont vraies, ni dire si elles sont fausses ; ce qui, par parenthèses, est embêtant pour les fact-checkers ! Je referme la parenthèse.
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Eh bien voilà : les médias, si tu veux, sont dans un « devenir Épiménide » ! Parce que les médias viennent et ils disent : « nous nous trompons ! Donc : s’ils ne se trompent pas, c’est qu’ils se trompent…
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[Rires généreux dans le public]
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Et s’ils se trompent, c’est qu’ils ne se trompent pas !
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[Rires généreux dans le public]
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Alors, évidemment, là, si tu veux, le paradoxe n’est pas formulé avec ce degré de clarté dans les têtes médiatiques, mais ça les travaille souterrainement ! [Daniel Mermet rit] Et ça les laissent tout « neuneus » !
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[Rires généreux dans le public]
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Alors, ils disent : « Oh là-là : bon, si on soutient Valls, il va perdre, puisque nous nous trompons !
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[Rires généreux dans le public]
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Mais si jamais nous disons que nous nous trompons, est-ce que ça peut le faire remonter, déjà ?
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[Rires généreux dans le public]
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Bon, tu vois : dans ces têtes, c’est un merdier à n’en plus finir ! Bon voilà !
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Là-dessus passe Macron : alors, un autre signe de confusion, quoi : le gars qui se dit « anti-système » qui a toutes les étiquettes du système, qui écrit un livre qui s’appelle « Révolution », et qui se présente comme « le Chantre du progressisme » ! Bon ben là, c’est bon, quoi : le filet est garni !
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Donc, dans cette situation-là, avec des degrés de liberté qui se rouvrent de partout, des idées qui sombrent, d’autres qui se mettent en torches, etc… Il peut, peut-être, se passer quelque chose !
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Daniel Mermet : C’est-à-dire ?
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Frédéric Lordon : Moi, je ne sais pas, parce que je n’ai pas de boule de cristal, je ne vais pas prendre le risque de me tromper, tu comprends, dans ces conditions…
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[Daniel Mermet rit généreusement]
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Frédéric Lordon : Et j’suis pas totalement idiot ! Bon, on ne va pas parler du parti socialiste, parce que, ça, si tu veux, virtuellement, ça n’existe plus ! Là, ça s’agite à la télé, tout ça, mais moi, ça me fait vraiment penser, tu sais quand les astronomes nous disent qu’on reçoit de la lumière qui a voyagé si longtemps qu’elle a été émise par un astre qui est déjà mort. [Rires généreux dans le public] Je pense que l’on est typiquement dans ce type de situation.
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Daniel Mermet : Il y a encore de la lumière qui arrive ?
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[Applaudissements nourris dans le public]
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Frédéric Lordon : Tu vois, ça fait un petit peu scintiller nos écrans, mais je t’annonce la mire pour bientôt ! Et puis la neige ! [Daniel Mermet rit généreusement] Et c’est quand même la bonne nouvelle de la période ! C’est la bonne nouvelle de la période…
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Daniel Mermet : Benoît Hamon n’a aucune grâce à tes yeux ?
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Frédéric Lordon : Pffffffff….
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Daniel Mermet : Moi, j’lai trouvé pas mal avec ses p’tits objets.
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Frédéric Lordon : Ouais…
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Daniel Mermet : On a fait un p’tit pot en grès… On a fait un petit abat-jour en macramé… Là, y’a l’atelier. Non ? Ça ne t’a pas ému un peu ? Des p’tits objets politiques qui n’ont pas trop de liens entre eux mais il est plein de bonne volonté….
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Frédéric Lordon : Pfff ! Ben… Il est ému comme un p’tit animal qui va disparaître ! [Daniel Mermet rit généreusement] Mais moi, je n’ai pas de limite à la compassion, hein ! [Daniel Mermet rit généreusement] Bon, non mais il faut dire les chose, non j’suis peut-être un peu vache, mais bon, pffff à peine !
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Si tu veux, ça fait très longtemps que je pense que l’un des grands enjeux pour la gauche, c’est de parvenir à opérer cette conversion symbolique qui réussisse à priver ENFIN le parti socialiste de l’étiquette « gauche » ! Et il me semble que nous avons vécu un quinquennat Hollande qui, à défaut d’être révolutionnaire, aura été réellement historique ! Je pense réellement que ce quinquennat-là est historique. Il est historique parce que précisément, il aura réussi cette performance de convaincre un nombre de plus en plus important de personnes que qualifier ce personnel politique-là de gauche était une erreur majeure, et que, maintenant il faut travailler, presque psychologiquement pour ceux qui y ont cru, à s’en débarrasser !
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Et tu vois, moi je pense que, sur cette histoire de Hollande, du hollandisme, j’ai toujours pensé que le lexique de la « trahison » était inadéquat ! On a beaucoup dit : Hollande a trahi, il a trahi le discours du Bourget, etc. Mais non, je ne crois pas ! Je ne pense pas qu’ils aient trahi, en fait ! Moi, ma thèse, c’est plutôt qu’ils sont fidèles à eux-mêmes !
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Alors, je complète la thèse : évidemment, quand on remonte le fil des ans, il leur arrivait, jadis, dans le passé, de faire un petit truc de gauche, tu vois, une verroterie par ci, par là ! Mais, en réalité, depuis toujours, c’étaient des hommes de droite, mais c’étaient des hommes de droite contrariés. [Rires dans le public] Eh oui ! Ils étaient contrariés par une histoire, éventuellement quelques médias qui continuaient de les taquiner etc. etc. Mais cela fait TRÈS longtemps qu’ils sont de droite ! Simplement, ce qu’il s’est passé, c’est que, les années s’écoulant, de plus en plus, ils se sont déboutonnés, ils ont fini par envoyer toute contention à la rivière, et sous Hollande, ENFIN, ils ont pu être eux-mêmes ! Voilà : il y a là, tu vois, un effet de révélation très puissant !!!
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Je voudrais te lire une petite chose que j’ai dégotée dans un bouquin, que je recommande, qui s’appelle : Le Concert des Puissants – dernière production de Raisons d’Agir, collection Bourdieu, ça a été fait par François Denord et Paul Lagneau-Ymonet – il y a un encadré sur des documents que publiait le parti socialiste, et notamment ceux du parti socialiste que l’on appelait « les trans-courants » dont Hollande était un représentant notoire. Tu vas voir, ça « décoiffe », hein, ça annonce TOUT ! Quand t’as lu ça, t’as tout compris aux trente années qui suivent, parce que ça date de 1985. Alors, accrochez-vous, voilà ce qu’écrivent les fameux « trans-courants » :
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–  » Le toujours plus, et le besoin d’assistance ne sont pas l’apanage d’un groupe social mais semblent faire l’objet d’un certain consensus. L’excès de réglementation et de bureaucratisation ne sont pas toujours le symptôme d’un socialisme rampant mais correspondent plus souvent à des demandes catégorielles, un souci de protection des rentes et des privilèges.
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Bureaucratisation et corporatisme même combat. Dans un tel contexte – et c’est là, donc, qu’est le point crucial – dans un tel contexte, la déréglementation change de camp. La généralisation des pratiques concurrentielles devient une exigence pour la gauche afin d’assurer une plus grande mobilité sociale » etc. etc.
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Donc, tu vois, là, dès le milieu des années 80, la matrice idéologique est formée ! Alors, évidemment, crier des choses comme ça sur les toits en 1985, c’est un peu compliqué, donc ce sont des documents internes au PS, un peu publiés mais pas trop lus, etc. etc. Trente ans plus tard : nous avons la Loi Macron. Et nous avons le gouvernement Valls/Hollande ! Voilà : le grand cycle est accompli et il est temps de le refermer !
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Daniel Mermet : Oui, je crois entendre les sifflets qui accompagnaient l’arrivée de François Mitterrand à Charléty, en juin 1968. Ils ont toujours trahi ! Ces gens-là ont toujours trahi ! C’est une coutume, chez eux ! Et là, ils viennent de le faire à nouveau, voilà, quoi ! Et alors, ta confiance en Mélenchon ? Lui, c’est la gauche ?
Frédéric Lordon : Écoute…
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Daniel Mermet : Parce que je me souviens d’un Lordon disant : « Ah non, non, on ne peut rien faire dans ce cadre-là, il faut changer le cadre, il faut renverser la table, etc. Et puis là, tu dis : mais non : peut-être que, dans ce cadre-là, on peut faire quelque chose, et puis alors après… Parce que j’ai aussi entendu cela en 2012 de la part de nos amis, qui disaient : aujourd’hui dans les urnes, et demain dans la rue. Hollande, on va lui mettre la pression après. Votons Hollande contre Sarkozy et après on va lui mettre la pression ! Même certains amis ont parlé de hollandisme révolutionnaire ! C’était du deuxième degré mais ça a quand même été dit ! Est-ce que tu ne crains pas, aujourd’hui, d’être devenu un Lordon un peu moins radical que d’habitude ?

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Frédéric Lordon : Non, non, ne t’en fais pas. Je suis toujours aussi méfiant. Et cependant, je maintiens ce que j’ai dit tout-à-l’heure. Je pense que, pour la première fois, nous avons une différence significative, qui est émise, qui a pris sa place dans l’offre politique et que l’on ne peut pas complètement faire l’impasse dessus !
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Alors, ne pas faire l’impasse, cela ne veut pas dire se rendre avec armes et bagages ! Moi, je n’ai pas le goût du ralliement inconditionnel, et particulièrement en l’occurrence. Bon, dans le programme de Mélenchon, y’a « prendre le pouvoir pour nous le rendre ». C’est le genre de promesse avec lequel il y a lieu d’être méthodologiquement précautionneux.
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Daniel Mermet : Voilà !

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Frédéric Lordon : Un petit plaisantin a, sur Internet, a dégoté une affiche de Mitterrand, lors de la campagne de 1981, dont c’était exactement les mots : « je veux vous rendre le pouvoir » Ben : on l’attend toujours au Bureau des Objets trouvés, hein !
Daniel Mermet : C’est ce que Trump a dit !
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Frédéric Lordon : Oui, voilà, c’est ça ! Alors, moi, j’ai toujours une très grande méfiance vis-à-vis des stratégies qui se proposent de passer par les institutions pour changer les institutions. Donc regardons mais regardons précautionneusement !
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Et ceci d’autant plus que – comment le dire sans être inutilement blessant ? – les institutions de la 5ème République correspondent bien à la personnalité de Mélenchon, je pense qu’il ne s’y trouverait pas mal, tu vois !
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Et puis, voilà : après, on sait comment ça se passe, hein : on arrive au pouvoir, on a un agenda dont, moi, j’admets qu’il comporte des choses intéressantes, alors, on commence à le mettre en oeuvre etc. Et on dit : Ouh là : attendez, la Constituante, oui, bien sûr, refaire les institutions, bien sûr, mais c’est pas la priorité, on a des grosses réformes à faire, il faut nous donner le temps, puis après que nous lui ayons donné le temps de faire les réformes, il faut le temps que ça paye, et puis, les temps changent, et puis cinq ans sont passés… Voilà : alors ça, c’est un problème !
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La question, c’est comment on fait pour sortir de ce genre de contradiction ? Tu l’as dit, d’une manière un peu plaisante et moqueuse, et pourtant, je crois qu’il n’y en a pas d’autre : c’est que, en effet, je ne vois pas d’autre solution à ce genre de difficulté que de reconnaître que, contrairement à ce qui se passerait pour n’importe quel autre Président élu, une élection de Mélenchon ne serait pas la fin du processus mais le début ! Et le début d’un processus qui passerait – nécessairement – par des mobilisations de rues extrêmement intenses !
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Alors, tu disais, oui, « on vote Hollande, et après, on lui mettra la pression dans la rue ! » Mais il fallait avoir un moral d’acier pour descendre dans la rue avec Hollande Président ! Parce qu’il n’y avait rien à défendre, en réalité, tu vois : y’avait juste à essayer de ne pas se laisser dépouiller d’un certain nombre de choses qui nous restent.
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Et je ne sais pas si tu te souviens, d’ailleurs, ben, voilà, je vais faire mon autocritique : y’a trois ans de ça, j’avais dit : Hollande, c’est pire que Sarkozy parce que c’est la même politique que Sarkozy mais avec l’anesthésie en plus ! Eh bien, tu vois : nous avons vaincu la malédiction du penthotal, ce printemps ! Et ça aussi, c’est un signe d’un quinquennat historique. C’est la première fois qu’on a un mouvement social de cette ampleur , sous un gouvernement de gauche, qui, d’habitude, tue radicalement toutes les mobilisations autres que sectorielles…
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Bon, alors, voilà, si tu veux, je pense que le camarade Mélenchon, s’il se retrouve au pouvoir et qu’il a VRAIMENT l’intention de joindre le geste à la parole, va se retrouver confronté à une adversité formidable. C’est que le Capital, en trente ans, a pris ses aises, et qu’il n’a pas du tout l’intention de se laisser raboter toutes les libertés qu’il a conquises et toutes les aises qu’il a prises !
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Il faut bien se rendre compte de ce que c’est, hein, de rentrer en confrontation avec le Capital ! C’est vraiment des batailles politiques épiques !
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Daniel Mermet : Tu as bossé sur Syriza, tu as bossé sur Podemos…
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Frédéric Lordon : Oui. Il faut imaginer le ministre des finances de Mélenchon qui se tape la Direction du Trésor et les inspecteurs des finances, c’est-à-dire toute une technostructure hostile ! C’est VRAIMENT quelque chose ! Et ça, tout seul… On le sait bien, d’ailleurs, les institutions sont souvent beaucoup plus fortes que les individus : elles les absorbent par phagocytose, et elles les re-normalisent. En deux années, c’est fait !
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Alors voilà ! Aussi bien pour le protéger que pour le surveiller, il faudra que l’élection ne soit que le début d’un processus politique d’une toute autre ampleur, qui passera nécessairement par des mobilisations populaires.
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Alors, est-ce qu’il s’agit de réveiller les vieux souvenir du Front pop’ ou je ne sais pas quoi, voire…
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Daniel Mermet : Ça a marché !
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Frédéric Lordon : Ça a marché. Là, si tu veux, mon espoir serait que nous soyons d’autant plus incités aux mobilisations que nous pourrions avoir le sentiment que là, il se passe quelque chose, et qu’il nous appartient aussi de le défendre pour qu’il soit accompli !

La Gauche révolutionnaire – Entretien avec Frédéric Lordon par Jean-Baptiste Daoulas le 25/01/2017 – Revue Charles

Merci à mon amie Christine Duplaissy (elle sait pourquoi) et à Frédéric Lordon, toujours aussi incisif, percutant et pertinent !
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Je fais un rêve : que Jean-Luc Mélenchon l’écoute enfin et surtout qu’il l’entende…
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Les interventions médiatiques de Frédéric Lordon sont rares. Cet économiste, qui se réfère plus volontiers à Spinoza qu’à Marx, a pourtant beaucoup à dire. Sur le Parti socialiste qu’il situe à droite de l’échiquier politique, sur Emmanuel Macron, sur Alain Finkielkraut qui l’a comparé à Pol Pot, et bien sûr sur le mouvement Nuit debout dont il fut l’un des initiateurs, et dont il promet aimablement qu’il aura été « l’ultime tentative de soulèvement gentil».
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QUESTION : Dans votre dernier essai, Les Affects de la politique, vous vous intéressez aux mécanismes qui donnent de la puissance aux idées politiques. C’est exactement ce qu’il manque à la gauche en ce moment !
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Frédéric Lodon : Avant toute réponse, il faudrait peut-être d’abord poser la question préjudicielle de savoir ce qu’est la gauche, ou plutôt ce qui est généralement entendu quand on dit «gauche». Or j’estime que l’un des grands obstacles à la compréhension de la situation politique contemporaine est que l’on persiste à inclure dans la gauche un parti comme le Parti socialiste, avéré de droite. Il s’ensuit une sorte de blocage cognitif qui fait obstacle aux révisions stratégiques les plus urgentes. En 1986, déjà, les sociologues Jean-Pierre Garnier et Louis Janover avaient écrit un ouvrage intitulé La Deuxième Droite. Le malheur des gens qui ont raison trop tôt – car eux avaient saisi avant tout le monde la réalité des évolutions en cours – est qu’ils sont inaudibles, renvoyés à l’outrance et disqualifiés. Il aura fallu trente ans pour qu’on aperçoive combien ce diagnostic était exact. Je serais assez prêt à soutenir que le quinquennat de Hollande revêt un caractère historique, précisément parce qu’il aura rendu enfin la prophétie incontestable. Il faut maintenant enfoncer cette brèche pour que s’opère complètement la conversion symbolique et que les gens reconnaissent le lieu politique véritable du PS: quelque part dans l’arc de la droite.
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QUESTION : Vous en appelez à la disparition du PS ?
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F.L. : Par inertie, paresse intellectuelle ou collusion idéologique, toute l’éditocratie s’efforce de maintenir, contre l’évidence, l’idée que le PS serait de gauche, et maintient par là des adhésions anciennes, presque réflexes, qui bloquent toute recomposition à gauche. Il est bien certain que le jour où les électeurs se diront qu’un deuxième tour opposant Valls-Hollande-Macron à Fillon ne laisse le choix qu’entre deux candidats de droite – et que ceci n’est pas un choix –, les choses changeront considérablement. Tant que cette révision majuscule ne se produit pas, tout est figé. Il faut donc, oui, que ce parti disparaisse, comme le PASOK en Grèce. Mais la résistance à cette conversion, et à la disparition du PS, trouve une partie de sa ressource dans un mécanisme passionnel très puissant. Si vous expliquez à des gens qui ont voté pour le PS pendant des décennies que ce parti est de droite, il s’ensuit dans leur esprit qu’ils ont donc été, de fait, des électeurs de droite. C’est un aveu qu’on ne se fait pas facilement à soi-même quand, se croyant «de gauche», on se découvre soudain tel qu’on a été si longtemps, en tout cas électoralement: de droite. L’homme politique habile devrait être celui qui sait trouver les mots adéquats pour leur dire: «Vous vous êtes trompés pendant des années, mais ça n’est pas grave, maintenant redevenez ce que vous vouliez être vraiment! »
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QUESTION : Est-ce qu’il n’est pas tout simplement classique qu’une partie de la gauche se sente trahie quand le Parti socialiste est au pouvoir ?
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F. L. : D’abord, il s’agit moins d’un cycle électoral que d’une évolution de longue période. La scène a été rejouée à chaque arrivée de la gauche au pouvoir pendant trente ans, mais à chaque fois, le mouvement vers la droite a été plus profond. Signalons quand même que cette fois-ci, le gouvernement « socialiste» a non seulement radicalisé sa dérive néolibérale, mais commencé à s’aventurer carrément sur les terres de l’extrême droite: État policier, déchéance de nationalité, racisme d’État à peine dissimulé. Et que ceci nous situe au-delà de la « trahison». Au reste, j’ai considéré depuis le début que ce lexique n’était pas adéquat pour saisir ce qu’il s’est passé avec Hollande. C’est un homme de droite, depuis très longtemps, 2012 ne l’a vu que fidèle à lui-même. Il faudrait peut-être d’ailleurs procéder à une inversion complète de l’analyse: les « socialistes » de gouvernement n’ont jamais « trahi », ils ont plutôt toujours été contrariés pour être ce qu’ils sont vraiment, des hommes de droite, et en 2012, la situation leur a semblé mûre pour qu’ils se sentent libérés de pénibles contentions, et s’affichent enfin tels qu’eux-mêmes.
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QUESTION : Vous ne donnez vraiment pas crédit au gouvernement socialiste d’avoir interdit le cumul des mandats ou permis le mariage des couples homosexuels ?
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F. L. : Je pense que le «Mariage pour tous » est la queue de comète d’une stratégie de longue période qu’on pourrait dire «de la verroterie sociétale», dont la finalité première est de masquer les régressions monumentales dans des domaines lourds comme la politique économique ou sociale. Bien sûr, qui ne donnerait crédit à ce gouvernement d’avoir fait le mariage pour tous ? Je pense cependant qu’un gouvernement « socialiste» reconduit en 2017 ne trouverait même plus la ressource de ces simulacres. Ce dont témoigne indirectement l’effarante rupture de ce qui constituait jadis des digues à gauche: la protection des droits fondamentaux, le refus, au moins en mots, de la dérive raciste. Dans un passage du livre de Davet et Lhomme (Un président ne devrait pas dire ça – NDLR) curieusement ignoré par la « critique», Hollande fait l’aveu touchant de candeur que l’état d’urgence lui a surtout servi à neutraliser les opposants à la COP 21 ! Et l’on se demande, de même, comment ont pu passer aussi facilement ses propos sur « l’islam qui pose un problème à la société française ». Bon courage à tous ceux qui voudront continuer à trouver «de gauche» des infamies pareilles.
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QUESTION : Vous écrivez : «Merveille : tant que les esprits sont entièrement occupés par les terroristes, on ne parle plus de luttes sociales, de luttes des classes, de capitalisme, ni même de contester l’État. »
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F. L. : De ce point de vue, il s’est produit une coagulation politique extrêmement symptomatique entre le gouvernement Valls-Hollande et les secteurs les plus réactionnaires et antimusulmans des intellectuels et des éditorialistes français. Tous se retrouvant dans cette «aubaine» des attentats qui permettait de recentrer exclusivement le débat public sur ces questions d’identité, de sécurité, d’islam. Pour leur malheur, il s’est passé cette année quelque chose qui s’appelle Nuit debout. Si ce mouvement n’a eu qu’une seule vertu, c’est d’avoir mis entre parenthèses, pendant deux mois, ce délire obsessionnel sur l’islam. À tel point que, innocent aux mains pleines, Alain Finkielkraut, n’a pu se retenir de glapir sur BFM qu’« il y a Nuit debout, et pendant ce temps-là on ne parle plus de l’islam radical ». Formidable moment de vérité: Finkielkraut faisant l’aveu limpide de son désir de soumettre en totalité le débat public français à l’unique et fantasmagorique question de « l’islam terroriste», comprendre de « l’islam-en-tant-qu’il-est-terroriste». Voilà l’unique pensée que tous devraient avoir en tête. Qu’à la faveur de Nuit debout, le débat public se décolle ainsi un instant des obsessions d’Alain Finkielkraut, c’était à l’évidence une catastrophe. Pour Alain Finkielkraut.
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QUESTION : Nuit debout est né d’un mouvement de colère contre la politique économique et sociale, contre les atteintes aux libertés publiques. L’indignation était forte, mais ça n’a pas pris. Qu’est-ce qui a manqué ?
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F. L. : Mais quelque chose a pris ! Ces deux mois du printemps ont été marqués par une convergence de faits, et pour certains d’intentions, entre le mouvement Nuit debout et les manifestants contre la loi El Khomri. La critique de fond du néolibéralisme est redevenue centrale. On pourrait d’ailleurs donner une sorte de preuve empirique indirecte de ce que « ça a pris » : le traitement médiatique. Les médias sont le baromètre du système: tout ce qu’ils consacrent est par construction inoffensif ; dès qu’une menace réelle émerge, tous, dans un mouvement réflexe, resserrent les rangs autour de la défense de l’ordre établi. La rupture radicale dans le traitement médiatique de Nuit debout, au moment où l’on sort du ravissement citoyen pour affirmer une ligne de combat politique, devrait rester comme un cas d’école. On n’a plus montré que des images de « casseurs ». C’est bien qu’il se passait quelque chose.
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QUESTION : Est-ce que ce ne serait pas plutôt que vous n’avez pas su maîtriser l’image que vous donniez du mouvement, étant donné que vous avez refusé toute personnalisation de Nuit debout derrière des leaders identifiés ?
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F. L. : Si Nuit debout a «pris », mais n’a pas embrasé tout le paysage, c’est sans doute en effet par défaut d’organisation, pour n’avoir pas su trouver la forme qui aurait permis à la fois de faire droit à ses principes démocratiques et de poser des lignes stratégiques – au demeurant, une tendance de Nuit debout s’y est essayée, autour de la jonction avec le combat contre la loi Travail. Mais on est bien obligé de prendre les choses telles qu’elles se sont passées. Mon sentiment est que le corps social sortait d’un tel état de dépossession politique qu’il était nécessaire d’en passer par cette expérience cathartique de réappropriation de la parole. Rien ne pouvait se mettre en travers du flot qui avait été libéré. Si désordonnés qu’ils aient été cependant,les événements du printemps ne se sont pas évaporés. Tout ça chemine, mais sous les écrans radar. La combativité qui est née à ce moment est tout sauf éteinte. Le sentiment de scandale général est trop fort. Tout peut se ré-embraser en un instant. Et cette fois-ci, ça ne sera pas juste pour la palabre.
QUESTION : Peut-être que la société est trop fragmentée pour qu’un seul mouvement, une seule indignation, ne puisse la soulever ? Le public de Nuit debout est resté très homogène socialement : blanc, éduqué, urbain.
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F. L. : Le propre des grandes crises politiques, c’est que toutes les indignations, toutes les colères, si différentes soient-elles, y reconnaissent une occasion de s’y investir et de venir y faire coalescence. Il faut croire que nous n’en étions pas encore là. À froid, l’art de la politique même, c’est de tisser des causes communes par-delà le fractionnement sociologique. Pour ce qui est de Nuit debout, il est certain que sa sociologie était typée jusqu’à la caricature. Au demeurant, il faut accorder à la plupart des gens présents place de la République d’en avoir eu une vive conscience réflexive. On peut sans doute dire que la convergence des luttes comme mantra était largement incantatoire, mais poser le problème, ça n’était déjà pas si mal. Nul n’était assez idiot pour penser qu’on allait inviter des cégétistes à s’asseoir en tailleur place de la République pour faire les marionnettes. Mais en réalité, il s’est passé beaucoup d’autres choses sur la place. Des prises de parole syndicales très fortes ont eu lieu pendant les AG et les divers meetings, notamment celui de la Bourse du travail où la ligne de jonction avec le combat contre la loi El Khomri a été affirmée avec force. Il en est sorti l’intervention un peu plus tard de Philippe Martinez place de la République, qui a été indiscutablement un événement. Avec les quartiers populaires, c’était beaucoup plus difficile. Mais là, nous partions de si loin…
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QUESTION : Qu’est-ce que vous avez fait concrètement pour franchir la barrière des quartiers populaires ?

*
F. L. : Des Nuits debout se sont tenues en banlieue, mais à chaque fois avec les mêmes distorsions sociologiques. Ne venait que la moyenne ou petite bourgeoisie conscientisée de ces villes. Mais par exemple à Mantes-la-Jolie, un tiers des personnes présentes venaient des quartiers. Certes, cela veut dire que pour deux tiers ce n’est pas le cas, mais enfin ce n’est pas si mal. En réalité, les bases de la convergence étaient inexistantes et imaginer que celle-ci pourrait se faire par la seule force de l’événement Nuit debout était complètement déraisonnable. C’est donc un chantier qui s’ouvre, qui va être une affaire de nouage et de tissage patient de connexions, de solidarités, de partages d’expériences, et c’est dans le long terme que se produisent les conditions d’une convergence possible.
QUESTION : Est-ce que vous n’avez pas réussi à les toucher parce qu’il était trop compliqué d’établir un dialogue, ou tout simplement parce que leurs intérêts sont ailleurs ?
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F. L. : Je pense que les gens des quartiers sont extrêmement conscients des enjeux de lutte. Ils en ont une pratique. Évidemment, la structuration politique des quartiers est une question ouverte depuis longtemps. Je pense que l’obstacle à franchir tenait à l’ignorance que nous avons de leurs luttes réelles et des conditions dans les – quelles elles se passent. La pire des choses aurait été de débarquer en évangélistes et de dire: «Nous venons faire la convergence des luttes, suivez-nous donc » – le ridicule le disputant au contre-productif. La chose à faire est d’aller au contact de ceux qui luttent dans les quartiers et de commencer par écouter ce qu’ils ont à nous dire.
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QUESTION : Est-ce que les médias ont une façon anxiogène de parler des intellectuels d’extrême gauche ou de mouvements comme Nuit debout ?
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F. L. : Il y a presque une mise en abyme dans votre question. Parler d’extrême gauche, catégorie en réalité policière, charrie d’emblée la peur. Il faut d’ailleurs tenir pour un symptôme de la dérive droitière de la «gauche» officielle, qu’on ne puisse plus désigner la gauche la vraie, qu’en y ajoutant un qualificatif aux stéroïdes, comme «extrême gauche» ou «gauche radicale». Donc la réponse est oui: on reconnaît ce qui menace réellement l’ordre social à la manière dont l’ordre social le nomme. Tout ce qui est susceptible de porter une contestation, autre que cosmétique, est parfaitement identifié par les médias et reçoit aussitôt une appellation bien faite pour diriger les associations d’idées vers la violence. Le propre de ce que Bourdieu appelait la «violence symbolique», c’est que la domination parvient à se faire méconnaître comme violence, pour ne faire apparaître comme violence que ce qui la conteste. Les Conti qui investissent la sous-préfecture et balancent des ordinateurs par la fenêtre, c’est violent, mais l’équarrissage de l’entreprise qui va envoyer les gens au chômage, au divorce, à la dépression et pour certains au suicide, ça, ça n’est pas violent. Les quartiers qui se soulèvent, c’est violent, mais la mortalité de fourgon, ça n’est pas violent. On touche là au cœur de la théorie des affects de la politique. La politique, c’est aussi une lutte pour défaire ces formations imaginaires et passionnelles, et pour refaire les manières de voir. Finkielkraut se permet de me comparer à Pol Pot, lui qui est sans doute l’un des plus grands propagateurs de violence et de haine au sein de la société française. La violence symbolique, dont les médias sont les agents par excellence, c’est l’ensemble des mécanismes institutionnels et sociaux qui permettent à ce genre d’opération de ne pas finir dans le scandale patenté, et même de réussir.
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QUESTION : On ne vous voit donc jamais dans des débats audiovisuels.
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F. L. : Le «débat », c’est l’article de foi numéro un de l’idéologie professionnelle des médias, leur impensé radical. Mais c’est qu’il n’a jamais suffi de mettre deux personnes en présence pour qu’il y ait un débat. La tenue d’un débat requiert des conditions de possibilité – notamment de temps, de rythme, de calme, mais pas seulement – qui ne sont jamais réfléchies, ni a fortiori réunies, dans les médias. Lesquels d’ailleurs, sous couleur de «débat », ne connaissent que deux exercices : soit la foire d’empoigne dont rien ne peut sortir, soit le faux débat entre faux polémistes en réalité fondamentalement d’accord sur tout et jouant la comédie de l’affrontement – le cirque de Jacques Julliard et Luc Ferry sur LCI aura longtemps été un modèle du genre. Une fausseté qui saute d’ailleurs aux yeux sitôt qu’apparaît un réel opposant, qu’en général le système n’a laissé entrer qu’en le mettant en situation de guet-apens, à 1 contre 4 ou 5. On s’aperçoit alors à cette occasion de tous les arrière-plans qui distordent encore plus la situation de «débat » : car la force du consensus médiatique, c’est de reposer sur de fausses évidences, de faux « cela va de soi », si profondément ancrés à force d’avoir été répétés que leur déconstruction, en situation, est presque impossible. Par exemple, pour lutter contre une ânerie aussi profonde que « l’État vit au-dessus de ses moyens », phrase dont personne ne voit le problème à force de l’avoir entendue mâchonnée par des Aphatie et des Calvi, il faudrait un temps, une durée, qu’aucune situation médiatique n’offre. Je ne vais donc pas dans les débats audiovisuels parce que je n’ai pas le goût des causes désespérées.
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QUESTION : Vous n’avez jamais eu ne serait-ce qu’une seule expérience positive ?
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F. L. : Jamais. En fait, il n’y a qu’un remède à l’idéologie bornée du «débat », c’est Schopenhauer, dont L’Art d’avoir toujours raison, quotidiennement illustré dans les situations de débat médiatique, prouve l’inanité du genre. Pour ma part, je soutiens que « le débat » trouve bien davantage sa forme adéquate dans la juxtaposition des monologues unilatéraux. Car le vrai lieu du débat n’est nullement dans les studios de télé ou de radio, comme le croient les télés et les radios : il est dans la tête des gens, qui reçoivent les arguments différents, et en font leur propre synthèse. Encore faut-il, bien sûr, que le système médiatique mette à disposition, équitablement, la totalité des arguments…
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QUESTION : Est-ce qu’il y a des médias où vous considérez que vous pouvez parler ?
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F. L. : Oui, mais peu. En réalité, à de rarissimes exceptions près, tous les médias qui offrent des conditions décentes, de temps et de place, pour développer une ou deux idées un peu substantielles, bref, pour dire vraiment quelque chose, sont des médias marginaux! C’est que le cœur du système n’a aucune envie que quelque chose soit dit. De fait, plus on retourne dans le mainstream, plus les conditions se détériorent. On n’échappe pas à cet arbitrage. Envisageant quelque chose comme un arbitrage, j’indique incidemment que je ne partage pas la position des critiques les plus radicaux des médias qui considèrent qu’il ne faut pas y aller « en principe». Non pas que je trouve leurs arguments mauvais : l’idée que dans le pire des cas, l’invitation tourne au traquenard, et que dans le meilleur l’on n’y joue que le rôle d’un alibi ornemental de pluralisme, est tout à fait fondée. Mais je pense que l’on n’a pas le choix des armes. Si l’on veut affecter à grande échelle, il faut en passer par les machines affectantes de grande échelle. Et ce sont les médias. Je n’exclus donc pas par principe d’y aller, mais je le fais en fonction des conditions qui me sont offertes : le temps de parole et l’identité d’éventuels contradicteurs pour l’audiovisuel, l’espace qui m’est offert dans la presse écrite. Ces conditions étant rarement réunies, il s’ensuit que j’y vais peu.
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QUESTION : Vous vous cantonnez à une audience limitée et sociologiquement fermée. Tout le monde ne lit pas un entretien-fleuve ou n’écoute pas une interview de quarante minutes sur France Culture.
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F. L. : C’est tout à fait exact. Et, en forçant un peu dans la provocation, je pourrais dire que ça m’est égal. Je me fiche de rencontrer une audience limitée, pour deux raisons. La première est que je ne suis pas un homme politique qui aurait besoin de maximiser l’impact de son discours. La deuxième, je crois beaucoup que l’action politique est collective, et par suite aux vertus de la division du travail. Effectivement, un entretien de 20000 signes sera lu par une audience restreinte. Mais il s’y trouvera peut-être des gens qui s’approprieront mes idées. Et qui, à leur tour, en feront quelque chose pour atteindre un cercle concentrique un peu plus lointain. Et ainsi, de proche en proche. Je pense par exemple à une vidéo d’Usul, réalisée à partir de mes travaux théoriques sur le salariat, pour le coup confidentiels. C’est une merveille d’intelligence didactique, et comme sa chaîne YouTube a un fameux abattage, cette vidéo de trente minutes a été vue des dizaines de milliers de fois (près de 500000 – NDLR). Alors c’est une bénédiction, une chose pareille, mon idéal de la division du travail politique. Usul fait ce que je ne sais pas faire. Comme, dans son genre, Franck Lepage, qui a inventé les « conférences gesticulées », entre stand up et conférence politique analytique. Ces gens apportent des réponses pratiques aux questions théoriques que je pose dans Les Affects de la politique : ils inventent des manières extraordinairement efficaces d’ «empuissantiser » des idées abstraites, en tant que telles impuissantes, en leur donnant tout l’appoint passionnel de l’image et du spectacle vivant.
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QUESTION : En lisant vos dernières interventions, j’ai eu l’impression que vous n’étiez pas intéressé par les élections de 2017, que vous souhaitiez presque les enjamber.
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F. L. : Nuit debout a été le symptôme de l’échec du système institutionnel contemporain, dont on nous propose un nouveau tour de manège en 2017. Ce système est mort, et les gens qui s’y agitent sont des morts-vivants. On voudrait leur dire de faire attention tout de même, parce qu’il est minuit moins cinq. Il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait des éruptions de violence. La violence est le dernier recours lorsque le système, aveugle et verrouillé, ne parle plus à personne et devient radicalement incapable de proposer la moindre solution institutionnelle de transformation à froid. Nous y sommes. Nuit debout devrait être tenue comme l’ultime tentative de soulèvement gentil avant que les gens n’en viennent à d’autres procédés. Si les éditorialistes avaient deux sous de jugeote, ils auraient fait ce diagnostic. Mais comment pourraient-ils avoir la moindre lueur de solution? Ils sont eux-mêmes une partie du problème. En tout cas, voilà que pour la première fois dans l’histoire politique de la Veme République, on commence à entendre des appels à ce que la présidentielle ne se tienne pas – et c’est probablement la chose la plus intelligente qui se dise dans cette « campagne». Quel formidable symptôme! Car il faut bien voir tout ce que l’institution de la présidentielle a pour elle: la force anthropologique de l’incarnation, les comédies du charisme et de la « rencontre avec le peuple», etc. Et tout ça est en train de trembler sur ses bases.
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QUESTION : Et pourtant, Emmanuel Macron est précisément en train de percer en jouant sur le ressort de l’incarnation. Cela semble contredire votre théorie.
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F. L. : Je ne crois pas qu’on puisse reconnaître le moindre caractère de preuve à une imposture pareille. Il n’y a que les médias pour ne pas apercevoir que la revendication antisystème du pur produit du système est un motif de bouffonnerie universelle. Il faut être éditorialiste ou sondeur pour croire qu’il se passe quelque chose politiquement avec Macron. On est là vraiment dans les spasmes terminaux d’une époque dont les insiders pressentent confusément la fin et cherchent avec angoisse de quoi la repousser. Évidemment, à leurs yeux, Macron a tout de la solution parfaite : la nouveauté en toc mais qui ne change rien au fond. C’est-à-dire, évidemment, la non-solution parfaite, qui reconduit – en la portant à un plus haut point – la tare majeure dont le système est en train de périr: l’indifférenciation gestionnaire de la droite et de la gauche.
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QUESTION : Pourtant, pour avoir couvert plusieurs meetings d’Emmanuel Macron, j’y ai rencontré des jeunes qui ne s’étaient jamais engagés en politique, et qui le faisaient pour la première fois avec Emmanuel Macron. Ce n’est pas le signe d’un renouvellement ?
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F. L. : Qu’il y ait à Sciences Po ou dans les écoles de commerce de parfaits intégrés, enivrés de se reconnaître dans un semblable, ne me semble pas constituer un basculement politique de première grandeur.
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QUESTION : Le Front national est à l’affût pour récupérer la colère des Français. Est-ce que vous êtes en concurrence ?
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F. L. : Cette course de vitesse est le propre de toutes les crises sociales profondes. Car la contestation des médiations et des institutions en place nourrit aussi les pires forces. C’est la question des affects flottants : colère, insatisfaction, indignation. Par qui ces affects vont-ils être captés? Et comment seront-ils mis en forme? Entre-temps le système médiatique qui organise férocement la prohibition de la différence de gauche, celle qu’il renvoie systématiquement à la marginalité aberrante de « la gauche de la gauche », s’étonne, lui, que seule la différence d’extrême droite fasse son chemin…
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QUESTION : On a failli mettre Karl Marx en Une de de nouveau numéro. Est-ce que sa pensée et son langage sont encore efficaces aujourd’hui ?
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F. L. : Les mots de « lutte des classes » ou de « capital » n’ont jamais eu autant de pertinence analytique, ce qui n’a rien d’étonnant dans une configuration aussi régressive du capitalisme. Mais on est obligé de constater que les plis de l’imagination contemporaine vouent ces mots à être reçus comme des choses du passé. C’est un langage qui ne parle qu’aux convaincus de l’entre-soi de gauche. Et plus au-delà. La gauche a donc une langue à réinventer. Il faut redonner une formulation non marxiste à des choses toujours extrêmement marxistes. Par exemple, défendre l’idée d’une «République sociale», dont la Constitution abolirait la propriété lucrative (celle des moyens de production), retrouve le fil même de la pensée marxiste, mais à l’aide d’autres signifiants. Notamment le signifiant «République», qui est parfaitement accoutumé dans l’esprit français. Il suffit d’y ajouter « sociale» pour simultanément le débarrasser des usages répugnants qui l’affligent aujourd’hui et renouer avec des épisodes majeurs de l’histoire de France – 1848, la Commune. Et si vous expliquez que le but de la République sociale est d’étendre le principe démocratique à toutes les sphères d’où il est encore (injustifiablement) exclu, au premier chef l’entreprise, alors vous reformulez dans d’autres mots le projet marxiste d’en finir avec la subordination salariale, c’est- à-dire avec le cœur du mode de production capitaliste. Il faut plus que jamais redonner au marxisme le pouvoir d’affecter à échelle étendue.
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QUESTION : Dans Les Affects de la politique, vous faites le pari que c’est le développement du savoir et de l’imagination intellectuelle qui vont permettre aux citoyens de s’indigner et d’agir. Comment est-ce que cela s’incarne concrètement ?
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F. L. : Pas tout à fait. Les mécanismes de ce que Spinoza appelle « l’indignation», l’affect moteur des séditions, sont là de toute façon. Ce pli dispositionnel que je nomme l’« imagination intellectuelle» désigne une propension à se mettre en colère sur la base non seulement de choses vécues ou d’images vues, mais aussi de principes plus abstraits. L’imagination intellectuelle, si l’on veut, c’est la capacité à s’indigner, et à se mettre en mouvement, du seul fait de lire «état d’urgence», donc sans avoir besoin de voir des images de portes défoncées à 6 heures du matin. Les enthousiastes les plus bornés de l’état d’urgence changeraient instantanément d’avis si c’était leur porte qui volait en éclats pour rien, et leurs gosses qui étaient en pleurs. L’imagination intellectuelle, c’est la disposition qui permet de faire l’économie de ce genre d’expérience en première personne pour réagir à quelque chose, c’est la disposition qui fait éprouver en avance, avant qu’ils ne soient pleinement matérialisés, les abus du pouvoir, donc qui réduit la capacité d’abuser du pouvoir, par le développement d’une « sensibilité intellectuelle».
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QUESTION : Vous pensez qu’il est possible d’affecter la population par le langage, mais est-ce que les citoyens peuvent encore être touchés? Tout le monde semble blindé face aux récits de massacres en Syrie, aux sans-abri dans la rue, aux files d’attente devant les banques alimentaires…
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F. L. : Le pouvoir de chacun d’être affecté est limité, et il diffère en fonction des groupes sociaux. Certaines choses affectent plutôt les intellectuels, d’autres plutôt les classes populaires, et pour tous la capacité d’attention est finie. Il y a aussi des variations en fonction des périodes historiques. Ce qui ne nous affectait pas auparavant peut devenir plus tard épidermique, et vice versa. La sensibilité au chômage est un exemple intéressant. En 1967, Pompidou pensait que la société française exploserait si, un jour, on passait les 500000 chômeurs… Quarante ans et 2 millions de chômeurs plus tard, c’est devenu la norme. 500000 chômeurs nous sembleraient même l’indiscutable plein emploi. Par glissements progressifs sur une période suffisamment longue, on peut donc déplacer considérablement une norme.
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QUESTION : Comme une tolérance progressive à l’intolérable ?
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F. L. : Exactement. Il y a un mécanisme cognitif de réduction de la dissonance passionnelle. Il est difficile de vivre quand le monde entier vous agresse et vous est intolérable, alors on s’aménage un peu de repos et on ferme les yeux. Jusqu’à finir par trouver tolérables des choses qu’on jugeait autrefois intolérables. Eh bien, tout le travail de la politique critique, c’est de restituer le sentiment de l’intolérable.

Plutôt que de maintenir le ballon en l’air, le crever… Quelques réflexions que m’inspire le billet de Jacques Sapir proposant de discuter avec le FN

Parler au peuple, indépendamment de ses préférences et affinités, oui, il le faut ! Mais discuter avec le FN, CERTAINEMENT PAS !

Que les choses soient claires !

Je suis un Républicain, un démocrate, un humaniste.

Et c’est ce titre que je suis adepte de la souveraineté du peuple. Et donc de la sortie de l’Union européenne, pas seulement de l’euro. Et en même temps de toute une série d’organisations internationales, au premier rang desquelles l’OTAN et l’OMC.

Je suis un militant ancré clairement à gauche, la gauche de combat, pas celle qui aime tant la finance et le capital.

Je suis convaincu, bien que non marxiste, que la lutte des classes a toujours existé mais que, selon les époques, elle a été plus ou moins vive, plus ou moins ressentie. Alors qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, en France, les capitalistes étaient relativement tenus en laisse, avec un système d’économie dirigée qui n’était pas du communisme mais qui était très loin du capitalisme que nous connaissons depuis trente ans, aujourd’hui, ces capitalistes sont redevenus les maîtres absolus de l’économie et de la société.

L’origine de cette renaissance date du début des années 70, quand De Gaulle n’étant plus au pouvoir, c’est le banquier venu de la banque Rothschild, Pompidou, qui dirigeait la France. Enfin, quand je dis qu’il « dirigeait » la France, c’est un raccourci trompeur car ce n’est pas lui qui tenait la boutique mais ses amis de la banque… Nous savons que c’est sous sa présidence que le système a commencé à évoluer, que l’État a commencé à être démantelé au profit du capital et de la finance. Certes, ça c’est fait discrètement au début. Et il y eut une forme d’interruption avec les nationalisations massives et les réformes sociales portées par le président Mitterrand et son premier gouvernement Mauroy.

Mais nous savons aussi que ce ne fut qu’un court intermède et que bien vite, les capitalistes et les financiers reprirent la main. Parce qu’on leur abandonna le pouvoir, par une succession de lois scélérates, adoptées par les mêmes qui avaient voté les réformes de progrès portées par Mitterrand. Preuve, s’il le fallait, que nos député-e-s ne sont que des godillots, capables de voter dans un sens donné puis dans un sens opposé si le même gouvernement de leurs amis le demande… Par la suite, la fin du premier mandat mitterrandien, puis l’intégralité ou presque du second, furent des régressions terribles sur le plan du système économique et social.

Quant aux périodes où la droite fut au pouvoir (de 1986 à 1988, lors de la première cohabitation), puis de 1993 à 1995 (lors de la seconde), puis de 1995 à 1997 (sous les années Chirac-Juppé), puis de 2002 à 2007 (sous le second mandat chiraquien), puis de 2007 à 2012 (les années Sarkozy), mais aussi hélas, de 1997 à 2002 (sous les années Jospin), le capitalisme n’a cessé de gagner et de s’imposer à tous les rouages de la société. L’honnêteté implique de dire que parfois, les gouvernements de gauche ont pu faire adopter, ponctuellement, quelques réformes de progrès, (je pense au R.M.I. de Rocard en 1991 ou à la C.M.U. de Jospin en 1999) mais c’était loin d’être la pratique habituelle. Ce sont souvent des ministres socialistes qui furent les chantres les plus engagés de l’économie de marché. DSK en est le prototype mais il n’est pas le seul

Bref, depuis les années 70, peu à peu, étape par étape, avec une accélération évidente sous Sarkozy et Hollande, l’oeuvre sociale du CNR qui a fait la France contemporaine est méticuleusement détruite pierre après pierre.

Je disais plus haut que je suis engagé à gauche et dans la gauche de combat. Cela ne m’empêche pas de penser – et de savoir – qu’il y a aussi, parfois, ailleurs que dans cette gauche de combat, des gens respectables, dont les objectifs politiques ne sont pas si éloignés des miens, des nôtres…

La République, la démocratie, l’humanisme, l’anticapitalisme – ou à tout le moins une autre vision économique que le capitalisme exacerbé de notre temps – sont des projets partagés très au-delà de la gauche de combat. Je veux dire qu’il n’y a pas que nous qui pensons ces grands principes politiques et qui sommes conséquents dans la façon de les concrétiser dans les politiques publiques à mener. Si tous ne sont pas, ne se disent pas, ou ne se savent pas « anticapitalistes » au sens où nous l’entendons nous-mêmes, en revanche, la conception d’une économie « mixte » ou d’une économie « dirigée » est largement partagée. Quand je parle d’économie « mixte » ou « dirigée », j’entends une économie « capitaliste » dans ses principes généraux – liberté du commerce et de l’industrie, libre concurrence – mais fortement inspirée et contrôlée par l’État dans ses projets et dans ses modalités d’application, à la manière où elle était pensée et mise en oeuvre pendant les Trente Glorieuses en général, et sous la présidence du général de Gaulle en particulier (avec l’esprit selon lequel la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille et avec l’idée de la participation, sans compter la lutte diplomatique contre l’Empire états-unien). Cette conception-là de l’économie, de la société et de la diplomatie, sont largement partagées en France. L’amour du capitalisme est très minoritaire dans l’opinion. Il n’y a que les medias et les dirigeants pour nous faire croire le contraire !

Je dis cela parce que je veux faire entendre que la gauche de combat ne réussira rien d’autre que rester dans la nasse dans laquelle elle se trouve si elle refuse de tirer les conséquences de la réalité que j’ai évoquée ci-dessus.

Et cela, c’est mon discours depuis longtemps. L’esprit du CNR est le mien depuis toujours, par delà mes préférences ou affiliations politiques du moment. Au plus profond de moi, depuis le premier jour où je me suis engagé en politique, il y a désormais vingt ans, c’est cela que j’ai au coeur : rassembler le peuple français sur un projet clair guidé par l’idée républicaine (qui veut que soit défendu l’intérêt général plutôt que soient promus les intérêts particuliers), la démocratie qui implique donc la souveraineté du peuple (aussi bien à l’intérieur des frontières, vis-à-vis des pouvoirs institutionnalisés, qu’à l’extérieur de celles-ci, vis-à-vis des puissances étrangères), l’indépendance nationale qui est le corollaire inéluctable de cette souveraineté du peuple au plan des relations internationales, l’humanisme qui implique une société égalitaire où les services publics sont nombreux et performants mais aussi accessibles à tous et donc gratuits ou quasi-gratuits, où le partage est une réalité et une obligation, où le système fiscal réalise ce partage par la force de la loi quand il ne vient pas naturellement, l’indispensable bifurcation écologique de notre système économique et social mais aussi de notre mode de vie…

Le CNR a réuni, dans notre histoire, des forces politiques et des citoyen-ne-s qui ne pensaient pas les mêmes choses sur tous les sujets, et qui ne voulaient pas forcément la même France. Sans doute qu’en son sein, les uns et les autres pouvaient se sentir comme des ennemis politiques les uns par rapport aux autres, et que, dans un autre contexte, jamais ils n’auraient été ainsi alliés. On ne peut évidemment pas oublier le contexte très spécifique qui a fondé le CNR. Cela étant dit, tous ont adopté le projet politique que fut celui du CNR. Et ce projet-là, qui est l’essence même de la refondation de la France républicaine après Vichy, après l’ordre oppresseur allemand et l’occupation des Nazis, c’était pourtant le projet le plus à gauche que la France ait jamais connu, hormis sans doute l’expérience de la Commune, mais qui, elle, finit fort mal.

Donc, depuis des mois que je lis Jacques Sapir, je me trouve souvent en phase avec ses analyses et ses suggestions qui tendent à un rassemblement de toutes celles et de tous ceux qui aspirent à reprendre le pouvoir. Et j’ai plusieurs fois relayé ses billets et dit tout le bien que j’en pensais.

Mais hélas, depuis quelques semaines, je le vois émettre des propositions détestables, qui ne peuvent être acceptées. Ainsi, le 28 juillet dernier, outré par une de ses publications (voir en note 1), je publiais un billet de blog (voir note 2) pour contester vivement sa suggestion au Président Hollande d’user des pleins pouvoirs de l’article 16 de notre constitution, qui est rien moins que la dictature pure et simple d’un seul homme qui se substitue à tous les pouvoirs, législatifs, exécutifs et judiciaire. Aujourd’hui, je découvre avec effroi, effarement et écoeurement sa nouvelle idée : discuter avec le FN et même travailler avec lui dans le but d’imposer la sortie de l’euro et/ou de l’UE. Je suis abasourdi.

Le FN est un parti néofasciste, créé par des survivants et des héritiers de Vichy. C’est un parti fasciste dans tous ses éléments. Il fut présidé par qui on sait. Il est un mouvement qui réunit autour de lui toute la galaxie des pires réactionnaires, des racistes fiers de l’être, des antisémites qui s’assument comme tels, des xénophobes en tout genre, des gens hostiles aux musulmans et aux « Arabes » en général et à tout ce qui n’est pas bien blanc, catholique et adepte de l’ordre et de la morale. C’est aussi dans cette galaxie-là que l’on croise les pires crétins lobotomisés que notre pays peut créer, et de ceux qui regrettent que la France ne soit pas dirigée par un homme de fer ou par une « dame » de fer. Rétablissement de la peine de mort, abolition de l’avortement, des femmes ramenées à la maison plutôt que des femmes libres, une haine de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un esprit libre et de gauche… Voilà ce que sont les adeptes du FN. Je ne parle pas des électeurs occasionnels qui leur donnent leur suffrage pour hurler « merde », mais de celles et ceux qui participent activement à ce qu’il est.

Alors il n’est pas question de discuter avec le FN. Le FN est né et a pu se développer sur nos insuffisances et sur les trahisons de nos dirigeants. Il a prospéré essentiellement sur la perte de souveraineté de notre pays puisque son discours grand public a toujours été hostile à l’Europe en cours de construction. Nous, nous savons que les têtes pensantes du FN ne sont pas du tout sur cette ligne-là. Comme le montrent les origines de sa fondation, le pedigree de ses pères fondateurs et certains passages de leur programme, comme le montrent aussi le fait qu’ils ne se soient jamais engagé par écrit à sortir de la zone euro ou de l’UE, le FN n’est qu’un mystificateur. Comme le dit quelqu’un, c’est « le diable de confort du système », grâce à qui les oligarchies peuvent se maintenir au pouvoir en se succédant l’une à l’autre… Toute l’histoire des mouvements fascistes est de prendre certaines des idées révolutionnaires de la gauche de combat (et pas toutes loin de là) et des idées tout à fait réactionnaires et fascisantes pour tenter de convaincre le peuple. Et parfois ça fonctionne. Tous les pouvoirs fascistes n’ont pas toujours été mis en place par des coups d’État, même si ce fut l’hypothèse la plus fréquente. Le mot « nazi » était un diminutif de « nationalsozialistisch» c’est-à-dire « national-socialiste ». Et de fait, il y avait bien, dans leur projet, une vision partiellement « socialiste » mais totalement dévoyée par leur nationalisme raciste. Ils ont pourtant été élus, même si ce fut dans des circonstances tellement exceptionnelles que l’on peut douter quelque peu de l’authenticité et de la sincérité de leur « victoire ».

Il est tragique que les citoyen-ne-s français-e-s aient permis au FN d’être celui qu’il a été et qu’il est encore. Beaucoup ignorent tout de ce qu’est le FN, et de ce qu’il draine autour de lui. Mais il est encore plus tragique que les forces politiques françaises lui aient ainsi permis d’être ce qu’il est. Car la plus grande responsabilité, l’unique responsabilité de l’existence du FN, c’est l’inconséquence des autres forces politiques françaises. Aucune – je dis bien aucune – n’est exempte de responsabilité même si certaines sont évidemment plus coupables que d’autres.

Lorsque les dirigeants français, et la plupart des oppositions de gauche ou de droite, ont permis que l’Union européenne devienne le maître absolu de la France et des Français-e-s, soit par le biais direct des institutions européennes, soit par le biais indirect des pouvoirs publics français qui ont abandonné à ces institutions tous les pouvoirs de l’État, sans parler des pouvoirs détournés de tous les lobbys qui pullulent à Bruxelles et qui sont les seuls véritables rédacteurs des textes adoptés par les godillots du Parlement européen ou les valets de la Commission européenne, alors oui, tout le monde ou presque est coupable dans la sphère politique.

Et quand certains, par exemple à l’extrême gauche, parlent fort et clair, et parlent juste aussi, quant à la question économique et sociale, ils ont, hélas, parallèlement, un discours totalement stupide et contre-performant sur la question des relations internationales ou de l’Europe. L’internationalisme est un de ces principes qui me définissent et qui définissent beaucoup de militant-e-s de la Gauche de combat. Mais, en l’état actuel des réalités diplomatiques du monde, la mise en œuvre politique de cet internationalisme ne saurait être de défendre la fin des nations et de décrire toutes celles et tous ceux qui défendent la souveraineté nationale et populaire, comme des nationalistes, forcément dominateurs des autres, forcément racistes et xénophobes, n’ayant d’autre velléité que d’imposer leur loi à tous les autres… Mon internationalisme, celui de la plupart de mes camarades de la Gauche de combat, c’est celui de Jaurès. Le mot même d’internationalisme signifie relations entre les nations, pas leur disparition. Beaucoup l’oublient en parlant d’internationalisme comme si cela signifiait un monde unique où un seul pouvoir, le même, existerait partout. La globalisation du monde n’a pas servi l’intérêt des peuples et des individus. Loin de permettre le progrès de ceux qui étaient moins avancés que d’autres, elle a exacerbé la compétition et les inégalités. Alors certes on peut rêver de belles utopies où le mode serait une grande démocratie unifiée mais si l’on veut être convaincant et que l’on désire gouverner pour changer la vie et tenter d’améliorer un peu la vie de tous ceux qui souffrent, il faut garder nos rêves à l’esprit mais faire avec le monde tel qu’il est et non tel qu’on le rêve. Défendre le principe des nations, ce n’est pas être nationaliste au sens où on l’entend le plus souvent. Ce n’est pas haïr ou mépriser les autres nations. C’est seulement vouloir que la nôtre se gouverne librement, souverainement, sans dépendre d’une autre et sans être domptée par une autre…

Ma conviction profonde, issue de mon expérience, de mes lectures et de mes échanges, est que le FN a principalement grossi parce que toutes les forces politiques françaises se sont noyées dans cet esprit européen. Sans doute que certaines s’y sont adonnées de bonne foi, croyant sincèrement que la construction européenne nous permettrait d’éviter de revivre la guerre et serait de nature à créer une croissance durable en plus de rendre possible un progrès constant. Mais ce ne fut pas l’espoir de tous. Il faut oser le dire. Et les choses étant ce qu’elles sont, il y a longtemps que la majorité des forces politiques auraient dû changer de discours et de projet quant à la question européenne, pour ne pas abandonner au seul FN, l’apparente volonté de sortir de l’UE ou à des groupuscules que personne ne connaît, le projet, cette fois, plus sincère de mettre un terme définitif à l’expérience européenne telle qu’on la connaît depuis les années 50.

Moi-même, j’ai été long à comprendre. J’étais dans le déni pendant des années bien que je percevais ce qu’il y avait de détestable et de profondément régressif dans l’Union européenne. Mais j’ai fini par évoluer et par assumer de dire qu’il fallait désormais quitter l’Union européenne, non pas pour nous renfermer entre nous, mais tout au contraire, pour nous rouvrir au monde, quand l’Union européenne nous vassalise et nous occidentalise, pour ne pas dire nous « américanise » à la vitesse d’une fusée.

S’il fallait donner un point de départ, je dirais que ce serait, logiquement, le référendum du 29 mai 2005. Ce jour-là, le peuple français a dit, on ne peut plus clairement, qu’il refusait le traité constitutionnel. Or, comme ce traité compilait et réunissait en un seul texte, tous les traités antérieurs, en le rejetant, on peut tout à fait prétendre, à bon droit, que le peuple français a rejeté l’Union européenne en tant que telle. Certains expliquent – en donnant le sentiment qu’ils savent ce que le peuple voulait – que le peuple a en fait rejeté tel ou tel aspect mais rien de plus. Ah bon ? Comment peut-on affirmer cela ? Sur quelle base ? Qu’est-ce qui, dans un NON global à un texte, permet de dire que c’est un NON à tel ou tel aspect mais un OUI à tout le reste ? Ça ne manque pas de sel, un tel raisonnement, vous ne trouve pas ? En fait, ce n’est rien moins qu’une escroquerie de plus ! Ce n’est rien d’autre que de la manipulation massive ! Le peuple a dit NON et comme on ne lui a pas posé une série de questions précises, le NON s’applique à tout. Or, comme je l’ai rappelé ci-dessus, le texte rejeté compilait tous les traités européens, en disant NON, le peuple a dit NON à l’Union européenne.

Depuis dix ans, on nous maintient de force dans cette Union. C’est bien une forfaiture dont se rendent coupables toutes celles et tous ceux qui ont permis cela. C’est bien un acte de haute trahison du peuple même si l’incrimination de « haute trahison » a été utilement retirée de la constitution par Nicolas Sarkozy. C’est bien un coup d’État qui a eu lieu, et pas besoin de le qualifier de « simplifié » pour reprendre le terme du titre d’un ouvrage de Nicolas Dupont-Aignan… Mais il n’y a pas que celles et ceux qui ont agi activement en faveur de cette abomination politique qui sont coupables. Le sont presque autant toutes celles et tous ceux qui ont laissé faire, qui se sont tus, abstenus ou faits discrets. Et le sont aussi, par extension, toutes celles et tous ceux qui ne se sont pas levés massivement pour s’y opposer ou qui, depuis, se sont fait à l’idée et cautionnent, d’une manière ou d’une autre, ce qui s’est passé alors.

Voir aujourd’hui la Grèce devenir un martyre de l’Union européenne devrait pousser toutes celles et tous ceux qui hésitent encore à franchir le Rubicon et à enfin entrer dans l’opposition résolue à cette Union.

Je ne doute pas que malgré les résistances des uns et des autres, malgré les tentatives désespérées des pouvoirs oligarchiques et de leurs suppôts, vassaux, larbins, porte-flingues, porte-serviettes, valets et autres domestiques, de sauver leur système honni, l’heure de la révolte contre lui a sonné. Le nombre des opposants irréductibles ne va cesser de croître. Et si les « leaders » français ne se mettent pas très vite au goût du jour, on se passera d’eux ! Quiconque s’opposera à nous, ou ne sera pas assez digne de nous représenter, sera balayé. Le « Qu’ils s’en aillent tous ! » va commencer à se réaliser…

Ce peuple en marche, il n’est pas encore là. Il semble, pour l’instant, avachi, impuissant, sceptique, incapable de s’organiser de manière utile et rationnelle. Mais une révolution ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de crier « À l’abordage » pour que la force se rue sur l’ennemi et le mette hors d’état de nuire. Cela prend du temps. Et nécessite un travail préparatoire de longue haleine. Certain-e-s s’y sont déjà engagé-e-s par différents biais, depuis des années, d’autres depuis des mois. D’autres encore nous rejoindront demain.

L’urgence impérieuse, à mon avis, n’est pas de rassembler la gauche, contrairement à ce que ne cesse de vouloir Jean-Luc Mélenchon, mais de fédérer le peuple. C’est sa propre formule ! Mais il ne l’a utilisée que très peu et il y a déjà un certain temps. Il a préféré, depuis, replonger dans le jeu politicien de la gauche, des gauches. C’est détestable et c’est, en tous points, contre-productif. La France ne verra pas son destin être réorienté dans le sens que nous souhaitons, avec ce genre de combinaisons. Quand une large part, hélas, de la gauche est convaincue par le capitalisme et par l’Union européenne, comme par le principe même de la représentation qui enlève au peuple sa souveraineté pour la donner à des gens qui ont d’autres projets que de défendre ses intérêts, quand les différentes gauches ont des visions si différentes en termes de géopolitique ou de vision de la France dans ses subdivisions territoriales, on ne peut aller qu’à l’échec. Il ne suffit pas de s’allier pour gagner des élections si demain, au gouvernement, on se déchire sur les grandes réformes à mettre en œuvre. Là encore, l’exemple grec est saisissant. Il devrait faire autorité.

 Les forces du PG, du PCF et d’EELV, les trois principales de la gauche non PS, ont bien sûr des points d’entente mais aussi des oppositions radicales sur des sujets majeurs. On peut, peut-être s’entendre localement, sur des sujets liés aux politiques locales de l’environnement, de l’habitat, des transports, mais je ne vois pas comment on pourrait s’entendre avec des gens qui défendent l’Union européenne, l’économie capitaliste, la régionalisation, la fin des frontières, l’union de la gauche… Non, ce n’est vraiment pas ainsi que je vois les choses.

Avec cette union de la Gauche, on est très loin de l’esprit du CNR or c’est cela qu’il faudrait à notre pays. Et pas une lutte de la gauche (dont la majeure partie est clairement de droite) contre une droite (qui est largement redevenue la droite détestable du XIXe siècle et qui ne cesse de s’étouffer de voir le PS faire plus antisocial qu’elle ne l’avait osé elle-même).

Nous savons, nous, les militant-e-s, ce que veulent dire gauche et droite. Mais pour l’immense majorité des gens en France, ces deux termes ne veulent plus rien dire. Beaucoup, à droite, ont considéré que les gouvernements de droite faisaient une politique de gauche. Et nous, aujourd’hui, estimons, à juste titre, et disons clairement, que les gouvernements de gauche font une politique de droite. Après, on s’étonne que le peuple rejette dos à dos gauche et droite…

Un nouveau CNR en France, ce ne serait pas mettre nos divergences sous le tapis. Ce ne serait pas nous unir avec la droite. Oublions un instant les notions de gauche et de droite puisqu’elles sont totalement dénaturées depuis des années. Pensons au peuple. C’est un ensemble de gens divers mais qui, dans leur immense majorité, ne veulent que des choses simples qu’on peut résumer par avoir une vie décente. Et cela implique un certain nombre de décisions que la plupart accepteraient. Et je suis de ceux qui pensent que nous, la Gauche de combat, nous sommes bien placés pour proposer ces solutions. Mais que nous ne saurions nous présenter uniquement comme la Gauche de combat aspirant à gouverner pour la Gauche. Ça ne saurait convaincre la majorité des Français. Ce que nous devons faire, c’est parler à tous et avec un langage qui parle à tous. Cela implique, sans renier jamais ce que nous sommes ni d’où nous venons, de nous ouvrir aux autres et de travailler avec toutes celles et tous ceux qui partagent nos valeurs républicaines, démocratiques et humanistes, et notre projet de reprendre notre souveraineté populaire.

Je reviens un instant à Jacques Sapir et à sa proposition de travailler avec le FN. Cette proposition-là n’entre pas du tout dans le périmètre de ce à quoi j’aspire et appelle. Les cadres du FN ne sauraient incarner l’esprit humaniste, républicain et démocratique venu du CNR qui doit souffler, pas plus qu’hier les Vichyssois ne pouvaient incarner le CNR qui a libéré la France et qui l’a refondée sur des bases républicaines, démocratiques et sociales.

Lui qui exprimait des analyses si fines, se discrédite avec de telles options. Espérons que ce genre d’ineptie ne fasse pas florès. Ce qu’il faut faire, c’est parler au peuple dans sa globalité, sans se soucier de ses préférences ou de ses affinités. Mais certainement pas frayer, d’une quelconque manière, avec un appareil et avec des cadres nationaux ou locaux permettant à une force néofasciste de perdurer.

Il suffit de proposer le bon projet et d’être soi-même crédible, c’est-à-dire ne pas avoir été soi-même un partisan du système honni, pour que le FN se dégonfle comme un ballon qu’on viendrait de crever.

Liens

1/ http://russeurope.hypotheses.org/4148

2/ https://vivelasixiemerepublique.wordpress.com/2015/07/28/jacques-sapir-a-t-il-pete-les-plombs-ou-bien-tombe-t-il-le-masque-a-son-tour