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Discours contre la violence du sénateur Robert Francis Kennedy le 5 avril 1968, lendemain de l’assassinat de Martin Luther-King

Voici une version traduite en français :

« Aujourd’hui est un temps de honte et de chagrin. Ce n’est pas un jour pour la politique. Je saisis cette opportunité, mon seul événement aujourd’hui, afin de vous parler de la menace irrréfléchie de la violence en Amérique qui a nouveau entaché notre pays et à nouveau chacune de nos vies.

Ce n’est pas une question de race. Les victimes de la violence sont noires et blanches, riches et pauvres, jeunes et vieux, célèbres et inconnues. Elles sont, avant tout, des êtres humains que d’autres êtres humains aiment et dont ils ont besoin. Personne – peu importe où il vit ou ce qu’il fait – ne peut savoir avec assurance qui souffrira de ces carnages irréfléchis. Et pourtant cela ne cesse pas dans ce pays qui est le nôtre.

Pourquoi ? La violence, qu’a-t-elle accompli ? Qu’a-t-elle créé ? Aucune cause de martyre n’a jamais été immobilisée par la balle d’un assassin.  Aucun méfait n’a jamais été réglé par une émeute et le désordre civil. Un sniper n’est qu’un lâche, pas un héros ; et une foule non-contrôlée et incontrôlable n’est que la voix de la folie, pas celle de la  raison.

A chaque fois que la vie d’un Américain est prise par un autre Américain sans nécessité – que cela soit accompli au nom de la loi ou en défiant la loi, par un homme ou par un gang, de sang froid ou sous le coup de la passion, dans une violente attaque ou en réponse à la violence – à chaque fois que nous déchirons ce tissu qu’est la vie qu’un autre homme a difficilement, et du mieux qu’il peut, cousu pour lui et ses enfants, c’est la nation toute entière qui est abimée.

« Entre hommes libres », a dit Abraham Lincoln, « il ne peut y avoir aucun appel heureux du vote à la balle qui tue ; et ceux qui répondent à un tel appel sont sûrs de perdre leur cause et d’en payer le prix. »

Mais apparemment nous tolérons un niveau ascendant de violence qui ignore notre humanité commune et nos prétentions à une civilisation uniforme. Nous acceptons avec calme les reportages des journaux sur des massacres de civils dans des pays lointains. Nous glorifions les meurtres sur les écrans de cinéma et de télévision et nous appelons ça du divertissement. Nous facilitons l’acquisition d’armes et de munitions par des hommes, quelle que soit leur santé mentale.

Trop souvent nous honorons les parades et les éclats et les exercices de force ; trop souvent nous excusons ceux qui ont la volonté de construire leurs propres vies sur les rêves anéantis des autres. Certains Américains prêchent la non-violence à l’étranger, mais oublient de la pratiquer ici, chez eux.

Certains accusent les autres de déclencher des émeutes, mais ce sont eux qui les ont incitées par leur propre conduite. Certains cherchent des boucs-émissaires, d’autres cherchent des conspirateurs, mais tout ceci est clair : la violence engendre la violence, la répression amène les représailles, et seule  la purification de toute notre société peut ôter cette maladie de notre âme.

Parce qu’il y a un autre genre de violence, plus lente mais tout aussi destructrice qu’un coup de feu ou qu’une bombe dans la nuit. C’est la violence des  institutions ; l’indifférence, la passivité, le déclin. C’est la violence qui est infligée aux pauvres, qui empoisonne les relations entre les hommes parce que leur peau a une couleur différente. C’est la lente destruction d’un enfant par la faim, ce sont des écoles sans livres et des maisons sans  chaleur en hiver.

C’est briser l’esprit d’un homme en lui niant la chance d’être un père et un homme  parmi d’autres hommes. Et ceci aussi nous touche tous.

Je ne suis pas là pour proposer un ensemble de remèdes spécifiques et il n’y a pas de programme clés en mains. Comme plan adéquat, nous savons ce qui doit être fait.

Lorsque vous enseignez à un homme à haïr son prochain et à avoir peur de lui, lorsque vous lui apprenez qu’il est un sous-homme à cause de sa couleur de peau ou de ses croyances ou de la politique qu’il défend, lorsque vous lui apprenez que ceux qui sont différents de vous menacent votre liberté ou votre travail ou votre maison ou votre famille, alors vous lui enseignez aussi à considérer les autres non comme des concitoyens mais comme des ennemis, avec lesquels il ne s’agit pas de coopérer mais de les dominer afin  qu’ils soient vassalisés et entièrement sous contrôle. Nous apprenons, finalement, à regarder nos frères comme des étrangers, des hommes avec lesquels nous partageons une ville, mais pas une communauté ; des hommes liés à nous par une résidence commune, mais pas par une volonté commune. Nous apprenons uniquement à partager une peur commune, un commun désir de se replier loin l’un de l’autre, uniquement une pulsion commune de faire face aux désaccords en employant la force.

Pour tout ça, il n’y a pas de réponses finales. Mais nous savons ce que nous devons faire. Il faut parvenir à une vraie justice entre nos concitoyens. La question n’est pas quels programmes nous devons chercher à appliquer. La question est pouvons-nous trouver en nous-mêmes, en notre propre coeur, cet engagement humaniste qui reconnaîtra les terribles vérités de notre existence ?

Nous devons admettre la vanité de nos fausses distinctions entre les hommes et apprendre à avancer nous-mêmes dans la quête de l’avancement des autres. Nous devons admettre dans notre fort intérieur que le futur de nos propres enfants ne peut être bâti sur le malheur des autres. Nous devons reconnaître que cette courte  vie ne peut être ni anoblie ni enrichie par la haine ou par la vengeance.

Nos vies sur cette terre sont trop courtes et le travail à accomplir est trop grand pour laisser cet esprit encore se propager sur notre terre. Bien sûr nous ne pouvons pas le vaincre avec un programme, ni avec une résolution. Mais nous pouvons peut-être nous souvenir, même si ce n’est que pour un instant, que ceux qui vivent avec nous sont nos frères, qu’ils partagent avec nous ces mêmes courts instants de vie ; qu’ils ne cherchent, tout comme nous, rien d’autre que l’opportunité de vivre leurs vies avec résolution et bonheur, en obtenant ce qu’ils peuvent de satisfaction et d’accomplissement.

Assurément, ce lien résultant de notre foi commune, ce lien résultant de notre but commun, peut commencer à nous apprendre quelque chose. Assurément, nous pouvons apprendre, au moins, à regarder ceux qui nous entourent comme des compagnons humains, et assurément nous pouvons commencer à travailler un peu plus dur à panser les plaies parmi nous et à  redevenir dans nos propres cœurs des frères et des concitoyens. »

* * * * *

Lien vers une version audio de ce discours: http://www.youtube.com/watch?v=OJ8rxSYMi-c

On the Mindless Menace of Violence

Remarks by Senator Robert Francis KENNEDY

City Club of Cleveland, Cleveland, Ohio
April 5, 1968

This is a time of shame and sorrow. It is not a day for politics. I have saved this one opportunity, my only event of today, to speak briefly to you about the mindless menace of violence in America which again stains our land and every one of our lives.

It is not the concern of any one race. The victims of the violence are black and white, rich and poor, young and old, famous and unknown. They are, most important of all, human beings whom other human beings loved and needed. No one – no matter where he lives or what he does – can be certain who next will suffer from some senseless act of bloodshed. And yet it goes on and on and on in this country of ours.

Why? What has violence ever accomplished? What has it ever created? No martyr’s cause has ever been stilled by an assassin’s bullet.

No wrongs have ever been righted by riots and civil disorders. A sniper is only a coward, not a hero; and an uncontrolled, or uncontrollable mob is only the voice of madness, not the voice of the people.

Whenever any American’s life is taken by another American unnecessarily – whether it is done in the name of the law or in the defiance of the law, by one man or by a gang, in cold blood or in passion, in an attack of violence or in response to violence – whenever we tear at the fabric of our lives which another man has painfully and clumsily woven for himself and his children, when we do this, then the whole nation is degraded.

« Among free men, » said Abraham Lincoln, « there can be no successful appeal from the ballot to the bullet; and those who take such appeal are sure to lose their case and pay the costs. »

Yet we seemingly tolerate a rising level of violence that ignores our common humanity and our claims to civilization alike. We calmly accept newspaper reports of civilian slaughter in far-off lands. We glorify killing on movie and television screens and we call it entertainment. We make it easy for men of all shades of sanity to acquire whatever weapons and ammunition that they desire.

Too often we honor swagger and bluster and the wielders of force; too often we excuse those who are willing to build their own lives on the shattered dreams of other human beeings. Some Americans who preach non-violence abroad fail to practice it here at home. Some who accuse others of rioting and inciting riots have by their own conduct invited them.

Some look for scapegoats, others look for conspiracies, but this much is clear : violence breeds violence, repression brings retaliation, and only a cleansing of our whole society can remove this sickness from our souls.

For there is another kind of violence, slower but just as deadly destructive as the shot or the bomb in the night. This is the violence of institutions ; indifference, inaction and decay. This is the violence that afflicts the poor, that poisons relations between men because their skin has different colors. This is the slow destruction of a child by hunger, and schools without books and homes without heat in the winter.

This is the breaking of a man’s spirit by denying him the chance to stand as a father and as a man amongst other men. And this too afflicts us all.

I have not come here to propose a set of specific remedies nor is there a single set. For a broad and adequate outline we know what must be done. When you teach a man to hate and fear his brother, when you teach that he is a lesser man because of his color or his beliefs or the policies that he pursues, when you teach that those who differ from you threaten your freedom or your job or your home or your family, then you also learn to confront others not as fellow citizens but as enemies, to be met not with cooperation but with conquest ; to be subjugated and to be mastered.

We learn, at the last, to look at our brothers as aliens, alien men with whom we share a city, but not a community ; men bound to us in common dwelling, but not in a common effort. We learn to share only a common fear, only a common desire to retreat from each other, only a common impulse to meet disagreement with force. For all this, there are no final answers for those of us who are American citizens.

Yet we know what we must do. And that is to achieve true justice among all of our fellow citizens. The question is not what programs we should seek to enact. The question is whether we can find in our own midst and in our own hearts that leadership of humane purpose that will recognize the terrible truths of our existence.

We must admit the vanity of our false distinctions among men and learn to find our own advancement in the search for the advancement of all. We must admit to ourselves that our own children’s future cannot be built on the misfortunes of another. We must recognize that this short life can neither be ennobled or enriched by hatred or by revenge.

Our lives on this planet are too short, the work to be done is too great to let this spirit flourish any longer in this land of ours. Of course we cannot vanish it with a program, nor with a resolution.

But we can perhaps remember, if only for a time, that those who live with us are our brothers, that they share with us the same short moment of life ; that they seek, as do we, nothing but the chance to live out their lives in purpose and in happiness, winning what satisfaction and fulfillment that they can.

Surely, this bond of common faith, surely this bond of common goals, can begin to teach us something. Surely, we can learn, at the least, to look around at those of us as fellow men, and surely we can begin to work a little harder to bind up the wounds among us and to become in our own hearts brothers and countrymen once again.

Tennyson wroted Ulysses that which we are we are. One equal temper of heroic hearts made weak by time and fate but strong and will to strive, to seek, to find and not to yield.

Thank you very much.

Déclaration universelle des droits de l’homme, 10 décembre 1948

10 déc 1948 la DUDDH

logo ONU

Article premier

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme.

Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression.

Considérant qu’il est essentiel d’encourager le développement de relations amicales entre nations.

Considérant que dans la Charte les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes, et qu’ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande.

Considérant que les Etats Membres se sont engagés à assurer, en coopération avec l’Organisation des Nations Unies, le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Considérant qu’une conception commune de ces droits et libertés est de la plus haute importance pour remplir pleinement cet engagement.

L’Assemblée Générale proclame la présente Déclaration universelle des droits de l’homme comme l’idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l’esprit, s’efforcent, par l’enseignement et l’éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d’en assurer, par des mesures progressives d’ordre national et international, la reconnaissance et l’application universelles et effectives, tant parmi les populations des Etats Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction.

Article premier

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Article 2

1.Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.
2.De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.

Article 3

Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.

Article 4

Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.

Article 5

Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Article 6

Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique.

Article 7

Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.

Article 8

Toute personne a droit à un recours effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution ou par la loi.

Article 9

Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé.

Article 10

Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.

Article 11

1. Toute personne accusée d’un acte délictueux est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.
2. Nul ne sera condamné pour des actions ou omissions qui, au moment où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte délictueux d’après le droit national ou international. De même, il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l’acte délictueux a été commis.

Article 12

Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.

Article 13

1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Article 14

1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays.
2. Ce droit ne peut être invoqué dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.

Article 15

1. Tout individu a droit à une nationalité.
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.

Article 16

1. A partir de l’âge nubile, l’homme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors de sa dissolution.
2. Le mariage ne peut être conclu qu’avec le libre et plein consentement des futurs époux.
3. La famille est l’élément naturel et fondamental de la société et a droit à la protection de la société et de l’Etat.

Article 17

1. Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété.
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété.

Article 18

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.

Article 19

Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.

Article 20

1. Toute personne a droit à la liberté de réunion et d’association pacifiques.
2. Nul ne peut être obligé de faire partie d’une association.

Article 21

1. Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l’intermédiaire de représentants librement choisis.
2. Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d’égalité, aux fonctions publiques de son pays.
3. La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote.

Article 22

Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays.

Article 23

1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.
3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.
4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts.

Article 24

Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques.

Article 25

1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.

Article 26

1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite.
2. L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.
3. Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants.

Article 27

1. Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent.
2. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur.

Article 28

Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet.

Article 29

1. L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seule le libre et plein développement de sa personnalité est possible.
2. Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.
3. Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s’exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies.

Article 30

Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés.

 

 

Discours de Jean Jaurès contre la peine de mort (18 novembre 1908)

Longue séance à la Chambre des députés durant laquelle Jaurès plaide en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il déploie son argumentation en trois temps, dont nous publions ici les principaux extraits (on peut lire le texte en entier ou se rendre directement aux différentes parties en suivant les liens internes ci-dessous) :

Un premier temps où il s’étonne face aux chrétiens partisans de la peine de mort, une peine qui lui paraît précisément incompatible avec la pensée chrétienne : Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Un deuxième temps où il s’adresse aux républicains pour montrer que cette peine est également contraire à l’esprit de la révolution : L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Enfin, un troisième temps où Jaurès exprime ce qui constitue pour lui l’argument essentiel : Les responsabilités sociales dans le crime.

* * *

Ce qui m’apparaît surtout, c’est que les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de société humaine, un dogme de fatalité. Il y a des individus, nous dit-on, qui sont à ce point tarés, abjects, irrémédiablement perdus, à jamais incapables de tout effort de relèvement moral, qu’il n’y a plus qu’à les retrancher brutalement de la société des vivants ; et il y a au fond des sociétés humaines, quoiqu’on fasse, un tel vice irréductible de barbarie, de passions si perverses, si brutales, si réfractaires à tout essai de médication sociale, à toute institution préventive, à toute répression vigoureuse mais humaine, qu’il n’y a plus d’autre ressource, qu’il n’y a plus d’autre espoir d’en empêcher l’explosion, que de créer en permanence l’épouvante de la mort et de maintenir la guillotine.

Voilà ce que j’appelle la doctrine de fatalité qu’on nous oppose. Je crois pouvoir dire qu’elle est contraire à ce que l’humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et a rêvé de plus noble.

Comment peut-on être chrétien et partisan de la peine de mort ?

Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution. Le christianisme a été, pour les hommes, tout ensemble une grande prédication d’humilité et de confiance. Il a proclamé avec l’universelle chute l’universelle possibilité du relèvement. Il a dit à tous les hommes qu’aucun ne pouvait s’assurer en sa vertu propre ; qu’au fond des coeurs les plus purs et des âmes les plus innocentes il y avait des germes empoisonnés, résidus de la grande faute originelle, et qui pouvait toujours infecter de leur venin les âmes les plus orgueilleuses et les plus assurées d’elles-mêmes. Et en même temps il a dit qu’il n’y avait pas un seul individu humain, tant qu’il gardait un souffle, si déchu soit-il, si flétri soit-il, qui n’eût été virtuellement compris dans l’oeuvre du rachat divin et qui ne fût susceptible de réparation el de relèvement. Et lorsque je constate cette doctrine du christianisme, lorsque j’essaie d’en résumer ainsi l’essence et la substance, j’ai le droit de me demander comment des chrétiens, comment des hommes de cette humanité misérable et divine [… Jaurès est interrompu…].

Permettez-moi de demander à ces hommes comment, exposés aux mêmes chutes et capables des mêmes relèvements, ils s’arrogent le droit de dire à d’autres hommes, pétris de la même fange et visités du même rayon, qu’ils ne sont qu’une pourriture et qu’il n’y a plus qu’à les retrancher de la vie. […]

Lorsque, il y a quelques mois, dans les premiers jours de ce débat, je disais cela par interruption à M. Barrès, applaudi par nos collègues de la droite, il m’a répondu qu’il y avait, en quelque sorte, deux ordres, deux plans différents d’existence : un ordre, un plan surnaturel, pour lequel valait sans doute cette doctrine de pardon et de relèvement, et un ordre social, un ordre naturel de la vie, dont les exigences ne pouvaient pas être mises en échec par cette doctrine. Je comprends que M. Barrès, qui ne s’intéresse surtout au catholicisme que comme à un élément de la tradition nationale, ait pu se contenter de cette réponse ; mais je ne crois pas que ceux des chrétiens qui entrent vraiment dans l’esprit du christianisme acceptent cette distinction et cette opposition ; la force du christianisme, sa grandeur tragique, c’est de tout revendiquer, le monde d’ici et le monde de là-haut, et de vouloir mettre partout son empreinte.

Eh bien ! Cette ambition universelle, elle a comme contrepartie une universelle responsabilité ; et c’est dans l’ordre naturel d’aujourd’hui, dans l’ordre social d’aujourd’hui, que vous devez affirmer, que vous devez réaliser cette universelle possibilité de relèvement, que vous n’avez pas le droit d’ajourner à un autre monde. S’il en était autrement, messieurs, si l’Église n’admettait pas, si elle ne proclamait pas pour les pires criminels, pour les individus que vous prétendez ne considérer que comme des déchets sociaux qu’il faut rapidement balayer, si l’Église n’admettait pas pour eux jusqu’au pied de l’échafaud la vocation au relèvement, la possibilité du relèvement, quelle comédie lugubre joue donc l’aumônier des dernières prières ? Par quelle dérision sinistre donne-t-il à baiser au condamné l’image du supplicié rédempteur ?

Ah ! Ne dites pas que c’est précisément la peur et la terreur de la guillotine qui préparent les conversions, car l’Église n’a jamais accepté de confondre cette terreur animale de la vie qui va finir avec l’esprit de relèvement et de repentir ; elle déclare que ce n’est pas la crainte servile, que c’est la crainte filiale qui, seule, prépare le relèvement de l’homme ; elle déclare que le criminel, pour être racheté, sauvé, doit non pas subir, mais accepter son expiation comme une satisfaction suprême donnée par lui au principe supérieur de l’ordre. Et je vous demande si une conscience humaine que vous déclarez capable, naturellement ou surnaturellement, d’entrer dans ces vues, à la minute même où l’horreur de la mort va le saisir, je vous demande si une société chrétienne a le devoir de le frapper comme étant irrémédiablement gâté, irrémédiablement taré. Non, non, là comme en bien d’autres questions, à l’esprit chrétien les chrétiens substituent une tactique conservatrice qui n’a plus du christianisme que le nom.

[Suite à une interruption de Maurice Barrès, Jaurès reprend] Et je constate qu’entre la justice, telle que vous la pratiquez, et le christianisme, tel que vous le professez, il y a une contradiction insoluble.

L’esprit révolutionnaire : une politique d’humanité.

Je ne retiens qu’une chose des paroles de M. Barrès : c’est le rappel de la grande tradition républicaine dont Victor Hugo a été en effet, dans cette question, un des représentants ; et, m’adressant à tous les républicains, à tous ceux qui essayent d’organiser, de diriger leur pensée en dehors de la tradition religieuse, je leur dis : Et vous, messieurs, quelle que soit votre philosophie, vous qui n’insérez pas le miracle comme un fait brut dans la trame des choses, vous qui essayez de vous expliquer l’apparition de l’homme par une immense et douloureuse ascension de la vie vers des formes supérieures, vous qui vous représentez que la race humaine a émergé par degrés de l’animalité primitive transformée, comment, de quel droit pourriez-vous alors, contre un seul des éléments de la nature humaine, porter une sentence définitive d’exclusion et d’extermination ?

Messieurs, je sais bien que les sociétés humaines se sont élevées péniblement de degré en degré, de forme en forme, par la plus dure des disciplines.

Je sais que le sang a coulé, que les exécutions ont abondé, et je ne recherche pas – c’est une immense controverse que nous ne pouvons même pas ouvrir ici – si, même dans le passé, ces brutalités étaient nécessaires au degré où elles se sont exercées.

Sur ce point même, des thèses contradictoires, vous le savez, se sont heurtées : celle de Nietzsche, affirmant que cette éducation brutale était nécessaire pour façonner l’animal humain ; celle de Kropotkine, au contraire, dans son admirable livre l’Entraide, faisant valoir quelles étaient, à chaque époque, les admirables ressources de sociabilité et de solidarité que renferme la masse humaine et disant que, bien souvent, ce sont les despotes, ce sont ceux qui ont abusé de la race humaine qui ont sévi sur elle par d’inutiles supplices.

Je n’entre pas dans cette controverse. Je dis seulement aux républicains : Après bien des siècles de dure histoire humaine, une heure est venue, à la fin du dix-huitième siècle, où une magnifique explosion d’espérance humaine et d’optimisme révolutionnaire s’est produite. Qu’est-ce, messieurs, que la Révolution française dans son fond ? […] C’est une magnifique affirmation de con­fiance de la nature humaine en elle-même. Les révolutionnaires ont dit à ce peuple, asservi et enchaîné depuis des siècles, qu’il pouvait être libre sans péril, et ils ont conçu l’adoucissement des peines comme le corollaire d’un régime nouveau de liberté fraternelle. […]

Messieurs, quand les grands esprits de la Révolution faisaient pour les hommes ce rêve d’une justice adoucie, c’était pour une société régulière, équilibrée et fonctionnant normalement. Ils ont été obligés à une lutte à outrance par la révolte même des forces atroces du passé. Mais savez-vous ce qui les excuse, s’ils avaient besoin d’excuse ? Savez-vous ce qui les glorifie ? C’est que, à travers les violences mêmes auxquelles ils ont été condamnés, ils n’ont jamais perdu la foi en un avenir de justice ordonnée. C’est qu’ils n’ont jamais perdu confiance en cette révolution au nom de laquelle ils avaient tué et au nom de laquelle ils étaient tués : Condorcet, proscrit, retraçait les perspectives du progrès indéfini de l’esprit humain ; à Robespierre, blessé, on ne pouvait arracher dans son stoïque silence aucune parole de doute et de désaveu. Et c’est parce que ces hommes, à travers la tourmente, ont gardé la pleine espérance, la pleine confiance en leur idéal, qu’ils ont le droit de nous la transmettre et que nous n’avons pas le droit, dans des temps plus calmes, de déserter la magnifique espérance humaine qu’ils avaient gardée.

Ce qu’on demande, en effet, au parti républicain, c’est d’abandonner cette politique d’espérance, cette politique d’humanité ; c’est de substituer à cet idéalisme révolutionnaire, considéré comme une chimère creuse et surannée, ce qu’on appelle le réalisme nouveau et qui ne serait que la consécration indéfinie du droit de la force.

Ce n’est pas par une coïncidence fortuite que, dans la même séance où il soutenait la peine de mort, M. Barrès disait à M. Théodore Reinach qui la combattait à cette tribune : «Vous n’avez pas le droit de parler de la France ; vous n’êtes pas de notre race». C’est partout, c’est en toute question la même politique d’exclusion et de brutalité. Il y a des individus maudits, socialement maudits et qui sont à jamais incapables de se relever ; il y a des races socialement, historiquement maudites, qui ne seront jamais assimilées par les civilisations supérieures. Il y a sans doute aussi des classes socialement maudites qui ne seront jamais appelées à une libre coopération. Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages, voilà quel est, selon nos contradicteurs, le fondement durable ou plutôt le fondement éternel de l’échafaud !

C’est sur ce bloc de fatalités qu’ils dressent la guillotine. Elle a pour mission de signifier aux hommes que jamais le progrès social, jamais le progrès de l’éducation et de la justice ne dispensera les sociétés humaines de tuer et de répondre à la violence individuelle par le meurtre social. C’est le signal du désespoir volontaire, systématique et éternel ; c’est le disque rouge projetant ses lueurs sanglantes sur les rails et signifiant que la voie est barrée, que l’espérance humaine ne passera pas !

[Jaurès, ensuite, examine les arguments des partisans de la peine de mort, et y répond en remarquant notamment qu’il n’y a aucune preuve qu’elle soit efficace ; qu’il y a en revanche des preuves qu’aucune augmentation de la criminalité n’a eu lieu dans les pays où elle n’est pas utilisée.]

Les responsabilités sociales dans le crime

Savez-vous quelle devrait être, pour tous les républicains pour tous les hommes, l’objection principale contre la peine de mort ? C’est qu’elle détourne précisément les assemblées, c’est qu’elle détourne les nations de la recherche des responsabilités sociales dans le crime.

Ah ! C’est chose facile, c’est procédé commode : un crime commet, on fait monter un homme à l’échafaud, une tête tombe ; la question est réglée, le problème est résolu. Nous, nous disons qu’il est simplement posé ; nous disons que notre devoir est d’abattre la guillotine et de regarder au-delà les responsabilités sociales. Nous disons, messieurs, qu’il est très commode et qu’il serait criminel de concentrer, sur la seule tête des coupables, toute la responsabilité. Nous en avons notre part, tous les hommes en ont leur part, la nation tout entière en a sa part.

[Jaurès évoque les terreaux de la criminalité dans lesquels l’ordre social actuel a sa part de responsabilité  : l’alcoolisme, le chômage, les enfants laissés à l’abandon, etc.]

La caractéristique du crime, la caractéristique du criminel est double : c’est l’insensibilité et l’orgueil ; le criminel est le plus souvent incapable de se représenter le degré de souffrances qu’il inflige à autrui, et il est tenté dans sa vie de hasard et d’aventures sinistres de se considérer comme un être exceptionnel vivant en dehors des règles communes, et se dressant tout seul orgueilleusement contre la société tout entière. Si quelque chose peut développer dans l’âme d’un homme ce double caractère, si quelque chose peut le préparer à l’insensibilité et à l’orgueil c’est la vie d’abandon où il est laissé ; il devient insensible, parce qu’à force d’avoir à veiller à sa propre conservation il n’a plus de loisir de si représenter la vie, la souffrance et la pensée des autres. Et il devient orgueilleux parce que, habitué à se débrouiller – passez-moi le mot – sans être aidé par personne, sans être soutenu par personne, ayant en face de lui une énorme société qui l’ignore, il se dit tout bas chaque soir, quand il a conquis son pain de fortune, quand il a trouvé son gîte de hasard : «Ce n’est pas aux autres hommes, qui ne sont pour moi que roc et pierre, que je dois ma vie ; c’est à moi-même et à moi seul». Et il se complaît ainsi dans une sorte d’orgueil sinistre qui se prolonge quelquefois dans l’orgueil d’un crime solitairement accompli. Voilà quelques-unes des causes profondes du désordre d’où sort la criminalité.

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, prostitution et criminalité]

Eh bien ! De quel droit une société qui, par égoïsme, par inertie, par complaisance pour les jouissances faciles de quelques-uns, n’a tari aucune des sources du crime qu’il dépendait d’elle de tarir, ni l’alcoolisme, ni le vagabondage, ni le chômage, ni la prostitution, de quel droit cette société vient-elle frapper ensuite, en la personne de quelques individus misérables, le crime même dont elle n’a pas surveillé les origines ?

[Jaurès évoque ensuite les liens entre misère, taudis et criminalité]

Je le répète, ce que nous reprochons avant tout à la peine de mort, c’est qu’elle limite, concentre la responsabilité de la peine de mort. C’est dans la race humaine l’absolu de la peine. Eh bien ! Nous n’avons pas le droit de prononcer l’absolu de la peine parce que nous n’avons pas le droit de faire porter sur une seule tête l’absolu de la responsabilité.

[…] Il est trop commode de trancher le problème avec un couperet, de faire tomber une tête dans un panier et de s’imaginer qu’on en a fini avec le problème. C’est trop commode de créer ainsi un abîme entre les coupables et les innocents. Il y a des uns aux autres une chaîne de responsabilité. Il y a une part de solidarité. Nous sommes tous solidaires de tous les hommes même dans le crime.

Ultime discours du citoyen Robespierre – Discours à la Convention : séance du 8 thermidor an II (26 juillet 1794)

M. Robespierre : En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai tremblé quelquefois d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l’humanité; mais la défaite des factions rivales a comme émancipé tous les vices; ils ont cru qu’il ne s’agissait plus pour eux que de partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et prospère ; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont animés contre tout ce qui s’oppose à leurs projets a tracé la ligne de démarcation entre eux et tous les gens de bien. Mais si les Verres et les Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la carrière du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tête de leur accusateur, j’ai promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès ce moment l’opprobre et la mort ! Je conçois qu’il est facile à la ligue des tyrans du monde d’accabler un seul homme ; mais je sais aussi quels sont les devoirs d’un homme qui peut mourir en défendant la cause du genre humain. […]

Peuple, souviens-toi que, si dans la République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom ! Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l’on méprise; toi, souverain reconnu, qu’on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes, et non de destinées !

Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, et qui a plus d’influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens !

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette nuée de fripons à ton bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique !

Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre ta cause et la morale publique sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés contre nous, telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc, les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs ! Souscrirons-nous à cette loi ? Non ! Défendons le peuple, au risque d’en être estimé; qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu.

Ditons-nous que tout est bien ? Continuerons-nous de louer par habitude ou par pratique ce qui est mal ? Nous perdrions la patrie. Révélerons-nous les abus cachés ? Dénoncerons-nous les traîtres ? On nous dira que nous ébranlons les autorités constituées, que nous voulons acquérir à leurs dépens une influence personnelle. Que ferons-nous donc ? Notre devoir. Que peut-on objecter à celui qui veut dire la vérité et qui consent à mourir pour elle ? Disons donc qu’il existe une conspiration contre la liberté publique; qu’elle doit sa force à une coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention ; que cette coali­tion a des complices dans le Comité de Sûreté générale et dans les bureaux de ce comité qu’ils dominent; que les ennemis de la République ont opposé ce comité au Comité de Salut public, et constitué ainsi deux gouver­nements ; que des membres du Comité de Salut public entrent dans ce complot ; que la coalition ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le remède à ce mal ? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de Sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le subordonner au Comité de Salut public, épurer le Comité de Salut public lui-même, constituer l’unité du gouvernement sous l’autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l’autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les principes. S’il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j’en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive les taire; car, que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ?

Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de biens peuvent servir impunément la patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera.