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Quelques réflexions suite aux propos de Jacques Sapir le 05/04/2017 : « Mélenchon, le meilleur pour affronter Le Pen »

Dans cette vidéo, Jacques Sapir est interrogé par RT France sur la question de l’élection présidentielle. Je vous invite à l’écouter en entier (elle dure une quinzaine de minutes).

Manifestement, Jacques Sapir ne croit pas encore que Mélenchon puisse se qualifier pour le second tour. Il le répète deux ou trois fois et s’en explique. Mais il dit aussi qu’une telle hypothèse est envisageable tellement les Français sont indécis (il rappelle qu’un sur deux n’a pas encore fait son choix).

Il affirme très clairement, et là encore à deux reprises, que si Mélenchon se hissait au second tour, il serait « le meilleur adversaire possible pour affronter Marine Le Pen« . C’est à 11 minutes et 55 secondes…

À 12 minutes et 45 secondes, Sapir ajoute que Mélenchon « est le seul candidat qui pourrait, programmatiquement, tenir face à Marine Le Pen » parce qu’il est le candidat « qui a le programme le plus élaboré et le plus à même d’affronter celui de Le Pen.« 

Dans l’hypothèse où le second tour verrait ainsi un affrontement entre Le Pen et Mélenchon, Sapir pose la question de savoir qui des deux saura reprendre et incarner le discours « souverainiste » et « renvoyer l’autre à ses contradictions ». Il met le doigt exactement là où il faut…

Pour ma part, je vais préciser la problématique avant d’exprimer ce qu’elle m’inspire comme réflexions :

Dans l’hypothèse d’un tel second tour Le Pen – Mélenchon, est-ce que ce sera Jean-Luc Mélenchon qui saura incarner la défense de la souveraineté du peuple, donc la restauration pleine et entière de sa liberté, de sa démocratie, et de son indépendance géopolitique, auquel cas Marine Le Pen ne serait plus que la candidate de la France rance, raciste et xénophobe… ou est-ce Marine Le Pen qui saura le mieux incarner ce « souverainisme », renvoyant Mélenchon dans une case de « gauchiste », « d’ex-socialiste », de « révolutionnaire rouge »….

Quand on connaît le projet de Mélenchon, on se dit qu’il est bien placé pour être beaucoup plus convaincant que Le Pen. En effet, son projet repose très largement sur la volonté de rendre le pouvoir au peuple et cela se manifeste de deux façons :

d’une part, la souveraineté du peuple à l’égard de ses dirigeants sera restaurée grâce à l’avènement d’une assemblée Constituante qui sera instituée par référendum populaire et sera chargée de rédiger une nouvelle constitution fondant un nouveau régime, étant entendu que cette nouvelle constitution, principalement écrite par les délégués à la Constituante,  le sera aussi par le peuple qui pourra largement faire connaître ses avis, ses souhaits, ses doléances auprès des délégués à cette Constituante. Et in fine, au terme du processus, ce sera encore lui, le peuple, qui approuvera ou non le projet de nouvelle constitution, par un second référendum. Il n’aura donc ni à plébisciter un Président de la République, ni à se limiter à dire OUI ou NON, à la fin puisqu’il sera intervenu en amont et pendant tout le processus.

d’autre part, la souveraineté du peuple à l’égard des pays étrangers se manifestera par une géopolitique radicalement alternative à celle que nous connaissons depuis des décennies, et en particulier depuis dix ans. C’est non seulement la fin de l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui qui adviendra, puisque d’une façon ou d’une autre, soit via le plan A, soit au moyen du plan B (et aussi sans aucun doute de ce que Mélenchon et ses proches ne peuvent dire publiquement mais qu’ils préparent activement), on sortira définitivement des traités européens (Lisbonne-MES-TSCG…) et internationaux (TAFTA-CETA) qui nous oppressent, nous tyrannisent, nous emprisonnent, nous détruisent, mais c’est aussi la fin de l’atlantisme français vu que le Président Mélenchon mettrait en oeuvre une révolution diplomatique et réorienterait la politique étrangère de la France vers le non-alignement, la paix, la loyauté des échanges et l’harmonie des relations internationales. À ce sujet, Mélenchon a dit et écrit plusieurs fois quelle était sa vision géopolitique et le projet qui en découle. Je vous renvoie notamment au texte « Le nouvel indépendantisme français » publié dans un cahier de la revue de la défense nationale, ou au colloque du 31 mars dernier à l’IRIS. Voyez divers liens utiles dans ce document.

Marine Le Pen propose, elle aussi, de défendre la « souveraineté française » mais hélas, elle la voit sous un prisme très différent du nôtre puisque sa souveraineté à elle est bien plus « nationale » que « populaire », même si l’opposition entre ces deux termes n’est pas si opérante que cela (cf ce billet dans lequel je m’en étais expliqué). La souveraineté nationale signifie surtout la souveraineté du gouvernement français face aux pays étrangers, mais elle ne suffit pas à garantir la souveraineté du peuple car il peut s’agir seulement d’une souveraineté d’oligarques français et non d’une souveraineté des citoyens. La souveraineté nationale n’offre aucune liberté supplémentaire au peuple si le système constitutionnel ne donne pas le pouvoir suprême à ce peuple. Certains gouvernements dictatoriaux et tyranniques peuvent respecter la souveraineté nationale, celle de leur pays, tout en opprimant leurs concitoyens et en se réservant le pouvoir de décider de ce qui doit être fait au nom du pays. C’est bien cette souveraineté-là, la souveraineté nationale, que Marine Le Pen défend au premier chef. Or elle se satisfait entièrement de l’actuelle constitution qui tient le peuple très éloigné du pouvoir, le réduisant au droit de suffrage une fois tous les cinq ans. Avec Marine Le Pen, le peuple ne serait pas souverain. Seuls les dirigeants le seraient. Et cela est une différence majeure entre Le Pen et Mélenchon !

Maintenant, à l’occasion d’un second tour Le Pen – Mélenchon, il pourrait être envisagé par Mélenchon de revoir son positionnement et, pour rassembler tous ceux qui n’auraient plus de candidat acceptable, d’en rabattre largement sur la défense de la souveraineté puisque cela constitue précisément aujourd’hui une ligne de démarcation irréductible entre lui et les autres…  Il se présenterait ainsi comme le « modéré » face à « l’enragée », il serait le « rassembleur » face à celle qui instillerait la « division ».

S’il se positionnait ainsi, il perdrait à coup sûr. Car tous les citoyens qui n’en peuvent plus de subir la loi des autres (que ces « autres » soient ceux qui se succèdent au pouvoir en France depuis le départ de De Gaulle, ou qu’ils soient l’UE, les multinationales ou l’Empire états-unien) donneraient raison, j’en suis certain, à Jacques Sapir, et choisiraient Le Pen pour mettre une raclée mémorable au « système ». Et voyez-vous, je suis porté à penser que même au sein de la France insoumise, nombreux seraient celles et ceux qui le feraient aussi. Parce que l’élection « surprise » de Marine Le Pen emporterait forcément le régime à très bref délai.

Sapir pense ainsi qu’il est possible qu’en cas de second tour où Le Pen affronterait Fillon ou Macron, les électeurs puissent, cette fois, choisir Le Pen. Et je viens de dire que je crois aussi que cela est tout à fait envisageable aujourd’hui. Contrairement à ce que semble croire Mélenchon (cf sa saillie prononcée lors de son discours de Châteauroux le 2 avril dernier), je ne crois pas du tout qu’il soit garanti que « même une chaise serait élue face à Marine Le Pen« . Cette fois-ci, les choses pourraient fort mal tourner ! Car avec les deux autres (Fillon ou Macron), ce serait encore et toujours la saignée ! Mais cette fois, elle serait encore plus violente que celles que l’on a connues jusqu’à présent. Les Français le savent et je pense qu’ils feront tout pour l’éviter, je dis bien « tout » jusques et y compris faire élire Le Pen.

Parce que l’élection de Le Pen serait le dernier coup fatal infligé au régime. Réfléchissez : ce que ne dit pas Sapir, mais que je crois moi-même, c’est que Le Pen élue le 7 mai n’aurait aucune chance d’obtenir une majorité parlementaire en juin. Parce que si elle était élue, ce serait en raison d’un vote de rejet massif de l’autre, et aucunement par un vote d’adhésion pour sa personne ou son projet. La maxime bien connue « au second tour on élimine » se mettrait en oeuvre une nouvelle fois mais, cette fois-ci, ce ne serait probablement pas dans le même sens qu’en 2002…

Comme il n’y a aucune chance qu’elle gagne une majorité en juin, il y aurait donc de fait cohabitation dès l’origine de sa présidence. Et quelle majorité se dégagerait donc d’un tel désordre politique ? Nous ne pouvons l’imaginer car si le Président élu le 7 mai l’a été par volonté expresse, il aura une majorité en juin, c’est une certitude. Jamais, depuis 1958, il n’en a été autrement. Quand il y a eu cohabitation, c’est parce que des élections législatives sont intervenues après plusieurs années de mandat du Président en exercice, même si Chirac réussit l’exploit de se faire désavouer deux ans à peine après avoir été élu (et assez bien élu) le 7 mai 1995. Il faut dire que son Premier ministre Juppé avait tout fait pour plaire aux Français… Et si on étudie un peu les résultats (ce que j’avais fait à l’époque), on constate rapidement que ce sont les nombreuse triangulaires avec presque une centaine de circonscriptions dans lesquelles des candidats FN ont pu se maintenir au second tour, qui ont fait perdre la droite d’alors. La gauche plurielle n’avait gagné que pour cette raison-là ! Si le FN n’avait pas été en situation de se maintenir, sans doute que Juppé aurait gagné son droit de rempiler ! C’est le FN qui a fait battre la droite, ce n’est pas la gauche plurielle !

Ce rappel historique étant fait, si Le Pen était élue le 7 mai, je vous laisse imaginer combien la France entrerait alors en révolution ouverte. Rappelez-vous ce qu’il advint entre les deux tours en 2002 du fait que Jean-Marie Le Pen était au second tour. Alors imaginez si Marine Le Pen était élue…

Malgré l’état d’urgence, qui sera alors, en toute légalité, à la disposition de la nouvelle Présidente sans qu’elle ait besoin de le faire voter elle-même – ce qu’elle ne réussirait jamais à faire (merci Hollande et Valls, merci le PS, merci les frondeurs, merci les députés du Front de Gauche qui ont accepté sa mise en place et son renouvellement plusieurs fois de suite) – le peuple entrerait à coup sûr dans une éruption volcanique d’ampleur biblique…

Je ne crois pas que l’état d’urgence, et les menaces que celui-ci fait peser sur les libertés, suffiraient pas à dissuader le peuple de se rebeller ouvertement contre le nouveau pouvoir sorti des urnes si c’est Le Pen qui en était la bénéficiaire. Parce qu’il vient toujours un temps où le pouvoir des dirigeants perd toute légitimité et même toute autorité lorsqu’il advient dans de pareilles circonstances.

« Un tyran n’a de pouvoir de nuire qu’autant que les hommes veulent bien l’endurer » a écrit Étienne de LA BOÉTIE dans le Discours de la servitude volontaire.

Et je ne pense pas que notre peuple accepterait « d’endurer » une présidence de Marine Le Pen. Ni ne se résoudrait à une cohabitation entre elle et une majorité quelconque. Et je reviens à la question : quelle majorité accepterait de la servir ? Aucune !

Si le peuple français élisait finalement Le Pen, ce serait par refus absolu de rempiler avec les adeptes de la saignée, de l’européisme et de l’atlantisme. Pour rien d’autre ! Ils l’auraient fait pour mettre par terre le système et le régime. Et élire Le Pen, bien que l’on puisse interpréter cette décision collective comme une politique de la terre brûlée, serait une garantie de faire imploser et exploser en même temps tout le système !

*

Ayant tout cela à l’esprit, je suis convaincu que les Français conjureront ce sort funeste pour notre pays et mettront Jean-Luc Mélenchon au second tour, pour éviter le désastre et pour que que demain soit une révolution citoyenne et non une révolution nationaliste et ethnique !

 

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Plutôt que de maintenir le ballon en l’air, le crever… Quelques réflexions que m’inspire le billet de Jacques Sapir proposant de discuter avec le FN

Parler au peuple, indépendamment de ses préférences et affinités, oui, il le faut ! Mais discuter avec le FN, CERTAINEMENT PAS !

Que les choses soient claires !

Je suis un Républicain, un démocrate, un humaniste.

Et c’est ce titre que je suis adepte de la souveraineté du peuple. Et donc de la sortie de l’Union européenne, pas seulement de l’euro. Et en même temps de toute une série d’organisations internationales, au premier rang desquelles l’OTAN et l’OMC.

Je suis un militant ancré clairement à gauche, la gauche de combat, pas celle qui aime tant la finance et le capital.

Je suis convaincu, bien que non marxiste, que la lutte des classes a toujours existé mais que, selon les époques, elle a été plus ou moins vive, plus ou moins ressentie. Alors qu’au lendemain de la Seconde guerre mondiale, en France, les capitalistes étaient relativement tenus en laisse, avec un système d’économie dirigée qui n’était pas du communisme mais qui était très loin du capitalisme que nous connaissons depuis trente ans, aujourd’hui, ces capitalistes sont redevenus les maîtres absolus de l’économie et de la société.

L’origine de cette renaissance date du début des années 70, quand De Gaulle n’étant plus au pouvoir, c’est le banquier venu de la banque Rothschild, Pompidou, qui dirigeait la France. Enfin, quand je dis qu’il « dirigeait » la France, c’est un raccourci trompeur car ce n’est pas lui qui tenait la boutique mais ses amis de la banque… Nous savons que c’est sous sa présidence que le système a commencé à évoluer, que l’État a commencé à être démantelé au profit du capital et de la finance. Certes, ça c’est fait discrètement au début. Et il y eut une forme d’interruption avec les nationalisations massives et les réformes sociales portées par le président Mitterrand et son premier gouvernement Mauroy.

Mais nous savons aussi que ce ne fut qu’un court intermède et que bien vite, les capitalistes et les financiers reprirent la main. Parce qu’on leur abandonna le pouvoir, par une succession de lois scélérates, adoptées par les mêmes qui avaient voté les réformes de progrès portées par Mitterrand. Preuve, s’il le fallait, que nos député-e-s ne sont que des godillots, capables de voter dans un sens donné puis dans un sens opposé si le même gouvernement de leurs amis le demande… Par la suite, la fin du premier mandat mitterrandien, puis l’intégralité ou presque du second, furent des régressions terribles sur le plan du système économique et social.

Quant aux périodes où la droite fut au pouvoir (de 1986 à 1988, lors de la première cohabitation), puis de 1993 à 1995 (lors de la seconde), puis de 1995 à 1997 (sous les années Chirac-Juppé), puis de 2002 à 2007 (sous le second mandat chiraquien), puis de 2007 à 2012 (les années Sarkozy), mais aussi hélas, de 1997 à 2002 (sous les années Jospin), le capitalisme n’a cessé de gagner et de s’imposer à tous les rouages de la société. L’honnêteté implique de dire que parfois, les gouvernements de gauche ont pu faire adopter, ponctuellement, quelques réformes de progrès, (je pense au R.M.I. de Rocard en 1991 ou à la C.M.U. de Jospin en 1999) mais c’était loin d’être la pratique habituelle. Ce sont souvent des ministres socialistes qui furent les chantres les plus engagés de l’économie de marché. DSK en est le prototype mais il n’est pas le seul

Bref, depuis les années 70, peu à peu, étape par étape, avec une accélération évidente sous Sarkozy et Hollande, l’oeuvre sociale du CNR qui a fait la France contemporaine est méticuleusement détruite pierre après pierre.

Je disais plus haut que je suis engagé à gauche et dans la gauche de combat. Cela ne m’empêche pas de penser – et de savoir – qu’il y a aussi, parfois, ailleurs que dans cette gauche de combat, des gens respectables, dont les objectifs politiques ne sont pas si éloignés des miens, des nôtres…

La République, la démocratie, l’humanisme, l’anticapitalisme – ou à tout le moins une autre vision économique que le capitalisme exacerbé de notre temps – sont des projets partagés très au-delà de la gauche de combat. Je veux dire qu’il n’y a pas que nous qui pensons ces grands principes politiques et qui sommes conséquents dans la façon de les concrétiser dans les politiques publiques à mener. Si tous ne sont pas, ne se disent pas, ou ne se savent pas « anticapitalistes » au sens où nous l’entendons nous-mêmes, en revanche, la conception d’une économie « mixte » ou d’une économie « dirigée » est largement partagée. Quand je parle d’économie « mixte » ou « dirigée », j’entends une économie « capitaliste » dans ses principes généraux – liberté du commerce et de l’industrie, libre concurrence – mais fortement inspirée et contrôlée par l’État dans ses projets et dans ses modalités d’application, à la manière où elle était pensée et mise en oeuvre pendant les Trente Glorieuses en général, et sous la présidence du général de Gaulle en particulier (avec l’esprit selon lequel la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille et avec l’idée de la participation, sans compter la lutte diplomatique contre l’Empire états-unien). Cette conception-là de l’économie, de la société et de la diplomatie, sont largement partagées en France. L’amour du capitalisme est très minoritaire dans l’opinion. Il n’y a que les medias et les dirigeants pour nous faire croire le contraire !

Je dis cela parce que je veux faire entendre que la gauche de combat ne réussira rien d’autre que rester dans la nasse dans laquelle elle se trouve si elle refuse de tirer les conséquences de la réalité que j’ai évoquée ci-dessus.

Et cela, c’est mon discours depuis longtemps. L’esprit du CNR est le mien depuis toujours, par delà mes préférences ou affiliations politiques du moment. Au plus profond de moi, depuis le premier jour où je me suis engagé en politique, il y a désormais vingt ans, c’est cela que j’ai au coeur : rassembler le peuple français sur un projet clair guidé par l’idée républicaine (qui veut que soit défendu l’intérêt général plutôt que soient promus les intérêts particuliers), la démocratie qui implique donc la souveraineté du peuple (aussi bien à l’intérieur des frontières, vis-à-vis des pouvoirs institutionnalisés, qu’à l’extérieur de celles-ci, vis-à-vis des puissances étrangères), l’indépendance nationale qui est le corollaire inéluctable de cette souveraineté du peuple au plan des relations internationales, l’humanisme qui implique une société égalitaire où les services publics sont nombreux et performants mais aussi accessibles à tous et donc gratuits ou quasi-gratuits, où le partage est une réalité et une obligation, où le système fiscal réalise ce partage par la force de la loi quand il ne vient pas naturellement, l’indispensable bifurcation écologique de notre système économique et social mais aussi de notre mode de vie…

Le CNR a réuni, dans notre histoire, des forces politiques et des citoyen-ne-s qui ne pensaient pas les mêmes choses sur tous les sujets, et qui ne voulaient pas forcément la même France. Sans doute qu’en son sein, les uns et les autres pouvaient se sentir comme des ennemis politiques les uns par rapport aux autres, et que, dans un autre contexte, jamais ils n’auraient été ainsi alliés. On ne peut évidemment pas oublier le contexte très spécifique qui a fondé le CNR. Cela étant dit, tous ont adopté le projet politique que fut celui du CNR. Et ce projet-là, qui est l’essence même de la refondation de la France républicaine après Vichy, après l’ordre oppresseur allemand et l’occupation des Nazis, c’était pourtant le projet le plus à gauche que la France ait jamais connu, hormis sans doute l’expérience de la Commune, mais qui, elle, finit fort mal.

Donc, depuis des mois que je lis Jacques Sapir, je me trouve souvent en phase avec ses analyses et ses suggestions qui tendent à un rassemblement de toutes celles et de tous ceux qui aspirent à reprendre le pouvoir. Et j’ai plusieurs fois relayé ses billets et dit tout le bien que j’en pensais.

Mais hélas, depuis quelques semaines, je le vois émettre des propositions détestables, qui ne peuvent être acceptées. Ainsi, le 28 juillet dernier, outré par une de ses publications (voir en note 1), je publiais un billet de blog (voir note 2) pour contester vivement sa suggestion au Président Hollande d’user des pleins pouvoirs de l’article 16 de notre constitution, qui est rien moins que la dictature pure et simple d’un seul homme qui se substitue à tous les pouvoirs, législatifs, exécutifs et judiciaire. Aujourd’hui, je découvre avec effroi, effarement et écoeurement sa nouvelle idée : discuter avec le FN et même travailler avec lui dans le but d’imposer la sortie de l’euro et/ou de l’UE. Je suis abasourdi.

Le FN est un parti néofasciste, créé par des survivants et des héritiers de Vichy. C’est un parti fasciste dans tous ses éléments. Il fut présidé par qui on sait. Il est un mouvement qui réunit autour de lui toute la galaxie des pires réactionnaires, des racistes fiers de l’être, des antisémites qui s’assument comme tels, des xénophobes en tout genre, des gens hostiles aux musulmans et aux « Arabes » en général et à tout ce qui n’est pas bien blanc, catholique et adepte de l’ordre et de la morale. C’est aussi dans cette galaxie-là que l’on croise les pires crétins lobotomisés que notre pays peut créer, et de ceux qui regrettent que la France ne soit pas dirigée par un homme de fer ou par une « dame » de fer. Rétablissement de la peine de mort, abolition de l’avortement, des femmes ramenées à la maison plutôt que des femmes libres, une haine de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un esprit libre et de gauche… Voilà ce que sont les adeptes du FN. Je ne parle pas des électeurs occasionnels qui leur donnent leur suffrage pour hurler « merde », mais de celles et ceux qui participent activement à ce qu’il est.

Alors il n’est pas question de discuter avec le FN. Le FN est né et a pu se développer sur nos insuffisances et sur les trahisons de nos dirigeants. Il a prospéré essentiellement sur la perte de souveraineté de notre pays puisque son discours grand public a toujours été hostile à l’Europe en cours de construction. Nous, nous savons que les têtes pensantes du FN ne sont pas du tout sur cette ligne-là. Comme le montrent les origines de sa fondation, le pedigree de ses pères fondateurs et certains passages de leur programme, comme le montrent aussi le fait qu’ils ne se soient jamais engagé par écrit à sortir de la zone euro ou de l’UE, le FN n’est qu’un mystificateur. Comme le dit quelqu’un, c’est « le diable de confort du système », grâce à qui les oligarchies peuvent se maintenir au pouvoir en se succédant l’une à l’autre… Toute l’histoire des mouvements fascistes est de prendre certaines des idées révolutionnaires de la gauche de combat (et pas toutes loin de là) et des idées tout à fait réactionnaires et fascisantes pour tenter de convaincre le peuple. Et parfois ça fonctionne. Tous les pouvoirs fascistes n’ont pas toujours été mis en place par des coups d’État, même si ce fut l’hypothèse la plus fréquente. Le mot « nazi » était un diminutif de « nationalsozialistisch» c’est-à-dire « national-socialiste ». Et de fait, il y avait bien, dans leur projet, une vision partiellement « socialiste » mais totalement dévoyée par leur nationalisme raciste. Ils ont pourtant été élus, même si ce fut dans des circonstances tellement exceptionnelles que l’on peut douter quelque peu de l’authenticité et de la sincérité de leur « victoire ».

Il est tragique que les citoyen-ne-s français-e-s aient permis au FN d’être celui qu’il a été et qu’il est encore. Beaucoup ignorent tout de ce qu’est le FN, et de ce qu’il draine autour de lui. Mais il est encore plus tragique que les forces politiques françaises lui aient ainsi permis d’être ce qu’il est. Car la plus grande responsabilité, l’unique responsabilité de l’existence du FN, c’est l’inconséquence des autres forces politiques françaises. Aucune – je dis bien aucune – n’est exempte de responsabilité même si certaines sont évidemment plus coupables que d’autres.

Lorsque les dirigeants français, et la plupart des oppositions de gauche ou de droite, ont permis que l’Union européenne devienne le maître absolu de la France et des Français-e-s, soit par le biais direct des institutions européennes, soit par le biais indirect des pouvoirs publics français qui ont abandonné à ces institutions tous les pouvoirs de l’État, sans parler des pouvoirs détournés de tous les lobbys qui pullulent à Bruxelles et qui sont les seuls véritables rédacteurs des textes adoptés par les godillots du Parlement européen ou les valets de la Commission européenne, alors oui, tout le monde ou presque est coupable dans la sphère politique.

Et quand certains, par exemple à l’extrême gauche, parlent fort et clair, et parlent juste aussi, quant à la question économique et sociale, ils ont, hélas, parallèlement, un discours totalement stupide et contre-performant sur la question des relations internationales ou de l’Europe. L’internationalisme est un de ces principes qui me définissent et qui définissent beaucoup de militant-e-s de la Gauche de combat. Mais, en l’état actuel des réalités diplomatiques du monde, la mise en œuvre politique de cet internationalisme ne saurait être de défendre la fin des nations et de décrire toutes celles et tous ceux qui défendent la souveraineté nationale et populaire, comme des nationalistes, forcément dominateurs des autres, forcément racistes et xénophobes, n’ayant d’autre velléité que d’imposer leur loi à tous les autres… Mon internationalisme, celui de la plupart de mes camarades de la Gauche de combat, c’est celui de Jaurès. Le mot même d’internationalisme signifie relations entre les nations, pas leur disparition. Beaucoup l’oublient en parlant d’internationalisme comme si cela signifiait un monde unique où un seul pouvoir, le même, existerait partout. La globalisation du monde n’a pas servi l’intérêt des peuples et des individus. Loin de permettre le progrès de ceux qui étaient moins avancés que d’autres, elle a exacerbé la compétition et les inégalités. Alors certes on peut rêver de belles utopies où le mode serait une grande démocratie unifiée mais si l’on veut être convaincant et que l’on désire gouverner pour changer la vie et tenter d’améliorer un peu la vie de tous ceux qui souffrent, il faut garder nos rêves à l’esprit mais faire avec le monde tel qu’il est et non tel qu’on le rêve. Défendre le principe des nations, ce n’est pas être nationaliste au sens où on l’entend le plus souvent. Ce n’est pas haïr ou mépriser les autres nations. C’est seulement vouloir que la nôtre se gouverne librement, souverainement, sans dépendre d’une autre et sans être domptée par une autre…

Ma conviction profonde, issue de mon expérience, de mes lectures et de mes échanges, est que le FN a principalement grossi parce que toutes les forces politiques françaises se sont noyées dans cet esprit européen. Sans doute que certaines s’y sont adonnées de bonne foi, croyant sincèrement que la construction européenne nous permettrait d’éviter de revivre la guerre et serait de nature à créer une croissance durable en plus de rendre possible un progrès constant. Mais ce ne fut pas l’espoir de tous. Il faut oser le dire. Et les choses étant ce qu’elles sont, il y a longtemps que la majorité des forces politiques auraient dû changer de discours et de projet quant à la question européenne, pour ne pas abandonner au seul FN, l’apparente volonté de sortir de l’UE ou à des groupuscules que personne ne connaît, le projet, cette fois, plus sincère de mettre un terme définitif à l’expérience européenne telle qu’on la connaît depuis les années 50.

Moi-même, j’ai été long à comprendre. J’étais dans le déni pendant des années bien que je percevais ce qu’il y avait de détestable et de profondément régressif dans l’Union européenne. Mais j’ai fini par évoluer et par assumer de dire qu’il fallait désormais quitter l’Union européenne, non pas pour nous renfermer entre nous, mais tout au contraire, pour nous rouvrir au monde, quand l’Union européenne nous vassalise et nous occidentalise, pour ne pas dire nous « américanise » à la vitesse d’une fusée.

S’il fallait donner un point de départ, je dirais que ce serait, logiquement, le référendum du 29 mai 2005. Ce jour-là, le peuple français a dit, on ne peut plus clairement, qu’il refusait le traité constitutionnel. Or, comme ce traité compilait et réunissait en un seul texte, tous les traités antérieurs, en le rejetant, on peut tout à fait prétendre, à bon droit, que le peuple français a rejeté l’Union européenne en tant que telle. Certains expliquent – en donnant le sentiment qu’ils savent ce que le peuple voulait – que le peuple a en fait rejeté tel ou tel aspect mais rien de plus. Ah bon ? Comment peut-on affirmer cela ? Sur quelle base ? Qu’est-ce qui, dans un NON global à un texte, permet de dire que c’est un NON à tel ou tel aspect mais un OUI à tout le reste ? Ça ne manque pas de sel, un tel raisonnement, vous ne trouvez pas ? En fait, ce n’est rien moins qu’une escroquerie de plus ! Ce n’est rien d’autre que de la manipulation massive ! Le peuple a dit NON et comme on ne lui a pas posé une série de questions précises, le NON s’applique à tout. Or, comme je l’ai rappelé ci-dessus, le texte rejeté compilait tous les traités européens, en disant NON, le peuple a dit NON à l’Union européenne.

Depuis dix ans, on nous maintient de force dans cette Union. C’est bien une forfaiture dont se rendent coupables toutes celles et tous ceux qui ont permis cela. C’est bien un acte de haute trahison du peuple même si l’incrimination de « haute trahison » a été utilement retirée de la constitution par Nicolas Sarkozy. C’est bien un coup d’État qui a eu lieu, et pas besoin de le qualifier de « simplifié » pour reprendre le terme du titre d’un ouvrage de Nicolas Dupont-Aignan… Mais il n’y a pas que celles et ceux qui ont agi activement en faveur de cette abomination politique qui sont coupables. Le sont presque autant toutes celles et tous ceux qui ont laissé faire, qui se sont tus, abstenus ou faits discrets. Et le sont aussi, par extension, toutes celles et tous ceux qui ne se sont pas levés massivement pour s’y opposer ou qui, depuis, se sont fait à l’idée et cautionnent, d’une manière ou d’une autre, ce qui s’est passé alors.

Voir aujourd’hui la Grèce devenir un martyre de l’Union européenne devrait pousser toutes celles et tous ceux qui hésitent encore à franchir le Rubicon et à enfin entrer dans l’opposition résolue à cette Union.

Je ne doute pas que malgré les résistances des uns et des autres, malgré les tentatives désespérées des pouvoirs oligarchiques et de leurs suppôts, vassaux, larbins, porte-flingues, porte-serviettes, valets et autres domestiques, de sauver leur système honni, l’heure de la révolte contre lui a sonné. Le nombre des opposants irréductibles ne va cesser de croître. Et si les « leaders » français ne se mettent pas très vite au goût du jour, on se passera d’eux ! Quiconque s’opposera à nous, ou ne sera pas assez digne de nous représenter, sera balayé. Le « Qu’ils s’en aillent tous ! » va commencer à se réaliser…

Ce peuple en marche, il n’est pas encore là. Il semble, pour l’instant, avachi, impuissant, sceptique, incapable de s’organiser de manière utile et rationnelle. Mais une révolution ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de crier « À l’abordage » pour que la force se rue sur l’ennemi et le mette hors d’état de nuire. Cela prend du temps. Et nécessite un travail préparatoire de longue haleine. Certain-e-s s’y sont déjà engagé-e-s par différents biais, depuis des années, d’autres depuis des mois. D’autres encore nous rejoindront demain.

L’urgence impérieuse, à mon avis, n’est pas de rassembler la gauche, contrairement à ce que ne cesse de vouloir Jean-Luc Mélenchon, mais de fédérer le peuple. C’est sa propre formule ! Mais il ne l’a utilisée que très peu et il y a déjà un certain temps. Il a préféré, depuis, replonger dans le jeu politicien de la gauche, des gauches. C’est détestable et c’est, en tous points, contre-productif. La France ne verra pas son destin être réorienté dans le sens que nous souhaitons, avec ce genre de combinaisons. Quand une large part, hélas, de la gauche est convaincue par le capitalisme et par l’Union européenne, comme par le principe même de la représentation qui enlève au peuple sa souveraineté pour la donner à des gens qui ont d’autres projets que de défendre ses intérêts, quand les différentes gauches ont des visions si différentes en termes de géopolitique ou de vision de la France dans ses subdivisions territoriales, on ne peut aller qu’à l’échec. Il ne suffit pas de s’allier pour gagner des élections si demain, au gouvernement, on se déchire sur les grandes réformes à mettre en œuvre. Là encore, l’exemple grec est saisissant. Il devrait faire autorité.

Les forces du PG, du PCF et d’EELV, les trois principales de la gauche non PS, ont bien sûr des points d’entente mais aussi des oppositions radicales sur des sujets majeurs. On peut, peut-être s’entendre localement, sur des sujets liés aux politiques locales de l’environnement, de l’habitat, des transports, mais je ne vois pas comment on pourrait s’entendre avec des gens qui défendent l’Union européenne, l’économie capitaliste, la régionalisation, la fin des frontières, l’union de la gauche… Non, ce n’est vraiment pas ainsi que je vois les choses.

Avec cette union de la Gauche, on est très loin de l’esprit du CNR or c’est cela qu’il faudrait à notre pays. Et pas une lutte de la gauche (dont la majeure partie est clairement de droite) contre une droite (qui est largement redevenue la droite détestable du XIXe siècle et qui ne cesse de s’étouffer de voir le PS faire plus antisocial qu’elle ne l’avait osé elle-même).

Nous savons, nous, les militant-e-s, ce que veulent dire gauche et droite. Mais pour l’immense majorité des gens en France, ces deux termes ne veulent plus rien dire. Beaucoup, à droite, ont considéré que les gouvernements de droite faisaient une politique de gauche. Et nous, aujourd’hui, estimons, à juste titre, et disons clairement, que les gouvernements de gauche font une politique de droite. Après, on s’étonne que le peuple rejette dos à dos gauche et droite…

Un nouveau CNR en France, ce ne serait pas mettre nos divergences sous le tapis. Ce ne serait pas nous unir avec la droite. Oublions un instant les notions de gauche et de droite puisqu’elles sont totalement dénaturées depuis des années. Pensons au peuple. C’est un ensemble de gens divers mais qui, dans leur immense majorité, ne veulent que des choses simples qu’on peut résumer par avoir une vie décente. Et cela implique un certain nombre de décisions que la plupart accepteraient. Et je suis de ceux qui pensent que nous, la Gauche de combat, nous sommes bien placés pour proposer ces solutions. Mais que nous ne saurions nous présenter uniquement comme la Gauche de combat aspirant à gouverner pour la Gauche. Ça ne saurait convaincre la majorité des Français. Ce que nous devons faire, c’est parler à tous et avec un langage qui parle à tous. Cela implique, sans renier jamais ce que nous sommes ni d’où nous venons, de nous ouvrir aux autres et de travailler avec toutes celles et tous ceux qui partagent nos valeurs républicaines, démocratiques et humanistes, et notre projet de reprendre notre souveraineté populaire.

Je reviens un instant à Jacques Sapir et à sa proposition de travailler avec le FN. Cette proposition-là n’entre pas du tout dans le périmètre de ce à quoi j’aspire et appelle. Les cadres du FN ne sauraient incarner l’esprit humaniste, républicain et démocratique venu du CNR qui doit souffler, pas plus qu’hier les Vichyssois ne pouvaient incarner le CNR qui a libéré la France et qui l’a refondée sur des bases républicaines, démocratiques et sociales.

Lui qui exprimait des analyses si fines, se discrédite avec de telles options. Espérons que ce genre d’ineptie ne fasse pas florès. Ce qu’il faut faire, c’est parler au peuple dans sa globalité, sans se soucier de ses préférences ou de ses affinités. Mais certainement pas frayer, d’une quelconque manière, avec un appareil et avec des cadres nationaux ou locaux permettant à une force néofasciste de perdurer.

Il suffit de proposer le bon projet et d’être soi-même crédible, c’est-à-dire ne pas avoir été soi-même un partisan du système honni, pour que le FN se dégonfle comme un ballon qu’on viendrait de crever.

Liens

1/ http://russeurope.hypotheses.org/4148

2/ https://vivelasixiemerepublique.wordpress.com/2015/07/28/jacques-sapir-a-t-il-pete-les-plombs-ou-bien-tombe-t-il-le-masque-a-son-tour

Jacques SAPIR a-t-il pété les plombs ou bien tombe-t-il le masque à son tour ?

Depuis plusieurs jours, je relaie régulièrement les billets de Jacques SAPIR. Car j’y trouve bien des arguments intéressants et pertinents à opposer à nos ennemi-e-s. En réalité, je suis les écrits de cet homme depuis très longtemps mais il n’y a que depuis quelques semaines qu’ils résonnent vraiment en moi.

Il nous a gratifié, en effet, ces dernières semaines, de billets quasi-quotidiens d’une grande qualité, et d’une grande profondeur, que j’ai relayés abondement sur Facebook, en même temps que je relayais bien d’autres personnes.

J’étais même sur le point de publier un billet – que j’avais commencé à écrire hier – pour le défendre contre certains « antifascistes » le décrivant, avec des mots infamants, comme étant lui-même un quasi-fasciste ou n’ayant aucun scrupule à s’afficher avec des néofascistes et toute une série de gens détestables (cf le billet de « Gauche de combat » ).

Hélas, ce soir, je ne me sens plus du tout en phase depuis que j’ai lu le dernier billet de Jacques SAPIR.

Cette fois-ci, Jacques SAPIR déconne dans les grandes largeurs… Il donne du grain à moudre à ses opposants en suggérant rien moins que la mise en oeuvre des pleins pouvoirs de l’article 16 de notre constitution pour gérer le conflit avec l’Union européenne qui sera certain et violent dès que nous tenterions de mettre en oeuvre notre projet politique.

Jacques SAPIR, dans son billet du jour, rappelle le texte de cet article 16 de notre constitution. Le voici :

« Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel.

Il en informe la Nation par un message.

Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil constitutionnel est consulté à leur sujet.

Le Parlement se réunit de plein droit.

L’Assemblée nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des pouvoirs exceptionnels.

Après trente jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels, le Conseil constitutionnel peut être saisi par le Président de l’Assemblée nationale, le Président du Sénat, soixante députés ou soixante sénateurs, aux fins d’examiner si les conditions énoncées au premier alinéa demeurent réunies. Il se prononce dans les délais les plus brefs par un avis public. Il procède de plein droit à cet examen et se prononce dans les mêmes conditions au terme de soixante jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels et à tout moment au-delà de cette durée. »

Vous comprendrez donc que cet article 16 de notre constitution, c’est celui qui donne au Président de la République tous les pouvoirs : aussi bien celui de faire des lois tout seul, que celui de prendre les décrets de son choix, également tout seul, et même celui de rendre la justice (via des tribunaux spéciaux qui pourraient être créés à cette occasion). De Gaulle en usa une seule fois, suite au putsch des généraux d’Alger, le fameux « quarteron de généraux en retraite ». Et cet usage fut violemment critiqué, notamment par la Gauche, et à juste titre.

Nous, la Gauche de combat, savons ce à quoi nous devons nous attendre de la part de nos ennemis… Je ne cesse de l’écrire depuis des mois. Coïncidence : c’est il y a une heure environ que j’ai publié sur Facebook ces quelques mots sur le sujet :

« Ce n’est pas dans la douceur et l’euphorie générale que les choses vont se faire… Nos ennemis feront comme ils ont toujours fait quand ils perdent le contrôle de la situation : ils feront couler notre sang. Mieux vaut le savoir et ne pas être naïf à leur sujet, ni compter sur leur pitié. La police, l’armée, les forces de sécurité, c’est eux qui les contrôlent…»

Nous ne nous illusionnons pas. Nous savons ce que nous allons affronter : un monstre froid et sanguinaire dès qu’il risque de perdre son pouvoir. Mais nous sommes prêts à l’affronter, en gouvernant contre tous nos ennemis avec la force qui convient. Nous rendrons coup pour coup et nous nous battrons avec détermination, courage et honneur.

Mais nous nous battrons avec les règles de la démocratie et de la République, en demandant sans cesse l’appui du peuple sur les décisions que nous aurons à prendre. Car le peuple, nous en sommes convaincus, nous soutiendra. Les peuples soutiennent largement les pouvoirs révolutionnaires d’Amérique du Sud.

En, Grèce, même si la situation vécue n’est pas encore tout à fait comparable à celle des pays sud- et centre-américains, on voit bien que le peuple est prêt à aller beaucoup plus loin que ne le disent les grands medias, et que ne le veulent les « timides » que sont Tsipras et ses ami-e-s de l’aile droite de Syriza. C’est le peuple qui, en votant très souvent, soutient la révolution en cours en Équateur, en Bolivie, au Venezuela… C’est le peuple qui a permis l’échec du putsch anti-Chavez en 2002 (Revoyez à cet égard le film « La révolution ne sera pas télévisée »).

Et avec le soutien massif du peuple, nous serons forts et on ne pourra que nous donner des coups, peut-être violents et cruels mais pas mortels. On ne pourra pas nous vaincre ! Si le peuple s’en mêle, c’est nous qui aurons le dernier mot. Aujourd’hui, comme hier. Quand nous avons échoué, c’est parce que le peuple ne s’est pas levé.

Donc, je dis solennellement, comme démocrate, comme Républicain, comme militant engagé dans la Gauche de combat, comme citoyen, que c’est NOUS, le peuple, qui serons l’arme de destruction massive du capitalisme et de l’Union européenne. Il faudrait seulement que nous ayons devant nous des leaders de densité historique pour assumer le combat qui va devoir être mené, pour ne pas avoir peur d’anticiper sur la conscience du peuple, pour tenter même de la faire progresser un peu plus vite, pour oser !

MAIS IL EST ABSOLUMENT HORS DE QUESTION QUE NOUS ADMETTIONS UN RECOURS À LA DICTATURE LÉGALE QUE PERMET L’ARTICLE 16 DE NOTRE CONSTITUTION, ET CE, QUAND BIEN MÊME CE SERAIT UN OU UNE DES NÔTRES QUI SERAIT PRÉSIDENT-E DE LA RÉPUBLIQUE !

NOUS VOULONS ET PRÔNONS LA 6e RÉPUBLIQUE ET DONC LA DÉMOCRATIE JUSQU’AU BOUT, EN TOUTES CIRCONSTANCES.

QUELLE INCONSÉQUENCE MAJEURE CE SERAIT DE PRATIQUER LA DICTATURE DE L’ARTICLE 16,  MÊME SI C’ÉTAIT POUR UNE BONNE RAISON ! IL N’Y A QUE LES FASCISTES QUI CONSIDÈRENT QUE LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS.

Le Front de gauche peut retrouver le chemin du peuple – par « La Gauche d’opposition* » – Copyright Marianne

JLM en ombre chinoise sur fond drapeau FdG

* « La Gauche d’opposition » est un groupe de réflexion s’appuyant notamment sur les travaux de Jacques Sapir et Aurélien Bernier et visant à « aider le Front de gauche à rompre avec ses tabous » comme la question de la sortie de l’euro. Retrouvez ici leur site. 

Pour le groupe de réflexion « La Gauche d’opposition », le Front de gauche a commis l’erreur, pendant ces européennes, de jouer la même musique de « l’Europe sociale » que le PS. Pour ses membres, les solutions avancées par « les Sapir, les Todd, les Bernier, les Lordon », notamment la sortie de l’euro, sont rejetées à tort par la gauche radicale. D’autant que, écrivent-ils, « le FN gagne en reprenant ce qui, pendant longtemps, a été nos propositions pour le socialisme républicain ».   

Les résultats des élections de dimanche ne sont pas une surprise. Pourtant, comme nous pouvions l’imaginer, beaucoup, notamment à gauche, poussent des cris d’orfraies, comme si l’étonnement était tel qu’il pouvait nous exonérer d’une analyse de la réalité.

Cela est dur à admettre, mais le vote de dimanche n’est malheureusement plus un vote de protestation, mais bien d’adhésion ! Alors, qui peut croire que le peuple français veuille revivre les heures les plus sombres de son histoire ? Serait-il prêt, bêtement, à s’offrir, corps et âme, à la bête brune ?

Certains le pensent et ne voient rien de mieux que de sonner le tocsin de l’union républicaine. Le FN, même s’il s’est construit sur la haine de l’autre, ne fait pourtant plus propagande sur son vieil ADN. Cela ne veut pas dire qu’il n’est plus en lui, mais que son succès ne s’est aucunement construit sur la haine de l’autre. Pendant cette campagne, il a plus parlé que nous de l’État-nation, seul levier apparent pour résister au libéralisme financier.

Ainsi, le FN gagne en reprenant ce qui, pendant longtemps, a été nos propositions pour le socialisme républicain. Les Français ne cherchent pas aujourd’hui un état policier, mais bien un état qui saurait faire la police dans les échanges financiers, contre la délinquance bruxelloise qui brise les liens sociaux et contre les criminels qui détruisent nos services sociaux.

Le Front de gauche a su créer l’espoir en 2012 en constituant cette force de résistance et de conquête. L’élan populaire, le soutien d’intellectuels, nous offraient une crédibilité toute nouvelle depuis l’effondrement du bloc de l’Est. Pourtant, aujourd’hui, nous ne sommes plus une force qui attire. Nous perdons des voix et des soutiens.

Le Front de gauche rejoue le procès en « populisme » qu’il subit si souvent

Les Sapir, les Todd, les Bernier, les Lordon, pourtant proches de nous, défendent la sortie de l’euro et de l’Union européenne. Au lieu de chercher à comprendre leur radicalité, nous les rejetons. Non pas parce que nous sommes en désaccord avec eux. Cela se comprendrait et nous n’aurions rien à dire. Mais nous les rejetons uniquement parce que le FN tire les mêmes conclusions. Ainsi, pour élaborer notre discours, nous ne cherchons plus l’intérêt du peuple, mais nous fixons l’objectif de ne pas être identifiables au FN.

Le Front de gauche, sans s’en rendre, rejoue le procès en « populisme » qu’il subit si souvent. Il alimente ainsi l’idée que les fronts se retrouvent toujours et il annihile la réalité de différences profondes.

Le Front de gauche a donc décidé d’abandonner l’idée de la nation française, de la souveraineté populaire, de la lutte contre les flux financiers qui nécessite un protectionnisme. Il préfère « rompre et refonder » l’Europe. Nous jouons le même morceau que « l’Europe sociale » des socialistes. Seule la méthode change. Mais, le peuple français se refuse à écouter à nouveau cette mélodie qui lui a déjà tant couté en qualité de vie.

Défendre la souveraineté populaire, la France, ce n’est pas vouloir des défilés de chemises noires dans nos rues, mais c’est le résultat de l’analyse que la démocratie nécessite une conscientisation d’un intérêt général commun. Et, c’est parce que les citoyens se retrouvent dedans qu’ils peuvent accepter la règle du plus grand nombre. Croire que ce sentiment ou que cette discipline peut exister en Europe est un doux rêve. Mais un rêve qui se transforme en cauchemar à force de tout construire autour.

Défendre la sortie de l’euro et revenir à un régime de souveraineté populaire en France peut permettre de redécouvrir le chemin du peuple et du progrès social. Et en le retrouvant, en défendant un programme légalement et politiquement crédible, alors nous pouvons faire fructifier le feu révolutionnaire qui vit en chacun de nous.

Chez la Gauche d’opposition, nous avons la sensation de voir chez une partie du Front de gauche qui partage l’idée de révolutionner l’Union européenne, la même bêtise que chez ceux qui croyaient possible la monarchie constitutionnelle. Comme eux, ils savent que le monde change et qu’il faut aller de l’avant. Comme eux, il rêve d’un monde plus juste, de progrès et de solidarité. Pourtant, comme eux, ils ne voient pas que le roi était mort dès le 14 juillet 1789.

Nous, nous ne disons rien d’autre. L’Union européenne est morte lors du referendum en 2005. Le peuple attend de la gauche radicale qu’elle fasse tomber sa tête. Pour cela, la Gauche d’opposition croit en la nécessité de réunir toutes les bonnes volontés à gauche dans des Assises qui permettraient enfin de rompre une bonne fois pour toutes avec les vieilles lunes européennes et revenir à ce que nous savons faire, changer la France. Et enfin, en libérant la voix du peuple français, d’autres, partout en Europe et dans le monde, pourront entendre les vibrations de nos cris de désir insatiable de liberté, d’égalité et de fraternité.

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