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Mouvement des Entreprises de France

Message en forme de lettre ouverte à M. le Président de la République et à M. le Premier Ministre à propos des ordonnances de réforme du code du travail – Le 31/08/2017

Je vous invite à lire jusqu’au bout…

Messieurs Macron et Philippe, vous êtes vraiment incorrigibles. Nous sommes si nombreux à attendre de vous que vous changiez la donne dans ce pays. Vous vous étiez engagés à le faire. Vous nous aviez promis de réformer ce pays en profondeur. Et à vous écouter, on a le désagréable sentiment que vous n’êtes pas déterminés à aller aussi loin dans la réforme. Vous allez faire semblant de réformer, sans oser les véritables réformes qui s’imposent et que le pays attend depuis si longtemps !

Non, il est manifeste, au regard des annonces du jour, que vous n’avez pas le courage d’oser. Oser réformer en profondeur ce code du travail sclérosé, qui est un frein si puissant à l’embauche et à la « confiance » des patrons, l’une et l’autre étant pourtant indissolublement liées, la première étant conditionnée par la seconde…

J’en veux pour preuve l’insuffisance de ce que vous avez annoncé aujourd’hui. J’appuie ce jugement sur l’absence, dans votre projet, d’une mesure que vous auriez pourtant pu et dû concevoir et prévoir dans votre réforme or vous ne l’avez manifestement pas fait puisque je ne l’ai pas trouvée dans votre projet. Cette mesure serait pourtant idéale pour inspirer aux « entrepreneurs » ce retour de la « confiance » alors qu’ils en manquent tant, si l’on en juge par ce qu’a encore répété ces tout derniers jours Monsieur Gattaz ! J’ai d’ailleurs le sentiment que le numéro 1 du MEDEF joue en fait le titre de la meilleure pleureuse de la décennie, titre convoité aussi par Gérard Filoche et qu’il sera difficile de vaincre tant son talent est immense dans ce numéro. Nous le savons et nous avons pu le vérifier depuis des années à l’occasion de ses différents tours de piste !

Mais je reviens au sujet. Jugez un peu sur pièces la mesure à laquelle je fais allusion !

Vous avez entendu, comme nous, que pour les patrons, pardon pour les « entrepreneurs », ne pas pouvoir licencier facilement et rapidement est un des plus sérieux handicaps pour qu’ils embauchent. Et vous avez tenté de répondre à cela avec votre projet de réforme du code du travail. Mais vous ne l’avez fait que partiellement avec les mesures annoncées ce jour. Et je suis au regret de devoir dénoncer cette timidité de votre part. Je me dois de vous appeler à faire plus, beaucoup plus !

Vous avez plafonné les indemnités de licenciement. D’accord, c’est sans doute un bon début, mais avant que nous puissions reconnaître que c’est un début prometteur, il va falloir que vous alliez bien plus loin dans la « réforme ». Vos annonces du jour sont vraiment très insuffisantes.

Allez ! Du courage, non de Jupiter ! De l’audace, non d’un pharaon !

Il y a une mesure forte à oser, tout de suite, sans attendre des discussions stériles avec les « forces du conservatisme » que sont les syndicats.

La voici cette mesure qui ferait tant plaisir à Monsieur Pierre Gattaz, nouveau châtelain de Sannes : puisque l’obligation de paiement, à un salarié, d’indemnités de licenciement par l’employeur qui le licencie, est un problème majeur pour les patrons, et qu’il n’est pas jugé opportun de supprimer purement et simplement le principe même de ces indemnités, on peut faire autrement : on peut en effet aménager ce principe et le réorienter, en innovant. Prenez un instant pour m’écouter.

Je vous propose de faire un rêve (de patron) et de le réaliser ! Osez-le ! Après tout, c’est bien vous, Monsieur le Président de la République, qui avez appelé de vos voeux la transformation de la France en une « start-up nation ». Et vous, Monsieur le Premier ministre, vous avez bu ces paroles comme on déguste un Château Pétrus, un Château d’Yquem ou un Château Mouton-Rotschild. Alors, allez-y ! Osez ! Rêvez ! Et faîtes de ce rêve une réalité ! Avec vous, tout est possible si vous ne vous fixez pas des limites !

Alors imaginez que, demain, les salaires que les patrons doivent aujourd’hui payer aux travailleurs soient désormais amputés par l’État d’une cotisation nouvelle, supplémentaire, destinée à financer un fonds national qui paierait lui-même ces indemnités à qui devrait les percevoir…

Ça y est ? Vous commencez à visualiser la situation ? Si cette mesure était adoptée, les patrons, désormais, ne paieraient jamais plus rien en matière d’indemnités de licenciement car il est nécessaire, bien sûr, de réserver cette cotisation aux salariés ; d’une part, pour ne pas imposer une contrainte supplémentaire aux patrons, ce qui, inévitablement empêcherait le retour chez eux de la « confiance », condition absolue pour qu’ils embauchent, nous l’avons bien compris ; mais d’autre part, ce sont les salariés qui bénéficient des indemnités de licenciement et il est donc légitime que ce soit eux qui cotisent, et eux seuls, pour financer un risque qui ne pèse que sur eux !

Et puis, second effet kiss cool de la mesure, pardon second intérêt majeur de cette réforme pour ce qui est de la « confiance » qu’il faut redonner aux patrons, une telle cotisation payée par les salariés serait de nature à les responsabiliser un peu plus ! Après tout, si les patrons licencient un salarié, c’est bien parce que celui-ci n’a pas su gagner sa confiance et dans un monde ouvert, eh bien il est bien légitime que le salarié assume lui-même ce risque !

Alors d’aucuns pourraient faire remarquer que si c’est une cotisation payée automatiquement par le salarié (celle-ci étant prélevée sur le salaire à lui payer par l’employeur), ça ne serait pas de nature à le « responsabiliser » puisque quoi qu’il se passe, le salarié aura déjà payé. Ce qui en irait différemment avec une « pénalité », celle-ci étant payée après coup, lorsque le fait générateur a été constaté. Sauf que vous conviendrez que décider d’une pénalité en l’espèce serait inopportun car, par définition, celle-ci serait payée au moment du fait générateur (le licenciement) donc après et non avant, si bien que les patrons ne pourraient connaître par avance le montant que ces pénalités représenteraient. Cela n’aurait donc pas d’effet sur leur « confiance » or c’est cela qu’il faut absolument rechercher et gagner durablement : le retour de leur « confiance »…

Pour ma part, je réfute ce raisonnement que « d’aucuns » pourraient mettre en avant. Il suffit de considérer le principe de la cotisation… comme un principe justement, dont les modalités concrètes seraient, elles, décidées chaque année dans la loi de finances, comme il en va par nature de tout impôt, cotisation, charge, recette, dépense… Et parmi les modalités concrètes, il y aurait son taux dont la fixation chaque année dépendrait de l’exercice précédent. On pourrait utiliser la logique du « malus » bien connu des assureurs.

Je m’explique : de la même manière que les assureurs réévaluent parfois à la hausse le montant des cotisations d’assurance à payer par les assurés en le faisant sur la base non seulement d’événements qui ne résultent pas du fait des assurés eux-mêmes, mais aussi de ce qui relève de la propre « gestion personnelle du risque » par les assurés, eh bien l’État, conseillé par les entrepreneurs, pourrait réévaluer chaque année le taux des cotisations dont on parle ici. Et si par exemple, sur une année N, la globalité des salariés français accusaient un « malus » par rapport à l’année précédente, ou par rapport à une référence unique permanente que vous définiriez, l’année N+1 verrait le taux des cotisations augmenter de telle manière qu’il y ait compensation parfaite. Et cela, croyez-moi, serait de nature à responsabiliser les salariés. Je renvoie à ce que je disais plus haut sur la confiance des patrons qui, en cas de licenciement, est, de manière évidente, rompue…

Alors il y aura toujours des gens pour faire observer que le licencié n’est pas responsable de son licenciement, que c’est bien plus une victime qui mérite à ce titre d’être dédommagée, indemnisée, par le patron jugé forcément coupable de ce licenciement. Certains iront même jusqu’à affirmer que lors d’un licenciement, le salarié licencié n’est que le bouc émissaire d’un système capitaliste inhumain reposant sur ce qu’ils aiment appeler « l’armée de réserve des travailleurs ».

Mais vous conviendrez sans mal que ce ne peut qu’être là un propos tenu par des gauchistes irresponsables ou inconscients des réalités et il n’est donc pas nécessaire d’en tenir compte, ni, a fortiori, d’y répondre…

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Nota : Ce billet est évidemment écrit au second degré…

 

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L’évangile selon Gattaz – Par Bob Solo le 15/03/2016

Séparation du Medef et de l'État
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Séparation du MEDEF et de l’État !
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Particulièrement bien trouvé, le slogan fait mouche et illustre au poil la situation. C’est évidemment un clin d’œil au combat mené contre l’influence et le pouvoir des Églises, qui aboutit à la loi de 1905, proclamant et garantissant notamment “la liberté de conscience” : le droit d’être croyant, et surtout de ne pas l’être.
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Mais la référence va bien au-delà du mot d’ordre un peu goguenard visant à dénoncer la soumission criante et pitoyable du pouvoir politique hexagonal actuel à un patronat actionnarial multinational qui dicte ses conditions. Parce qu’en y regardant de plus près, ce capitalisme financier tend en effet à s’imposer comme une religion, d’un nouveau genre, certes, mais utilisant les mêmes ressorts et recettes que les autres. Et pour le même but : une hégémonie. On ne vous demande pas de réfléchir, on vous demande de croire. Or, une classe n’est dirigeante que si ceux qu’elle domine adhèrent à son récit du réel.
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Ainsi est fabriquée et diffusée une doxa, un système de significations, de représentations, cherchant à s’imposer comme seule vérité (il n’y a pas d’alternative). On ne prend plus la peine de l’expliquer ou la démontrer : c’est un dogme, incontestable. Et parce qu’il est incontestable, il faut neutraliser toute contestation qui subsiste.
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Les économistes sont désormais classés en deux catégories opposées : orthodoxes et hétérodoxes. Vocabulaire directement puisé dans le lexique religieux : l’orthodoxe seul « est dans la foi droite” et « pense dans la bonne voie ». Les tenants d’un ordre économique différent se planteraient, seraient des « archaïques », ou pire : des agents masqués d’une idéologie, l’ultime accusation, celle qui vous vaut l’excommunication des temples télévisuels. Comme si le capitalisme lui n’était en rien une idéologie. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, mais bien plus, on réfute tout soupçon de contamination pour soi-même.
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L’économiste et sociologue Bernard Friot expose plus clairement le phénomène : le pouvoir politique en place s’appuie sur des croyances pour maintenir sa domination et empêcher la souveraineté populaire. Ces croyances d’essence religieuse assurent le maintien du capitalisme. Religieuses parce que dépourvues de fondements réels, parce que présentées comme des vérités absolues, parce que matraquées comme un catéchisme.
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Un exemple ? On sait maintenant d’où vient la bien plus fumeuse que fameuse « règle des 3% » (de déficit public par rapport au PIB). Le 28 septembre 2012, l’économiste Guy Abeille en révèle la genèse au quotidien Le Parisien : « On a imaginé ce chiffre de 3 % en moins d’une heure, sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique. En 81 Mitterrand voulait qu’on lui fournisse rapidement une règle facile, qui sonne économiste et puisse être opposée aux ministres qui défilaient dans son bureau pour lui réclamer de l’argent. On allait vers les 100 milliards de francs de déficit, soit plus de 2 %. Alors, 1 % ? Impossible à atteindre. 2 % ? Ça mettait trop la pression. 3 % ? C’est un bon chiffre, qui a traversé les époques, ça fait penser à la Sainte Trinité. Plus tard, cette référence sera théorisée par des économistes et reprise dans le traité de Maastricht, devenant un des critères pour pouvoir intégrer la zone euro. A l’époque, c’était quelque chose d’anodin. Mais la bête est sortie de sa boîte et ça nous a échappé. »
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Cette règle balancée ex nihilo devenue dogmatique ne repose donc sur aucun critère économique sérieux, aucune étude, aucune preuve de quoi que ce soit. Elle a pourtant traversé les décennies et justifie depuis les pires politiques d’austérité imposées à toute l’UE. Or les preuves de son inefficacité vis à vis des buts qu’elle prétend poursuivre sont maintenant flagrantes, démontrées par les faits objectifs, “grandeur nature”. Mais elles sont niées, escamotées, décrédibilisées, pour empêcher leur diffusion. C’est la définition de l’obscurantisme. La pente moyenâgeuse semble t-il inhérente à toute religion. Et celle du Capital n’y échappe pas. Avec son lot de superstitions bien débiles : allez toucher les grosses couilles dorées du taureau de Wall Street, ça vous apportera la fortune.
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Seul antidote, nous dit Friot, la laïcité comme outil d’émancipation sociale, économique et intellectuelle : « Nous exerçons une violence inouïe sur nos enfants pour qu’ils se conforment « aux exigences du marché du travail ». Qu’est-ce que cela si ce n’est un Dieu ? Nos sociétés sont soi-disant laïques quand il s’agit d’interdire le voile, mais contre les vraies divinités qui nous emmerdent et nous gouvernent, aucune contestation. »
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Pour lui, il faut en finir avec les évêques fanatisés du MEDEF, les prélats extrémistes du CAC40, les curés radicalisés du 6/9 radiophonique qui nous rabâchent quotidiennement le sermon néo-libéral. Et évidemment, avec les cardinaux tout-puissants de la Commission (ou Congrégation?) Européenne, non seulement premiers prêcheurs de la Sainte Parole, mais aussi désormais Grands Inquisiteurs : on sait quels bûchers purificateurs ils ont allumés, à Chypre d’abord puis en Grèce, pour châtier les infidèles et chasser les hérétiques.
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Un des Papes de ce clergé du fric l’a déclaré à cette occasion : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Amen. Ce pontife non élu, arborant pas moins de quinze distinctions internationales de Chevalier de Ceci, Commandeur de Cela et Grand Croix de Mes Deux, est par ailleurs mouillé jusqu’à l’os dans un système d’évasion fiscale à grande échelle. Mais toujours en poste et en réalité aux manettes de l’Union. Il est issu d’un parti « démocrate-chrétien ». Traduisons : qui pense que Dieu a crée le Ciel et la Terre en sept jours chrono, qui pense que son Dieu à lui est le seul authentique, mais qui s’abstient désormais de brûler vif pour de vrai les gens qui pensent autrement – sauf en cas de bombardements massifs pour la victoire du Camp de la Liberté. Quant à la raison de la présence de l’adjectif « démocrate » dans l’intitulé, on cherche encore.
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Le titre de cet article fait bien sûr référence à l’actualité franco-française, mais on sait que Les Évangiles du Saint Profit s’écrivent aussi ailleurs. Des places boursières à Davos en passant par le FMI, l’OMC, le système bancaire et les agences de notations, les missionnaires de la Nouvelle Bible sont nombreux. On pourra largement s’approprier la citation de Jomo Kenyatta, président de la République kényane de 64 à 78 : « Quand les blancs sont venus, nous avions la terre et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier avec nos yeux fermés. Quand nous les avons ouverts, ils avaient nos terres et nous avions leur Bible ». Il suffira de remplacer « blancs » par « capitalistes », bien qu’ils soient eux aussi blancs en majorité, dominants historiques rêvant désormais à une domination absolue. Tout ça sur la base d’une fumisterie. Alléluia.
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Pour aller plus loin :
Promoteur du salaire à vie, Bernard Friot développe les principales croyances capitalistes, devenues des institutions tant nous les avons acceptées comme vérités.
Lien 1: Le salaire à vie (partie 1/2)
Lien 2 : Religion capitaliste et laïcité

Ce que révèle le tango d’amour Moscovici-Gattaz – Par Laurent Mauduit – Copyright Mediapart

Invité de l’université d’été du Medef, le ministre des finances, Pierre Moscovici, a multiplié les cadeaux aux chefs d’entreprise et s’est même montré flagorneur. Même un Pierre Bérégovoy n’en faisait pas tant. À croire que le patron de Bercy craint pour son avenir et se cherche, avec zèle, d’improbables alliés.

C’est une vidéo qu’il faut prendre le temps de savourer – surtout si l’on a voté François Hollande à la dernière élection présidentielle –, une vidéo au cours de laquelle on peut voir le ministre socialiste des finances, Pierre Moscovici, danser un stupéfiant tango d’amour avec le président du patronat, Pierre Gattaz. Cela s’est donc passé jeudi 29 août à l’université d’été du Medef, et cela mérite qu’on s’y arrête car la scène soulève une intéressante question : mais pourquoi donc le patron de Bercy se prête-t-il à ce jeu de manière aussi appuyée ?

D’abord, ceux qui ne connaissent pas le nouveau président du Medef, Pierre Gattaz, adoubé en juillet dernier par ses pairs, peuvent en quelques instants deviner qui il est. Maladroit et encore moins brillant, il symbolise, à lui seul, la crise de représentativité du patronat français. En d’autres temps, les grands maîtres de forge étaient les porte-voix des milieux d’affaires : des Wendel sous le Second Empire jusqu’à Ernest-Antoine Seillière, leur lointain descendant, qui officiait encore il n’y a pas si longtemps, grand bourgeois moqueur et un tantinet arrogant, à la tête du Medef.

Mais ces temps-là ne sont plus. Et les cercles de la haute finance et du grand patronat ont en partie déserté le Medef, lui préférant des officines, plus discrètes mais autrement plus efficaces, comme celle de l’Association française des entreprises privées (AFEP), qui a ses entrées dans toutes les coulisses du pouvoir. Là, les grands patrons du CAC 40 n’ont pas le déplaisir de frayer avec la populace des petits patrons.

Au fil des ans, le Medef a donc perdu de son lustre et de son influence, et s’est trouvé dans l’obligation de chasser sur les terres de sa rivale, la minuscule CGPME, petite secte patronale rassemblant des petits patrons, avec des accents un tantinet poujadistes ou populistes. C’est donc cette mutation qu’incarne Pierre Gattaz, qui en quelques semaines a démontré son inconsistance. Alors que son père, Yvon Gattaz, qui a officié à la tête du CNPF, l’ancêtre du Medef, sous le premier septennat de François Mitterrand, avait un étrange petit côté roublard – pataud en apparence, matois en réalité –, son héritier, lui, apparaît d’abord malhabile, comme s’il portait d’un seul coup un costume trop grand pour lui.

En quelques semaines, il a surtout démontré sa grande capacité à faire des boulettes. Dernière illustration en date, on l’a ainsi vu lundi sortir tout sourire de son entrevue avec Jean-Marc Ayrault, qui lui avait présenté sa réforme des retraites « Il y a une ouverture qui nous est faite, intéressante, c’est la baisse du coût du travail », a-t-il claironné ce jour-là d’un micro à l’autre. Tant et si bien que tous les éditorialistes économiques ont salué l’habileté d’un premier ministre capable de mettre le patronat dans sa poche, sans se fâcher avec les syndicats. Ce qui n’a pas empêché dès le lendemain le même Pierre Gattaz de dire très exactement le contraire – sans doute après des réprimandes énergiques de ses collègues patrons  toujours au sujet de la réforme des retraites : « Notre pays va dans le mur. »

Moscovici n’a pas l’habileté de Bérégovoy

Mais le plus intéressant de ce que montre cette vidéo, ce n’est pas Pierre Gattaz. C’est d’abord Pierre Moscovici. Non pas parce qu’il prend devant le parterre des chefs d’entreprises qui l’écoute une posture droitière. Cela, c’est un grand classique de la vie politique française, sous la gauche comme d’ailleurs sous la droite.

Car par fonction, le ministre des finances, c’est le « grand argentier » ; c’est le gardien vigilant des sacro-saints grands équilibres économiques et financiers. Il est donc nécessairement, même si ce n’est pas son tempérament, un petit peu le « Père-la-rigueur » de l’équipe gouvernementale. Et c’est aussi celui qui a le lien direct avec le patronat et les milieux d’affaires.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement sa fonction institutionnelle. C’est aussi, si l’on peut dire, sa fonction politique. Pour un chef de l’État, il est en effet souvent très utile d’avoir un ministre des finances qui a des postures très droitières : cela lui permet d’avoir un membre de son équipe qui ne rompt jamais les ponts avec les milieux d’affaires, même si les relations sont tendues ; et cela lui permet aussi de jouer les arbitres et de départager les membres de son équipe gouvernementale, d’être en somme au-dessus de la mêlée.

Qui ne se souvient par exemple du jeu de rôle entre François Mitterrand et Pierre Bérégovoy ? Ou alors de celui entre Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn ? Toujours, le ministre des finances, même sous un gouvernement de gauche, est le droitier de la bande. Ce qui n’a jamais empêché certains patrons de Bercy de jouer ce rôle avec beaucoup de dextérité. Qui ne se souvient, là encore, de Pierre Bérégovoy ? Il se rengorgeait lorsque l’on disait de lui qu’il était un « Pinay de gauche », mais dans le même temps, habile entre tous, il prenait toujours bien soin de parler aussi à son propre camp.

Exemple : il conduisait une politique économique très libérale, en prenant pour priorité la « désinflation compétitive » mais il le faisait en usant de mots de gauche. En rappelant sans cesse cette contrevérité selon laquelle l’inflation est « un impôt sur les pauvres » – alors qu’en vérité, c’est d’abord la crainte majeure des créanciers et des marchés financiers.

Mais, avec François Hollande, tous ces subtils équilibres sont rompus. D’abord, on peine à voir une différence de fond entre les priorités économiques que défend le ministre des finances et celles qu’arbitre le chef de l’État. Le virage à droite pris par toute l’équipe socialiste depuis l’élection présidentielle est si spectaculaire que les jeux de rôle classiques entre le président et le patron de Bercy n’ont plus cours. Cela tient sans doute à Pierre Moscovici qui est, par tempérament, rongé par l’inquiétude et applique strictement ce que l’Élysée attend de lui, sans jamais prendre d’initiative ni avoir une existence politique un tantinet autonome, à la manière de Manuel Valls. Mais cela tient aussi aux choix de François Hollande, qui a d’emblée imprimé un cours économique quasi inchangé par rapport aux années Sarkozy. Ainsi donc, Pierre Moscovici peine à être le droitier de service, puisqu’en vérité, en matière de politique économique, c’est l’Élysée qui a choisi ce tempo.

Est-ce donc cela qui pousse Pierre Moscovici encore plus à droite qu’il ne le voudrait, sans même avoir les habiletés qu’avait en d’autres temps un Pierre Bérégovoy ? C’est précisément en cela que notre vidéo retient l’attention. Car, il y a évidemment quelque chose d’affligeant à voir un ministre des finances jouer les « toutous » devant un parterre de chefs d’entreprise, sans jamais dire ce que sont ses convictions – en a-t-il d’ailleurs seulement ?

Mais surtout, en bloc comme en détail, on découvre que Pierre Moscovici est disposé à tout céder aux chefs d’entreprises – jusqu’à ce qu’ils n’ont pas même l’imagination de demander.

Pas de contrepartie et pas de contrôle fiscal

Dans le propos du ministre, on a ainsi d’abord la confirmation quand il évoque la réforme des retraites qu’une manipulation est en cours, puisqu’il promet aux chefs d’entreprise que la hausse des cotisations retraite leur sera intégralement compensée par une baisse des cotisations famille, dans le cadre de la prochaine réforme de la protection sociale.

Depuis que Jean-Marc Ayrault a annoncé sa réforme des retraites, on se doutait, certes, qu’il y avait un tour de bonneteau qui se préparait. Le premier ministre a en effet annoncé un relèvement de 0,3 point des cotisations retraite, pour les salariés comme pour les employeurs, soit 3,2 milliards d’euros de prélèvements en plus pour les uns comme pour les autres. Et on savait, précisément depuis la rencontre de lundi entre Jean-Marc Ayrault et Pierre Gattaz, que le patronat échapperait, au moins pour partie, à un prélèvement nouveau, puisque pour eux la hausse des cotisations retraite pourrait être en partie amortie par la baisse des cotisations famille.

Mais, devant l’université d’été du Medef, Pierre Moscovici est venu apporter aux patrons une nouvelle encore plus formidable que prévu : la hausse de leurs cotisations retraite « sera intégralement compensée par une baisse des cotisation famille ». En bref, la réforme des retraites sera intégralement à la charge des salariés. Puisqu’ils seront soumis, eux, à une hausse de leurs cotisations retraite ; et puisqu’ils devront, d’une manière ou d’une autre, faire les frais de la réforme du financement de la protection sociale (lire Retraites : vive le capital ! À bas le travail !).

Et il faut bien écouter comment Pierre Moscovici annonce cette disposition. Pas un mot à l’attention du monde du travail ; pas le moindre souci d’équilibre : c’est un discours 100 % patronal ! Pierre Moscovici s’est comme fondu au milieu de son auditoire, au milieu des petits patrons du Medef, comme s’il était l’un des leurs, indifférents aux questions d’équité ou de justice sociale.

Le propos devient encore plus stupéfiant quand Pierre Moscovici rappelle aux chefs d’entreprise que le gouvernement a par ailleurs décidé en leur faveur un « choc de compétitivité » de 20 milliards d’euros, sous la forme d’un crédit d’impôt. Car, le ministre des finances ne se borne pas à souligner de nouveau l’aspect le plus choquant du dispositif : le cadeau est « sans contrepartie ». Cela, on le savait déjà, et les chefs d’entreprise l’ont depuis longtemps compris : financé par les consommateurs, y compris les plus modestes, via notamment une hausse de la TVA, ce cadeau, les patrons pourront en faire ce qu’ils veulent, jusqu’à majorer les dividendes servis à leurs actionnaires.

Mais emporté par son élan, Pierre Moscovici en a dit plus aux chefs d’entreprise : il leur a aussi donné l’assurance que ce crédit d’impôt leur sera donné sans que l’administration des impôts n’aille vérifier si les procédures ne sont pas détournées. « Cette baisse, elle est sans contrepartie, elle est sans contrôle fiscal », a assuré le ministre des finances. Stupéfiant propos ! A-t-on déjà entendu, par le passé, un ministre des finances promettre que l’administration fiscale n’ira pas vérifier le respect des procédures et des règles de droit ?

Et pour finir, Pierre Moscovici a aussi promis, pour le court terme, d’autres « allégements intelligents » de la fiscalité des entreprises – on craint déjà le pire. Bref, le ministre des finances s’est surpassé. Et a reçu en retour des applaudissements qui étaient assurément bien mérités.

Pourquoi ce zèle, si appuyé qu’il en devient presque maladroit ? Pourquoi ce manque de subtilité ou de souci d’équilibre ? À tourner la question dans tous les sens, on ne trouve guère qu’une explication plausible : terriblement affaibli depuis l’affaire Cahuzac, Pierre Moscovici a fait le choix délibéré de « sur-jouer », si l’on peut dire, ce rôle de ministre des entreprises, dans l’espoir, peut-être, que François Hollande hésitera à la prochaine occasion à le mettre sur la touche.

Si c’est la bonne explication, convenons qu’elle est burlesque. Voilà que le très modeste Pierre Gattaz serait devenu faiseur de rois. Dans tous les cas de figure, c’est dire si l’équipée socialiste est dans une mauvaise passe…