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On y croit ! Par Bob Solo le 16/06/2016

Note de Vincent Le Roux : Je suis heureux de relayer sur ce blog un billet de mon camarade Bob Solo qui l’a publié ce jeudi 16 juin sur sa page Facebook. Je reproduis aussi le montage de ces 4 photos qu’il a choisi d’utiliser pour illustrer son billet.
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photo illustrant le billet de Bob Solo du 16-06-2016
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Apparemment, gouverner par la peur ne suffit pas. Pourtant “ils” y mettent les moyens. Quitte à tout essayer, vite, quitte à laisser voir une sorte de panique, quitte à tout piétiner, y compris leurs propres lois. Mais ça ne suffit pas.
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Peur du flic et du juge, de la matraque et de la bombe, de la blessure, de l’arrestation, de la garde à vue et même de la prison, pour forcer le manifestant à se démobiliser, à renoncer et à rester chez lui ; peur de la précarité, du déclassement et du chômage pour forcer le salarié à se taire, à se soumettre et accepter n’importe quoi. Même relayé par une presse complice, partisane jusqu’au grotesque, ça ne marche pas. Alors il leur faut encore monter d’un cran.
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Il leur faut tuer l’espoir.
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Parce que oui, il y a un espoir. Il y a la colère, le ras-le-bol, la souffrance des uns et des autres, la rage, l’écœurement, le sentiment d’injustice, oui, il y a tout ça. Mais aussi l’espoir, c’est indéniable. On ne saurait dire où il est né, ni quand ni comment, mais c’est un vent qui souffle désormais de plus en plus fort. Et c’est une dynamique exponentielle : plus il y a de gens qui reprennent espoir, plus celui-ci se renforce. Et plus il se renforce, plus à son tour il entraîne de gens. C’est quasiment “mécanique”, comme l’eau du bassin coule vers le robinet ouvert. L’espoir et le nombre, à coup sûr une combinaison gagnante.
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Parce que malgré la peur, la fatigue, le découragement, l’impression d’impuissance, dès qu’on sent une issue possible, un horizon, une porte de sortie, un moyen, une éventualité, une victoire à portée de main, l’énergie et le courage reviennent. On relève la tête. Et on voit qu’on est pas seul à le faire. Ce n’est pas l’envie qui manquait, c’était de sentir à nouveau qu’il était possible de faire quelque chose qui puisse aboutir. C’était de pouvoir y croire. Il semble bien que c’est ce qui se passe. Et c’est une excellente nouvelle à une époque où tant d’entre nous ne croient plus à rien.
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On a pu traduire ça autrement : inverser le rapport de forces, un jargon politique et syndical qui peut être vite compris par certains mais pas d’autres, ou faire que la peur change de camp, ce qui est parlant mais pas toujours très concret dans l’esprit de tout le monde. Dans les deux cas, ça renvoie à une action, quelque chose que se décide puis se met en œuvre.
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Il n’en est pas de même avec l’espoir. On ne choisit pas d’espérer. Ce n’est pas une démarche volontaire, si on veut bien mettre de côté l’injonction à la mode et au fond d’inspiration libérale à “positiver”. Non, il s’agit vraiment d’un espoir, qui naît en vous, qui prend corps peu à peu ou qui d’un coup vous habite. Vous avez vu, senti, compris quelque chose ou plusieurs choses qui mises bout à bout font qu’à nouveau vous vous dites : « moi, j’y crois, je pense qu’on peut y arriver. » Et cette pensée vous met en mouvement. Et c’est un mouvement plus sain, plus fort et plus porteur de se battre pour obtenir ce qui vous fait espérer que pour éviter ce qui vous fait peur.
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Frédéric Lordon avait dit quelque chose dans cet ordre d’idées au tout début du mouvement Nuit Debout, en parlant de « recoloniser un imaginaire collectif ». De la convergence des luttes (des gens de milieu social et professionnel différent se rencontrant et s’organisant ensemble), à la solidarité concrète (soutiens des uns aux autres, caisses de grève), une image en effet prend forme qui montre que ça peut marcher. Que ça marche. Ce sera toujours un élément décisif. Si certains parmi les plus téméraires, ou les plus menacés, peuvent se lancer dans la bagarre même sans garantie de réussite, d’autres, sans doute bien plus nombreux, se décideront d’autant plus si des résultats sont déjà visibles. Non par manque de courage mais parce que les risques pour tout un chacun sont réels et se doivent d’être sérieusement pesés. A ce moment précis du choix, l’espoir dans l’autre plateau de la balance peut la faire pencher.
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L’espoir et le nombre. Aussi, il n’est pas étonnant que la stratégie à l’œuvre soit autant de marteler que le mouvement “s’essouffle” que de minimiser les chiffres jusqu’au ridicule. Mais le mur du mensonge devra s’élever bien haut pour contenir la vague qui s’est levée.
On pourrait paraphraser une citation connue en disant : « Ils ont senti que c’était possible alors ils l’ont fait. »

À la chignole et au tournevis… Retranscription de l’intervention de Frédéric Lordon au meeting untaire contre la loi Travail au théâtre Dejazet à Paris le 12/06/2016

Cette retranscription a été faite par mon camarade Bob Solo qui l’a publiée sur sa page Facebook.

Lien vers la vidéo.

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Décidément cette affaire de la loi El Khomri est une leçon de choses. Elle nous oblige à voir ce qui est. Car il faut bien l’admettre : il y a en France quelque chose d’inréformable. Ce qui est inréformable en France, c’est son oligarchie. Et comme j’ai parlé de leçon de choses, il va falloir procéder avec méthode. Je me propose donc de montrer que cette oligarchie est archaïque, fanatique, anti-démocratique, et pour finir, violente.
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Qu’elle soit archaïque, la chose est attestée, quoi que sur le mode du symptôme, par le fait même que cette oligarchie n’a que le mot “moderne” à la bouche. Moderne, c’est par excellence le mot de sa dénégation, le mot de sa mauvaise conscience rétrograde. Les journalistes papillonnent énamourés autour d’Emmanuel Macron et répètent avec lui qu’il ne faut pas être « archéo-keynésien ». Mais il sont tous paléo-libéraux.
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Keynes disait qu’il n’est pas dirigeant politique qui ne soit l’esclave qui s’ignore d’un économiste du passé. Hollande, Valls et Macron sont les esclaves qui s’ignorent d’une pensée morte. Morte deux fois, d’ailleurs : une première fois dans les années 30 du siècle précédent, avec la grande dépression, une deuxième fois aujourd’hui car, le croirez-vous, même le FMI et l’OCDE envisagent de débrancher le mort-vivant réanimé dans les années 80.
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Comme souvent les derniers suppôts d’une époque finissante, enragés d’être dépassés par leur temps, les archaïques sont aussi des fanatiques. Et d’un fanatisme tout-à-fait ironique : un fanatisme de type stalinien. De même que le stalinisme soviétique estimait que son échec était imputable aux “saboteurs”, le stalinisme libéral considère que le sien est du au fait qu’on est pas encore allé assez loin dans la déréglementation. Et ça fait 30 ans que ça dure. 30 ans de déréglementation en tout genre : commerciale, financière, 30 ans de baisse du “coût du travail”, de démolition réglementaire dans le champ du droit social.
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Et 30 ans d’échec.
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Mais le propre des doctrinaires, même quand ils se disent pragmatiques, est qu’ils n’ont aucun souci de la réalité. Au vrai on se pose parfois la question de savoir ce qui l’emporte chez eux du fanatisme ou de la simple bêtise. Car il faut voir la profondeur de certains des arguments qui enveloppent la loi El Khomri, dont l’un dit, je cite : « Nous devons tout essayer contre le chômage ». Phrase glaçante en vérité. Car dans le tout de “tout essayer”, il entre aussi hélas la possibilité du n’importe quoi. Par exemple : « j’ai le devoir de tout essayer pour vous soulager de votre migraine », n’implique pas de vous opérer à la chignole et au tournevis.
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Il est vrai qu’en matière de marché du travail, la recommandation de la chignole et du tournevis ne tombe pas de nulle part. Elle vient d’un groupe social parfaitement identifié, dont le projet poursuivi avec ténacité depuis 30 ans a d’abord visé à défaire toutes les conquêtes sociales d’après-guerre, et vise maintenant à mettre la société entière sous coupe réglée. Et il le peut. Il le peut parce qu’il en a objectivement les moyens. C’est le capital qui impose à la société ses formes de la reproduction matérielle collective. C’est lui qui impose ses conditions ; qui fera la grève de l’investissement ; qui délocalisera ; qui déménagera ses sièges sociaux ; qui rejoindra les paradis fiscaux, avec une bonne conscience offusquée d’ailleurs. Si on ne lui accorde pas TOUT ce qu’il veut.
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Mais comment qualifier ce rapport du capital à la société autrement que comme “prise d’otage” ? Une prise d’otage géante, à l’échelle de nations entières. Une prise d’otage qui rend pitoyable la clique éditorialiste à laquelle on en fera jamais voir d’autre que celle des cheminots et des éboueurs. Le capital prend en otage la société entière. Il prend aussi en otage les vies individuelles, séparément. C’est lui qui détermine pour chacun, souverainement et d’après sa seule logique, la possibilité du salaire, la forme de l’emploi, l’intensité de la sujétion – et le niveau de la menace. Le niveau de la peur. Car voilà comment on mobilise le travail à l’époque néolibérale : par la peur. Et voilà pourquoi il faut impérativement démanteler ce qu’il reste de protection au salariat : pour que le silence règne et que le pouvoir patronal souverain puisse s’exercer sans entrave.
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Un paradoxe, offert à la sagacité des historiens du futur, veut qu’un approfondissement sans précédent de ce monde est été accompli par la chose qu’un mélange d’inertie intellectuelle, de paresse journalistique et de collusion idéologique persiste à nommer “la gauche socialiste”. Ou parfois la social-démocratie. Il apparaît plutôt que ces sociaux-démocrates, qui n’ont plus rien ni de sociaux ni de démocrates, ont résolu de faire la politique du petit nombre contre le grand. Ils n’en s’en cachent même plus d’ailleurs. Même le débat parlementaire avec une majorité godillot, c’est encore trop. Heureusement le 49-3 est là pour faire… ce qu’on veut. Contre le parlement d’abord, mais surtout contre la population, qui aura exprimé par tous les moyens son refus de cette loi. Et ils se disent “démocrates”…
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En réalité ces gens-là osent tout, plus rien ne les arrête. On aurait pas cru possible qu’un ministre socialiste explique à un chômeur que “s’il veut un costard il n’a qu’à travailler”. On aurait pas cru davantage possible que le même ose récupérer la commémoration philatélique du Front Populaire, lui qui en est la négation en personne. Et il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre d’un révisionnisme en actes. Monsieur Macron, inconscient de ses propres violences, violence économique et violence symbolique, Monsieur Macron hurle à l’intolérable violence parce qu’il prend un œuf sur son costard. Il faut plutôt se réjouir qu’il reste dans ce pays des gens qui n’ont pas abandonné d’accorder de la valeur aux héritages historiques. Et qui ne sont pas décidés à les voir célébrés honteusement par leur liquidateur même.
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Mais l’oligarchie veut nous faire vivre dans un monde où tout est inversé. Où l’archaïque est “moderne”, le fanatisme doctrinaire “pragmatique”, la dictature du petit nombre “démocratique”, et bien sûr “la violence” du seul côté de ceux qui ne veulent pas de ce monde.
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La vérité, c’est que la violence, c’est la leur. Les gens ont une préférence pour la tranquillité. Ils prennent la rue et occupent les places quand plus aucune solution politique ne leur est offerte et quand le verrouillage est complet. Et il l’est : pouvoir entièrement commis aux intérêts du capital, parlement étouffé quand il n’est pas croupion, presse aux ordres sous le contrôle des puissances financières. Et puis flicaille. Flicaille partout. Il n’est pas un syndicaliste expérimenté qui n’en soit resté abasourdi. Jamais on a connu un tel niveau de brutalité policière contre un mouvement social.
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Poussant juste un peu plus loin la pensée de ses semblables, un éditorialiste réputé pour son “vallsisme” militant n’hésite pas à écrire, je cite, que : « La haine anti-flics, c’est la haine de la République » (1). Si vraiment on tient à entrer dans ce registre, on pourrait plutôt lui faire observer que les violences policières sont des violences faites à la République. Et de même les utilisations ouvertes de l’institution judiciaire à des fins d’intimidation politique, dont la dernière victime en date est Loïc Canitrot, pilier de Nuit Debout, et sans doute visé pour cette raison même.
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Il est vrai que Nuit Debout semble leur avoir fait très peur. Comme font très peur au pouvoir claquemuré tous les mouvements de rébellion contre la dépossession politique, tous les mouvements de protestation contre la démocratie Potemkine – en l’occurrence, contre la dictature à bas bruit du néolibéralisme.
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En réalité, face à l’époque qui lui file entre les doigts, l’oligarchie n’a plus que la ressource que d’aller puiser toujours plus loin des lambeaux d’arguments toujours plus ignobles. “Radicalisation” est ainsi devenu le signifiant fourre-tout, permettant d’assimiler toute contestation politique au terrorisme, ni plus ni moins. L’infamie se joint au grotesque, quand les consignes de sécurité de l’Euro expliquent en substance qu’il ne faut pas introduire des bombes dans les stades, ni, je cite : « tenir des propos politiques ou idéologiques » dans leurs alentours.
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Un personnage à l’intelligence et à la distinction aussi étincelante que Jean-Marie Le Guen n’hésite pas à expliquer que Cécile Duflot est, je cite encore : « en voie de radicalisation » (2). C’est-à-dire sans doute en partance pour la Syrie. En tous cas, tout le monde comprend le type de sous-entendu par lequel on traite maintenant les opposants politiques – même lorsqu’ils sont aussi “dangereux” que Cécile Duflot, qu’elle m’en pardonne…
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C’est donc tout un tableau qui est en train de se dessiner sous nos yeux : le tableau d’une panique. Le tableau d’une époque finissante et d’une oligarchie qui sent qu’elle va finir avec elle. Ce pouvoir a peur. Un pouvoir qui laisse ainsi sa police cogner sans mesure et sa justice poursuivre sans justice, qui n’a plus à sa disposition que l’assimilation de toute opposition au terrorisme, et que le chantage électoral au FN – par parenthèse une autre vraie prise d’otage. Un tel pouvoir est un pouvoir apeuré.
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Comme tous les pouvoirs qui se savent devenus illégitimes, il croit s’en tirer en intensifiant la brutalité du verrouillage. Mais à force de serrer les écrous il va finir par les fissurer, et puis par les casser pour de bon. Devenu organiquement asservi au capital dont il a épousé tous les désirs, et n’ayant plus d’autre solution, comme l’ont prouvé l’état d’urgence et la déchéance nationale, que la fuite en avant, ces gens ne s’arrêteront plus nulle part.
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Ils ne s’arrêteront nulle part, sauf si NOUS les arrêtons.
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(1) édito de Renaud Dély dans Le Nouvel Observateur du 19/05/2016
(2) voir dans 20 minutes, Les Échos, sur Europe 1 et LCP