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De Lordon à Mélenchon

Extrait de l’intervention de Jean-Luc Mélenchon au sommet international du plan B, samedi 23 janvier 2016 à Paris

«  Aucun plan n’est possible s’il n’est porté par un haut niveau d’action populaire. De quelle manière le niveau d’action populaire peut-il être à bonne altitude ?
Il faut pour cela que les larges masses comprennent quels sont les enjeux, et le comprennent à l’égard de leurs propres intérêts et de la contradiction entre leurs intérêts et les politiques suivies.
C’est pourquoi je dis que ça n’a pas d’intérêt de surgir sur la scène en disant purement et simplement « nous allons sortir de l’euro » parce que cela revient à fétichiser la question de l’euro sans permettre d’en comprendre le mécanisme diabolique d’aliénation des peuples.
Il est intéressant de montrer une part de bonne volonté  qui se heurte à la mauvaise volonté et à l’hostilité de ceux à qui l’on s’adresse et alors les peuples sont conduits à se demander d’où vient cette mauvaise volonté, d’où vient ce refus. C’est pourquoi nous parlons souvent de plan A et cela ne signifie pas que nous ayons des illusions sur le sujet. »

L’extrait ci-dessus est issu notamment de cette vidéo. Jean-Luc Mélenchon​ prend la parole pendant quelques minutes juste après la fin de l’intervention de Frédéric Lordon, samedi 23 janvier 2016 lors du Sommet international du Plan B à Paris.

Je pense qu’il nous livre là le cœur de sa pensée, la substantifique moelle de sa réflexion, quant à la question de savoir si l’on doit – ou pas – et pourquoi – défendre la sortie pure et simple de l’euro (et l’on peut dire, par extension, de l’UE).

Dans ces quelques minutes d’exposé, il réitère son refus de dire ouvertement que nous devons sortir du carcan qu’est l’euro, et plus largement l’UE (alors que certains d’entre-nous voudrions l’entendre de sa bouche) et il avance des arguments à l’appui.

Son principal argument a du poids, c’est indéniable, mais malgré tout je persiste à penser que si Jean-Luc Mélenchon, et d’autres avec lui, portaient ardemment, et avec conviction, arguments solides à l’appui car il y en plein, le combat frontal contre l’UE (et pas seulement l’euro) en disant ouvertement que nous devons sortir de l’UE (et pas seulement de l’euro) et en expliquant pourquoi et comment le faire, il deviendrait de facto le principal opposant au gouvernement actuel, à la gauche droitisée à outrance, aux droites devenues ivres de capitalisme exacerbé, et à l’extrémisme néofasciste. En devenant ce véritable opposant, il deviendrait le principal recours du peuple.

Contrairement à l’argument qu’il utilise pour contester le discours frontalement hostile à l’euro et à l’UE, ce n’est pas du tout par « fétichisme » que nous souhaitons sortir de l’UE. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, nous n’étions pas sur cette ligne il y a encore un an ou deux. C’est l’aboutissement de notre réflexion qui nous a conduits à défendre cela, au regard de l’analyse que nous avons faite de la situation actuelle et de l’histoire de l’UE. Il ne s’est jamais agi de « sortir de l’UE » pour sortir de l’UE. Et le fétichisme n’entre pas dans nos comportements politiques…

Comme il aime à le dire lui-même, c’est la raison que nous utilisons pour fonder nos opinions et nos jugements, pas une irrationnelle lubie… Nous considérons seulement, au regard de ce qu’est l’UE, analysée à travers ses textes fondateurs, ses différents traités, ses institutions, sa pratique législative, réglementaire et jurisprudentielle, ses organes, sa politique, sa diplomatie, que nous ne la ferons jamais évoluer dans le sens que nous souhaitons et que nous devons donc nous en libérer pour revenir à un internationalisme réel, selon la logique expliquée maintes fois par Frédéric Lordon.

Or nous croyons que nous perdons du temps à faire croire que nous pourrions obtenir quelque répit ou quelque rémission. Puisque Jean-Luc Mélenchon dit lui-même qu’il n’a aucune illusion, alors qu’il cesse de le faire croire indirectement…

Attendre « l’alignement des planètes », comme le dit Frédéric Lordon, est une tragique utopie. Cette marque d’ironie joue essentiellement pour dire qu’il est utopique d’attendre que plusieurs gouvernements européens basculent simultanément à gauche et suffisamment à gauche pour ne pas rééditer l’expérience des années 90 où l’on avait déjà un tel « alignement » et où pourtant l’UE capitaliste a gagné beaucoup de chemin. Cet alignement peut aussi désigner le moment où une majorité du peuple aurait enfin compris d’où vient notre incapacité chronique à changer les choses dans le bon sens.

Mais pour qu’un peuple s’éveille, encore faudrait-il tenter de l’éveiller. Le mieux est encore de faire œuvre pédagogique et pas seulement avec des doses homéopathiques…  Ce Sommet du Plan B y contribue sans doute largement quoi que je doute que les débats qui y ont eu lieu infusent au-delà de cercles déjà très politisés…

Jean-Luc Mélenchon, candidat à la Présidentielle de 2017, aura une « tribune » dont il doit se servir pour augmenter l’avancement des prises de conscience. Je ne doute pas qu’il le fera comme il l’a déjà fait si souvent.

Pourtant, je me désole de ressentir une différence de perception assez nette entre la vision de Frédéric Lordon à laquelle j’adhère entièrement et celle exprimée par Jean-Luc Mélenchon très en deçà, quand bien même on perçoit aussi de manière très sensible un rapprochement entre eux. Sans doute que nous ne sommes qu’au début de la route et que la vision de Frédéric Lordon va continuer à inspirer Jean-Luc Mélenchon. Je le souhaite.

Jean-Luc Mélenchon explique que convaincre le peuple passera inéluctablement et seulement par la patience et par le lent travail qui aboutira à ce que le peuple constatera que notre bonne volonté fait face chaque fois face à un mur ; et Jean-Luc Mélenchon juge que c’est la prise de conscience par le peuple de l’existence de ce mur qui fera basculer les consciences.

Ça n’est pas tout à fait l’avis de Frédéric Lordon, si je l’ai bien saisi, et ça n’est pas le mien, comme ça n’est pas celui de beaucoup, beaucoup de citoyens, qu’ils soient engagés ou pas.

J’ai l’impression que Mélenchon présuppose que le peuple ne sait pas, ne comprend pas, ou est en retard dans le diagnostic qu’il dresse, et que ce peuple aurait donc encore besoin, pour être convaincu de la nécessité de la sortie, de preuves multiples de notre bonne volonté d’une part, et de la mauvaise volonté de l’UE d’autre part.

Je vois là, dans ce diagnostic fait par Jean-Luc Mélenchon, une méprise, une erreur fondamentale de perception. Car nous sommes nombreux à croire que le peuple français a, majoritairement, une conscience très nette de ce « mur » qu’est l’UE. Je pense que le peuple français a cette pleine conscience depuis  au minimum 2007-2008 et l’expérience de la forfaiture du traité de Lisbonne. Et le FN ne cessant de croître est un signe très fort de cela. Frédéric Lordon l’a expliqué dans son intervention en disant ceci :

« Et de quelle alternative parlons-nous ? De la seule en réalité capable de faire une différence radicale, une de ces différences que le corps social crève de ne plus jamais se voir proposer sur la scène des partis dits de gouvernement, désormais réduits à la grille continue de la droite générale. C’est bien pourquoi mort de faim politique, le peuple se jette avec avidité sur la moindre différence qui passe dans son champ de vision, fut-ce la pire, la plus mensongère, portée par les plus immondes démagogues car au moins c’est une différence et que, par là, il a le sentiment de respirer à nouveau. »

Alors, je persiste à considérer que nous devons – et Jean-Luc au premier chef le devrait encore plus – aller plus loin dans notre discours et aller directement à l’aboutissement du raisonnement pour reprendre l’idée de Frédéric Lordon, afin de ne pas perdre davantage de temps.

Si nous n’avions aucun argument solide à la fois pour fonder ce projet de sortie, pour l’organiser et ensuite pour lui substituer autre chose, alors, j’en conviens, un tel projet de sortie serait dangereux et comparable à un mantra. Mais tel n’est pas le cas. Nous avons des idées claires. Nous avons de brillants économistes et d’excellents juristes dans notre camp ainsi que tout ce dont nous avons besoin, en termes de « moyens humains » pour inventer le monde d’après.

Je vais citer un révolutionnaire qui n’est pas exactement l’archétype du démocrate tel que nous, les adeptes de la démocratie jusqu’au bout, le concevons, mais qui a eu le mérite de poser un axiome célèbre et toujours valable. Il s’agit de Siéyès qui a dit :
 » Qui donc oserait dire que le Tiers-état n’a pas en lui tout ce qu’il faut pour former une nation complète ? Il est l’homme fort et robuste dont un bras est enchainé. Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la Nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi qu’est ce que le Tiers-État ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? Tout. Mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres. »

Que celles et ceux qui se préparent à gouverner demain et à être en première ligne ne dévoilent pas certaines choses, je le comprends. Un général ne divulgue pas ses plans à la veille de la bataille. Mais d’un autre côté, en politique, il faut parler et expliquer et dire beaucoup de choses, de telle manière que le peuple qui vous choisit le fasse en connaissance de cause et ne vous snobe pas, ou ne vous rejette pas, faute de vous avoir correctement  jugé. Il y a des choses qu’on ne saurait dévoiler, mais dire que l’on a le ferme projet de sortir de l’UE, dire pourquoi et comment, et dire pour faire quoi à la place, on peut le faire, et on doit le faire.

C’est d’autant plus facile qu’il ne s’agit pas pour Jean-Luc Mélenchon de dire « Si je suis Président de la République » ou « Quand je serai Président de la République », « je sortirai la France de l’UE ». Faire cela tel quel serait un nouvel acte de force antidémocratique car la volonté populaire que je présume favorable à la sortie devra être vérifiée. Car même si le peuple français élisait Mélenchon, même si Mélenchon avait, dans son projet, porté l’idée de la sortie, un tel sujet ne pourrait démocratiquement être décidé que par référendum après un large débat.

Ce que Mélenchon doit faire, c’est donc seulement – mais c’est déjà beaucoup – s’engager très fermement et ce dès maintenant à organiser, rapidement après son élection acquise (disons dans les mois qui suivent), un débat suivi d’un référendum sur la question de la sortie de la France de l’UE et aussi quelques autres questions subsidiaires liées au même sujet.

Ainsi Jean-Luc Mélenchon n’endosserait pas la sortie en son nom mais serait l’arme absolue pour que le peuple puisse se ressaisir de la question et redire ce qu’il en pense. Une fois qu’il se serait exprimé, le Président Mélenchon n’aurait plus qu’à en tirer les conséquences en appliquant la décision de manière immédiate. Bien entendu, pendant les semaines ou les mois qui auront précédé le référendum, il aura fallu que le Président, son gouvernement, sa majorité, les organes de l’État fassent tout ce qu’il convient de faire pour préparer la sortie et pour protéger la France des représailles de celles et ceux qui voudront lui faire payer son évasion de la prison de l’UE, et cette fois dans le secret le plus total.

Si Jean-Luc Mélenchon osait affirmer cela dès maintenant, il nous ferait faire collectivement un bond de géant et en devenant l’ennemi absolu du système, il deviendrait simultanément l’arme de destruction massive que le peuple aurait à sa disposition pour dynamiter les oligarchies régnantes et l’édifice dictatorial qu’elles ont patiemment édifié depuis des décennies et perfectionné depuis quelques années…

* * * * *

Ah, si Frédéric Lordon pouvait inspirer Jean-Luc Mélenchon !

Jean-Luc Mélenchon…

Un des meilleurs moyens pour faire en sorte que le peuple approuve le plan B et les alternatives en discussion (parmi lesquelles la sortie pure et simple de l’euro ou même de l’UE), serait peut-être que toi-même, tu défendes enfin clairement cette idée devant le peuple, que tu la portes haut comme étant le résumé de toute l’argumentation convaincante que tu exposes déjà depuis longtemps.

Frédéric Lordon nous appelait collectivement samedi – à moins qu’il ne t’appelle surtout toi-même…- à faire de ce discours de rupture claire et franche « le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus.« 

Vois-tu, ne manque en effet, dans tes discours, que le signal du combat. Aussi longtemps que tu n’oseras pas, ou refuseras obstinément, de dire ces quelques mots, beaucoup continueront de croire que tu n’es qu’un adepte de la « réforme » de l’UE, qu’à l’instar de tant d’autres, tu souhaites « une autre Europe » au sens où on l’entend depuis des décennies de la part de ceux-là même qui nous ont mis là où l’on est !

Tel Frédéric Lordon, je ne crois pas un seul instant que l’on puisse démocratiser l’euro qui, ainsi qu’il l’a dit avec humour, « a autant de réalité qu’un cercle carré ». Il ne s’est pas contenté d’ironiser avec insolence ; il a expliqué, arguments puissants à l’appui, pourquoi on ne démocratisera jamais l’euro qui est né sous le berceau du coup de force.

Et en conséquence de cela, je ne crois pas que « sortir de l’euro » suffira, car si l’on sortait de l’euro et que l’on restait dans l’UE (ce qui, au passage est une incongruité quand on lit les traités qui lient bien l’un et l’autre, sauf pour quelques cas d’États qui ont bénéficié de dérogations), nous continuerions à subir tout l’ordonnancement juridique socialement nuisible, radicalement antidémocratique, et diplomatiquement dévastateur de l’UE.

Marina Albiol, députée européenne d’Izquierda Unida, a été bien inspirée de faire remarquer que « la monnaie n’est pas tout« , que nous étions déjà sous régime libéral et capitaliste avant d’avoir l’euro, et qu’il ne suffira pas de sortir de l’euro pour que tout s’arrange. Il faudra faire bien plus… Ce « bien plus », c’est sortir de l’UE, totalement et définitivement !

Parce que le juriste que je suis connait un peu les traités, sait bien que tout est solidement verrouillé, et que jamais on ne pourra modifier une virgule de cet ordonnancement juridique, fut-ce en mettant notre contribution financière à l’UE dans la balance, nous devons nous échapper, nous évader, de cette nouvelle Alcatraz.

Tu l’as exposé toi-même. Nous pouvons faire tout autre chose sans que la sortie de la France de l’UE signifie un renfermement sur nous-mêmes. Ce n’est pas au nationalisme auquel nous aspirons. C’est tout le contraire : l’internationalisme, mais le vrai, pas l’imaginaire dénoncé à juste titre par Frédéric Lordon. Nous voulons respirer de nouveau et pour cela, nous devons retrouver notre IN-DÉ-PEN-DAN-CE totale, pour pouvoir ensuite, immédiatement après notre sortie « sèche », entamer toutes les négociations nécessaires avec nos partenaires, dans un cadre bilatéral ou multilatéral. La France a vécu sans l’UE hier et elle revivra sans elle demain, sans drame. Le « nouvel indépendantisme français » que tu as brillamment présenté par ailleurs est cela. Alors pourquoi ne réserves-tu ces propos qu’à des cercles restreints de spécialistes ?

Tu as aussi rappelé dimanche que les grands projets européens datent d’avant l’euro et qu’ils n’ont pas été conçus dans le cadre des « communautés européennes » mais dans celui de programmes de « coopération intergouvernementale », c’est-à-dire en dehors des structures communautaires, directement entre États.

Frédéric Lordon a eu l’occasion de le rappeler, lui aussi, en parlant de tous les liens à tisser, ou à développer pour ceux qui existent déjà.

Marina Albiol, encore elle, disait, à juste titre, qu’il fallait « sortir du capitalisme« . Ce n’est pas qu’un mantra. Ça dit beaucoup de choses. Certes, des masses de gens ne sont pas encore convaincues de cela, même si elles ont de plus en plus conscience que les malheurs qu’elles vivent résultent du capitalisme. Elles ne sont pas encore convaincues de la sortie du capitalisme sans doute parce qu’elles ne discernent pas les traits de l’autre société qu’on veut lui substituer.  Or nous avons beaucoup à dire et à proposer sur ce point. Nous le faisons depuis des années mais nous devons employer d’autres moyens pédagogiques que notre habituel discours qui n’a pas l’effet escompté. Sur ce sujet précis, Podemos montre la voie et Pablo Iglesias a eu l’occasion de nous expliquer, dans une vidéo, pourquoi nous faisons fausse route et comment on peut trouver des solutions efficaces. Et il y a aussi Tatiana J., Johann E. et Tommy L. avec le Fil d’Actu qui ouvrent la voie. Ce que ces militant-e-s viennent de commencer à mettre en oeuvre avec ce mini JT alternatif est purement génial.

Oui, comme l’ont exposé certains lors du sommet du Plan B, c’est bien tout le système juridique et institutionnel de l’UE qu’il faut déconstruire puisqu’il institutionnalise, dès le premier jour, le capitalisme.

Donc, il faut commencer, pour ce qui te concerne – puisque tu as déjà en magasin toute l’argumentation idoine à l’appui, mais aussi des alliés et une masse de gens prête à te soutenir dès que tu diras « Aux armes citoyens » (je parle au sens figuré, ça va sans dire) – que « ton » plan B à toi n’est pas de tenter de changer l’UE ou de réformer ou de démocratiser l’euro ou le mécanisme institutionnel de l’UE -inaccessible utopie- mais de nous libérer d’elle.

Faisant cela, tu perdrais des « amis-e-s » et des soutiens mais tu en gagnerais sans doute d’autres, beaucoup d’autres !

J’en finirai par ce dernier élément : peu importe -voire tant mieux !- que tu perdes le soutien de tel parti (le PC par exemple) ou de telle personnalité politique (Pierre Laurent ou Cécile Duflot au hasard), peu importe même que certains du PG te voient alors « dériver » vers le « gauchisme » ou le « rouge-brun » (insultes que nous recevons si souvent) car tu te seras alors mis à l’heure du peuple et tu seras à l’unisson avec lui,  et tu ne tarderas pas à en cueillir très vite les fruits en plus de dévitaliser totalement ce FN qui nous fait tant de mal et qui légitime tant nos maîtres qui s’en servent pour nous faire tous chanter… Cerise sur le gâteau, en étant médiatiquement le vilain petit canard, en étant, a priori, rejeté de toutes parts par « les tiens », tu serais rapidement perçu comme l’Alternative, la vraie. Rappelle-toi l’expérience de Chirac de 1993 à 1995… Lâché de toutes parts, « trahi » par ses plus proches, « seul et isolé », c’est lui qui a battu le candidat du système, Balladur, avant de l’emporter face à Jospin. Je crois que tu peux rééditer cette expérience.

Tu auras sans aucun doute à rivaliser avec un « candidat unique de la Gauche » que la primaire aura désigné contre toi, et surtout contre tout risque de voir l’Alternative prendre tournure. Mais tu seras alors, aux yeux du peuple – à condition aussi que tu dises ce qu’il faut dire…- le recours.

Relis ces mots que Frédéric Lordon a dits dans son intervention de samedi :
« Et de quelle alternative parlons-nous ? De la seule en réalité capable de faire une différence radicale, une de ces différences que le corps social crève de ne plus jamais se voir proposer sur la scène des partis dits de gouvernement, désormais réduits à la grille continue de la droite générale. C’est bien pourquoi mort de faim politique, le peuple se jette avec avidité sur la moindre différence qui passe dans son champ de vision, fut-ce la pire, la plus mensongère, portée par les plus immondes démagogues car au moins c’est une différence et que, par là, il a le sentiment de respirer à nouveau.« 

Jean-Luc, travailler en étroite collaboration avec Frédéric Lordon serait une arme de conviction massive…

Ce qu’il faut que tu fasses, ce n’est pas de courir après la gauche, mais plutôt de trouver le moyen de ramener aux urnes, et si possible en ta faveur, cette moité d’électeurs qui les ont boudées aux dernières élections… Pour cela, tu ne dois pas parler à la Gauche mais à la France.

À partir du moment où tu auras clairement appelé à sortir de l’UE, je ne doute pas que les 55% de Français qui ont voté NON au TCE en 2005 s’intéresseraient de près à ce que tu dis ; et que parmi eux une grande partie finirait par te soutenir si tu persévérais dans ce positionnement-là !

Nous sommes hostiles au monarchisme de la 5e et nous sommes les plus ardents défenseurs d’un changement de régime que nous désignons sous le vocable de « 6e République » et dont nous voulons qu’il fasse « Place au peuple ».

Mais sauf à ce qu’une révolution intervienne avant et ne balaye ce régime honni, il nous faut, si l’on veut avoir quelque chance d’influer sur le cours de notre destin, gagner la présidentielle d’abord, les législatives ensuite. La première étape implique de te faire élire et pour cela, on doit se soumettre au système électoral présidentialiste. On doit donc avoir un candidat  solide, capable de rassembler le peuple et de porter un projet de rupture avec l’Ancien régime.

Je suis de ceux qui pensent que tu dois devenir officiellement candidat et le plus vite possible, en ton nom propre et non en celui du PG ou de quelconque parti, cartel, clan, union de partis, rassemblement de quelque nature que ce soit. La 5e République, tu le sais bien, c’est la rencontre d’un homme et d’un peuple. Je sais bien moi-même que cette idée-là défrise la Gauche qui est adepte du collectif. Mais le « collectif » se fera aussi, autour de toi. Les organisations politiques se positionneront comme elles le veulent. Certaines te soutiendront, d’autres te seront, de manière virulente, hostiles. Tant mieux disais-je plus haut ! Candidat « hors-système » bien que maîtrisant ce système, tu seras en bonne position pour plaire au peuple.

Jean-Luc Mélenchon enfin prêt à « sortir » des traités !

Camarade Jean-Luc Melenchon, enfin !
Oui, enfin, tu parles clair sur le sujet de l’Union européenne et tu fais plus que simplement laisser entendre ce que tu as dans la tête. Pour la première fois, tu exprimes une vision de défiance caractérisée envers l’UE et tu parles de « sortir » des traités. Jamais je ne t’avais lu ou entendu être aussi clair. Or, je te suis de près.
Depuis des mois, nous sommes très nombreux à t’appeler à cette rupture, te conjurer de nous entendre et tu nous avais souvent ignorés, voire tu nous avais démentis et fait la leçon.
Peu importe que nous ayons été déçus hier si tu te décides enfin aujourd’hui à porter le flambeau de la résistance frontale à l’UE.
Dans ton dernier billet, tu reprends enfin à ton compte – c’est la première fois que je lis cela sous ta plume – l’argument puissant défendu par beaucoup (comme Aurélien Bernier depuis longtemps) selon lequel Jean-Marie Le Pen hier et Marine aujourd’hui et le FN tirent leur force électorale principalement du fait que le peuple les croit les seuls opposants sincères à l’UE, ce que nous savons bien qu’il ne sont pas du tout.
On en reparlera, sans doute, car il faudra développer. Tu ne fais qu’ouvrir la porte mais tu l’as ouverte avec vigueur et cela inaugure des suites intéressantes…
Si tu lis ces quelques lignes, sache, camarade, que nous sommes l’arme au pied pour faire tout ce que nous pourrons pour te conduire à la Présidence de la République, pour t’appuyer, pour prendre certains coups à ta place et pour décupler la force de ceux que tu donneras toi-même à nos ennemis.
Je ne suis pas grand chose. Je ne suis pas un cadre de parti. Je ne suis pas un acteur syndical, ni associatif. Je n’ai pas de responsabilité professionnelle ou politique d’importance mais je suis un citoyen engagé. D’une certaine manière, je l’ai été à tes côtés pendant les 5 ans que j’ai passés au PG. Et que j’aie rompu avec le PG n’avait ni pour conséquence, ni pour signification que je te désavouais. Certes, je m’impatientais comme beaucoup, beaucoup d’autres. Certes, parfois, il y avait même chez moi de l’exaspération à t’entendre dire des choses qui ne coïncidaient pas avec l’image de l’homme d’État que tu es.
Mais c’est parce que nous continuions à croire en toi et à vouloir que « demain ne se fasse pas sans toi » pour reprendre une formule qui a eu son succès il y a quelques années, c’est parce que nous sommes un certain nombre à percevoir en toi les qualités pour rassembler le peuple français sur un projet digne de notre pays, que nous ne t’avions pas évacué de notre tête.
Ces derniers mois, nous avons souffert. Tu dois le savoir et l’entendre. À cause de tes hésitations, de tes lenteurs et de tes choix de t’engager dans la recherche d’une nouvelle alliance de Gauche, ce qui nous paraissait totalement antinomique avec ce que tu devais faire, à nos yeux. Et, en conséquence, j’ai pu parfois, dans mes billets de blog ou sur Facebook, publier des lignes quelque peu critiques mais c’est toujours de façon mesurée et respectueuse que je l’ai fait, contrairement à beaucoup d’autres commentateurs de tes paroles, de tes écrits ou de tes actes. Et c’était toujours pour t’appeler à te dépasser et à dépasser la Gauche, et à oser assumer l’indispensable rupture avec l’UE, pour dévitaliser totalement le FN et pour emporter la confiance du peuple tout entier. Deux lettres ouvertes à ton attention furent ainsi mises en ligne sur mon blog à quelques mois d’écart en juin 2014 et février 2015.
Puisque tu rends publique maintenant ton intention de porter le fer contre le principal de nos ennemis, l’UE, eh bien, sache que je suis déterminé à porter le fer avec toi.
Et bien que certains d’entre nous soyons désormais hors du PG ou des partis, nous serons nombreux à être à tes côtés. D’ailleurs, tu auras avec toi bien plus de citoyens ordinaires que de représentants des partis. Et tu devrais à mon avis t’entourer aussi de ces citoyens ordinaires…
Le défi est de te faire élire Président de la République à la suite de l’actuel résident de l’Élysée (c’est volontairement que je dis « résident », en omettant la lettre « P ») afin que tu puisses, depuis la Présidence, mettre le peuple en situation de changer le régime et de retrouver tout son pouvoir souverain.
Nous allons nous y employer cher Jean-Luc !
* * * * *
Extraits du billet de blog de Jean-Luc Mélenchon, intitulé « Le plan B plus que jamais » publié le 20/01/2016
Bien sûr, l’Union européenne est toujours aussi nuisible, hostile à la démocratie et à la justice sociale. Son procès n’est donc plus le sujet. Mais il faut suivre ce qui s’y passe pour bien comprendre la façon avec laquelle la catastrophe qui s’avance sur le monde se construit. Car il faut être prêts dès que cela serait possible à prendre les mesures au bon endroit et sur les bons sujets pour enrayer la machine devenue folle qu’est l’économie de casino qui domine notre planète.
(…)
Mais on peut aussi avoir un plan B, surtout quand on est la France.
Le débat est donc le suivant : honorer les traités européens comme ils s’y efforcent ou en sortir comme je le propose avec tant d’autres ?
(…)
En toute hypothèse, nombre des signataires de la pétition des primaires ont en commun d’être d’ardents partisans de ces traités européens. Faut-il rappeler que ces traités sont aussi massivement rejetés dans d’autres sondages que l’est la politique européenne toute entière depuis 2005 ? Faire disparaître l’enjeu central de l’élection présidentielle serait donc le résultat essentiel de cet exercice qui reviendrait à abandonner le leadership du « non à l’Europe libérale » à l’extrême droite. Le rêve de tous les eurolâtres. Génial. Si l’on veut me voir bouger de position et mettre les pieds dans ce bain, il faut commencer par préciser dans quelle eau se feront les ablutions : ce cadre est-il celui de la sortie des traités européens ou bien celui de leur application ? Car dans les traités européens, aucune politique de gauche n’est possible, quel que soit « le candidat unique de la gauche » ! Allez voir à Athènes ce qu’il en coute de ne pas être clair sur ce point dès le début !

Bientôt les « boys » de retour sur le sol français ?

Le Président de la République, François Hollande, s’apprête à autoriser les légions de l’Empire états-unien à revenir s’installer dans des bases militaires sur le sol de la République française alors que le général De Gaulle les en avait éjectées en 1966, dans une décision courageuse et géniale qui était en quelque sorte une déclaration d’indépendance.

De l’extrême gauche à la droite “gaulliste” en passant par presque toutes les nuances de la gauche et de la droite, nous savons à quel point les États-Unis sont un empire malfaisant, fauteur de guerres ouvertes et larvées au seul bénéfice de leur caste oligarchique et ce depuis plus de 200 ans qu’ils existent.

L’opinion du peuple français est très largement hostile à cette puissance belliciste. C’est pourquoi la décision de 1966 ne provoqua d’émoi que dans les sphères atlantistes, c’est-à-dire dans ces allées du pouvoir qui n’avaient pas été entièrement épurées après l’épisode de Vichy.

Cette puissance souvent ouvertement malfaisante est aussi, en coulisse, via sa CIA et la galaxie de l’État profond, l’organisateur, le facilitateur et le logisticien de centaines, voire de milliers, de coups d’État et d’assassinats de dirigeants dans le monde entier depuis au moins 70 ans !

Les guerres menées par les États-Unis, depuis les génocidaires “guerres indiennes”, ont causé la mort de dizaines, voire de centaines de millions de personnes depuis que cet État voyou et terroriste existe sur la scène mondiale.

En outre, l’alliance de poids et de longue date entre les États-Unis, Israël et l’Arabie Saoudite pour ne citer que ces deux alliés-là, font que ces trois puissances menacent en permanence la paix du monde. Mais ces menaces ne sont pas que des menaces puisque depuis des décennies, la guerre est permanente avec des conflits ouverts en tel ou tel endroit du monde.

De Gaulle savait pourquoi il avait exigé le départ des forces armées américaines de notre sol et le retrait simultané de la France du commandement intégré de l’OTAN. En faisant cela et en ayant doté notre pays d’une force de dissuasion nucléaire autonome, il nous a protégés de toute agression venue de l’Empire, comme il nous a protégés de toute vassalisation. Mais après son départ, dès Pompidou, la politique diplomatique française a recommencé à s’assouplir vis-à-vis des États-Unis et à être beaucoup plus accommodante avec les caprices et les folies guerrières et impériales des État-Unis.

Chirac sut maintenir, pendant sa présidence de 12 ans, une certaine flamme française autonome comme en témoignent deux décisions très mal vécues par les dirigeants états-uniens:

1/ d’une part le refus que Chirac (alors Premier ministre de la première cohabitation) a opposé au Président Reagan en 1986 quand le Président des États-Unis a demandé à la France de pouvoir survoler notre territoire à l’occasion de l’expédition punitive contre la Libye de Kadhafi.

2/ d’autre part, bien sûr, le refus de soutenir la guerre en Irak de Bush fils et le combat diplomatique que la France mena alors pour convaincre nombre de pays, notamment d’Afrique, de refuser de voter à l’ONU la résolution présentée par les États-Unis. On se souvient de la grandeur de notre pays incarné alors par le ministre des Affaires étrangères du moment, Dominique de Villepin.

Pendant ces années où la France disait “Non” aux États-Unis, toute une série de leaders défilaient à l’ambassade des États-Unis à Paris pour dire tout leur mépris de “l’arrogance française” et leur soutien aux positions des États-Unis. Parmi ces gens, il y en avait qui étaient dans des fonctions de pouvoir et cela fait que leurs actes sont donc constitutifs du crime de haute trahison (certes opportunément supprimé de la constitution française par Sarkozy devenu Président de la République en 2007). Lui, justement, fut de ces traîtres à la “patrie républicaine des Français” pour reprendre une expression chère à Jean-Luc Mélenchon. Mais il était un parmi beaucoup, beaucoup d’autres. Ces Atlantistes et ces traîtres pullulaient par exemple au P.S. Un certain Pierre Moscovici en fut avec pas mal d’autres “socialistes”…

Cette flamme française qui brûlait indépendamment des volontés impériales et guerrières états-uniennes, c’est Sarkozy devenu Président qui l’a éteinte.

Et c’est Hollande qui, après avoir fait, à son tour, acte de subordination dès le lendemain de son élection à la Présidence de la République française (on se souvient avec rage et dégoût de son voyage à Washington pour le sommet de l’OTAN), est sur le point d’effacer totalement l’indépendance française, déjà largement entamée tant sont nombreuses et béantes les entailles à notre souveraineté.

Quand on examine aujourd’hui la situation globale, avec ce que nous fait déjà subir l’Union européenne, et avec la menace de plus en plus proche de vivre l’immense régression qu’engendreront le TAFTA et les autres traités du même ordre en cours de discussion, si en plus les forces armées de l’Empire malfaisant reviennent durablement sur le sol français, cette fois, nous serons devenus pour de bon un simple dominion qui n’aura même plus les pouvoirs d’un État fédéré des États-Unis.

Là franchement je commence à avoir la trouille !

C’est le peuple français tout entier – et pas seulement une fraction, un parti ou un clan politique – qui va devoir se lever pour de bon ! L’heure est gravissime !

Il va vraiment falloir refonder un nouveau CONSEIL DE LA RÉSISTANCE ET DE LA RECONQUÊTE !

Post-scriptum: Nous sommes le peuple souverain et seul ce que nous avons adopté par référendum peut être valable. Tout ce que l’on nous impose depuis des années, fusse par des voies “légales”, sera, en son temps, déclaré comme “nul et non avenu” car ce que le peuple a décidé, seul le peuple peut décider de le défaire. Par exemple, bien que la constitution ait été expurgée du crime de “haute trahison”, comme le peuple français n’a pas eu à se prononcer sur ce point, il n’a pas autorisé cette suppression alors qu’en 1958 il avait très largement approuvé la constitution qui le prévoyait. Donc, nous considérons que cette disposition constitutionnelle d’ordre pénal vaut toujours. Je suis juriste et je n’ignore pas le principe fondamental de la légalité des délits et des peines selon lequel une personne ne peut être jugée et condamnée que pour un acte qui, au moment où il a été commis, était puni par la loi. Ce principe s’oppose donc, a priori, à la possibilité qu’aurait le peuple français de juger et de punir un dirigeant pour crime de haute trahison pour des faits commis depuis que cette incrimination a disparu de la constitution. Sauf qu’aucun principe, fut-il fondamental, ne saurait contraindre le peuple. Lui seul est souverain et si le principe en question s’oppose à sa volonté, c’est le principe qui sera écarté ou à tout le moins refondé.

Que les dirigeants d’hier, d’aujourd’hui et de demain (jusqu’à ce que nous ayons repris entièrement notre pouvoir souverain) sachent que rien ne les mettra à l’abri de notre courroux et du fait qu’ils auront à rendre compte, indépendamment de tous les artifices juridiques qu’ils peuvent mettre en oeuvre pour se protéger.

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Sources documentaires

Article dans RT

Article dans Causeur

Article dans le Figaro

Article dans L’Humanité

Article du PRCF* sur Agoravox (PRCF : Pôle de Renaissance Communiste en France ; leur site ; leur page Facebook)

Article d’Hélène Nouaille sur le blog de Lucien Pons

Article du parti UPR (Union Populaire Républicaine)

Plutôt que de maintenir le ballon en l’air, le crever… Quelques réflexions que m’inspire le billet de Jacques Sapir proposant de discuter avec le FN

Parler au peuple, indépendamment de ses préférences et affinités, oui, il le faut ! Mais discuter avec le FN, CERTAINEMENT PAS !

Que les choses soient claires !

Je suis un Républicain, un démocrate, un humaniste.

Et c’est ce titre que je suis adepte de la souveraineté du peuple. Et donc de la sortie de l’Union européenne, pas seulement de l’euro. Et en même temps de toute une série d’organisations internationales, au premier rang desquelles l’OTAN et l’OMC.

Je suis un militant ancré clairement à gauche, la gauche de combat, pas celle qui aime tant la finance et le capital.

Je suis convaincu, bien que non marxiste, que la lutte des classes a toujours existé mais que, selon les époques, elle a été plus ou moins vive, plus ou moins ressentie. Alors qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, en France, les capitalistes étaient relativement tenus en laisse, avec un système d’économie dirigée qui n’était pas du communisme mais qui était très loin du capitalisme que nous connaissons depuis trente ans, aujourd’hui, ces capitalistes sont redevenus les maîtres absolus de l’économie et de la société.

L’origine de cette renaissance date du début des années 70, quand De Gaulle n’étant plus au pouvoir, c’est le banquier venu de la banque Rothschild, Pompidou, qui dirigeait la France. Enfin, quand je dis qu’il « dirigeait » la France, c’est un raccourci trompeur car ce n’est pas lui qui tenait la boutique mais ses amis de la banque… Nous savons que c’est sous sa présidence que le système a commencé à évoluer, que l’État a commencé à être démantelé au profit du capital et de la finance. Certes, ça c’est fait discrètement au début. Et il y eut une forme d’interruption avec les nationalisations massives et les réformes sociales portées par le président Mitterrand et son premier gouvernement Mauroy.

Mais nous savons aussi que ce ne fut qu’un court intermède et que bien vite, les capitalistes et les financiers reprirent la main. Parce qu’on leur abandonna le pouvoir, par une succession de lois scélérates, adoptées par les mêmes qui avaient voté les réformes de progrès portées par Mitterrand. Preuve, s’il le fallait, que nos député-e-s ne sont que des godillots, capables de voter dans un sens donné puis dans un sens opposé si le même gouvernement de leurs amis le demande… Par la suite, la fin du premier mandat mitterrandien, puis l’intégralité ou presque du second, furent des régressions terribles sur le plan du système économique et social.

Quant aux périodes où la droite fut au pouvoir (de 1986 à 1988, lors de la première cohabitation), puis de 1993 à 1995 (lors de la seconde), puis de 1995 à 1997 (sous les années Chirac-Juppé), puis de 2002 à 2007 (sous le second mandat chiraquien), puis de 2007 à 2012 (les années Sarkozy), mais aussi hélas, de 1997 à 2002 (sous les années Jospin), le capitalisme n’a cessé de gagner et de s’imposer à tous les rouages de la société. L’honnêteté implique de dire que parfois, les gouvernements de gauche ont pu faire adopter, ponctuellement, quelques réformes de progrès, (je pense au R.M.I. de Rocard en 1991 ou à la C.M.U. de Jospin en 1999) mais c’était loin d’être la pratique habituelle. Ce sont souvent des ministres socialistes qui furent les chantres les plus engagés de l’économie de marché. DSK en est le prototype mais il n’est pas le seul

Bref, depuis les années 70, peu à peu, étape par étape, avec une accélération évidente sous Sarkozy et Hollande, l’oeuvre sociale du CNR qui a fait la France contemporaine est méticuleusement détruite pierre après pierre.

Je disais plus haut que je suis engagé à gauche et dans la gauche de combat. Cela ne m’empêche pas de penser – et de savoir – qu’il y a aussi, parfois, ailleurs que dans cette gauche de combat, des gens respectables, dont les objectifs politiques ne sont pas si éloignés des miens, des nôtres…

La République, la démocratie, l’humanisme, l’anticapitalisme – ou à tout le moins une autre vision économique que le capitalisme exacerbé de notre temps – sont des projets partagés très au-delà de la gauche de combat. Je veux dire qu’il n’y a pas que nous qui pensons ces grands principes politiques et qui sommes conséquents dans la façon de les concrétiser dans les politiques publiques à mener. Si tous ne sont pas, ne se disent pas, ou ne se savent pas « anticapitalistes » au sens où nous l’entendons nous-mêmes, en revanche, la conception d’une économie « mixte » ou d’une économie « dirigée » est largement partagée. Quand je parle d’économie « mixte » ou « dirigée », j’entends une économie « capitaliste » dans ses principes généraux – liberté du commerce et de l’industrie, libre concurrence – mais fortement inspirée et contrôlée par l’État dans ses projets et dans ses modalités d’application, à la manière où elle était pensée et mise en oeuvre pendant les Trente Glorieuses en général, et sous la présidence du général de Gaulle en particulier (avec l’esprit selon lequel la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille et avec l’idée de la participation, sans compter la lutte diplomatique contre l’Empire états-unien). Cette conception-là de l’économie, de la société et de la diplomatie, sont largement partagées en France. L’amour du capitalisme est très minoritaire dans l’opinion. Il n’y a que les medias et les dirigeants pour nous faire croire le contraire !

Je dis cela parce que je veux faire entendre que la gauche de combat ne réussira rien d’autre que rester dans la nasse dans laquelle elle se trouve si elle refuse de tirer les conséquences de la réalité que j’ai évoquée ci-dessus.

Et cela, c’est mon discours depuis longtemps. L’esprit du CNR est le mien depuis toujours, par delà mes préférences ou affiliations politiques du moment. Au plus profond de moi, depuis le premier jour où je me suis engagé en politique, il y a désormais vingt ans, c’est cela que j’ai au coeur : rassembler le peuple français sur un projet clair guidé par l’idée républicaine (qui veut que soit défendu l’intérêt général plutôt que soient promus les intérêts particuliers), la démocratie qui implique donc la souveraineté du peuple (aussi bien à l’intérieur des frontières, vis-à-vis des pouvoirs institutionnalisés, qu’à l’extérieur de celles-ci, vis-à-vis des puissances étrangères), l’indépendance nationale qui est le corollaire inéluctable de cette souveraineté du peuple au plan des relations internationales, l’humanisme qui implique une société égalitaire où les services publics sont nombreux et performants mais aussi accessibles à tous et donc gratuits ou quasi-gratuits, où le partage est une réalité et une obligation, où le système fiscal réalise ce partage par la force de la loi quand il ne vient pas naturellement, l’indispensable bifurcation écologique de notre système économique et social mais aussi de notre mode de vie…

Le CNR a réuni, dans notre histoire, des forces politiques et des citoyen-ne-s qui ne pensaient pas les mêmes choses sur tous les sujets, et qui ne voulaient pas forcément la même France. Sans doute qu’en son sein, les uns et les autres pouvaient se sentir comme des ennemis politiques les uns par rapport aux autres, et que, dans un autre contexte, jamais ils n’auraient été ainsi alliés. On ne peut évidemment pas oublier le contexte très spécifique qui a fondé le CNR. Cela étant dit, tous ont adopté le projet politique que fut celui du CNR. Et ce projet-là, qui est l’essence même de la refondation de la France républicaine après Vichy, après l’ordre oppresseur allemand et l’occupation des Nazis, c’était pourtant le projet le plus à gauche que la France ait jamais connu, hormis sans doute l’expérience de la Commune, mais qui, elle, finit fort mal.

Donc, depuis des mois que je lis Jacques Sapir, je me trouve souvent en phase avec ses analyses et ses suggestions qui tendent à un rassemblement de toutes celles et de tous ceux qui aspirent à reprendre le pouvoir. Et j’ai plusieurs fois relayé ses billets et dit tout le bien que j’en pensais.

Mais hélas, depuis quelques semaines, je le vois émettre des propositions détestables, qui ne peuvent être acceptées. Ainsi, le 28 juillet dernier, outré par une de ses publications (voir en note 1), je publiais un billet de blog (voir note 2) pour contester vivement sa suggestion au Président Hollande d’user des pleins pouvoirs de l’article 16 de notre constitution, qui est rien moins que la dictature pure et simple d’un seul homme qui se substitue à tous les pouvoirs, législatifs, exécutifs et judiciaire. Aujourd’hui, je découvre avec effroi, effarement et écoeurement sa nouvelle idée : discuter avec le FN et même travailler avec lui dans le but d’imposer la sortie de l’euro et/ou de l’UE. Je suis abasourdi.

Le FN est un parti néofasciste, créé par des survivants et des héritiers de Vichy. C’est un parti fasciste dans tous ses éléments. Il fut présidé par qui on sait. Il est un mouvement qui réunit autour de lui toute la galaxie des pires réactionnaires, des racistes fiers de l’être, des antisémites qui s’assument comme tels, des xénophobes en tout genre, des gens hostiles aux musulmans et aux « Arabes » en général et à tout ce qui n’est pas bien blanc, catholique et adepte de l’ordre et de la morale. C’est aussi dans cette galaxie-là que l’on croise les pires crétins lobotomisés que notre pays peut créer, et de ceux qui regrettent que la France ne soit pas dirigée par un homme de fer ou par une « dame » de fer. Rétablissement de la peine de mort, abolition de l’avortement, des femmes ramenées à la maison plutôt que des femmes libres, une haine de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un esprit libre et de gauche… Voilà ce que sont les adeptes du FN. Je ne parle pas des électeurs occasionnels qui leur donnent leur suffrage pour hurler « merde », mais de celles et ceux qui participent activement à ce qu’il est.

Alors il n’est pas question de discuter avec le FN. Le FN est né et a pu se développer sur nos insuffisances et sur les trahisons de nos dirigeants. Il a prospéré essentiellement sur la perte de souveraineté de notre pays puisque son discours grand public a toujours été hostile à l’Europe en cours de construction. Nous, nous savons que les têtes pensantes du FN ne sont pas du tout sur cette ligne-là. Comme le montrent les origines de sa fondation, le pedigree de ses pères fondateurs et certains passages de leur programme, comme le montrent aussi le fait qu’ils ne se soient jamais engagé par écrit à sortir de la zone euro ou de l’UE, le FN n’est qu’un mystificateur. Comme le dit quelqu’un, c’est « le diable de confort du système », grâce à qui les oligarchies peuvent se maintenir au pouvoir en se succédant l’une à l’autre… Toute l’histoire des mouvements fascistes est de prendre certaines des idées révolutionnaires de la gauche de combat (et pas toutes loin de là) et des idées tout à fait réactionnaires et fascisantes pour tenter de convaincre le peuple. Et parfois ça fonctionne. Tous les pouvoirs fascistes n’ont pas toujours été mis en place par des coups d’État, même si ce fut l’hypothèse la plus fréquente. Le mot « nazi » était un diminutif de « nationalsozialistisch» c’est-à-dire « national-socialiste ». Et de fait, il y avait bien, dans leur projet, une vision partiellement « socialiste » mais totalement dévoyée par leur nationalisme raciste. Ils ont pourtant été élus, même si ce fut dans des circonstances tellement exceptionnelles que l’on peut douter quelque peu de l’authenticité et de la sincérité de leur « victoire ».

Il est tragique que les citoyen-ne-s français-e-s aient permis au FN d’être celui qu’il a été et qu’il est encore. Beaucoup ignorent tout de ce qu’est le FN, et de ce qu’il draine autour de lui. Mais il est encore plus tragique que les forces politiques françaises lui aient ainsi permis d’être ce qu’il est. Car la plus grande responsabilité, l’unique responsabilité de l’existence du FN, c’est l’inconséquence des autres forces politiques françaises. Aucune – je dis bien aucune – n’est exempte de responsabilité même si certaines sont évidemment plus coupables que d’autres.

Lorsque les dirigeants français, et la plupart des oppositions de gauche ou de droite, ont permis que l’Union européenne devienne le maître absolu de la France et des Français-e-s, soit par le biais direct des institutions européennes, soit par le biais indirect des pouvoirs publics français qui ont abandonné à ces institutions tous les pouvoirs de l’État, sans parler des pouvoirs détournés de tous les lobbys qui pullulent à Bruxelles et qui sont les seuls véritables rédacteurs des textes adoptés par les godillots du Parlement européen ou les valets de la Commission européenne, alors oui, tout le monde ou presque est coupable dans la sphère politique.

Et quand certains, par exemple à l’extrême gauche, parlent fort et clair, et parlent juste aussi, quant à la question économique et sociale, ils ont, hélas, parallèlement, un discours totalement stupide et contre-performant sur la question des relations internationales ou de l’Europe. L’internationalisme est un de ces principes qui me définissent et qui définissent beaucoup de militant-e-s de la Gauche de combat. Mais, en l’état actuel des réalités diplomatiques du monde, la mise en œuvre politique de cet internationalisme ne saurait être de défendre la fin des nations et de décrire toutes celles et tous ceux qui défendent la souveraineté nationale et populaire, comme des nationalistes, forcément dominateurs des autres, forcément racistes et xénophobes, n’ayant d’autre velléité que d’imposer leur loi à tous les autres… Mon internationalisme, celui de la plupart de mes camarades de la Gauche de combat, c’est celui de Jaurès. Le mot même d’internationalisme signifie relations entre les nations, pas leur disparition. Beaucoup l’oublient en parlant d’internationalisme comme si cela signifiait un monde unique où un seul pouvoir, le même, existerait partout. La globalisation du monde n’a pas servi l’intérêt des peuples et des individus. Loin de permettre le progrès de ceux qui étaient moins avancés que d’autres, elle a exacerbé la compétition et les inégalités. Alors certes on peut rêver de belles utopies où le mode serait une grande démocratie unifiée mais si l’on veut être convaincant et que l’on désire gouverner pour changer la vie et tenter d’améliorer un peu la vie de tous ceux qui souffrent, il faut garder nos rêves à l’esprit mais faire avec le monde tel qu’il est et non tel qu’on le rêve. Défendre le principe des nations, ce n’est pas être nationaliste au sens où on l’entend le plus souvent. Ce n’est pas haïr ou mépriser les autres nations. C’est seulement vouloir que la nôtre se gouverne librement, souverainement, sans dépendre d’une autre et sans être domptée par une autre…

Ma conviction profonde, issue de mon expérience, de mes lectures et de mes échanges, est que le FN a principalement grossi parce que toutes les forces politiques françaises se sont noyées dans cet esprit européen. Sans doute que certaines s’y sont adonnées de bonne foi, croyant sincèrement que la construction européenne nous permettrait d’éviter de revivre la guerre et serait de nature à créer une croissance durable en plus de rendre possible un progrès constant. Mais ce ne fut pas l’espoir de tous. Il faut oser le dire. Et les choses étant ce qu’elles sont, il y a longtemps que la majorité des forces politiques auraient dû changer de discours et de projet quant à la question européenne, pour ne pas abandonner au seul FN, l’apparente volonté de sortir de l’UE ou à des groupuscules que personne ne connaît, le projet, cette fois, plus sincère de mettre un terme définitif à l’expérience européenne telle qu’on la connaît depuis les années 50.

Moi-même, j’ai été long à comprendre. J’étais dans le déni pendant des années bien que je percevais ce qu’il y avait de détestable et de profondément régressif dans l’Union européenne. Mais j’ai fini par évoluer et par assumer de dire qu’il fallait désormais quitter l’Union européenne, non pas pour nous renfermer entre nous, mais tout au contraire, pour nous rouvrir au monde, quand l’Union européenne nous vassalise et nous occidentalise, pour ne pas dire nous « américanise » à la vitesse d’une fusée.

S’il fallait donner un point de départ, je dirais que ce serait, logiquement, le référendum du 29 mai 2005. Ce jour-là, le peuple français a dit, on ne peut plus clairement, qu’il refusait le traité constitutionnel. Or, comme ce traité compilait et réunissait en un seul texte, tous les traités antérieurs, en le rejetant, on peut tout à fait prétendre, à bon droit, que le peuple français a rejeté l’Union européenne en tant que telle. Certains expliquent – en donnant le sentiment qu’ils savent ce que le peuple voulait – que le peuple a en fait rejeté tel ou tel aspect mais rien de plus. Ah bon ? Comment peut-on affirmer cela ? Sur quelle base ? Qu’est-ce qui, dans un NON global à un texte, permet de dire que c’est un NON à tel ou tel aspect mais un OUI à tout le reste ? Ça ne manque pas de sel, un tel raisonnement, vous ne trouvez pas ? En fait, ce n’est rien moins qu’une escroquerie de plus ! Ce n’est rien d’autre que de la manipulation massive ! Le peuple a dit NON et comme on ne lui a pas posé une série de questions précises, le NON s’applique à tout. Or, comme je l’ai rappelé ci-dessus, le texte rejeté compilait tous les traités européens, en disant NON, le peuple a dit NON à l’Union européenne.

Depuis dix ans, on nous maintient de force dans cette Union. C’est bien une forfaiture dont se rendent coupables toutes celles et tous ceux qui ont permis cela. C’est bien un acte de haute trahison du peuple même si l’incrimination de « haute trahison » a été utilement retirée de la constitution par Nicolas Sarkozy. C’est bien un coup d’État qui a eu lieu, et pas besoin de le qualifier de « simplifié » pour reprendre le terme du titre d’un ouvrage de Nicolas Dupont-Aignan… Mais il n’y a pas que celles et ceux qui ont agi activement en faveur de cette abomination politique qui sont coupables. Le sont presque autant toutes celles et tous ceux qui ont laissé faire, qui se sont tus, abstenus ou faits discrets. Et le sont aussi, par extension, toutes celles et tous ceux qui ne se sont pas levés massivement pour s’y opposer ou qui, depuis, se sont fait à l’idée et cautionnent, d’une manière ou d’une autre, ce qui s’est passé alors.

Voir aujourd’hui la Grèce devenir un martyre de l’Union européenne devrait pousser toutes celles et tous ceux qui hésitent encore à franchir le Rubicon et à enfin entrer dans l’opposition résolue à cette Union.

Je ne doute pas que malgré les résistances des uns et des autres, malgré les tentatives désespérées des pouvoirs oligarchiques et de leurs suppôts, vassaux, larbins, porte-flingues, porte-serviettes, valets et autres domestiques, de sauver leur système honni, l’heure de la révolte contre lui a sonné. Le nombre des opposants irréductibles ne va cesser de croître. Et si les « leaders » français ne se mettent pas très vite au goût du jour, on se passera d’eux ! Quiconque s’opposera à nous, ou ne sera pas assez digne de nous représenter, sera balayé. Le « Qu’ils s’en aillent tous ! » va commencer à se réaliser…

Ce peuple en marche, il n’est pas encore là. Il semble, pour l’instant, avachi, impuissant, sceptique, incapable de s’organiser de manière utile et rationnelle. Mais une révolution ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de crier « À l’abordage » pour que la force se rue sur l’ennemi et le mette hors d’état de nuire. Cela prend du temps. Et nécessite un travail préparatoire de longue haleine. Certain-e-s s’y sont déjà engagé-e-s par différents biais, depuis des années, d’autres depuis des mois. D’autres encore nous rejoindront demain.

L’urgence impérieuse, à mon avis, n’est pas de rassembler la gauche, contrairement à ce que ne cesse de vouloir Jean-Luc Mélenchon, mais de fédérer le peuple. C’est sa propre formule ! Mais il ne l’a utilisée que très peu et il y a déjà un certain temps. Il a préféré, depuis, replonger dans le jeu politicien de la gauche, des gauches. C’est détestable et c’est, en tous points, contre-productif. La France ne verra pas son destin être réorienté dans le sens que nous souhaitons, avec ce genre de combinaisons. Quand une large part, hélas, de la gauche est convaincue par le capitalisme et par l’Union européenne, comme par le principe même de la représentation qui enlève au peuple sa souveraineté pour la donner à des gens qui ont d’autres projets que de défendre ses intérêts, quand les différentes gauches ont des visions si différentes en termes de géopolitique ou de vision de la France dans ses subdivisions territoriales, on ne peut aller qu’à l’échec. Il ne suffit pas de s’allier pour gagner des élections si demain, au gouvernement, on se déchire sur les grandes réformes à mettre en œuvre. Là encore, l’exemple grec est saisissant. Il devrait faire autorité.

Les forces du PG, du PCF et d’EELV, les trois principales de la gauche non PS, ont bien sûr des points d’entente mais aussi des oppositions radicales sur des sujets majeurs. On peut, peut-être s’entendre localement, sur des sujets liés aux politiques locales de l’environnement, de l’habitat, des transports, mais je ne vois pas comment on pourrait s’entendre avec des gens qui défendent l’Union européenne, l’économie capitaliste, la régionalisation, la fin des frontières, l’union de la gauche… Non, ce n’est vraiment pas ainsi que je vois les choses.

Avec cette union de la Gauche, on est très loin de l’esprit du CNR or c’est cela qu’il faudrait à notre pays. Et pas une lutte de la gauche (dont la majeure partie est clairement de droite) contre une droite (qui est largement redevenue la droite détestable du XIXe siècle et qui ne cesse de s’étouffer de voir le PS faire plus antisocial qu’elle ne l’avait osé elle-même).

Nous savons, nous, les militant-e-s, ce que veulent dire gauche et droite. Mais pour l’immense majorité des gens en France, ces deux termes ne veulent plus rien dire. Beaucoup, à droite, ont considéré que les gouvernements de droite faisaient une politique de gauche. Et nous, aujourd’hui, estimons, à juste titre, et disons clairement, que les gouvernements de gauche font une politique de droite. Après, on s’étonne que le peuple rejette dos à dos gauche et droite…

Un nouveau CNR en France, ce ne serait pas mettre nos divergences sous le tapis. Ce ne serait pas nous unir avec la droite. Oublions un instant les notions de gauche et de droite puisqu’elles sont totalement dénaturées depuis des années. Pensons au peuple. C’est un ensemble de gens divers mais qui, dans leur immense majorité, ne veulent que des choses simples qu’on peut résumer par avoir une vie décente. Et cela implique un certain nombre de décisions que la plupart accepteraient. Et je suis de ceux qui pensent que nous, la Gauche de combat, nous sommes bien placés pour proposer ces solutions. Mais que nous ne saurions nous présenter uniquement comme la Gauche de combat aspirant à gouverner pour la Gauche. Ça ne saurait convaincre la majorité des Français. Ce que nous devons faire, c’est parler à tous et avec un langage qui parle à tous. Cela implique, sans renier jamais ce que nous sommes ni d’où nous venons, de nous ouvrir aux autres et de travailler avec toutes celles et tous ceux qui partagent nos valeurs républicaines, démocratiques et humanistes, et notre projet de reprendre notre souveraineté populaire.

Je reviens un instant à Jacques Sapir et à sa proposition de travailler avec le FN. Cette proposition-là n’entre pas du tout dans le périmètre de ce à quoi j’aspire et appelle. Les cadres du FN ne sauraient incarner l’esprit humaniste, républicain et démocratique venu du CNR qui doit souffler, pas plus qu’hier les Vichyssois ne pouvaient incarner le CNR qui a libéré la France et qui l’a refondée sur des bases républicaines, démocratiques et sociales.

Lui qui exprimait des analyses si fines, se discrédite avec de telles options. Espérons que ce genre d’ineptie ne fasse pas florès. Ce qu’il faut faire, c’est parler au peuple dans sa globalité, sans se soucier de ses préférences ou de ses affinités. Mais certainement pas frayer, d’une quelconque manière, avec un appareil et avec des cadres nationaux ou locaux permettant à une force néofasciste de perdurer.

Il suffit de proposer le bon projet et d’être soi-même crédible, c’est-à-dire ne pas avoir été soi-même un partisan du système honni, pour que le FN se dégonfle comme un ballon qu’on viendrait de crever.

Liens

1/ http://russeurope.hypotheses.org/4148

2/ https://vivelasixiemerepublique.wordpress.com/2015/07/28/jacques-sapir-a-t-il-pete-les-plombs-ou-bien-tombe-t-il-le-masque-a-son-tour

En Grèce, le combat continue. Entretien avec Stathis Kouvélakis – Le 21 juillet 2015 – © Contretemps

Lien : http://www.contretemps.eu/interventions/en-gr%C3%A8ce-combat-continue-entretien-stathis-kouv%C3%A9lakis

*  *  *  *  *

Le dernier accord convenu entre le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras et l’Eurogroupe a surpris, désorienté ou choqué nombre de militant-e-s de la gauche radicale, en Grèce et au niveau international. Cet accord entérine en effet un nouveau plan d’austérité d’une grande violence et semble marquer la fin d’un cycle politique pour Syriza. Pour autant, les jeux sont loin d’être pliés : la crise de l’Union européenne est patente et la mobilisation populaire pour le Non au référendum du 5 juillet a ouvert une brèche dans le mur de l’austérité perpétuelle.

Dans cet entretien réalisé par Sebastian Budgen pour le site états-unien Jacobin, initialement paru le 15 juillet 2015, le théoricien marxiste Stathis Kouvélakis, membre du comité central de Syriza et de la Plateforme de Gauche, analyse les derniers événements, évalue les positions stratégiques qui se sont affrontées au sein de Syriza et identifient les prochaines étapes qui attendent l’aile gauche de Syriza. S. Kouvélakis saisit ici l’occasion pour proposer une réflexion plus large sur le bilan et de Syriza et de la Plateforme de Gauche, sur ce qui aurait pu être fait différemment mais aussi sur les perspectives pour une recomposition de la gauche radicale en Grèce.

Nous reprenons ici, avec leur aimable autorisation, la traduction réalisée par S. Nerina pour le site Avanti.

Quelles ont été les raisons du référendum de juillet ? Beaucoup l’ont perçu comme sorti de nulle part ; un joker qu’aurait joué le premier ministre grec Alexis Tsipras. Mais il y a beaucoup d’incertitudes quant à ses motivation. Certains ont même spéculé sur une défaite… 

Je pense que le référendum était une tentative de sortir du piège dans lequel était tombé le gouvernement pendant le processus de négociation.

En fait, il semble maintenant évident que pendant la spirale vers de plus en plus de concessions, le gouvernement et Tsipras ont pris conscience du fait que, quoi qu’ils proposent, ce ne serait jamais suffisant pour la Troïka. À la fin du mois de juin, il était clair que l’accord qui était plus ou moins en train de prendre forme, ne passerait pas l’épreuve au sein de Syriza ou de l’opinion publique.

Des signaux parvenaient à la direction de Syriza et à Tsipras lui-même. Des signaux qui venaient de bien au-delà des rangs de la Plateforme de Gauche. Et ces messages disaient que ce n’était pas acceptable. Pendant les derniers jours de la semaine, on pouvait aussi sentir un changement significatif au sein de l’opinion publique : des gens qui disaient qu’ils n’en pouvaient plus de cet interminable processus de négociation. Il était clair pour tout le monde que la Troïka n’avait d’autre objectif que d’humilier le gouvernement grec.

Tsipras, qui, il faut le dire, est plutôt joueur pour un politicien, pensait au référendum, non pas en tant qu’élément de rupture avec le processus de négociation, mais comme un mouvement tactique pour renforcer son plan de négociation (cette idée n’était pas tout à fait nouvelle et avait déjà été évoquée par d’autres membres du gouvernement, y compris par Yanis Varoufakis).

Je suis certain de ce que j’affirme parce que je suis au courant des rapports détaillés sur la réunion décisive du cabinet qui a eu lieu le 26 juin, lorsque le référendum a été annoncé.

Deux choses doivent être remarquées. La première est que Tsipras, et la plupart des personnes proches de lui, pensaient que le référendum serait une promenade de santé. Ce fut plus ou moins le cas avant la fermeture des banques. Le sentiment général était que le Non remporterait une victoire écrasante, dépassant les 70%.

Sans la fermeture des banques, il était effectivement réaliste de penser que le référendum serait facilement gagné, mais la signification politique du Non aurait été différente, car la victoire aurait été obtenue hors de l’atmosphère de confrontation et de l’ambiance dramatique suscitées par la fermeture de la banque et par la réaction de l’UE.

Lors de cette réunion du cabinet, un certain nombre de personnes — l’aile droite du gouvernement, dirigée par le vice-Premier ministre Giannis Dragasakis — était en désaccord avec l’initiative. Dragasakis est en fait celui qui a assuré le suivi de l’ensemble du processus de négociation du côté grec. Tous les membres de l’équipe de négociation, à l’exception du nouveau ministre des Finances, Euclide Tsakalotos, sont des gens appartenant à son courant, et il était celui, au sein du cabinet, pour qui il était vraiment important de se débarrasser de Varoufakis.

Cette aile droite pensait que le référendum était une proposition très risquée, et ils ont compris, mieux que Tsipras, que ce serait un geste très conflictuel qui déclencherait une réaction sévère du côté de l’UE — et ils avaient raison.

Ils ont également eu peur de la dynamique par en bas qui allait surgir de cette initiative. D’autre part, le leader de la Plateforme de Gauche et Ministre de l’énergie et de la reconstruction productive, Panagiotis Lafazanis, a déclaré que le référendum était la bonne décision, bien que tardive, mais il a également prévenu que cela revenait à une déclaration de guerre, que la BCE couperait les liquidités et que nous devrions nous attendre à ce que les banques soient fermées après quelques jours. La plupart des personnes présentes se sont contentées de rire à l’évocation de cette hypothèse.

Je pense que le manque de prise de conscience par rapport à ce qui allait se passer est un élément clé pour comprendre, dans sa logique d’ensemble, la manière dont le gouvernement a agi jusqu’à maintenant. Ils ne pouvaient tout simplement pas croire que l’UE réagirait de la façon dont elle a effectivement réagi. D’une certaine façon, comme je l’ai dit, l’aile droite de Syriza était beaucoup plus lucide sur ce qu’ils s’apprêtaient à affronter.

Cela explique aussi ce qui est arrivé au cours de la semaine du référendum. Tsipras a été mis sous une pression extrême par Dragasakis et d’autres pour retirer le référendum. Il ne l’a pas fait, bien sûr, mais il a clairement indiqué que ses prochains mouvements seraient ceux que l’aile droite approuverait, et que la mesure n’était pas une rupture avec la ligne qui avait été suivie jusqu’ici, mais plutôt une sorte de tactique dans ce cadre.

C’est ce qui explique les pas en arrière, le mercredi avant le vote ?

Exactement. Ce mercredi-là, certains ont même évoqué un coup d’État interne et Athènes était traversée de rumeurs selon lesquelles Tsipras allait retirer le référendum. Au cours de son discours, il a confirmé le référendum mais a également précisé que celui-ci avait été conçu comme un outil pour obtenir un meilleur accord et que ce n’était nullement la fin du processus de négociation. Au contraire, il s’agissait de poursuivre ce processus mais dans des conditions prétendument meilleures. Et il est resté fidèle à cette ligne pendant toute la semaine.

Une chose que je ne comprends pas à propos de ce processus, même si on le regarde d’un point de vue de relations publiques, c’est que Tsipras a appelé au référendum concernant une série de mesures qu’il demandait au peuple de rejeter et, à l’approche du référendum, il a fait des propositions aux créanciers qui apparaissaient sous certains aspects pires encore que celles qu’il demandait au peuple de rejeter. Cela donne une impression de chaos et d’amateurisme total.

J’ai essayé de reconstituer les intentions de Tsipras, essentiellement pour répondre à ta question précédente et pour essayer de clarifier le sens que celui-ci avait pour lui. Mais ce qui est absolument clair, c’est qu’il a libéré des forces qui allaient bien au-delà de ses intentions. Tsipras et le gouvernement ont été clairement dépassés par l’élan créé par le référendum.

Ils ont donc essayé par tous les moyens de remettre le diable dans la boîte. La façon dont Tsipras a géré la pression de Dragasakis — et la raison pour laquelle le mercredi a été si crucial — a consisté à accepter leur ligne et à envoyer cette lettre infâme à l’Eurogroupe, et, encore auparavant, la lettre demandant un nouveau prêt. Cela a ouvert la voie à ce qui s’est passé la semaine suivant le référendum.

Mais, d’autre part, pour justifier le fait qu’il ne pouvait pas – sans se décrédibiliser complètement – retirer le référendum, il a dû justifier l’initiative. Il devait évoquer la lutte contre les mesures d’austérité incluses dans le paquet Juncker, le chantage de la Troïka et l’ultimatum auquel il avait été soumis. Et, bien sûr, les mobilisations par en bas qui étaient en train d’émerger à ce moment ont saisi l’occasion, l’ont pris au mot, et ont continué à avancer pour mener la bataille contre la Troïka.

Cela constitue un excellent exemple d’une initiative prise d’en haut, résultant de contradictions internes, mais qui a fini par libérer des forces outrepassant largement les intentions du leader. C’est très important, car il faut aussi comprendre que l’une des plus grandes difficultés auxquelles Tsipras doit faire face à présent, après la reddition que constitue l’accord d’hier, c’est que la légitimité politique de son action après le référendum est très douteuse.

Nous devons comprendre qu’il est parfaitement illusoire de prétendre que le référendum n’a pas eu lieu. Il a eu lieu, et il est clair tant pour l’opinion publique internationale que pour la société grecque que Tsipras est en train de trahir un mandat populaire.

J’en viens au grand débat : au jeu de savoir si Tsipras est une sorte de génie machiavélique adepte des manoeuvres tactiques ou un parieur fou dépassé par les événements, tu es certainement dans le second camp…

Effectivement, je me retrouve complètement dans le second camp, à condition de clarifier le point suivant : en réalité, Tsipras et la direction ont maintenu la même ligne depuis le début. Ils pensaient que, en combinant une approche « réaliste » dans les négociations et une certaine fermeté rhétorique, ils obtiendraient des concessions de la part de l’UE.

Mais ils ont été de plus en plus pris au piège par cette ligne, et quand ils ont réalisé qu’ils avaient été piégés, ils n’avaient pas de stratégie alternative. Ils ont refusé systématiquement toute autre stratégie, et ils ont également rendu la mise en œuvre de toute autre approche pratiquement impossible, même quand il en était encore temps.

Dans une interview qu’il a donné au New Statesman il y a quelques jours, Varoufakis affirme qu’une petite équipe avait travaillé avec lui pendant la semaine précédant le référendum à un plan alternatif qui inclurait un contrôle de l’État sur les banques, l’émission de IOU1 et la déconnexion de la Banque centrale de Grèce de la Banque centrale européenne de Francfort, ce qui revenait d’une certaine manière à une sortie graduelle de l’euro. Mais une telle initiative est à l’évidence arrivée trop tard et l’idée a été rejetée par la grande majorité de l’équipe économique du cabinet, c’est-à-dire essentiellement Dragasakis. Et Tsipras a, bien entendu, validé cette décision.

Il faut donc souligner la continuité de la ligne de Tsipras. C’est sans doute la raison pour laquelle je trouve que le mot « traîtrise » est inapproprié si on comprend ce qui se passe. On peut bien sûr dire qu’il y a traîtrise du mandat populaire et il est légitime que les gens aient le sentiment qu’ils ont été trahis.

Cependant, la notion de trahison implique généralement un moment où vous décidez en toute conscience de revenir sur vos propres engagements. Je crois qu’en réalité Tsipras croyait honnêtement qu’il pouvait obtenir un résultat positif en mettant en avant une approche centrée sur les négociations et sa bonne volonté. Et c’est aussi pour cela qu’il a constamment répété qu’il n’y avait pas de plan de rechange.

Il pensait qu’en apparaissant comme un fidèle « européen », « sans agenda caché », il obtiendrait une sorte de récompense. De l’autre côté, il a montré depuis quelques mois une capacité à résister à cette pression croissante et a parfois agi de manière imprévisible, dans le cas du référendum ou de son voyage à Moscou.

Il pensait que c’était la bonne formule pour aborder la question, et c’est ce qui se passe lorsque vous suivez cette ligne : vous en arrivez toujours à une position dans laquelle il ne vous reste que des mauvais choix.

Concernant les origines de cette stratégie : dans quelle mesure est-ce de l’aveuglement idéologique ou de la pure ignorance ? Ce qui est déroutant pour beaucoup de gens, c’est de voir agir ainsi un gouvernement composé d’un grand nombre d’intellectuels, de gens qui ont passé toute leur vie à étudier l’économie politique capitaliste contemporaine, à la fois dans l’abstrait et le concret, des gens qui sont des militants politiques. Comment peut-on expliquer ce qui semble être de la naïveté face à leurs adversaires politiques ? Est-ce une idéologie trop profondément ancrée ou était-ce juste un manque d’expérience de la « grande politique » ?

Je pense que nous devons distinguer deux éléments au sein du gouvernement. Le premier est l’aile droite du gouvernement dirigée par deux des principaux économistes, essentiellement Dragasakis mais aussi Giorgos Stathakis. Et puis il y a la direction centrale, Tsipras et les gens autour de lui. Le premier groupe avait une ligne de conduite cohérente dès le départ ; il n’y avait absolument pas de naïveté de leur côté. Ils savaient très bien que l’UE n’accepterait jamais une rupture avec le mémorandum.

Voilà pourquoi Dragasakis a en chaque moment mis tout en œuvre pour ne pas modifier la logique de l’approche globale. Il a clairement saboté toutes les tentatives de Syriza de se doter d’un véritable programme économique, y compris celui qui avait été approuvé par la majorité de Syriza. Il pensait que la seule chose possible était une version améliorée du mémorandum. Il voulait avoir les mains complètement libres pour négocier l’accord avec l’UE ; sans trop apparaître sur la scène, il a réussi à maîtriser l’équipe de négociation, en particulier suite à la mise à l’écart de Varoufakis.

À l’été 2013, il a publié une interview très intéressante qui a fait le « buzz » à l’époque. Ce qu’il proposait n’était pas tant une version allégée du programme de Syriza qu’un autre programme qui améliorait légèrement l’accord existant qu’avait signé Nouvelle Démocratie.

Et puis vous avez l’autre approche, celle de Tsipras, qui s’enracinait effectivement dans l’idéologie de l’européanisme de gauche. Je pense que la meilleure illustration en est Euclide Tsakalotos, une personne qui se considère comme un marxiste ardent, quelqu’un qui vient de la tradition eurocommuniste, avec qui j’ai été dans la même organisation pendant des années. Sa déclaration la plus significative, qui reflète à la fois son idéologie et les perspectives données au gouvernement par la présence de tous ces universitaires, l’a été dans une interview pour le site français Mediapart en avril dernier.

Lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait le plus frappé depuis qu’il était au gouvernement, il a répondu en disant qu’il était un universitaire, que son travail consistait à enseigner l’économie à l’université. Donc quand il est allé à Bruxelles, il avait préparé très sérieusement l’ensemble de ses arguments et il y allait en pensant que lui seraient présentés des contre-arguments élaborés de manière précise. Mais, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à des gens qui n’ont pas cessé de réciter des règles, des procédures et ainsi de suite.

Tsakalotos a dit qu’il était très déçu par le faible niveau de la discussion. Dans l’interview au New Statesman, Varoufakis dit des choses très semblables au sujet de sa propre expérience, bien que son style soit nettement plus conflictuel que celui de Tsakalotos.

On comprend que ces personnes envisageaient la confrontation avec l’UE comme une conférence universitaire où vous venez avec vos jolis rapports et vous vous attendez à ce que l’on vous présente aussi un joli rapport. Je pense que cela est révélateur de ce qu’est la gauche aujourd’hui. La gauche est composée de plein de gens bien intentionnés, mais qui sont totalement impuissants dans le champ de la politique réelle.

Mais cela est également révélateur du genre de dévastation mentale causée par la croyance quasi-religieuse dans l’européanisme. Jusqu’à la fin, ces gens ont cru qu’ils pourraient obtenir quelque chose de la Troïka, ils pensaient qu’« entre partenaires » ils allaient trouver une sorte de compromis, qu’ils partageaient certaines valeurs fondamentales comme le respect du mandat démocratique, ou la possibilité d’une discussion rationnelle fondée sur des arguments économiques.

Dans l’ensemble, l’approche de Varoufakis était plus conflictuelle mais finalement assez semblable, même s’il l’avait enveloppée dans le langage de la théorie des jeux. Selon lui, nous devions jouer le jeu jusqu’à la fin des fins, attendant qu’ils finissent par se retirer, parce que les dommages encourus, s’ils n’avaient pas reculé, auraient soi-disant été trop importants.

Mais ce qui était en train de se passer apparaissait comme un combat entre deux personnes dont l’une risque de perdre une dent tandis que l’autre met en jeu ses deux jambes.

Il est donc vrai qu’il y a eu un manque patent de réalisme élémentaire et que cela nous amène au problème principal de la gauche aujourd’hui : son impuissance.

Et cet européanisme que tu décris dans la fraction du centre de la direction de Syriza, quelle est sa nature idéologique ? Parce que ce ne sont pas des libéraux ou même des fédéralistes à la Negri, ce sont des gens qui se définissent dans la plupart des cas comme marxistes. Y a-t-il une influence de Habermas ou d’Étienne Balibar ?

Je pense que, en l’occurrence, la référence à Balibar est probablement plus pertinente que celle à Habermas. Une fois de plus, je pense que nous devons prendre Tsakalotos au mot. Il a été interviewé par Paul Mason au lendemain de l’envoi des contre-propositions très humiliantes du Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Lorsque Mason lui a posé la question de l’euro, Tsakalotos a répondu que la sortie serait une catastrophe absolue et que l’Europe devrait revivre les années 1930 avec le retour de la concurrence entre les monnaies nationales et la montée des nationalismes et du fascisme.

Pour ces personnes, le choix s’établit entre deux options : soit être « européen » et accepter le cadre existant, ce qui représente en quelque sorte un pas en avant objectif par rapport à l’ancienne réalité des États-nations, ou être « anti-européen », ce qui est assimilé à une retombée dans le nationalisme, à un mouvement régressif réactionnaire. C’est une légitimation assez pauvre de l’Union européenne : ce n’est pas l’idéal mais cela vaut mieux qu’autre chose.

Je pense qu’on peut clairement identifier ’idéologie qui est ici à l’œuvre. Bien que vous n’approuviez pas ce projet et que vous ayez de sérieux doutes sur l’orientation néolibérale et le fonctionnement autoritaire des institutions européennes, vous acceptez d’agir selon ses paramètres et vous n’arrivez pas à imaginer quelque chose de mieux en dehors de son cadre.

Voilà ce que signifie la dénonciation du Grexit, présenté comme une sorte de retour aux années 30 ou comme une sorte d’apocalypse. C’est le symptôme du piège que constitue l’européanisme de gauche, dans lequel s’est enfermée la direction.

Il est plus facile d’imaginer la fin du capitalisme que celle de l’Union européenne ou même de l’euro ?

Exactement, c’est ce que j’ai écrit il y a déjà quelques années.

Et pourtant, ce genre d’attendrissement à propos de l’Union européenne est incompatible avec l’opinion même de Nicos Poulantzas, alors même que plusieurs intellectuels utilisent Poulantzas pour défendre la position de la direction de Syriza…

Oui, Poulantzas a parlé de l’intégration européenne dans la première partie de son livre sur les classes sociales dans le capitalisme contemporain. Dans ce livre, il analyse les processus d’internationalisation du capital et il considère clairement la Communauté économique européenne (CEE) comme l’exemple d’une forme impérialiste d’internationalisation du capital européen dans le cadre de ce qu’il considérait comme la nouvelle hégémonie structurelle d’après-guerre des États-Unis.

Revenons sur le référendum. Celui-ci est arrivé dans un contexte de crise monétaire, de banques fermées, de réactions hystériques des médias, les autres partis faisant pression pour le Oui. Mais quelque chose s’est passé qui a déclenché une contre-réaction chez une grande majorité des Grecs ordinaires. Ont-ils été motivés par la fierté nationale, était-ce essentiellement une question de classe, ou l’ont-ils fait, comme Paul Mason et d’autres l’affirment, à cause du souvenir de la guerre civile ? Quelles sont les principales raisons du vote majoritaire en faveur du Non ?

De tous les facteurs que tu as mentionnés, le moins pertinent est celui qui se rapporte à la guerre civile. Il faut noter que le Non a dominé même dans les zones du pays parmi les plus conservatrices comme Laconia, près de Sparte, Messinia, ou d’autres zones dans le centre de la Grèce où la droite domine comme Evrytania. Le Non était majoritaire dans tous les comtés de la Grèce.

La dimension de classe est certainement la plus importante parmi les trois facteurs que tu mentionnes, que je vais passer en revue par ordre d’importance. Même les commentateurs relativement traditionnels ont reconnu que ce fut l’élection la plus polarisée socialement dans l’histoire grecque. Dans les quartiers ouvriers, il y a eu 70 % ou plus pour le Non, alors que dans les quartiers favorisés le Oui obtenait 70% ou plus.

La réaction hystérique des forces dominantes, la situation dramatiquement concrète créée par la fermeture des banques et le plafond imposé sur les retraits en espèces, etc., ont amené les classes populaires à identifier le camp du Oui à tout ce qu’ils détestent. Le fait que le camp du Oui ait mobilisé pour sa campagne des politiciens impopulaires, des experts, des chefs d’entreprise, mais aussi des célébrités médiatiques, n’a fait qu’enflammer cette réaction de classe.

La deuxième chose qui est tout aussi impressionnante est la radicalisation de la jeunesse. C’est la première fois depuis la crise que la jeunesse, massivement, prendre une position unifiée. 85% des personnes de 18 à 24 ans ont voté Non, ce qui montre que cette génération, qui a été complètement sacrifiée par le mémorandum, est très consciente de l’avenir qui se présente devant elle et a une attitude claire en ce qui concerne l’UE.

Le Monde a publié un article qui posait la question des raisons pour lesquelles ces jeunes gens, qui avaient grandi avec l’euro, les programmes Erasmus et l’Union européenne, se retournaient contre elle, et la réponse de toutes les personnes interrogées était simple : nous savons de quoi il s’agit lorsqu’on parle de l’Europe. L’Europe c’est l’austérité, l’Europe c’est le chantage vis-à-vis des gouvernements démocratiques, l’Europe c’est la destruction de notre avenir.

Cela explique aussi les rassemblements massifs et combatifs de cette semaine qui ont culminé avec les rassemblements du vendredi 3 juillet à Athènes et dans d’autres grandes villes de Grèce.

La troisième dimension est la fierté nationale. Cela explique pourquoi le Non a emporté une majorité aussi en dehors des grands centres urbains, là où les lignes entre classes sont plus floues, dans les campagnes grecques et les petites villes. C’était un Non à la Troïka, un Non à Juncker. Même ceux qui sont sceptiques par rapport au gouvernement et ne se reconnaissent pas dans Syriza ou Tsipras ont vu qu’il s’agissait clairement d’une tentative d’humilier un gouvernement élu et de maintenir le pays sous la domination de la Troïka.

Tu as été faire campagne pour le Non sur les lieux de travail. Peux-tu en parler et évoquer les réactions de ceux et celles que tu as rencontré•e•s ?

C’était évidemment une expérience tout à fait unique. Il y avait une disparité entre les situations — l’atmosphère était difficile dans les chemins de fer qui est une société qui a déjà été en grande partie démantelée et dont le reste doit être privatisé. Les ouvriers savaient que le gouvernement Syriza avait déjà accepté la privatisation. Cela faisait déjà partie de la première liste de réformes annoncées par Varoufakis après l’accord du 20 février.

Mais malgré les différents contextes, dans chacun de ces endroits la discussion tournait autour de deux questions différentes : « pourquoi le gouvernement a-t-il fait si peu jusqu’ici, pourquoi a-t-il été si timide ? ». Mais aussi : « qu’allez-vous faire après la victoire du Non ? ».

Il était tout à fait clair pour ces gens que le Non gagnerait, parce que la campagne pour le Oui était invisible sur les lieux de travail et au sein de la classe ouvrière en général. Mais il y avait une inquiétude massive à propos de ce qui se passerait après la victoire.

Les questions qui nous étaient posées étaient les suivantes : « quels sont vos projets ? », « qu’est-ce que vous allez faire ? », « pourquoi parlez-vous encore de négociations alors que cela fait cinq mois et demi et qu’il est clair que cette approche a échoué ? ».

Cela m’a mis dans une situation très embarrassante, parce que, en tant que porte-parole de Syriza et membre du comité central, je ne pouvais pas donner des réponses convaincantes à toutes ces questions.

Le Non a bien sûr remporté un succès massif. As-tu été surpris par l’ampleur de la victoire ?

Oui, c’est vrai que je ne m’attendais pas à ce que le Non atteigne le seuil de 60%. Il faut dire que, parmi les cadres de Syriza, seul Lafazanis l’avait prédit et bien peu, même au sein de la Plateforme de Gauche, étaient d’accord avec lui. On s’attendait davantage à quelque chose comme 55%.

Le premier impact immédiat de cette victoire massive du Non a été de confirmer la désintégration des partis d’opposition…

Le soir même du résultat, ils ont été complètement défaits et ce fut de loin la défaite la plus cuisante pour le camp pro-austérité depuis le début de la crise. Cette défaite était beaucoup plus claire et plus profonde que celle des élections de janvier, car ils étaient regroupés et avaient mobilisé toutes leurs forces, ce qui ne les a nullement empêché de subir une défaite dévastatrice. Ils n’ont pas gagné dans une seule région en Grèce.

Le dirigeant de Nouvelle Démocratie, et ancien Premier ministre, Antonis Samaras a démissionné presque immédiatement. Et, quelques heures plus tard, l’ensemble de ce camp a été ressuscité et légitimé par Tsipras lui-même quand il a fait appel au « Conseil des dirigeants politiques » sous la présidence du Président de la République, un partisan affirmé du Oui, qui avait été élu par la majorité Syriza au Parlement en février.

Lors de cette rencontre, quelque chose d’incroyable s’est déroulé : le chef du camp victorieux a accepté les conditions du camp perdant. Il faut remarquer qu’il s’agit d’un événement unique dans l’histoire politique. Je n’ai rien connu de tel auparavant.

Le gouvernement a peut-être été surpris par la force du vote pour le Non, et par sa nature de classe (qu’il a dû comprendre également), mais il s’est donc contenté de n’y voir qu’une confirmation de ses plans initiaux. Personne n’a pris en compte que quelque chose de plus profond était à l’œuvre ?

Je ne peux pas vraiment parler de la manière dont ils ont interprété le référendum, car tout le monde était absorbé par les prétendues négociations (qui étaient en fait une sorte de blague). Il me semble que la meilleure expression pour nommer ces négociations a été rapportée par le correspondant à Bruxelles du Guardian, Ian Traynor, selon qui les fonctionnaires de l’UE les ont qualifiées d’ « exercice mental de simulation de noyade ».

Ce qui est clair, cependant, c’est que le gouvernement a immédiatement pris ces mesures pour neutraliser la dynamique qui avait émergé avec le référendum. Voilà pourquoi, quelques heures après l’annonce du résultat final, cette réunion de tous les dirigeants politiques a été appelée, durant laquelle ils ont fixé un programme entièrement différent de celui exprimé par le vote de Non.

Le nouvel ordre du jour était que, quoi qu’il arrive – et cette option était déjà en préparation depuis plusieurs semaines à l’initiative de Dragasakis – la Grèce devait rester dans la zone euro.

Le moment fort de la déclaration conjointe signée par tous les dirigeants politiques — à l’exception du Parti communiste grec (KKE), qui a refusé de signer, et des nazis, qui n’ont pas été invités à la réunion — était l’affirmation que ce référendum était, non pas un mandat de rupture, mais un mandat pour une meilleure négociation. A partir de ce moment, les choses se sont embrouillées.

Y a-t-il des signes qui prouvent que le point de vue des gens sur la question de la zone euro a évolué avec le référendum ?

Bien sûr que les choses ont évolué. L’argument qui a été constamment répété par les médias et par les dirigeants politiques en campagne pour le Oui, mais aussi par tous les dirigeants européens qui ont clairement interféré de manière flagrante tout au long de la semaine qui a précédé le référendum, était que le vote pour le Non était un vote contre l’euro. Il est donc complètement irrationnel de dire que les gens qui ont voté Non n’étaient pas du tout en train d’envisager le risque d’une éventuelle sortie de l’euro ; ils considéraient que c’était la condition pour dire Non à de nouvelles mesures d’austérité.

Il est aussi utile de souligner que ce qui s’est passé au cours de cette semaine était un processus de radicalisation de l’opinion publique. On pouvait le sentir et l’entendre dans les rues, sur les lieux de travail, dans tous les types d’espaces publics. Partout, les gens ne parlaient que du référendum, de sorte qu’il était assez facile de percevoir le sentiment de la population.

Je ne prétends pas que ce sentiment a été homogène. Des gens ont fait valoir l’argument selon lequel le vote Non servait simplement à donner au gouvernement une autre carte en vue des négociations. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai. Mais nous devons aussi comprendre que le caractère massif du vote Non dans le pays signifie que les gens, plus particulièrement dans la classe ouvrière, la jeunesse et les couches moyennes appauvries, ont eu le sentiment qu’ils n’avaient plus rien à perdre, et ils étaient prêts à prendre des risques et à se battre.

L’esprit combatif des rassemblements de vendredi était un autre indicateur de cet esprit. Il était assez impressionnant. Personnellement, je n’avais rien vu de tel en Grèce depuis les années 1970.

Parlons du vote du 11 juillet au Parlement et des propositions envoyées par le gouvernement grec à l’Eurogroupe. À partir de là, il semblait évident que le gouvernement avait accepté la perspective d’un nouveau plan d’austérité. Ces propositions ont finalement été approuvées par 251 voix sur 300, en étant soutenues massivement par les partis pro-austérité…

Une des conditions posées par les créanciers était que les propositions du gouvernement grec devaient être approuvées par le Parlement, sachant qu’il n’y avait rien de logique là-dedans. Ce n’est même pas, à proprement parler, constitutionnel, dans la mesure où le Parlement ne peut voter que des projets de loi ou des accords internationaux/interétatiques. Les députés ne peuvent pas voter sur un simple document servant de base de négociation et pouvant être modifié à n’importe quel moment de cette négociation.

Mais c’était un geste symbolique qui a donné carte blanche au gouvernement pour négocier sur une base considérablement réduite. Les propositions du gouvernement étaient seulement une version légèrement réduite du plan Juncker, rejeté lors du référendum. Donc ce que demandait en fait le gouvernement était l’approbation de la volte-face qu’il avait effectuée durant cette semaine.

Mais si l’on observe le groupe parlementaire de Syriza, cela semble assez complexe. Donc, abordons les divergences à l’intérieur des rangs de Syriza et les prises de positions de la Plateforme de Gauche…

La position de la Plateforme de Gauche a été considérablement débattue en interne et en particulier à l’intérieur de sa principale composante, le Courant de Gauche dirigé par Panagiotis Lafazanis. L’opinion majoritaire était que nous devions aller vers un vote différencié à ce stade, ce qui signifie que certaines personnes devaient voter « présent » – ce qui techniquement revient à voter « non », mais peut-être avec une dimension moins symbolique.

Pourquoi est-ce que cela revient à voter « non » ?

Parce que cela ne change pas le fait qu’il faut une majorité pour faire passer une proposition. Quoi qu’il arrive, il faut 151 voix pour la faire adopter. Il y a une autre partie du groupe qui a voté en faveur des propositions tout en publiant par ailleurs une déclaration disant deux choses. Tout d’abord ils affirmaient leur solidarité politique avec ceux qui ont rejeté les propositions — avec ceux qui ont voté « présent » dans ce cas, et qui ont refusé l’accord — et qu’ils ne voteraient pas pour un accord contenant des mesures d’austérité.

Et le deuxième point est encore plus important que le premier (nous y reviendrons dans un instant certainement). En fait, la pratique constitutionnelle grecque est la suivante : sur chaque projet de loi, le gouvernement doit montrer qu’il a une majorité venant de ses propres rangs, de Syriza lui-même ou de la coalition, ce qui est le cas ici, si nous prenons en compte l’ANEL (le Parti des Grecs indépendants). Or le gouvernement a perdu le contrôle de sa propre majorité.

Bien que ce ne soit pas juridiquement contraignant, il est un fait que dans l’histoire constitutionnelle grecque, lorsqu’un gouvernement perd le contrôle de sa majorité, ce qu’on appelle le dedilomeni (la majorité déclarée), il faut refaire des élections. C’est la raison pour laquelle la discussion sur de nouvelles élections a tout de suite démarré. De nouvelles élections ont déjà été annoncées, la seule question qui demeure étant de savoir quand elles auront lieu. Donc, on peut voir que cette ligne – que personnellement je désapprouve, je suis plutôt de ceux qui auraient voulu un vote homogène de « non » ou de « présent » – a échoué parce qu’en fait, avec les sept députés de la Plateforme de Gauche qui ont voté présent, plus quelques députés de Syriza qui ont aussi voté présent (en particulier Zoe Konstantopoulou, la présidente du Parlement et Rachel Makri, une ancienne députée d’ANEL qui est maintenant très proche d’elle), le gouvernement avait déjà perdu sa majorité.

Quoi qu’il en soit, il y a maintenant une échéance : tous les députés de la Plateforme de Gauche vont rejeter le nouveau mémorandum lors du prochain vote, cela a déjà été annoncé. Il faut ajouter à cela que les deux députés de la Plateforme de Gauche qui ne sont pas membres du Courant de Gauche mais appartiennent au Red Network (composé de DEA, la Gauche internationaliste ouvrière et d’autres composantes trotskistes de la Plateforme), ont voté « non » et que ce sont les deux seuls députés de Syriza à avoir voté « non » au nouvel accord.

Donc tu es en train de dire que la Plateforme de Gauche a pris ce positionnement complexe, du moins compliqué vu de l’extérieur des salles du Parlement, parce qu’elle a mal calculé l’ampleur de l’impopularité qu’aurait la proposition de Tsipras ? Elle a sous-estimé à quel point les gens en dehors des rangs de la Plateforme auraient reculé et se seraient opposés ? Ils imaginaient qu’ils étaient en quelque sorte les « derniers des Mohicans ». Ils pensaient qu’en votant « non », ils allaient causer la chute du Gouvernement et provoquer de nouvelles élections – alors qu’en fait il y avait déjà une crise plus large en cours, impliquant – par exemple – la Présidente du Parlement et dont ils n’ont pas tenu compte dans leurs prévisions ? Ils étaient portés par une préoccupation de légitimité ?

Je dirais que c’était essentiellement la légitimité : il fallait montrer que leur intention n’était en aucun cas de renverser le gouvernement, mais d’exprimer leur désaccord avec ses actions, d’agiter un drapeau lui indiquant qu’il allait dépasser la ligne rouge. Il s’agissait donc de montrer l’illégitimité de la décision de Tsipras sans, à ce stade, opter pour une rupture claire avec le gouvernement. Je dois ajouter que deux des principales figures de la Plateforme de Gauche, Lafazanis lui-même et le Ministre-député aux affaires sociales, Dimitris Stratoulis, ont voté « non » afin d’être très clairs. Lafazanis a aussi publié une déclaration affirmant que malgré la position politique de la Plateforme, leur intention n’était pas d’essayer de renverser le gouvernement.

Mais penses-tu que les nouvelles couches radicalisées de la classe ouvrière grecque, qui viennent de remporter un référendum, ont compris ce qui est en train de se passer ?

Ils ont compris que le gouvernement avait perdu le contrôle de sa propre majorité. Les médias ont fait le travail pour nous, en se concentrant sur Lafazanis et en faisant état de qui a voté « non », « présent » et « absent », etc. Je dois aussi ajouter que, parmi ceux qui étaient absents, il y avait les quatre députés du courant maoïste (KOE) et Yanis Varoufakis lui-même, qui, dit-on, avait « des obligations familiales ». Donc, les médias ont finalement fait en sorte que tout le monde prenne conscience qu’il y avait une fracture au sein du groupe parlementaire de Syriza.

Immédiatement, les éléments les plus droitiers de Syriza ont exigé que ceux qui avaient été en désaccord d’une façon ou d’une autre démissionnent immédiatement de leurs fonctions, y compris de leurs sièges parlementaires. Donc, il était tout à fait clair que Syriza était divisé, même si évidemment les choses n’étaient pas claires d’un point de vue tactique.

Le vote le plus symbolique et crucial va à présent avoir lieu. Le vote de la semaine dernière était un vote sur les propositions de négociation. Le prochain vote, qui déterminera l’avenir de Syriza et du pays, sera le vote sur l’accord signé dimanche. Selon l’information que j’ai jusqu’ici, la tendance de ce vote sera absolument limpide et deviendra dans la mémoire populaire le véritable parallèle avec les célèbres votes de mai 2010 et de février 2012, lorsque chacun observait tous les députés individuellement, pour voir comment ils voteraient à cette occasion.

Que penses-tu des arguments de certains comme Alex Callinicos, avec qui tu as débattu il y a quelques jours, et selon qui la Plateforme de Gauche pouvait se prévaloir de la légitimité du référendum et avait manqué cette opportunité ?

Je pense qu’il est trop tôt pour affirmer que nous avons manqué une opportunité. Les choses ne se jouent pas sur un moment unique, ou en tout cas pas sur ce moment-là. C’est un processus qui est en cours et je pense que le véritable choc pour la société arrive avec le nouvel accord. À ce stade, la décision de la Plateforme de Gauche est de revendiquer le parti et de demander l’organisation d’un congrès. Je pense qu’il est assez clair que ce revirement de Syriza n’est soutenu que par une minorité à l’intérieur du parti.

Bien sûr, nous connaissons l’infini potentiel de manipulation des procédures de parti et bien sûr, il existe en la matière une incroyable capacité à innover. Cependant, j’ai du mal à croire que la majorité des membres de Syriza approuve la manière dont les choses se sont passées. Dans l’ensemble, la direction de Syriza va résister âprement à tout appel à un congrès. Nous verrons bien, car les statuts nous permettent d’appeler à une rencontre du comité central.

Mais objectivement, le processus menant à la désintégration de Syriza est déjà en cours. Le Syriza que nous avons connu est terminé et la rupture est inévitable. La seule question qui subsiste porte sur les formes de cette désintégration.

Cependant, ce qui peut aussi arriver, c’est une refonte drastique de la majorité gouvernementale vers une certaine forme d’ « unité nationale » ou de cabinet de « grande coalition ». Toute la logique de la situation semble aller dans cette direction.

Les quatre ministres de la Plateforme de Gauche vont quitter le cabinet cette semaine et le vote sur l’accord qui aura lieu demain au Parlement permettra de valider l’existence d’une nouvelle majorité pro-austérité, regroupant la plupart des députés de Syriza et de tous les autres partis, à l’exception du KKE et des nazis. Il est prévu que près de quarante députés de Syriza rejettent l’accord et ils pourraient être suivis par certains des Grecs indépendants. D’ores et déjà, le leader de To Potami se comporte comme un ministre en attente et la Droite parle ouvertement de la possibilité de rejoindre le gouvernement, même si aucune décision n’a encore été prise.

Mais là tu décris le comportement de Plateforme de Gauche comme s’il s’agissait d’un bloc discipliné. Donc tu suggères qu’il n’y a pas de fissures à l’intérieur, que le vote n’était pas la manifestation de désaccords mais plutôt une manœuvre tactique ?

On a eu quelques pertes, mais elles sont assez limitées, et nous avons réussi à maintenir la cohérence de la Plateforme de Gauche. Selon moi, nous avons clairement commis une erreur en ne présentant pas plus tôt notre plan alternatif, mais le document avait été soumis à l’assemblée plénière du groupe parlementaire et avait été avancé comme une déclaration commune de la Plateforme de Gauche, impliquant les deux composantes : le Courant de Gauche et le Red network. Il est absolument crucial de maintenir la cohérence entre ces deux composantes. Mais il est d’autant plus crucial en fait, pour la gauche de Syriza, d’agir de manière cohérente.

Il y a toutes sortes d’initiatives qui viennent de plus loin que les rangs de la Plateforme de Gauche en réaction à ce qui se passe. Déjà, nous savons que la tendance de ce qu’on appelle les 53 (l’aile gauche de la majorité) s’est désintégrée, et qu’il y aura de grands réalignements de ce côté. L’essentiel, pour nous, consiste à agir en tant que représentant légitime du camp du Non, le camp anti-austérité, qui est majoritaire dans la société grecque et qui a été objectivement trahi par le cours des événements.

Et, statutairement, la direction est-elle en position de purger Syriza ?

Elle est certainement en position de purger le gouvernement, et c’est une bonne chose. Bien sûr, cela signifie que les ministres de la Plateforme de Gauche seront bientôt expulsés du cabinet. Pour Syriza, on verra.

Mais ils peuvent utiliser certaines procédures ?

C’est vraiment difficile d’expulser quelqu’un de Syriza, mais nous verrons comment ils manipuleront les procédures au niveau du comité central.

Et peut-on forcer les gens à renoncer à leurs sièges ?

Non, ils ne peuvent pas. C’est vraiment impossible. Il y a une sorte de Charte qui a été adoptée par tous les candidats de Syriza ayant été élus députés, affirmant qu’ils doivent renoncer à leur siège s’ils sont en désaccord avec les décisions prises par la majorité. Mais la décision du Gouvernement n’a été approuvée par aucune instance du parti. Le comité central de Syriza, qui est le seul organe élu par le congrès, n’a pas été convoqué depuis des mois. La légitimité interne des décisions de Syriza, et bien sûr, leur légitimité au sein de la société grecque, est donc inexistante.

Mais dans le cas où de nouvelles élections sont organisées, la direction de Syriza peut-elle décider d’exclure des personnes ?

C’est bien entendu leur intention. On en parlait déjà avant le référendum, au cours de la dernière phase du processus de négociation, lorsque l’impasse devenait de plus en plus évidente ; les gens disaient que Tsipras devrait appeler à de nouvelles élections et purger tous les candidats à la gauche du parti. Je pense que c’est le type de démarche qu’ils ont en tête. Donc, ce sera une bataille entre d’un côté le fonctionnement et la légitimité du parti, et de l’autre le capacité à manipuler l’agenda et l’ordre du jour politique, en particulier en appelant à de nouvelles élections.

Comment juges-tu l’accord qui a été signé la semaine dernière entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe ?

L’accord est, à tous les niveaux, dans la continuité de la thérapie de choc qui a été consciemment appliquée à la Grèce au cours des cinq dernières années. Il va même plus loin que tout ce qui a été voté jusqu’ici. Il comprend les mesures d’austérité qui avaient été constamment mises en avant par la Troïka pendant des mois, avec des objectifs d’excédents primaires élevés, une augmentation des recettes de l’État grâce à la TVA et à toutes les taxes exceptionnelles qui ont été créées ces dernières années, de nouvelles coupes dans les retraites et dans les salaires du secteur public, parce que la réforme de l’échelle salariale va certainement entraîner des baisses de salaire.

L’accord contient aussi d’importants changements institutionnels, comme le produit intérieur qui deviendrait pleinement autonome par rapport au contrôle politique du pays et qui deviendrait en fait un outil dans les mains de la Troïka, plus la création d’une autre commission « indépendante » pour contrôler la politique budgétaire, et qui sera habilitée à introduire des coupes horizontales automatiquement si les objectifs en termes d’excédents primaires ne sont pas atteints.

Mais ce qu’il y a en plus et qui donne un caractère particulièrement féroce à cet accord, c’est d’abord qu’il confirme avec force que le FMI est là pour rester. Deuxièmement, les institutions de la Troïka seront présentes de façon permanente à Athènes. Troisièmement, Syriza ne peut mettre en œuvre deux de ses principaux engagements : le rétablissement de la législation du travail — il y a quelques vagues références aux meilleurs pratiques européennes, mais il est dit explicitement que le gouvernement ne peut pas retourner à l’ancienne législation — et bien sûr, l’augmentation du salaire minimum.

Le programme de privatisation est d’une ampleur incroyable — on parle de 50 milliards de privatisations — donc absolument tous les biens publics seront vendus. Et ce n’est pas tout : ces biens seront intégralement transférés à une institution complètement indépendante par rapport à la Grèce. On a parlé de l’envoyer au Luxembourg, mais finalement il sera situé à Athènes, mais de toute façon il s’agira d’un organisme sans aucun contrôle politique. C’est le genre de procédé Treuhand qu’on a vu avec la complète privatisation des biens de l’Allemagne de l’Est par la Treuhand2.

Enfin, la mesure la plus brutale tient dans le fait que, mis à part les lois de nature humanitaire qui ne sont qu’une partie minime du programme de Syriza et donc ne représentent qu’un geste symbolique, les quelques lois de politique économique et sociale passées par le gouvernement depuis son arrivée en janvier devront être retirées par celui-ci.

Et que dire de toutes ces questions que les libéraux et les sociaux-démocrates utilisent pour trouver une justification politiquement acceptable à l’austérité, à savoir le budget de la défense et de l’Église orthodoxe ?

L’Église n’a rien à voir. Il y a une réduction radicale du budget de la défense qui est effectivement mise en avant et il y avait une vague discussion sur la possibilité de rendre le remboursement de la dette plus viable, tout en rejetant explicitement toute restructuration ou annulation de la dette à proprement parler.

Cela ne va rien changer parce que les taux d’intérêts de la dette grecque sont déjà assez bas et le remboursement annuel est déjà fort étendu sur le long terme donc il n’y a que peu de marge pour alléger le fardeau de la dette de cette manière. Et nous ne devons pas oublier que l’accord n’est qu’un préliminaire au mémorandum qui accompagnera le nouveau prêt de 86 milliards, et qui mènera bien entendu à une augmentation future de la dette.

Donc, cette vague clause à propos d’une future reconsidération des termes du remboursement de la dette n’est qu’un geste rhétorique pour permettre à Tsipras de dire qu’il a fait reconnaître la nécessité de traiter la question de la dette. Ce n’est que de la rhétorique pure, des mots vains et vides de sens.

Penses-tu que c’était une erreur de la part du gouvernement et de la gauche de ne pas avoir fait quelque chose à propos de l’Église orthodoxe, de l’armée, du budget de la défense et d’avoir ainsi donné des arguments à leurs opposants ?

Honnêtement, ce n’était pas la priorité. La dette grecque est essentiellement due à la situation économique d’ensemble du pays qui a mené une croissance insoutenable alimentée par les emprunts des années précédentes. Elle est aussi due au fait que l’État grec n’a pas correctement taxé le capital et les classes moyennes et supérieures. C’est ça la base du problème. Pas les mythes à propos de l’Église.

Taxer l’Église n’a rien de facile : ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire du jour au lendemain, parce que les biens qu’elle possède sont extrêmement diversifiés. La plupart de ces biens prennent la forme de sociétés ou de recettes provenant de la terre ou de l’immobilier. Donc, on mystifie ce sujet alors qu’en réalité, si vous taxez correctement ce type de revenus et de richesse, vous taxez aussi l’Église en même temps.

Donc il est faux de penser que le gouvernement aurait eu peur du coût politique, même vis-à-vis d’ANEL et plus généralement dans le pays, d’une ligne dure face à l’Église ?

On peut vraiment reprocher beaucoup de choses à ce gouvernement, mais honnêtement, lui attribuer une tentative de faire peser le fardeau de la responsabilité des échecs sur ANEL est le moins pertinent des reproches que l’on peut formuler.

Je dirais même que les actes les plus choquants se situent dans le domaine de la défense ou de politique étrangère, comme par exemple le maintien de l’accord militaire avec Israël et le fait de réaliser des exercices conjoints dans la Méditerranée avec les Israéliens, ce sont des décisions prises par des personnes clés de Syriza, comme Dragasakis. Il suffit de dire que celui-ci représentait le gouvernement grec lors de la réception donnée par l’ambassade d’Israël pour célébrer les 25 années de relations diplomatiques normalisées entre la Grèce et Israël.

Quid de l’argument utilisé par certains, selon qui Tsipras aurait réintroduit la question politique dans les discussions techniques, qu’il a maintenant mis en pleine lumière l’UE telle qu’elle est réellement et que maintenant Merkel et les autres apparaissent aux yeux de l’opinion publique comme les monstres qu’ils sont en réalité, etc. ?

Je pense que cela a été le cas, mais par inadvertance. Un camarade me disait ainsi qu’il est vrai que Syriza a réussi à rendre l’UE bien plus odieuse aux yeux du peuple grec que tout ce que Antarsya ou le KKE ont été capables d’accomplir en 20 ans de rhétorique anti-UE sur le terrain !

Parlons de ce qui va se passer maintenant. Il va y avoir un nouveau vote sur le programme d’austérité, auquel la Plateforme de Gauche va d’après toi s’opposer, mais aussi un congrès d’urgence du parti dont l’enjeu sera la conquête de la majorité, impliquant peut-être des scissions et des expulsions. Et ensuite ? Envisages-tu une reconstruction de la gauche avec des éléments d’Antarsya ? 

Je crois qu’il est trop tôt pour voir aussi loin.

Mais les relations entre la Plateforme de Gauche et Antarsya se sont améliorées ?

Je crois que ce qui est important c’est que la plupart des sections d’Antarsya se sont vraiment battues dans le cadre du référendum, et dans beaucoup d’endroits il y avait des comités locaux impliquant toutes les forces du Non, c’est-à-dire surtout Syriza et des sections d’Antarsya. Donc, je pense qu’il y a une possibilité politique qui doit être explorée.

Cependant, je ne suis pas optimiste quant à Antarsya en tant que telle, car ce qui tient cette coalition soudée c’est encore et toujours l’ultra-gauchisme. On peut déjà constater la manière dont ils analysent la défaite, à travers laquelle ils estiment qu’ils avaient eu raison. C’est l’échec de toute la gauche réformiste, ce dont nous avons besoin c’est d’un parti véritablement révolutionnaire et, bien sûr, eux en sont l’avant-garde, constituant le noyau de ce parti. Et ils vont continuer dans cette voie. Donc, je pense qu’il y aura une certaine recomposition, mais je pense qu’elle sera limitée.

Et qu’en est-il d’un potentiel mouvement social ? On parle d’une grève générale dans le secteur public…

C’est le facteur inconnu et le plus décisif. Quel est le contexte à présent ? Nous faisons face à un nouveau mémorandum et il s’opère devant nos yeux une reconfiguration de la majorité parlementaire qui le soutient.

Ce mémorandum sera symboliquement validé par le vote qui va avoir lieu, où nous allons voir la majorité des députés de Syriza voter avec les partis pro-austérité pour le nouveau mémorandum et, une fois encore dans ce pays, on verra un gouffre entre la représentation politique et les gens. Cette contradiction doit donc être résolue.

Il est clair qu’un espace s’est maintenant ouvert pour les nazis. Ils vont certainement essayer d’en faire le meilleur usage. Ils ont déjà voté contre la proposition du gouvernement, ils vont certainement voter contre le nouveau mémorandum et crier à une nouvelle trahison. La grande question est de savoir quel sera le niveau de mobilisation sociale face au tsunami de mesures dont les effets vont inévitablement retomber sur les épaules des travailleurs. S’affirme donc bien sûr l’urgence absolue de la reconstitution d’un combat anti-austérité à gauche. C’est clairement le principal défi.

Nous savons qu’il y a des éléments pour reconstruire la gauche et qu’une lourde responsabilité repose sur les épaules de la gauche de Syriza, au sens large. Au sens le plus étroit du terme, une responsabilité encore plus lourde repose sur les épaules de la Plateforme de Gauche, parce que c’est la partie la plus structurée, cohérente et politiquement lucide de ces forces. Ce sera donc le test des prochains mois.

Revenons un peu en arrière pour observer le processus dans son ensemble et la première interview que tu as donnée à Jacobin : d’abord sur la stratégie globale de la Plateforme de Gauche et son choix de travailler au sein du gouvernement et au sein des mouvements sociaux en même temps. Quel est votre bilan sur cette stratégie ?

Tout d’abord, il faut revenir sur le contexte. J’avais dit dans l’interview qu’il n’y avait que deux possibilités face à la situation grecque : la confrontation ou la capitulation. Nous avons donc eu une capitulation, mais nous avons aussi connu des moments de confrontation, même si le gouvernement n’a pas mené la politique adéquate. C’était ça le véritable test.

Évidemment, la stratégie du « bon euro » et de l’ « européanisme de gauche » s’est effondrée, et beaucoup de gens en prennent seulement conscience aujourd’hui. Le processus du référendum l’a clairement montré et l’expérience a été menée jusqu’au bout. Ce fut une leçon difficile, mais nécessaire.

La seconde hypothèse que je formulais à l’époque était qu’il fallait des succès politiques, y compris au niveau électoral, pour déclencher de nouveaux cycles de mobilisation. Je pense que cela s’est également avéré exact à deux moments cruciaux.

Le premier a eu lieu au cours des trois semaines qui ont suivi l’élection, lorsque le ton était très combatif, conflictuel et les esprits échauffés. Cette période s’est achevée avec l’accord du 20 février, et on est alors retombé dans la passivité, l’anxiété et l’incertitude face aux événements en cours. Le deuxième moment a bien sûr été le référendum. Ensuite, nous avons vu comment une initiative politique qui ouvre un espace de confrontation libère des forces et agit comme un catalyseur pour les processus de radicalisation dans la société dans son ensemble. C’est une leçon que nous devons également retenir.

Quant aux liens actuels entre les mouvements sociaux et la Plateforme de Gauche, étant donné le pauvre bilan du gouvernement, il n’y a pas eu d’initiatives gouvernementales spécifiques qui auraient pu ouvrir des espaces solides pour la mobilisation populaire. Ces mesures n’ont effectivement jamais été prises. Donc cette hypothèse, à ce niveau au moins, n’a pas été testée. Et c’est quelque chose de beaucoup plus familier qui se présente à nous, à savoir mobiliser contre les politiques d’un gouvernement converti à l’austérité radicale.

Plus généralement, Syriza n’a mis en œuvre presqu’aucune des mesures de son programme électoral. Les ministres de la Plateforme de Gauche n’ont pu, dans le meilleur des cas, que bloquer un certain nombre de processus, en particulier la privatisation du secteur de l’énergie qui allait commencer. Ils ont gagné un peu de temps, mais c’est tout. Ce qu’on a pu aussi constater pendant cette période au gouvernement est que la direction est devenue totalement autonome par rapport au parti. Ce processus avait déjà commencé – nous en avons parlé lors de notre dernière conversation – mais maintenant nous sommes parvenus, de ce point de vue, à un stade paroxystique.

Cette tendance à l’autonomisation a également été amplifiée par le processus de négociation, qui a déclenché la passivité et l’anxiété des personnes et des secteurs les plus combatifs de la société, les conduisant à l’épuisement. Avant le référendum l’ambiance était clairement : « Nous ne pouvons plus supporter ces processus de simulation de noyade ; à un certain moment, cela doit s’arrêter ».

Il y a quelque chose que, personnellement, je n’avais pas prévu. Je pensais que le rythme serait plus rapide. Je n’avais pas prévu que ce processus d’enlisement jusqu’à l’impasse absolue prendrait si longtemps, ce qui a considérablement limité notre propre espace d’initiative.

C’est bien sûr l’occasion de formuler une inévitable autocritique, et ce n’est de ce point de vue qu’un début.  De toute évidence, la Plateforme de Gauche aurait pu formuler davantage de propositions alternatives durant cette période. L’erreur est d’autant plus flagrante qu’un document alternatif existait ; ce qui nous a retardé, c’est l’hésitation en interne concernant le moment approprié pour l’avancer.

Nous nous sommes laissés neutraliser et dépasser par l’enchaînement sans fin des négociations, des moments de tensions, etc., et ce n’est que lorsqu’il a été trop tard, lors de cette réunion plénière du groupe parlementaire, qu’une version réduite de ce plan a finalement été rendue publique et a commencé à circuler. Il est clair que nous aurions dû le faire avant.

Et que penses-tu des attaques de Costas Lapavitsas selon lequel la Grèce ne serait pas prête pour un Grexit et qu’il n’y a donc aucune issue ? Même s’il est empiriquement vrai que le Grexit manquait de préparatifs, l’un des problèmes avec cette formulation est qu’elle constitue un argument auto-réalisateur, dans la mesure où les gens qui veulent le Grexit ne seront jamais en mesure de faire les préparatifs…

Je pense que la déclaration de Costas a été mal interprétée. Tout d’abord, Costas est l’une des cinq personnes qui ont réalisé le document proposé par la Plateforme de Gauche, qui disait clairement qu’une alternative est possible, y compris maintenant, immédiatement.

Ce que Costas a voulu souligner dans sa déclaration exprimée derrière les portes closes du groupe parlementaire, c’est que le Grexit doit être préparé en pratique et que ne pas le préparer a constitué un choix, éliminant toute possibilité matérielle de choix alternatifs au moment le plus critique.

Il y a eu une stratégie de la terre brûlée menée de manière très systématique de la part du gouvernement. Et je pense que Giannis Dragasakis était particulièrement attentif à ce que cela se passe ainsi : il a fait en sorte qu’il soit impossible d’avancer vers un contrôle public des banques. Il est l’homme de confiance des banquiers et des secteurs de la grande entreprise en Grèce et, depuis que Syriza a pris le pouvoir, il a fait en sorte que le noyau du système reste inchangé.

Et tu confirmes que des premiers préparatifs de Grexit ont été mis sur la table et rejetés ?

Très vaguement. Dans les réunions du cabinet restreint, qu’on appelle le Conseil du Gouvernement, où ne participent que les dix principaux ministres, Varoufakis avait mentionné la nécessité de considérer le Grexit comme une action possible et de se préparer pour cela. Je pense qu’il y avait quelques propositions pour une monnaie parallèle, mais tout cela restait assez vague et mal préparé.

Maintenant, comme je le disais plus tôt, dans son interview au New Statesman, Varoufakis présente un récit selon lequel il a préparé un plan alternatif dès la programmation du référendum. Mais cela constitue aussi une confession concernant le caractère trop tardif d’une telle initiative.

Outre la question du rythme des négociations et de la démoralisation qui s’ensuivrait, est-ce qu’il y a d’autres éléments que tu avais mal saisi, ou pas du tout, à l’époque de notre premier entretien ?

J’ai repassé le film dans ma tête un grand nombre de fois ces dernières années pour essayer d’identifier des situations de bifurcation. Et pour moi, un moment charnière a été la période qui a immédiatement succédé au pic de mobilisations populaires en automne 2011 et juste avant les élections du printemps 2012.

Tu sais sans doute qu’à ce moment, j’étais très impliqué, avec Costas Lapavitsas et d’autres camarades, y compris des dirigeants de la Plateforme de Gauche, dans des démarches pour construire un projet réunissant toute la gauche anti-européaniste.

La discussion était allée très loin en fait, il y avait même une ébauche de document rédigé par Panagiotis Lafazanis et amendé par d’autres. L’idée était de créer un espace de discussion et d’action communes entre la Plateforme de Gauche de Syriza, certaines sections d’Antarsya et quelques mouvements sociaux. L’initiative n’a jamais porté ses fruits parce qu’elle a été rejetée par la principale composante de la direction d’Antarsya, NAR (le Nouveau Courant de gauche). Ils ont montré qu’ils ne comprenaient pas la dynamique de la situation et le besoin de changement dans la configuration et les modes d’intervention de la gauche.

Une fois que cette possibilité a échoué, il ne restait qu’une alternative. La force réelle de la gauche radicale devait être mise à l’épreuve et, en un sens, seul Syriza représentait une possibilité d’expression pour une vision alternative.

Avec le recul, on pourrait dire que certains groupes de la gauche grecque, moins liés aux partis politiques, auraient pu tenter une initiative de type Podemos, ou, pour être plus réaliste, quelque chose comme Candidatura d’Unitat Popular (CUP) en Catalogne avec des sections de la gauche radicale et des mouvements sociaux.

Mais il n’y avait pas d’acteurs prêts à lancer une telle initiative. Chacun s’est laissé freiner par les limites des structures existantes et la seule réelle tentative de redistribuer les cartes n’a pas réussi à aboutir à cause du poids trop important de l’ultra-gauchisme traditionnel.

Voudrais-tu ajouter quelque chose pour finir ?

Oui, je voudrais faire une remarque plus générale sur la signification que l’on donne au fait d’avoir eu raison ou d’avoir été vaincu dans un combat politique. Je crois qu’en tant que marxistes, nous devons prendre le temps de comprendre la signification historique de ces termes. On pourrait dire qu’a eu raison celui auquel les faits ont donné raison. C’est l’habituelle stratégie du « je l’avais bien dit ». Mais si on se révèle incapable de donner une signification politique au fait d’avoir raison, alors on a échoué. Sans la conquérir le pouvoir et sans capacité de transformer une position juste en une position portée par les masses, alors il est clair que politiquement vous êtes vaincu. Ça c’est la première chose.

La deuxième chose est que tout le monde n’a pas échoué de la même manière et avec la même ampleur. Je tiens à insister sur ça. Je pense qu’il était crucial de mener la bataille à l’intérieur de Syriza.

Comprenez-moi bien. Qu’avions-nous comme choix ? Le résultat du test de cette période décisive est qu’autant le KKE qu’Antarsya ont prouvé que leur importance est négligeable. Pour nous, le seul autre choix aurait été de rompre avec la direction de Syriza plus tôt. Et même, vu le contexte dans lequel nous étions après la bifurcation cruciale de fin 2011, début 2012, nous aurions été immédiatement marginalisés.

Le seul résultat concret qui aurait pu en résulter aurait été d’ajouter encore quelques groupes à la douzaine qui constitue déjà Antarsya et Antarsya aurait remporté 1% plutôt que 0,7%. Cela signifiait aussi offrir Syriza sur un plateau à Tsipras et à sa majorité, ou du moins aux forces qui ne sont pas dans la Plate-forme de Gauche.

Maintenant, il est clair que pour la société grecque, la seule opposition de gauche visible au gouvernement est le KKE. On ne peut pas nier ce fait, mais ils sont totalement insignifiants d’un point de vue politique. Nous n’avons pas parlé du rôle du KKE pendant le référendum, mais c’était vraiment une caricature de leur insignifiance. Ils ont appelé à un vote nul en demandant aux gens de voter sur des bulletins qu’ils avaient faits eux-mêmes avec un « double-non » (non à l’UE et non au gouvernement). Ces bulletins n’étaient évidemment pas valides et toute l’opération s’est soldée par un fiasco. Les dirigeants du KKE n’ont même pas été soutenus par leur propre base, et ces bulletins invalides n’ont été utilisés que par 1% des votants.

Et, à côté d’eux, il y a la Plate-forme de Gauche. Les grecs le savent et les médias ne cessent de nous le répéter, la bête noire de Tsipras c’est Lafazanis et la Plate-forme de Gauche. On peut aussi ajouter Zoe Kostantopoulou dans cette catégorie.

Je pense que nous sortons grandis de ce qui s’est passé. Nous avons une base sur laquelle démarrer un nouveau cycle, une force qui a été à l’avant-plan de cette bataille politique et qui a une expérience sans précédent. Tout le monde est bien conscient que si nous ne construisons pas sur cet acquis, la gauche ne sera plus qu’un champ de ruines.

De ce point de vue, celui de la reconstruction de la gauche anticapitaliste, sans prétendre que nous sommes la seule force qui peut jouer un rôle, nous reconnaissons combien les enjeux sont majeurs, ce qui nous investit d’une haute responsabilité sur ce que nous allons faire dans les temps à venir.

Traduction : S. Nerina, pour www.avanti4.be, revue par nos soins.

Photo en bandeau : Anthee Carassava (Athènes)

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  • 1. IOU (« I Owe You ») : Il s’agit d’une promesse écrite de paiement émise par un débiteur qui, pour une raison ou une autre, n’a pas d’argent liquide.
  • 2. Agence chargée de mettre en œuvre la privatisation (NdT).

Ce qui nous différencie de la droite extrême et de l’extrême droite

Depuis longtemps, nous, militant-e-s de la Gauche de combat, si nous défendons l’idée d’une sortie de l’Union européenne et que nous refusons de faire disparaître les nations, nous sommes souvent présenté-e-s comme étant des « Rouges-bruns », des nationalistes et finalement des clones du FN ou de la droite extrême.

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