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Antonio Gramsci

Théâtre – « Discours à la nation » – Ascanio Celestini et David Murgia – Festival de Liège et Théâtre national

Ironie et insolence sur la lutte des classes. Vidéo à voir ou texte à lire absolument !

Vidéo sur http://vimeo.com/67876277

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En voici le texte :

Camarades – et je veux vous appeler ainsi, même si je sais que vous n’employez plus ces belles paroles, mais pour moi, vous êtes toujours des camarades ; vous exploités, miséreux, humiliés, offensés,bref, vous, prolétaires de tous les pays qui, un beau jour, deviez vous unir pour briser vos chaînes – mes très chers camarades, permettez-moi de me présenter.

Je ne suis pas un des vôtres, je ne suis pas un camarade ; moi, je suis un patron, ou plutôt, je suis un représentant de la classe dominante, comme le disait Marx, un représentant de la classe hégémonique, comme le soutenait Gramsci ; hégémonique, dominante,camarades, ces termes me plaisent ! Combien est plus agréable, n’est-ce pas, plus scientifique, le binôme hégémonie-subalternité, à côté de esclaves-patron qui, avouons-le, fait quelque peu horreur. N’est-il pas plus ludique, plus rebondissant, le binôme dominants-dominés ? Dominants-dominés, qui semble vouloir dire, d’un clin d’œil : « moi, je suis au-dessus, et toi, hop, tu es en-dessous ». Dominants-dominés, ces termes, camarades, sont beaucoup plus beaux que bourreau et victime.

Camarades, je suis venu vous parler honnêtement,avec des paroles franches, sincères, honnêtes et directes. Nous avons tout appris de vous ! Nous vous avons exploités pendant des siècles, nous vous avons enseigné à respecter la propriété privée en vous convaincant que la terre nous appartenait, en vous imposant de nous offrir la moitié de vos récoltes, alors qu’en réalité, c’est nous qui vous volions la moitié de vos peines. Un jour, nous vous avons extirpé de vos champs et de vos ateliers pour vous amasser les uns et les autres dans des usines et, ce jour-là, camarades, ce jour-là, vous avez pris conscience et vous vous êtes rebellés. Il vous aura fallu deux siècles, c’est vrai, mais au final –et c’est cela qu’il faut retenir camarades – vous y êtes arrivés. Bravo !À présent, nous pouvons vous le dire, nous aussi, à votre place, dans les mêmes conditions, bien sûr, nous l’aurions fait !

Vous nous avez expliqué qu’avant vous étiez comme les miettes sur la table débarrassée et c’est précisément nous qui vous avons unis comme les cinq doigts d’un poing. C’est en usine, camarades, que vous avez acquis une conscience de classe. Conscience de classe, camarades. C’est un très beau mot ! Et c’est vous qui nous l’avez appris.

Alors nous avons mis à votre disposition des machines énormes, coûteuses, des machines que vous n’auriez jamais pu vous offrir en une vie de travail, des machines sur lesquelles vous deviez opérer en appuyant sur un petit bouton, en tournant une manivelle, en levant une manette,en en appuyant sur un autre bouton – un rouge, un bleu, un jaune – bref, un travail de singe savant et vous, au lieu de nous remercier, vous vous êtes énervés. Vous avez dit que c’était répétitif et infantilisant, que ce n’était plus la machine qui servait l’ouvrier mais l’ouvrier qui servait la machine,que vous étiez en train de fabriquer un produit semi-fini et vous ne saviez plus, au final, si ce tube que vous aviez fabriqué, allait devenir un canon de fusil ou bien la décharge des chiottes, et tout cela, camarades, vous l’avez appelé « aliénation ». Aliénation, camarades, c’est un mot exceptionnel ! Et c’est vous qui nous l’avez appris ! Il m’évoque ces beaux films en noir et blanc des fabuleuses années 60. L’aliénation !

Alors nous vous avons concédé quelques droits. Nous vous avons offert la démocratie, la possibilité de voter… pour nous ! Et vous, au lieu de nous remercier, vous vous êtes énervés. Vous nous avez ri à la figure en disant que c’était seulement des réformes superstructurelles. Vous nous avez expliqué que dans un système capitaliste, les relations qui déterminent le degré de liberté d’un peuple, sont basées sur l’argent. Comme dans les relations au travail. Donc vous prétendiez avoir des droits mais des droits à l’usine.Structure camarades, superstructure, ce sont des mots fascinants, et c’est vous qui nous les avez appris ! Merci !

Alors nous vous avons fait construire quelques pistes cyclables, des plaines de jeux, des habitations à loyer modéré, des parcs pour courir, jouer, danser, jouer au football et vous nous avez ri à la figure. Vous nous avez dit que nous étions paternalistes. Vous nous avez dit que les relations entre classes sont essentiellement un conflit. Et ce conflit,camarades, vous l’avez appelé « lutte de classes » !  Lutte de classes, c’est un mot à vous, nous l’avons appris de vous. Merci camarades !

Vraiment, face à cette extraordinaire capacité qui est la vôtre, nous en venons à nous demander pourquoi ce n’est pas vous qui êtes au gouvernement ? Vous, camarades ! Vous nous avez déçus !Déçus ! Nous avions le droit de nous défendre, camarades, mais vous aviez le devoir de nous combattre ! Pourquoi vous êtes-vous rendus ? Si nous avions su que vous étiez si faibles, jamais nous ne vous aurions frappé si fort camarades ! Aujourd’hui, vos représentants ne ressemblent plus du tout aux camarades qui les ont précédés. Aujourd’hui, vos représentants sont tellement habitués à nous voir gouverner, nous, les patrons,qu’ils pensent que pour entrer dans leur propre gouvernement, il faut être comme nous. Alors ils nous singent. Ceux-là mêmes qui voulaient faire la révolution et donner le pouvoir au peuple, aujourd’hui, ils acceptent que le pouvoir soit piloté par des banques, des lobbys internationaux, des multinationales,bref des patrons inconnus qui n’ont été élus par aucun citoyen.

Camarades, vous n’avez pas seulement abandonné le communisme mais vous n’en avez plus rien à foutre de la démocratie. Ceux-là même qui voulaient l’abolition de la propriété privée, aujourd’hui, ils voudraient tout privatiser. Ils demandent les libéralisations. Pour ne pas parler de vos camarades chinois… qui ont mis en place les deux choses que vous détestiez le plus : le capitalisme et la dictature.

Camarades, vous nous avez déçus ! Je n’arrive presque pas à imaginer, camarades, quel pays extraordinaire aurait pu être le vôtre si vous aviez gouverné pour un temps, VOUS !  Avec vos grandes idées de liberté, égalité,avec votre utopie merveilleuse. Si le Premier ministre, camarades, avait été un des vôtres, si le Premier ministre avait été… je ne sais pas, disons Karl Marx,non pas Karl Marx, oublions Karl Marx ! Bakounine. Heu, non, pas Bakounine. Gramsci !

Vous connaissez Gramsci n’est-ce pas ? Cet Italien qui, à deux ans, a eu la colonne vertébrale déformée par une tuberculose osseuse. Et pourtant, à onze ans, déjà, il travaillait dix heures par jour pour gagner un kilo de pain ! Et à cause de cette maladie, Gramsci ne mesurait qu’un mètre cinquante, mais c’était un géant ! Et malgré qu’il provenait d’une famille très très pauvre en Sardaigne, Gramsci a réussi à obtenir une bourse d’études pour aller étudier à l’université de Turin. Et là-bas, il vécut dans des conditions encore plus misérables, parce que la nuit,il devait étudier en marchant, en tournant en rond, pour éviter que ses pieds de gèlent. Gramsci a eu le temps de fonder le parti communiste italien, de tenir son premier et unique discours au Parlement, et puis, il fut emprisonné,à trente-six ans. Et pendant les dix ans d’enfermement qui l’ont mené jusqu’à sa mort, Gramsci a renouvelé la pensée socialiste. Et malgré qu’il recouvrât la liberté seulement cinq jours avant sa mort, c’est Gramsci lui-même qui nous dit que « face au pessimisme de la raison, il faut opposer l’optimisme de la volonté ». Gramsci, camarades !

[L’auteur quitte le pupitre,s’assoit sur un tabouret et prend un ton beaucoup plus doux, parle d’une voix qui est maintenant d’un volume sonore bien plus bas, avec toute la symbolique théâtrale de celui qui ne parle plus de haut et cesse de déclamer son discours mais se place cette fois au niveau de ceux qui l’écoutent et vient leur parler avec douceur,chaleur et bonté]

Si Gramsci avait été votre Premier ministre, je suis persuadé qu’il aurait fait une tout autre équipe gouvernementale. Gramsci aurait pris un travailleur précaire et il l’aurait nommé ministre du Travail. Gramsci aurait fait comme ça ! Il aurait pris un poète et il l’aurait nommé ministre de la Culture. Gramsci aurait fait comme ça ! Pas un baron universitaire, un poète ministre de la Culture. Gramsci aurait fait comme ça !Il serait allé trouver un paysan humilié qui dépense sept centimes pour produire un kilo de carottes que le grossiste lui paie la moitié pour le revendre à un prix vingt fois, trente fois, quarante fois supérieur, il serait allé trouver ce paysan humilié-là et il l’aurait nommé ministre de l’Agriculture.Gramsci aurait fait comme ça ! Il aurait appelé la mère de Carlo Juliano, oude n’importe qui, qui, un jour, a vu son père, son frère, son fils quitter la maison et y revenir mort pour avoir rencontré les forces de l’ordre ; il aurait appelé cette dame et il lui aurait proposé le poste de ministre de la Justice. Une dame qui connaît la justice pour avoir rencontré l’injustice. Gramsci aurait fait comme ça !

Pensez un peu à un pacifiste, disons à un cardio-chirurgien par exemple, un cardio-chirurgien qui refuse d’aller gagner des millions dans une clinique en Suisse, à Lausanne et décide d’aller opérer des enfants en Afrique. Pensez-y ! Si ce pacifiste devenait tout à coup ministre de la Défense. Un pacifiste ministre de la Défense, camarades ! Et pas un général de l’armée de 83 ans comme ça se voit dans plusieurs pays. Un pacifiste ministre de la Défense. Camarades, un général de l’armée ministre de la Défense c’est un peu comme un pyromane commandant des pompiers. Gramsci aurait fait comme ça !

Il aurait pensé à un immigré, pris à coups de machette au Rwanda, déporté au Congo, emprisonné en Libye, qui serait arrivé en Sicile sur un rafiot et qui, là-bas, en Sicile, aurait encore subi dix-huit mois d’enfermement dans un centre fermé ; il aurait pensé à cet immigré-là pour devenir notre ministre des Affaires Étrangères, à la place d’un aristocrate ambassadeur ! Et il aurait représenté notre pays aux Nations-Unies ! Gramsci aurait fait comme ça !

Ah oui, à vrai dire, je pense aussi que si n’importe quel balayeur de la grand-place de Bruxelles devenait tout de suite ministre du Tourisme camarades, ce serait inévitablement un pays meilleur !

[L’auteur se lève, retourne au pupitre et reprend un ton beaucoup plus affirmé et une voix d’un volume sonore bien plus élevé avec la symbolique inverse du mouvement précédent]

Mais voilà, au gouvernement, ce n’est pas vous qui  y êtes. C’est nous qui y sommes ! Et vous, vous ne semblez pas seulement dociles à notre égard, en même temps, vous semblez heureux ! Vous nous enviez, vous nous estimez, au lieu de nous haïr et de nous contrer.

Camarades, il y a quelques années, commencèrent à arriver dans ce pays de nombreux étrangers.Nous avons pris peur. Nous croyions qu’ensemble vous vous seriez armés contre nous.  Et au lieu de cela, vous, classe subalterne, vous avez été les premiers à vous ruer contre eux !  Nous, nous croyions que le prolétariat se serait évidemment uni au sous-prolétariat et qu’ensemble, ils auraient tenté de frapper la bourgeoisie. Et au lieu de ça, le prolétariat s’est embourgeoisé et nous a demandé un petit coup de main pour combattre le sous-prolétariat.Quelle déception, camarades !

Mais nous ne vous laisserons pas seul avec votre ignorance et votre absurde haine de classe au regard des plus faibles. Et nous vous aiderons à combattre ces miséreux avec les mêmes instruments que nous avons utilisé contre vous.

Arrêtez, arrêtez, arrêtez de les pointer du doigt, de les stigmatiser, de les râtonner dans la rue. Arrêtez, vous n’obtiendrez rien de cette manière. Offrez-leur un téléphone portable, camarades, deux téléphones portables, une connexion internet avec téléchargement illimité, un lave-vaisselle, une machine à laver, la possibilité de faire un prêt pour acheter une petite maison, pour acheter une petite voiture utilitaire.

Camarades,vous les vaincrez par l’illusion. Pour combattre et domestiquer les pauvres, il faut leur faire croire qu’ils sont riches. C’est comme ça que nous avons fait pour VOUS apprivoiser.

Je le dis toujours à ma servitude parce que je crois qu’aujourd’hui un bon patron doit se comporter avec beaucoup de classe, d’élégance et de gentillesse, en ces temps modernes, c’est pourquoi je le dis toujours à mes serfs : pour vous la mettre,et avec tout le respect que je vous dois, dans le cul, il est inutile d’être mal élevé. Il suffit d’un peu de patience, camarades, et de deux doigts de vaseline.

Et si, un jour, camarades, des Martiens devaient arriver, espérons qu’ils soient plus furieux et plus sérieux que vous. Espérons qu’ils nous la fassent, eux, votre belle, grande, merveilleuse, extraordinaire révolution, celle à laquelle vous ne rêvez même plus !

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Présentation par le Théâtre de St-Nazaire :

 Avec sa langue inimitable, à la poésie sautillante, à l’humour ravageur, avec sa conscience politique et un véritable amour des «petites gens», avec son sens aigu de la musicalité des mots : avec tout ça, l’italien Ascanio Celestini a construit en quelques années une grande oeuvre de théâtre. Discours à la nation en marque un tournant important. S’il évoque une nouvelle fois la relation entre la classe dominante et la classe dominée, cette fois ce sont les puissants qui parlent.

Dans des discours enflammés, au milieu d’un tas de caissettes de bois, simplement accompagné par la guitare de Carmelo Prestigiacomo, le comédien belge David Murgia donne vie avec férocité et un plaisir visible à ces politiciens ou chefs d’entreprise au cynisme achevé. La docilité du peuple, la démission des syndicats, le marché globalisé, la loi de la sélection naturelle… tout y passe avec une férocité d’autant plus grande que les personnages hilares qu’il incarne ne montrent pas une once de doute ou de remords. Entrecoupant ces discours de petites historiettes riches de sens, Ascanio Celestini produit un spectacle où l’on rit aux éclats mais qui met aussi le doigt là où ça fait mal. Un régal.

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