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« Si le populisme de gauche n’assume pas de briser le mur européen, il raconte des histoires aux enfants » – Entretien avec Christophe VENTURA* – Le Vent Se Lève

* Christophe VENTURA anime Mémoire des luttes

Source : ici (blog Le Vent Se Lève)

Christophe Ventura

Construire un peuple par Chantal Mouffe et Iñigo ErrejónDans le cadre de la sortie de l’édition française du livre Construire un peuple (en librairie le 7 avril), dialogue entre Chantal Mouffe (philosophe théoricienne du populisme de gauche) et Íñigo Errejón (co-fondateur et stratège de Podemos), nous nous sommes entretenus avec Christophe Ventura, qui a mené la publication de cette édition. Christophe Ventura est animateur de l’association Mémoire des Luttes et l’un des fondateurs du groupe de réflexion politique et intellectuel Chapitre 2. Qu’est ce que le populisme de gauche ? Quelle est sa stratégie ? Quelles sont les différences entre Bernie Sanders, Jeremy Corbyn, Jean-Luc Mélenchon et Podemos ? Comment comptent-ils contrer l’hégémonie du populisme de droite ? Emmanuel Macron est-il populiste ? Ces mouvements ont-ils un tabou sur la question européenne ? Doivent-ils prôner la sortie de l’UE ? Nous lui avons posé toutes ces questions.

LVSL : Vous vous intéressez de près à la question du populisme en Europe. Et plus particulièrement au « populisme de gauche », théorisé par Chantal Mouffe. Pourquoi ce concept vous semble-t-il pertinent aujourd’hui ?

Christophe Ventura : Je pense qu’il faut s’intéresser à ce terme de « populisme de gauche » car, d’une manière générale, la notion de populisme est utile pour comprendre ce qui se joue, dans une séquence historique donnée, au sein d’une société. Le populisme est avant toute chose un « moment » dans la vie d’une démocratie devenue totalement oligarchique, et qui entre en crise. Ainsi, ce « moment » annonce l’arrivée ou l’éclatement d’une crise de régime. Sur ce point, je converge beaucoup avec Chantal Mouffe. Nous sommes dans un « moment » populiste. A quoi correspond-il ? Pour résumer : à l’activation d’un vaste mouvement d’opinion et de mobilisation destituant dans la société, à une désaffiliation de la population avec ses organisations et institutions de représentation habituelles. Il s’agit d’une dynamique qui, plus que de se situer dans le cadre des références politiques du moment antérieur, cherche à destituer les pouvoirs en place, leurs représentants et leurs symboles : classes politiques et institutions notamment.

Chantal Mouffe, JLM et autresChantal Mouffe, juste à gauche de Jean-Luc Mélenchon, et Christophe Ventura, celui qui attire leur regard avec son téléphone portable, lors de la marche pour la VIe République du 18 mars 2017.

Ce phénomène nous oblige à concevoir l’action politique, mais aussi intellectuelle et sociale, différemment, à rechercher des stratégies distinctes par rapport à nos habitudes d’organisation. Car, en effet, ce type de dynamique contestataire n’appartient ni au camp de la gauche, ni à celui de la droite a priori. Elle devient en revanche l’objet d’une bataille hégémonique entre ces deux familles pour l’orienter vers la gauche – et à ce moment contribuer à re-signifier cette gauche auprès d’une masse de gens pour qui elle ne veut plus rien dire parce que, pour eux, elle est associée aux mêmes politiques économiques et sociales que la droite – ou vers la droite – et à ce moment-là renforcer le sentiment de rejet de l’autre dans la société, et protéger dans le même temps les intérêts des puissants. Un exemple pour illustrer : le Brésil. En 2013-2014, c’est exactement ce type de phénomène qui a fini par éclater – avec une captation par la droite de la rue – contre le gouvernement de centre gauche de Dilma Roussefftandis que se préparaient les festivités onéreuses de la Coupe du monde de football (2014) et que l’onde de choc de la crise économique et financière mondiale commençait à se faire sentir dans le pays (chômage, montée de la précarité, des inégalités). Je me souviens d’une analyse du journaliste uruguayen Raúl Zibechi dans laquelle il décrit avec minutie comment, « pour la première fois depuis cinquante ans, l’hégémonie dans les rues brésiliennes appartient aujourd’hui à la droite » [1].

Là-bas, la gauche a perdu la bataille. Empêtrée dans la gestion du pouvoir, confrontée à la crise économique, affectée par des scandales de corruption, significativement bureaucratisée et ayant perdu son lien avec les mouvements sociaux, elle a pensé qu’il suffirait de faire valoir son bilan – pourtant le meilleur pour le pays depuis des décennies – et de proclamer ses valeurs pour gagner un sujet alors en construction dans la rue qui se mobilisait initialement contre la cherté de la vie, l’augmentation du prix des transports, les gâchis financiers et la corruption en période de restriction économique. C’était une erreur.

« Emmanuel Macron n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France. »

L’emploi du terme « populisme » peut faire sursauter à gauche. En effet, beaucoup y voient un concept vide, voire méprisant vis-à-vis du peuple, utilisé par les élites pour discréditer les candidats de gauche radicale qui s’adressent aux catégories populaires. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon refusait cette étiquette en 2012, car pour lui c’était alors une façon de l’assimiler au FN. Ça ne semble plus être le cas aujourd’hui : il se montre plus ouvert à cette appellation, même s’il ne l’endosse pas directement. Pourquoi, selon vous, ce terme à autant de mal à être assumé à gauche ?

Il y a trois raisons à cela.

Premièrement, si certains à gauche refusent d’employer le terme, c’est parce que ce mot est plastique, élastique, qu’on peut tout mettre dedans. De fait, comme vous le dites, il est repris par le système pour disqualifier tous ceux qui le contestent… et ce système le fait en utilisant lui-même une stratégie populiste, comme l’explique par exemple Emmanuel Macron lorsqu’il affirme « Si être populiste, c’est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste » [2](Journal du dimanche, 19 mars 2017).

Donc, cela pose un problème à gauche. En gros, si toi-même tu utilises le mot que les médias utilisent pour te disqualifier, tu passes tes journées à expliquer que tu as une autre acception du mot mais tu es incompréhensible pour le commun des mortels. Ça c’est une première critique. Par exemple, celle de Jean-Luc Mélenchon.

PlantuIl faudrait ajouter une troisième critique venue de la gauche. Celle consistant à souligner que le peuple, en tant que catégorie, n’existe pas  – ce que disent en fait Laclau et Mouffe qui rappellent qu’il est toujours une construction – et qu’il n’est jamais majoritairement de gauche, mais largement en faveur de la conservation de l’ordre économique et social – même s’il peut dans le même temps souhaiter un coup de balai de sa classe politique – du fait de ses structures sociologiques (paysans et classes populaires attachées aux logiques de propriété, classes moyennes désireuses de mobilité et d’ascension, aspiration au mode de vie bourgeois, etc.) et religieuses (poids ou résilience culturelle de ces dernières dans les classes populaires notamment).La seconde critique consiste à dire que le populisme, même de gauche, est toujours, in fine, un autoritarisme parce qu’il se construit contre les institutions, les corps intermédiaires, et reconnait le rôle d’individus leaders et de stratégies discursives (c’est-à-dire le fait de construire un type de discours qui va articuler des demandes au départ hétérogènes dans la société, puis identifier un adversaire, pour ensuite engendrer la formulation d’une nouvelle frontière politique dans cette dernière entre un « nous » et un « eux » [3]) comme médiations pour la (re)construction du politique. En effet, dans sa dimension théorique, le populisme, selon les travaux de Chantal Mouffe ou d’Ernesto Laclau, postule que les stratégies discursives et le rôle des individus –  ou d’une lutte singulière – coagulent et orientent le sens de la dynamique populiste vers le progrès ou la réaction, vers la construction d’un peuple de gauche ou de droite au sein de la population.

Dialogue entre Chantal Mouffe et Jean-Luc Mélenchon le 21 octobre 2016 à la Maison de l’Amérique latine, animé par Christophe Ventura, et où il est notamment question du populisme de gauche.

Que répondez-vous à ces critiques ?

Ce sont des débats très sérieux et les arguments ne manquent pas mais, de mon point de vue, le populisme est, au fond, la méthode par laquelle se reconstruit le politique à partir d’une crise de la politique. Au bout du processus se trouve la formation d’une volonté collective, d’un peuple mobilisé en politique. Il peut être de droite, de gauche, du centre. Symptôme initial d’un dysfonctionnement de la démocratie, le populisme contribue à la revivifier, à réinstaller un équilibre entre la société et cette dernière, à « reloader » la démocratie représentative en y imposant ou ré-imposant une présence et une représentation des classes populaires et de leurs exigences. Plus qu’un projet idéologique ou politique de long terme, c’est peut-être ici sa véritable fonction.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’adopter des interprétations mécanistes ou maximalistes de la théorie populiste. Chaque société est différente et même dans les phases de mouvement destituant, les structures sociales et institutionnelles conservent plus ou moins de légitimité, de résilience, de fonction auprès des populations. Ainsi, le scénario français n’est pas celui de l’Espagne, de la Suède ou de l’Amérique latine.

Christophe Ventura lors de notre entretien, dans les locaux de l’association Mémoire des Luttes.

Christophe Ventuta lors de l'entretienUne fois tout cela posé, le populisme n’est, effectivement, pas en soi progressiste. S’il n’insuffle pas ou ne s’appuie pas sur des aspirations existantes dans la société qui visent la transformation de la structure sociale, il servira les groupes dominants. Passer par l’étape du populisme de gauche en France aujourd’hui, c’est se demander comment inclure dans la mobilisation politique et intellectuelle des tas de gens, en particulier dans les nouvelles générations, qui ne se retrouvent pas dans les organisations, pour faire un chemin qui, à la fin, nous amène à redécouvrir la gauche, en quelque sorte. Donc moi je n’oppose pas non plus, de ce point de vue-là, ceux qui se disent juste de gauche par rapport à ceux qui se disent populistes de gauche. Je pense que ce sont des dynamiques qui permettent de se retrouver in fine.

Je pense que la grille populiste doit être envisagée comme une boîte à outils utile pour notre travail politique et qu’on ne peut pas nier l’existence du phénomène. Pour toutes ces raisons, je pense qu’il faut assumer la notion de populisme et ne pas laisser ce mot à la définition que veulent en imposer les dominants.

Outre Jean-Luc Mélenchon, un autre candidat a décidé de se présenter à la présidentielle sans se baser sur un appareil partisan, en allant directement au contact du peuple : il s’agit d’Emmanuel Macron. Pour le politologue Gaël Brustier, Emmanuel Macron incarne « le populisme des élites » [4]. Comment analysez-vous le « phénomène Macron » dans le cadre du populisme ?

Je pense que Gaël Brustier fait une analyse extrêmement pertinente de ce qu’est le « macronisme ». Macron, c’est le populisme des élites, le transformisme, ou alors, pour le dire encore autrement, un populisme de « l’extrême-centre ». C’est l’inverse d’un trou noir. Il aspire la non-matière pour en faire de la matière. C’est un candidat du vide, au départ, qui aspire de tous les côtés du système qui veut survivre. Il est populiste dans ce sens-là. Il incarne la stratégie, la méthode, la médiation pour tous ces courants-là. Il mène une mission de sauvetage du système et de repositionnement des élites au centre du pouvoir. Emmanuel Macron est celui que le système choisit pour recréer du consentement dans la société  – notamment ses parties les plus intégrées économiquement et socialement – autour du consensus du système.

Macron correspond tout à fait à ce qui s’est passé avec Mauricio Macri en Argentine [Cela sera détaillé dans un entretien avec Christophe Ventura au sujet de l’Amérique latine à paraître très prochainement sur LVSL, NDLR]. Il y a du Macri dans le Macron ! Macri, en Argentine, c’est le prototype du macronisme. C’est exactement le même genre : l’attitude, le positionnement, le discours. Un candidat sans programme. Ou plus exactement si, un programme : le candidat.

MacronS’il fallait résumer le cas Macron, on pourrait dire qu’il fait l’opération suivante : il offre –  c’est ce qu’il a dit dans son discours du 4 février à Lyon –  à différents courants en France, qui vont du gaullisme jusqu’aux sociaux-démocrates, en passant par le centre gauche, le centre droit, les chrétiens-démocrates, etc., la promesse d’être le point d’équilibre pour garantir la continuité de la démocratie-libérale, au sens politique du terme. C’est ce qu’il offre de manière visible à ces courants-là. Mais ce qu’il ne dit pas, et qui est en réalité le coagulant de tout ça, c’est en réalité le libéralisme économique, et son approfondissement. Même s’il ne fait pas campagne là-dessus, il n’est jamais autre chose que le continuateur de son mentor François Hollande. Il n’est jamais autre chose que le candidat du libéralisme économique en France, de l’actualisation de son modèle de société  – l’ubérisation  -, dans une version moins brutale que ce que propose Fillon.

Au-delà de ses démêlés, Fillon fait peur à une partie de ses propres troupes, y compris du patronat, à la différence de Macron. Il fait peur parce qu’il promet au pays l’affrontement ; avec les syndicats, la gauche, le monde du travail, etc. C’est tellement brutal : 500 000 fonctionnaires à la poubelle. Macron ça n’est pas ça. Il temporise. Donc même une partie de la droite et du patronat préfère Macron parce qu’il est le garant d’une sorte de stabilité molle et qu’il est un modernisateur du libéralisme dans la société. Fillon est trop dur pour eux.

Il y a donc aujourd’hui dans la campagne présidentielle française trois populismes qui s’affrontent. Il y a le populisme de droite : Le Pen (nationaux contre mondialistes) ; le populisme de l’extrême centre : Macron (les libéraux des deux rives du système contre les ennemis du système) ; et le populisme de gauche (Mélenchon). Et pour la première fois dans l’histoire de la Vè République, il devient tout à fait probable que l’un de ces candidats – y compris Marine Le Pen –  devienne président en lieu et place des candidats des grands partis de gouvernement traditionnels issus du bipartisme. C’est inédit !

Aujourd’hui, la forme que prend en France la crise du centre du système politique et de ses organisations (les partis), celle que prend leur effritement et leur éloignement des classes populaires confirment l’émergence, à la périphérie de ce système, de mouvements qui vont tenter de devenir de plus en plus centraux. De ce point de vue-là, chacun dans leur genre est populiste. Ils sont des produits de ce « moment » populiste.

« Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. (…) Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société. »

On voit qu’il y a une approche différente entre le populisme de gauche anglo-saxon, incarné par Jeremy Corbyn et Bernie Sanders, qui s’appuie sur les appareils partisans de la gauche traditionnelle, et celui de Podemos et de Jean-Luc Mélenchon qui, quant à eux, ont décidé d’agir en dehors du cadre des partis, et ont tendance à délaisser le mot « gauche » pour le mot « peuple ». Comment analysez-vous cette différence de stratégie ?

Est-ce qu’il s’agit vraiment de différences de stratégie ou sommes-nous en présence de variantes d’un même phénomène qui pousse dans des engrais différents ? Je pense que c’est plutôt ça. Le populisme anglo-saxon de gauche émerge au sein et contre des structures qui n’ont pas disparues : les Démocrates et le Labour.

En ce qui concerne Jeremy Corbyn, je pense qu’il fait du populisme de gauche au sens de la méthode, d’ailleurs son entourage le revendique depuis peu. C’est assez clair lorsqu’il mobilise et organise un « peuple de gauche » contre l’appareil du parti. A l’intérieur, à travers son appel aux adhésions individuelles massives et à l’extérieur, avec le mouvement « Momentum » qu’il a inspiré et qui lui est directement lié. Mais il le fait d’un point de vue assez singulier, qui n’a pas d’équivalent, puisqu’il a été propulsé à la tête de ce qu’il y a de plus traditionnel comme parti social-démocrate européen : le Labour. C’est tout à fait nouveau. Il a été envoyé au quartier général d’une structure qui est tout sauf une force populiste et qui, malgré son arrivée, n’a pas été encore transformée. Il faut attendre pour en savoir plus dans son cas.

Colère du peupleDans les sociétés plus latines (en Espagne par exemple), qui sont aussi plus brutalement affectées par les effets de la crise économique et sociale, et où il y a des crises de régime politique, ce phénomène prend corps en dehors du système des partis établis, du centre du système politique.

Podemos s’est beaucoup intéressé au populisme pour savoir comment construire une méthode, une stratégie, qui permette de sortir une gauche en crise de la confidentialité politique. « Comment forger des instruments permettant de reconstruire une base sociale qui, en expansion permanente, doit devenir majoritaire politiquement et investir une nouvelle identité politique ? » C’est ça qu’ils appellent populisme. Et la réponse, à travers les outils de Laclau et de Mouffe, c’est construire une stratégie discursive qui va privilégier la construction d’un discours sur des thématiques rassembleuses et fédératrices plutôt que sur des mots d’ordre d’organisation qui font référence à des habitus politiques prédéterminés, en particulier ceux de la gauche. Par exemple la question de la reconquête, de la récupération des droits. Ce sont des thématiques larges, mais qui vont permettre d’agglomérer des populations dont l’affiliation au clivage droite-gauche ne suffit pas ou ne suffit plus. Ça permet donc de construire ce bloc socio-politique offensif.

Le groupe fondateur de Podemos a beaucoup travaillé ces questions à partir d’expériences latino-américaines de terrain, puisque, pour la plupart, ils ont fait les campagnes de Bolivie, du Venezuela, etc. Mais ils n’ont jamais décidé de s’auto-définir comme « populistes de gauche », même si dans les faits, ils en font. Il y a dans Podemos un intérêt pour le sujet, mais l’adhésion au concept est l’objet d’un débat intense, en particulier entre Pablo Iglesias et Íñigo Errejón. Errejón est plutôt contre l’emploi de ce concept – « populisme » oui, mais pas « de gauche » – tandis qu’Iglesias est plutôt pour. C’est d’ailleurs l’un des objets du livre Construire un peuple [5].

En France, nous sommes un peu entre les deux scénarios. Jean-Luc Mélenchon pense qu’au-delà de la gauche, il faut fédérer le peuple, dont de larges pans sont touchés par les mêmes maux. Selon lui, le référent « gauche » est brouillé car ceux qui s’en réclament font, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, des politiques nocives contre les intérêts populaires et ressemblent à ceux qu’ils prétendent combattre (les riches, les importants, les dominants, les détenteurs du bon goût, les tricheurs, etc.).

ImpressionDe gauche à droite : Jeremy Corbyn, Pablo Iglesias, Jean-Luc Mélenchon et Bernie Sanders.

Lorsqu’on regarde la victoire de Donald Trump et du Brexit, ainsi que les scores de l’extrême-droite en Europe qui augmentent continuellement, tandis que le populisme de gauche n’a pas encore réussi à prendre le pouvoir ou à gagner une élection, cela vous fait-il penser que le populisme de droite est en train de l’emporter sur son versant de gauche ou bien pensez-vous que le populisme de gauche a juste un train de retard à rattraper ?

Je pense qu’aujourd’hui l’hégémonie du populisme est à droite. C’est indéniable. On ne peut pas se cacher derrière son petit doigt. Aujourd’hui, ce qui l’emporte en Europe, ce sont des logiques d’ultra-concurrence entre tous. Ce qui l’emporte en Europe, c’est l’effondrement des valeurs de solidarité. Tout ce qui renvoie à l’idée de solidarité entre les gens s’effondre. Et, j’ai envie de dire, c’est un peu « Dieu pour tous ». Donc le populisme de gauche part avec cet inconvénient.

Mais la question est de savoir si le populisme de gauche peut être un instrument utile pour fissurer cette hégémonie-là. Parce que la réponse de la gauche social-démocrate, par rapport à ce problème, est un échec cuisant. Toute la stratégie d’une gauche d’accompagnement, qui consiste à dire « ce système est comme il est, mais on va lui donner un visage humain », est ruineuse. C’est ça qui ruine la gauche. Donc le populisme de gauche peut intervenir comme une tentative pour essayer de déjouer l’hégémonie du populisme de droite, notamment sur une question qui est essentielle et qui n’est pas simple à régler : comment constituer la communauté politique ?

Au fond, la différence entre populisme de gauche et populisme de droite est là. Le populisme de droite affirme que ce qui fonde le peuple, c’est l’ethnie. Il développe une vision essentialisée et statique du peuple tandis que ce que propose le populisme de gauche comme principe fondateur, c’est le politique et les logiques dynamiques, conflictuelles, indéterminées et transformatrices que cela induit.

Trump et Farage          Donald Trump et Nigel Farage, le leader de l’UKIP,                            le parti britannique pro-Brexit,                     le 12 novembre 2016 à la Trump Tower.

Aujourd’hui, la version de droite est hégémonique, parce que notre difficulté c’est aussi la question économique. Plus le mal-être économique se propage dans toutes les couches de la société et plus il est difficile d’affirmer et de construire la solidarité entre elles. Le malheur ne rend pas plus aimant… Mais, plus se mettent en place des politiques qui sanctionnent les marchés financiers et les puissants, et plus se recréent les conditions d’un retour à la solidarité dans la société.

« La bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. »

Il existe peut-être un tabou qui pourrait expliquer le piétinement du populisme de gauche : le fait que malgré l’échec de Syriza en Grèce, les tenants de cette stratégie peinent à tenir un discours de vraie rupture vis-à-vis de l’Union européenne ; Jeremy Corbyn a même fait campagne pour leRemain au Royaume-Uni. L’échec actuel du populisme de gauche en Europe ne vient-il pas du fait qu’il existe dans ses rangs un tabou sur la question de l’Union européenne ?

Si, indéniablement. Cela fait partie des tabous de ce courant-là. Pourtant, si des forces populistes de gauche – auxquelles ne se réfère pas Syriza explicitement –  n’assument pas de briser le mur européen, alors elles racontent des histoires aux enfants car les propositions qu’elles portent –  égalité, justice sociale, souveraineté politique – ne sont pas applicables dans le cadre du système européen. Ce faisant, elles laissent ainsi le champ libre aux populistes de droite qui ont bâti une cohérence retorde dans leur rejet de l’UE, à partir de la question de l’immigration et en promettant plus de social pour les seuls nationaux. Ils disent « L’Europe et l’euro nous privent de souveraineté et nous appauvrissent, l’UE promeut la mobilité du travail intra-européen et l’immigration qui minent notre Etat social. Sauver notre Etat social passe par la sortie de l’euro, la fermeture des frontières, l’arrêt des migrations, la préférence nationale ».

Aux forces populistes de gauche de montrer la « roublardise » de ces positions qui cherchent à récupérer de la souveraineté pour ensuite mieux la contrôler et la réduire dans la société, renforcer le patronat national dans la concurrence internationale et discipliner le salariat en lui offrant quelques miettes sur le dos des immigrés et des plus pauvres réprimés. Mais en maintenant toujours plus exploité ce salariat, par des patrons nationaux revigorés ! Une sorte de modèle d’« exploitation patriote » en somme ! Car l’histoire est là pour le montrer. Chaque fois que ces forces ont pris le pouvoir, le discours social a servi à capter les masses populaires durant la phase de conquête de l’État. Chaque fois qu’elles ont gouverné, elles ont servi de chiens de garde au capital et écrasé les revendications populaires.

TsiprasAlexis Tsipras, le premier ministre grec qui a échoué dans son bras de fer avec l’Union européenne.

Et je passe sur l’État social dont le manque de ressources provient, avant toute chose, et de manière massive et surdéterminante, des politiques d’austérité, de la montée des inégalités sociales et fiscales.

Sur l’Europe donc, aux forces populistes de gauche de montrer le chemin d’un autre modèle, de prouver que l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe.

C’est dans cet esprit que vous avez lancé Chapitre 2, un groupe de réflexion et d’action politique et intellectuelle qui « se donne comme objectif stratégique de gagner la bataille hégémonique au sein de la gauche sur les questions européennes ». Vous affirmez justement que « l’Union européenne n’a pas le monopole de l’Europe et qu’elle est désormais incapable de mener à bien sa propre démocratisation ». Faut-il donc un Frexit (sortie de la France de l’UE) ?

Effectivement. On a fondé Chapitre 2 pour cela. Partant du constat que j’ai développé juste avant, la bataille culturelle hégémonique au sein de la gauche sur l’Europe ne fait que commencer. Donc, il faut avoir des outils pour le faire et c’est à ça qu’on veut se consacrer. Concernant le Frexit, la question est de savoir dans quelles conditions il interviendrait, dans le cadre de quelle coalition politico-sociale et pour servir quel projet ? En soi, un Frexit ne répond à rien, ce n’est pas un fétiche. Un Frexit peut tout à fait – et ce serait hélas le cas aujourd’hui en fonction du rapport de forces actuel dans la société – déboucher sur un projet réactionnaire et dangereux pour les classes populaires. Un Frexit n’offrirait des perspectives que s’il était conduit par une certaine France, celle qui va puiser dans le meilleur de son histoire. Celle qu’il faut, c’est le moins que l’on puisse dire, réanimer tandis que dominent plutôt ses forces les plus sombres. Il n’y a pas que l’Europe qui va mal. C’est la double peine. Pour moi, l’affrontement et la rupture – qu’il faut assumer –  doivent s’inscrire dans la construction de nouvelles bases authentiquement coopératives pour une construction continentale.

C’est ce à quoi il faut travailler, se préparer. Il faut inclure un maximum de gens dans un raisonnement : un gouvernement minimalement progressiste ne pourra pas mettre en place ses propositions dans le cadre de l’UE. Pour le faire, il devra s’affranchir de facto de l’UE, de son système.

A partir de là, nos forces doivent progressivement articuler un maximum de demandes démocratiques, sociales, économiques et écologiques existantes dans la société pour construire un rapport de forces permettant d’imposer un pouvoir transformateur et d’orienter l’inéluctable et nécessaire rupture vers une perspective positive.

Christophe Ventura2Europe, année zéro. C’est là où nous en sommes. Chapitre 2 veut contribuer à la reconstruction, à tous les niveaux où il faut le faire. Admettons que la tâche est rude et incertaine. C’est pour cela qu’elle vaut la peine d’être relevée.

Propos recueillis par Flavien Ramonet.

[1] : « La nouvelle droite brésilienne », Mémoire des luttes, 19 avril 2016.

[2] : « Macron : « Appelez-moi populiste si vous voulez » », Journal du dimanche, 19 mars 2017.

[3] : Peuple/caste ; 99%/1% ; souverainistes/mondialistes ou « partisans d’une société ouverte » selon qu’on soit au FN ou François Hollande et Emmanuel Macron.

[4] : Gaël Brustier, « Emmanuel Macron, le signe que nous approchons du stade terminal de la crise de régime », Slate, 20 janvier 2017

[5] : Chantal Mouffe et Íñigo Errejón, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Éditions du Cerf, Paris, 2017.

Crédits :

  • photo d’Emmanuel Macron : Eric Feferberg / AFP
  • dessin des quatre leaders populistes de gauche : Arnaud Tracol pour l’Obs
  • photo de l’homme qui brandit une pancarte : Charles Platiau/Reuters
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Ah, si Frédéric Lordon pouvait inspirer Jean-Luc Mélenchon !

Jean-Luc Mélenchon…

Un des meilleurs moyens pour faire en sorte que le peuple approuve le plan B et les alternatives en discussion (parmi lesquelles la sortie pure et simple de l’euro ou même de l’UE), serait peut-être que toi-même, tu défendes enfin clairement cette idée devant le peuple, que tu la portes haut comme étant le résumé de toute l’argumentation convaincante que tu exposes déjà depuis longtemps.

Frédéric Lordon nous appelait collectivement samedi – à moins qu’il ne t’appelle surtout toi-même…- à faire de ce discours de rupture claire et franche « le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus.« 

Vois-tu, ne manque en effet, dans tes discours, que le signal du combat. Aussi longtemps que tu n’oseras pas, ou refuseras obstinément, de dire ces quelques mots, beaucoup continueront de croire que tu n’es qu’un adepte de la « réforme » de l’UE, qu’à l’instar de tant d’autres, tu souhaites « une autre Europe » au sens où on l’entend depuis des décennies de la part de ceux-là même qui nous ont mis là où l’on est !

Tel Frédéric Lordon, je ne crois pas un seul instant que l’on puisse démocratiser l’euro qui, ainsi qu’il l’a dit avec humour, « a autant de réalité qu’un cercle carré ». Il ne s’est pas contenté d’ironiser avec insolence ; il a expliqué, arguments puissants à l’appui, pourquoi on ne démocratisera jamais l’euro qui est né sous le berceau du coup de force.

Et en conséquence de cela, je ne crois pas que « sortir de l’euro » suffira, car si l’on sortait de l’euro et que l’on restait dans l’UE (ce qui, au passage est une incongruité quand on lit les traités qui lient bien l’un et l’autre, sauf pour quelques cas d’États qui ont bénéficié de dérogations), nous continuerions à subir tout l’ordonnancement juridique socialement nuisible, radicalement antidémocratique, et diplomatiquement dévastateur de l’UE.

Marina Albiol, députée européenne d’Izquierda Unida, a été bien inspirée de faire remarquer que « la monnaie n’est pas tout« , que nous étions déjà sous régime libéral et capitaliste avant d’avoir l’euro, et qu’il ne suffira pas de sortir de l’euro pour que tout s’arrange. Il faudra faire bien plus… Ce « bien plus », c’est sortir de l’UE, totalement et définitivement !

Parce que le juriste que je suis connait un peu les traités, sait bien que tout est solidement verrouillé, et que jamais on ne pourra modifier une virgule de cet ordonnancement juridique, fut-ce en mettant notre contribution financière à l’UE dans la balance, nous devons nous échapper, nous évader, de cette nouvelle Alcatraz.

Tu l’as exposé toi-même. Nous pouvons faire tout autre chose sans que la sortie de la France de l’UE signifie un renfermement sur nous-mêmes. Ce n’est pas au nationalisme auquel nous aspirons. C’est tout le contraire : l’internationalisme, mais le vrai, pas l’imaginaire dénoncé à juste titre par Frédéric Lordon. Nous voulons respirer de nouveau et pour cela, nous devons retrouver notre IN-DÉ-PEN-DAN-CE totale, pour pouvoir ensuite, immédiatement après notre sortie « sèche », entamer toutes les négociations nécessaires avec nos partenaires, dans un cadre bilatéral ou multilatéral. La France a vécu sans l’UE hier et elle revivra sans elle demain, sans drame. Le « nouvel indépendantisme français » que tu as brillamment présenté par ailleurs est cela. Alors pourquoi ne réserves-tu ces propos qu’à des cercles restreints de spécialistes ?

Tu as aussi rappelé dimanche que les grands projets européens datent d’avant l’euro et qu’ils n’ont pas été conçus dans le cadre des « communautés européennes » mais dans celui de programmes de « coopération intergouvernementale », c’est-à-dire en dehors des structures communautaires, directement entre États.

Frédéric Lordon a eu l’occasion de le rappeler, lui aussi, en parlant de tous les liens à tisser, ou à développer pour ceux qui existent déjà.

Marina Albiol, encore elle, disait, à juste titre, qu’il fallait « sortir du capitalisme« . Ce n’est pas qu’un mantra. Ça dit beaucoup de choses. Certes, des masses de gens ne sont pas encore convaincues de cela, même si elles ont de plus en plus conscience que les malheurs qu’elles vivent résultent du capitalisme. Elles ne sont pas encore convaincues de la sortie du capitalisme sans doute parce qu’elles ne discernent pas les traits de l’autre société qu’on veut lui substituer.  Or nous avons beaucoup à dire et à proposer sur ce point. Nous le faisons depuis des années mais nous devons employer d’autres moyens pédagogiques que notre habituel discours qui n’a pas l’effet escompté. Sur ce sujet précis, Podemos montre la voie et Pablo Iglesias a eu l’occasion de nous expliquer, dans une vidéo, pourquoi nous faisons fausse route et comment on peut trouver des solutions efficaces. Et il y a aussi Tatiana J., Johann E. et Tommy L. avec le Fil d’Actu qui ouvrent la voie. Ce que ces militant-e-s viennent de commencer à mettre en oeuvre avec ce mini JT alternatif est purement génial.

Oui, comme l’ont exposé certains lors du sommet du Plan B, c’est bien tout le système juridique et institutionnel de l’UE qu’il faut déconstruire puisqu’il institutionnalise, dès le premier jour, le capitalisme.

Donc, il faut commencer, pour ce qui te concerne – puisque tu as déjà en magasin toute l’argumentation idoine à l’appui, mais aussi des alliés et une masse de gens prête à te soutenir dès que tu diras « Aux armes citoyens » (je parle au sens figuré, ça va sans dire) – que « ton » plan B à toi n’est pas de tenter de changer l’UE ou de réformer ou de démocratiser l’euro ou le mécanisme institutionnel de l’UE -inaccessible utopie- mais de nous libérer d’elle.

Faisant cela, tu perdrais des « amis-e-s » et des soutiens mais tu en gagnerais sans doute d’autres, beaucoup d’autres !

J’en finirai par ce dernier élément : peu importe -voire tant mieux !- que tu perdes le soutien de tel parti (le PC par exemple) ou de telle personnalité politique (Pierre Laurent ou Cécile Duflot au hasard), peu importe même que certains du PG te voient alors « dériver » vers le « gauchisme » ou le « rouge-brun » (insultes que nous recevons si souvent) car tu te seras alors mis à l’heure du peuple et tu seras à l’unisson avec lui,  et tu ne tarderas pas à en cueillir très vite les fruits en plus de dévitaliser totalement ce FN qui nous fait tant de mal et qui légitime tant nos maîtres qui s’en servent pour nous faire tous chanter… Cerise sur le gâteau, en étant médiatiquement le vilain petit canard, en étant, a priori, rejeté de toutes parts par « les tiens », tu serais rapidement perçu comme l’Alternative, la vraie. Rappelle-toi l’expérience de Chirac de 1993 à 1995… Lâché de toutes parts, « trahi » par ses plus proches, « seul et isolé », c’est lui qui a battu le candidat du système, Balladur, avant de l’emporter face à Jospin. Je crois que tu peux rééditer cette expérience.

Tu auras sans aucun doute à rivaliser avec un « candidat unique de la Gauche » que la primaire aura désigné contre toi, et surtout contre tout risque de voir l’Alternative prendre tournure. Mais tu seras alors, aux yeux du peuple – à condition aussi que tu dises ce qu’il faut dire…- le recours.

Relis ces mots que Frédéric Lordon a dits dans son intervention de samedi :
« Et de quelle alternative parlons-nous ? De la seule en réalité capable de faire une différence radicale, une de ces différences que le corps social crève de ne plus jamais se voir proposer sur la scène des partis dits de gouvernement, désormais réduits à la grille continue de la droite générale. C’est bien pourquoi mort de faim politique, le peuple se jette avec avidité sur la moindre différence qui passe dans son champ de vision, fut-ce la pire, la plus mensongère, portée par les plus immondes démagogues car au moins c’est une différence et que, par là, il a le sentiment de respirer à nouveau.« 

Jean-Luc, travailler en étroite collaboration avec Frédéric Lordon serait une arme de conviction massive…

Ce qu’il faut que tu fasses, ce n’est pas de courir après la gauche, mais plutôt de trouver le moyen de ramener aux urnes, et si possible en ta faveur, cette moité d’électeurs qui les ont boudées aux dernières élections… Pour cela, tu ne dois pas parler à la Gauche mais à la France.

À partir du moment où tu auras clairement appelé à sortir de l’UE, je ne doute pas que les 55% de Français qui ont voté NON au TCE en 2005 s’intéresseraient de près à ce que tu dis ; et que parmi eux une grande partie finirait par te soutenir si tu persévérais dans ce positionnement-là !

Nous sommes hostiles au monarchisme de la 5e et nous sommes les plus ardents défenseurs d’un changement de régime que nous désignons sous le vocable de « 6e République » et dont nous voulons qu’il fasse « Place au peuple ».

Mais sauf à ce qu’une révolution intervienne avant et ne balaye ce régime honni, il nous faut, si l’on veut avoir quelque chance d’influer sur le cours de notre destin, gagner la présidentielle d’abord, les législatives ensuite. La première étape implique de te faire élire et pour cela, on doit se soumettre au système électoral présidentialiste. On doit donc avoir un candidat  solide, capable de rassembler le peuple et de porter un projet de rupture avec l’Ancien régime.

Je suis de ceux qui pensent que tu dois devenir officiellement candidat et le plus vite possible, en ton nom propre et non en celui du PG ou de quelconque parti, cartel, clan, union de partis, rassemblement de quelque nature que ce soit. La 5e République, tu le sais bien, c’est la rencontre d’un homme et d’un peuple. Je sais bien moi-même que cette idée-là défrise la Gauche qui est adepte du collectif. Mais le « collectif » se fera aussi, autour de toi. Les organisations politiques se positionneront comme elles le veulent. Certaines te soutiendront, d’autres te seront, de manière virulente, hostiles. Tant mieux disais-je plus haut ! Candidat « hors-système » bien que maîtrisant ce système, tu seras en bonne position pour plaire au peuple.

Stathis Kouvélakis : « Le non n’est pas vaincu, nous continuons » – Le 27 juillet 2015 – © Ballast

Lien : http://www.revue-ballast.fr/stathis-kouvelakis/

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Résumons à très grands traits. Le 25 janvier 2015, Syriza remporte les élections législatives grecques sur un programme de rupture ; le 5 juillet, c’est un tonitruant « OXI », à 61 %, qui envoie les petits barons de l’ordre européen dans les cordes ; le lendemain, Yánis Varoufákis, ministre des Finances grec, est poussé vers la sortie ; le lundi 13 juillet, le tout-venant apprend que les dix-huit heures de bataille psychologique, à la fameuse « table des négociations », ont eu raison des espoirs mis dans le gouvernement grec : capitulation en rase campagne, entend-on. La couleuvre de l’austérité avalée contre un hypothétique rééchelonnement de la dette. « J’assume la responsabilité d’un texte auquel je ne crois pas », affirme Tsipras à la télévision publique grecque. Mercredi, le comité central de Syriza rejette l’accord et dénonce « un coup d’État contre toute notion de démocratie et de souveraineté populaire ». Les ministères démissionnaires partent en claquant la porte, le texte passe avec les voix de la droite et de la social-démocratie grecques, les grèves générales repartent et la place Syntagma s’enflamme. « Trahison » ; la messe est dite. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe francophone, membre du Comité central de Syriza et figure de la Plateforme de gauche, l’équation s’avère toutefois plus complexe, si l’on tient à prendre toute la mesure de ces récents événements. Entretien pour y voir plus clair et, surtout, organiser la riposte.


Vous émettez des réserves quant à la critique de Tsipras en termes de « trahison », qui revient pourtant fréquemment dans les gauches radicales européennes depuis l’accord du 12 juillet. Pourquoi la considérez-vous comme inefficace ?

Je ne nie pas que le terme de « trahison » soit adéquat pour traduire une perception spontanée de l’expérience Syriza. Il est évident que les 62 % qui ont voté « non » au référendum et les millions de gens qui ont cru en Syriza se sentent trahis. Néanmoins, je nie la pertinence analytique de la catégorie de trahison car elle repose sur l’idée d’une intention consciente : consciemment, le gouvernement Tsipras aurait fait le contraire de ce qu’il s’était engagé à faire. Je pense que cette catégorie obscurcit la réalité de la séquence en cours, qui consiste dans la faillite d’une stratégie politique bien précise. Et quand une stratégie fait faillite, les acteurs qui en étaient les porteurs se retrouvent uniquement face à de mauvais choix ou, autrement dit, à une absence de choix. Et c’est très exactement ce qui s’est passé avec Tsipras et le cercle dirigeant du gouvernement. Ils ont cru possible de parvenir à un compromis acceptable en jouant cette carte de la négociation – qui combinait une adaptation réaliste et une fermeté quant à des lignes rouges, dans le but d’obtenir un « compromis honorable ».

« La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. »

Or la Troïka des créanciers n’était nullement disposée à céder quoi que ce soit, et a immédiatement réagi, en mettant dès le 4 février le système bancaire grec au régime sec. Tsipras et le gouvernement, refusant toute mesure unilatérale, comme la suspension du remboursement de la dette ou la menace d’un « plan B » impliquant la sortie de l’euro, se sont rapidement enfermés dans une spirale qui les amenait d’une concession à une autre et à une détérioration constante du rapport de force. Pendant que ces négociations épuisantes se déroulaient, les caisses de l’État grec se vidaient et le peuple se démobilisait – réduit à un état de spectateur passif d’un théâtre lointain sur lequel il n’avait prise. Ainsi, quand Tsipras affirme le 13 juillet qu’il n’avait pas d’autre choix que de signer cet accord, il a en un sens raison. À condition de préciser qu’il a fait en sorte de ne pas se retrouver avec d’autres choix possibles. Dans le cas précis de la Grèce, on assiste à une faillite flagrante de cette stratégie pour la simple raison qu’elle n’avait prévu aucune solution de repli. Il y a un véritable aveuglement de Tsipras et la majorité de Syriza dans l’illusion européiste : l’idée qu’entre « bons européens », nous finirons par nous entendre même si, par ailleurs, demeurent des désaccords importants ; une croyance dure comme fer que les autres gouvernements européens allaient respecter le mandat légitime de Syriza. Et, pire encore, l’idée de brandir l’absence de « plan B » comme un certificat de bonne conduite européiste, qui fut le comble de cet aveuglement idéologique…

La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle empêche de parler en termes d’analyse stratégique et point aveugle idéologique ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » – qui resteront toujours une boîte noire – et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. Par ailleurs, elle empêche de saisir le cœur du problème, à savoir l’impuissance de cette politique : la violence de la réaction d’un adversaire a été sous-estimée alors même que le gouvernement Syriza, par son existence même, était allé suffisamment loin pour la déclencher.

De plus en plus de voix s’élèvent dans l’Europe du Sud pour dénoncer le carcan de la monnaie unique. Ce débat a-t-il sérieusement eu lieu au sein du gouvernement Tsipras et de Syriza ? Yánis Varoufákis, après avoir démissionné, a affirmé avoir proposé un plan de sortie de l’euro ou, du moins, la mise en circulation d’une monnaie nationale au plus dur des négociations.

Ce débat n’a jamais véritablement eu lieu — ou, plutôt, il n’a eu lieu que de façon limitée, au sein de Syriza, pendant les cinq dernières années. Et ce fut toujours contre la volonté de la majorité de la direction du parti, par une sorte d’état de fait créé par le positionnement d’une minorité substantielle en faveur d’une sortie de l’euro, comme condition nécessaire pour la rupture avec les politiques d’austérité et le néolibéralisme. La majorité de la direction du parti n’a jamais vraiment accepté la légitimité de ce débat. La sortie de l’euro n’était pas présentée comme une option politique critiquable avec des inconvénients qui justifiaient un désaccord. Elle était purement et simplement identifiée à une catastrophe absolue. Systématiquement, il nous était reproché que si nous défendions la sortie de l’euro, nous étions des crypto-nationalistes ou que la sortie de l’euro entraînerait un effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires et de l’économie du pays. En réalité, c’étaient les arguments du discours dominant qui était repris par nos camarades. Ils ne cherchaient donc pas un véritable débat argumenté mais à nous disqualifier symboliquement, à disqualifier la légitimité de nos arguments à l’intérieur de Syriza et de la gauche radicale. Ainsi, quand Syriza est arrivé au pouvoir, la question s’est posée par la logique même de la situation, puisqu’il est rapidement devenu évident que ces négociations n’aboutissaient à rien. Déjà, l’accord du 20 février indiquait bien que Syriza était contraint de reculer au cours de ce bras de fer. Mais cette discussion s’est déroulée à huis clos : jamais de façon publique et jamais avec le sérieux nécessaire — si l’on excepte bien sûr les prises de position de la Plateforme de gauche de Syriza.

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Alexis Tsipras (Getty Images)

Yánis Varoufákis, de son côté, avait posé à divers moments la question d’un plan B. Panayótis Lafazánis et la Plateforme de gauche mettaient régulièrement sur la table ces propositions. Il faut préciser que le plan B ne se limite pas simplement à la reprise d’une souveraineté monétaire. Il met en avant l’interruption du remboursement des créanciers, le placement des banques sous contrôle public et un contrôle de capitaux au moment du déclenchement de l’affrontement. C’était, d’une façon générale, prendre l’initiative plutôt que d’être à la traîne de négociations qui amenaient un recul après l’autre. Le gouvernement n’a même pas fait les gestes minimaux afin d’être en mesure de tenir bon quand les Européens appuyèrent sur le bouton nucléaire, c’est-à-dire en arrêtant totalement l’approvisionnement en liquidité avec l’annonce du référendum. Le référendum lui-même aurait pu être conçu comme le « volet politique » du plan B : il a donné une idée d’un scénario réaliste conduisant à la rupture avec les créanciers et la zone euro. Le raisonnement aurait pu être le suivant : Le mandat initial de Syriza, celui issu des urnes du 25 janvier, était de rompre avec l’austérité dans le cadre de l’euro ; nous avons bien vu que c’était impossible dans ce cadre ; donc nous nous présentons de nouveau devant le peuple ; le peuple confirme son mandat en disant « Non à l’austérité et faites le nécessaire ». C’est effectivement ce qui s’est passé avec la victoire écrasante du « non », lors du référendum du 5 juillet, mais il était déjà trop tard ! Les caisses étaient déjà vides et rien n’avait été fait pour préparer une solution alternative.

Vous soulignez les rapports de force qui ont traversé Syriza depuis 2010. Comment expliquer que la frange acquise à l’Union européenne et l’euro l’ait emportée ?

Il faut replacer ces débats dans un cadre plus large : celui de la société grecque, et d’une façon plus générale, celui des sociétés de la périphérie européenne. Avant la crise de 2008-2010, les pays les plus europhiles au sein de l’Union européenne étaient précisément ceux du sud et de la périphérie. Il faut bien comprendre que, pour ces pays, l’adhésion à l’UE signifie une certaine modernité, à la fois économique et politique, une image de prospérité et de puissance que l’euro vient valider à un niveau symbolique. C’est l’aspect fétichiste de la monnaie que Karl Marx a souligné : en ayant la monnaie commune dans sa poche, le Grec accède symboliquement au même rang que l’Allemand ou le Français. Il y a ici quelque chose de l’ordre du « complexe du subalterne ». C’est notamment ce qui nous permet de comprendre pourquoi les élites dominantes grecques ont constamment joué avec la peur de la sortie de l’euro — leur carte maîtresse depuis la début de la crise. Tous les « sacrifices » sont justifiés au nom du maintien dans l’euro. La peur du Grexit est étrangère à la rationalité économique. Elle ne repose pas sur les conséquences éventuelles d’un retour à la monnaie nationale ; par exemple : les difficultés pour les importations ou, à l’inverse, les nouvelles facilitées à l’exportation. Au niveau du « sens commun », la sortie de l’euro charrie une sorte de tiers-mondisation symbolique. Pour le Grec moyen qui résiste à l’idée d’une sortie de la zone euro, la justification de son refus renvoie à la peur d’une régression du pays au rang de nation pauvre et retardataire – qui était effectivement le sien il y a quelques décennies. N’oublions pas que la société grecque a évolué très rapidement et que le souvenir de la misère et de la pauvreté est encore présent dans les couches populaires et dans les générations âgées.

« Une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé. »

Ce que je viens de dire explique aussi l’apparent paradoxe du vote massif du « non » chez les jeunes. Le journal Le Monde fait son reportage en disant : « Toutes ces générations des 18-30 ans qui ont grandi avec l’euro et l’Union européenne, qui ont bénéficié des programmes Erasmus et des études supérieures [le niveau d’accès à l’enseignement supérieur en Grèce est parmi les plus élevés d’Europe], comment se fait-il qu’elles se retournent contre l’Europe ? » La raison est en fait que les jeunes générations ont moins de raisons que les autres de partager ce complexe de la subalternité ! Cet « européisme » ambiant de la société grecque est resté toutefois hégémonique, y compris dans les forces d’opposition aux politiques néolibérales — à l’exception du Parti communiste, très isolé et sectaire. Et cela explique pourquoi Syriza a choisi, dès le début, de s’adapter à l’européisme et d’avoir une stratégie électoraliste à court terme plutôt que d’entrer dans un travail de pédagogie qui consisterait à dire : « Nous ne sommes pas contre l’Europe ou l’euro par principe, mais si eux sont contre nous, et qu’ils nous empêchent d’atteindre nos objectifs, il nous faudra riposter. » C’est un discours qui demandait un certain courage politique, chose dont Tsipras et la majorité de la direction de Syriza s’est révélée être totalement dépourvue.

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Angela Merkel (DR)

Le référendum n’était donc en rien la possibilité d’une rupture mais un simple mouvement tactique afin de renforcer Tsipras dans les négociations ?

Tsipras est un grand tacticien. Penser que tout ce qui s’est passé est conforme à un plan préétabli serait se tromper lourdement. C’est une gestion au jour le jour de la situation qui a prévalu, sans vision stratégique autre que celle de la recherche de l’illusoire « compromis honorable » dont j’ai parlé auparavant. Le référendum a été conçu, d’emblée, comme un geste tactique, comme une issue à une impasse dans laquelle le gouvernement s’est trouvé à la fin du mois de juin, lorsque le plan Juncker a été présenté sous la forme d’un ultimatum. Mais, en annonçant le référendum, Tsipras a libéré des forces qui sont allées bien au-delà de ses intentions. Il faut ici souligner le fait que l’aile droite du gouvernement et de Syriza ont très bien perçu, elles, le potentiel conflictuel et de radicalisation que comportait objectivement la dynamique référendaire, et c’est pour cela qu’elles s’y sont fortement opposées. Je vais vous livrer une anecdote. Le jour du grand rassemblement du vendredi [3 juillet], une foule immense s’était rassemblée dans le centre-ville d’Athènes. Tsipras est allé à pied de la résidence du Premier ministre à la place Syntagma, séparées par quelques centaines de mètres. C’est une scène de type latino-américaine qui s’est produite : une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé.

Vous racontez qu’Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grecques après la démission de Yánis Varoufákis, préparait son intervention devant l’Eurogroupe comme un professeur d’université prépare sa contribution à un colloque. Ne pointez-vous pas ici un des problèmes de la gauche radicale : une parfaite analyse des phénomènes mais une incapacité à mener des rapports de force, à établir des stratégies gagnantes, à jouer sur les contradictions de l’adversaire ? Est-ce dû à la promotion des savoirs académiques au sein de la gauche radicale au détriment d’autres profils ?

Je suis très réticent par rapport aux explications sociologistes : je ne pense pas qu’elles permettent de comprendre la situation. Dans un entretien à Mediapart¹, Tsakalotos expliquait en effet que, lorsqu’il est allé à Bruxelles, il avait préparé ses argumentaires de façon très sérieuse. Il s’attendait à entendre des contre-arguments et, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à un mur de technocrates répétant des règles et des procédures. Il avait été choqué du faible niveau de la discussion – comme s’il s’agissait d’un colloque universitaire où le meilleur argument l’emporte. Or tout en étant moi-même universitaire, et même un ancien camarade de parti de Tsakalotos (nous avons milité dans le Parti eurocommuniste grec dans les années 1980), je n’en suis pas moins en désaccord profond avec lui. Par ailleurs, s’il y avait un reproche à lui faire, c’est justement un défaut d’analyse ! La gauche, dans son ensemble, a considérablement sous-estimé la nécessité d’analyser sérieusement l’Union européenne. Au lieu de cela, nous avons eu droit, pendant des décennies, au recours à une longue litanie de vœux pieux : « l’Europe sociale », « l’Europe des citoyens », « faire bouger les lignes en Europe », etc. Ce genre de discours sont répétés inlassablement depuis des décennies alors qu’ils ont fait la preuve flagrante de leur impuissance et de leur incapacité à avoir la moindre prise sur le réel.

Une dernière remarque à propos du statut sociologique du discours européiste : je fais partie d’un département d’Études européennes dans une université britannique. Je peux vous assurer que mes collègues, qui sont du côté mainstream, qui sont donc universitaires mais qui connaissent de façon intime la machine européenne, ont toujours refusé de prendre au sérieux la vision de Syriza. Ils n’arrêtaient pas d’ironiser sur les naïfs qui pensaient qu’à coups de négociations et d’échanges de bons arguments on arriverait à rompre avec le cadre des politiques européennes, c’est-à-dire avec l’austérité et le néolibéralisme. Personne n’a pris ce discours au sérieux chez les gens informés, alors, qu’à l’inverse, il déclenchait une sorte d’extase parmi les cadres et bon nombre de militants des formations de la gauche radicale européenne. Nous avons ici affaire à une question de politique avec un grand « P », à la puissance de l’idéologie dominante et à une déficience d’analyse et de pensée stratégique, loin de toute explication réductrice en termes de position sociologique des acteurs.

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Euclide Tsakalotos (Laurent Dubrule-EPA)

Slavoj Žižek a écrit le 20 juillet que « Syriza devrait exploiter, en montrant un pragmatisme impitoyable, en pratiquant le calcul le plus glacial, les fêlures les plus minces de l’armure de l’adversaire. Syriza devrait instrumentaliser tous ceux qui résistent à la politique hégémonique de l’Union européenne, des conservateurs britanniques à l’UKIP, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. Syriza devrait flirter effrontément avec la Russie et la Chine, elle devrait caresser l’idée de donner une île à la Russie afin que celle-ci en fasse sa base militaire en Méditerranée, juste pour effrayer les stratèges de l’OTAN. Paraphrasons un peu Dostoïevski: maintenant que le Dieu-Union européenne a failli, tout est permis². » Y souscrivez-vous ?

Il y a ici deux questions en une. Tout d’abord, il s’agit de s’interroger sur les contradictions internes à l’Union européenne et, ensuite, de se demander que faire en dehors de ce cadre. Quant à la première, la stratégie du gouvernement Tsipras consistait justement à exploiter ses contradictions internes, réelles ou, surtout, supposées. Ils pensaient pouvoir jouer sur l’axe Hollande-Renzi – vus comme des gouvernements plus « ouverts » à une approche anti-austérité –, Mario Draghi – vu également sur une ligne divergente de l’orthodoxie rigoriste de Wolfgang Schäuble [Ministre allemand des Finances] – et, enfin, sur le facteur américain – perçu comme pouvant faire pression sur le gouvernement allemand. Tout cela s’est révélé une illusion complète. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’existence de contradictions dans le bloc adverse : le FMI, par exemple, a une logique de fonctionnement et des priorités en partie distinctes de celles de la Commission européenne. Ceci dit, toutes ces forces convergent sur un point fondamental : dès qu’une menace réelle émerge, et Syriza en était une car il remettait en cause l’austérité et le néolibéralisme, toutes ces forces ont fait bloc pour la détruire politiquement. Voyons le numéro de François Hollande. Il essaie d’endosser auprès de l’opinion française un rôle soi-disant amical vis-à-vis des Grecs. En réalité, il n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe — les divergences ne portent que sur des nuances.

« Hollande n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe. »

Que faire maintenant, en dehors du cadre de l’Union européenne ? Penser pouvoir s’appuyer sur l’administration Obama est une fausse bonne idée, on l’a vu. Quant à la Russie, c’était sans doute une carte à explorer. Syriza l’a tentée sans vraiment y croire ; en réalité, la diplomatie russe est très conservatrice. Elle ne vise pas du tout à favoriser des ruptures dans le bloc européen. La Russie, dans ses pourparlers avec Syriza, souhaitait un gouvernement dissonant quant à l’attitude antirusse des Occidentaux suite à l’affaire ukrainienne et aux sanctions économiques. Mais à condition de rester dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro ! En dépit de quelques bonnes paroles, la Russie n’a été, à aucun moment, un allié du gouvernement Syriza : il me semble douteux de croire qu’elle serait disposée à faire davantage si les choses étaient allées jusqu’à la rupture.

D’aucuns avancent que Tsipras temporise et attend les élections générales espagnoles de novembre pour avoir le soutien de Pablo Iglesias – en pariant sur une victoire de Podemos. Cela vous semble-t-il crédible ?

Ce genre de propos relève d’une tromperie manifeste. En signant cet accord, la Grèce est soumise à un carcan qui va bien au-delà de celui imposé par les mémorandums précédents. C’est un véritable mécanisme institutionnalisé de mise sous tutelle du pays et de démembrement de sa souveraineté. Il ne s’agit pas simplement d’une liste – comme les naïfs peuvent le croire – de mesures d’austérité très dures, mais de réformes structurelles qui remodèlent le cœur de l’appareil d’État : le gouvernement grec perd en effet le contrôle des principaux leviers de l’État. L’appareil fiscal devient une institution dite « indépendante » ; elle se retrouve en fait dans les mains de la Troïka. Un conseil de politique budgétaire est mis en place, qui est habilité à opérer des coupes automatiques sur le budget si le moindre écart est signalé par rapport aux objectifs en matière d’excédents, fixés par les mémorandums. L’agence des statistiques devient elle aussi « indépendante » ; en réalité, elle devient un appareil de surveillance en temps réel des politiques publiques directement contrôlé par la Troïka. La totalité des biens publics considérés comme privatisables sont placés sous le contrôle d’un organisme piloté par la Troïka.

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François Hollande (Agence Ecofin)

Privé de tout contrôle de sa politique budgétaire et monétaire, le gouvernement grec, quelle que soit sa couleur, est désormais dépossédé de tout moyen d’agir. La seule chose qui reste sous contrôle de l’État grec est l’appareil répressif. Et on voit bien qu’il commence à être utilisé comme avant, c’est-à-dire pour réprimer des mobilisations sociales. Les gaz lacrymogènes déversés sur la place Syntagma du 15 juillet, suivis d’arrestations de militants, de passages à tabac et maintenant de procès devant les tribunaux de syndicalistes, ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend lorsque la situation sociale se durcira, lorsque les saisies des résidences principales se multiplieront, lorsque les retraités subiront de nouvelles coupes dans leur retraite, lorsque les salariés seront dépossédés du peu de droits qu’ils leur restent. Le maintien du très autoritaire Yannis Panoussis comme ministre responsable de l’ordre public, et qui se voit également confier le portefeuille de l’immigration, est un signal clair du tournant répressif qui s’annonce. Ceux qui évoquent donc une stratégie de « gain de temps » ne provoquent chez moi qu’un mélange de dégoût et de révolte.

Vous analysez les résultats du référendum du 5 juillet comme un vote de classe. Pensez-vous, comme Frédéric Lordon en France, que l’Union européenne et l’euro sont l’opportunité historique donnée à la gauche radicale de reconstruire une frontière de classe dans nos sociétés européennes ? Faut-il, d’après vous, profiter des élans d’une sorte de « patriotisme émancipateur » (« Défendre les Grecs contre la Troïka », dit-on) – pour constituer des identités politiques « nationales-populaires » (Gramsci), comme en Amérique latine ?

Je me situe, de par ma formation intellectuelle au sein du marxisme, à la convergence de ces deux dimensions : associer la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. Cela me paraît d’autant plus pertinent dans le cadre des pays dominés comme la Grèce. Disons-le sans ambages : l’Union européenne est une construction impérialiste – par rapport, certes, au reste du monde, mais aussi en interne, au sens où elle reproduit des rapports de domination impériale en son sein. On peut distinguer au moins deux périphéries : la périphérie Est (les anciens pays socialistes), qui sert de réservoir de main-d’œuvre bon marché, et la périphérie Sud (c’est un sud géopolitique, et non géographique, qui inclut l’Irlande). Ces pays sont soumis à des régimes de souveraineté limitée de plus en plus institutionnalisés via la mécanique des mémorandums. Quant à la force du vote « non » au référendum, elle vient de l’articulation de trois paramètres : la dimension de classe, la dimension générationnelle et la dimension nationale-populaire. Cette dernière explique pourquoi le « non » l’a emporté même dans les départements de tradition conservatrice. Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts. D’abord, une identité de classe adaptée à l’ère du néolibéralisme, du capitalisme financier et des nouvelles contradictions qui en résultent — la question de la dette et des banques est un mode essentiel (mais non unique) sur lequel repose aujourd’hui l’antagonisme entre Travail et Capital. Par ailleurs, ces forces de classe doivent prendre la direction d’un bloc social plus large, capable d’orienter la formation sociale dans une nouvelle voie. Il devient ainsi bloc historique qui « se fait Nation » , autrement dit, qui assume une hégémonie nationale-populaire. Antonio Gramsci a beaucoup travaillé là-dessus, oui : articuler la dimension de classe et nationale-populaire.

« Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts : la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. »

Il s’agit d’une question complexe, qui se pose différemment selon chaque histoire nationale. En France, ou dans les nations anciennement coloniales et impérialistes, la notion nationale-populaire ne se pose pas de la même façon qu’en Grèce ; comme elle ne se pose de la même façon en Grèce qu’en Tunisie, ou dans un pays asiatique ou latino-américain. L’enjeu est d’analyser les contradictions propres des formations sociales. Ceci étant dit, la force de Syriza, et plus largement de la gauche radicale grecque (qui a un enracinement profond dans l’histoire contemporaine du pays et dans les luttes pour la libération nationale), est qu’elle combine la dimension de classe et la dimension nationale-populaire.

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Pablo Iglesias (DR)

Le scénario grec a permis de dessiller les yeux des défenseurs de l’« autre Europe ». N’est-ce pas là le grand succès de Syriza : avoir révélé en quelques semaines la nature anti-démocratique des institutions européennes ? Par exemple, le dernier vote au Parlement grec a donné à voir un spectacle ahurissant : des députés qui doivent se prononcer sur un texte de 977 pages, reçu 24 heures plus tôt…

Il faut bien que les défaites servent à quelque chose ! Malheureusement, ce que je vois dominer, même maintenant, dans la gauche radicale, ce sont des réflexes d’auto-justification : malgré tout, il faut trouver des excuses à ce que fait Tsipras, tourner autour du pot, laisser croire qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer, etc. J’espère que ce n’est qu’un mécanisme psychologique transitoire face à l’étendue du désastre et que nous aurons rapidement le courage de regarder la réalité en face, le courage de réfléchir sur les raisons de ce désastre. Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’il faut de plus comme démonstration éclatante de l’inanité de la position selon laquelle on peut rompre avec le néolibéralisme dans le cadre des institutions européennes ! L’un des aspects les plus choquants des développements qui font suite à la signature de l’accord est qu’on est revenu exactement à la situation de 2010-2012, en matière de démocratie, ou plutôt de sa négation ! À savoir que même les procédures formelles de la démocratie parlementaire – on voit d’ailleurs qu’elles ne sont pas que formelles au regard des efforts déployés pour les supprimer – ne sont pas respectées. Les députés n’ont eu que quelques heures pour prendre connaissance de pavés monstrueux qui changent de fond en comble le code de procédure civile : 800 pages, qui faciliteront la saisie des maisons ou renforcent la position juridique des banques en cas de litige avec des emprunteurs. En outre, on trouve dans ce même projet de loi la transposition d’une directive européenne sur l’intégration au système bancaire européen, qui permet, en cas de faillite des banques, de pratiquer ce qu’on appelle un « bail-in », c’est-à-dire un prélèvement sur les dépôts bancaires pour renflouer les banques. Le cas chypriote se généralise à l’échelle de l’Europe. Tout cela a été voté le 22 juillet par les mêmes procédures d’urgence que Syriza n’avait cessé de dénoncer durant toutes ces années, et qu’il est désormais obligé d’accepter puisqu’il a capitulé devant les créanciers. Le mot « capituler » est sans doute faible. J’ai vraiment des réactions de honte quand je vois un parti dont je suis toujours membre être au gouvernement et se livrer à ce type de pratiques, qui tournent en dérision les notions les plus élémentaires du fonctionnement démocratique des institutions.

Après le vote par le Parlement grec de l’accord d’austérité et desdites « réformes structurelles », comment se redéfinit l’échiquier politique grec ? Va-t-on vers une scission de Syriza ou, du moins, une recomposition des forces de gauche radicale ? D’autant que les grèves repartent et la place Syntagma se remplit de nouveau…

La recomposition est certaine et elle sera de grande ampleur. Il est peut-être trop tôt pour en avoir les contours exacts mais j’aimerais insister sur deux éléments. Le premier est la situation interne de Syriza. Il faut bien comprendre que les choix du gouvernement Tsipras n’ont pas de légitimité au sein du parti. La majorité des membres du Comité central a signé un texte commun, dans lequel l’accord est rejeté et considéré comme le produit d’un coup d’État contre le gouvernement grec. Une  convocation immédiate du comité central est exigée — et elle s’est heurtée à une fin de non-recevoir de Tsipras, président du parti élu, lui-aussi, directement par le Congrès. La quasi-totalité des fédérations du parti et des sections locales votent des motions dans le même sens. On est devant une situation de blocage. Du côté des proches de Tsipras, le ton devient extrêmement agressif envers ceux qui sont en désaccord avec les choix qui ont été faits. Il est très choquant de voir que certains membres du parti reprennent mot pour mot les arguments propagés par les médias, jusqu’aux calomnies qui présentent les défenseurs de plans alternatifs, comme Varoufákis ou Lafazanis, comme des putschistes, des comploteurs de la drachme, des alignés sur le Grexit, façon Schäuble. Nous avons donc peu de raisons d’être optimistes quant à l’évolution de la situation interne de de Syriza.

Mais l’essentiel est ailleurs. La gauche de Syriza, dans ses diverses expressions (même si la Plateforme de gauche en constitue l’épine dorsale), se fixe à présent comme objectif la traduction et la représentation politique du peuple du « non » aux mémorandums et à l’austérité. La situation nouvelle créée est que le bloc social, avec ses trois dimensions – de classe, de génération et national-populaire –, se retrouve désormais orphelin de représentation politique. C’est à cette construction politique qu’il faut maintenant s’atteler. Il s’agit de rassembler, de façon très large, des forces politiques à l’intérieur et l’extérieur de Syriza. Les premiers signes qui nous parviennent sont positifs. Mais il est vital d’impliquer également dans ce nouveau projet des acteurs non strictement politiques, qui ont mené la bataille du « non » par en-bas, dans le mouvement social. C’est absolument extraordinaire : les initiatives, que ce soit sur les lieux de travail ou dans les quartiers, ont littéralement fusé en l’espace de quelques jours ; d’autres se sont créées dans la foulée du référendum ou se constituent actuellement.

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Christine Lagarde (DR)

L’image que véhiculent les médias, selon laquelle « en Grèce, tout le monde est soulagé, Tsipras est très populaire », est très loin de la réalité. Il y a un très grand désarroi, de la confusion, une difficulté à admettre ce qui s’est passé. Un ami a utilisé le terme de « choc post-traumatique ». Cela signifie qu’une partie de l’électorat du « non » est dans un tel désarroi qu’elle ne sait plus sur quel pied danser et se dit qu’il n’y avait peut-être pas d’autre choix possible. Mais nombreux sont ceux, surtout parmi les secteurs sociaux les plus massivement engagés dans le « non » – à savoir les jeunes et les milieux populaires –, qui sont révoltés et disponibles pour participer ou soutenir un projet alternatif. La Plateforme de gauche tient son premier meeting public au grand air à Athènes, lundi prochain [27 juillet — aujourd’hui]. Le titre de cette manifestation sera : « Le non n’est pas vaincu. Nous continuons. » Il faut construire de façon nouvelle la voix du « non » de classe, démocratique et anti-Union européenne.

C’est la stratégie qu’aurait dû entreprendre la gauche radicale française suite à la victoire du « non » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, non ?

Exactement. Et au lieu de ça, elle a régressé et s’est empêtrée dans des luttes de boutique internes. Au lieu de pousser la critique de l’UE plus loin, à partir de l’acquis de la campagne du « non », elle est revenue en arrière et n’a cessé de rabâcher la litanie de « l’Europe sociale » et de la réforme des institutions européennes…

Le projet d’une plateforme commune des gauches radicales sud-européennes, afin d’établir un programme concerté de sortie de l’euro, est-il envisageable ?

« Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. »

Depuis 35 ans, j’essaie d’être un militant communiste. Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. Et je considère effectivement que cela serait la médiation nécessaire afin d’établir une stratégie anticapitaliste effective, non pas basée sur un propagandisme abstrait ou sur des velléités de répétition des schémas anciens dont on sait pertinemment qu’ils ne sont plus valides, mais sur les contradictions actuelles ; une stratégie qui tire les leçons des expériences politiques récentes, des luttes, des mouvements sociaux et qui essaie d’avancer dans ce sens, en posant la question du pouvoir et de la stratégie politique. Ce n’est donc pas simplement un projet prétendument « anti-européen », ce n’est d’ailleurs pas un projet limité à l’Europe du Sud, mais un projet authentiquement internationaliste — qui suppose en effet des formes de coordination plus avancées des forces d’opposition au système. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle gauche anticapitaliste. Et l’une des conditions, non pas suffisante mais nécessaire pour y parvenir, est d’ouvrir un front résolu contre notre adversaire actuel, c’est-à-dire l’Union européenne et tout ce qu’elle représente.

Dans vos interviews, écrits et articles, vous avez pris l’habitude d’écrire systématiquement entre guillemets « la gauche de la gauche » ou « la gauche radicale ». Cette incapacité à se définir clairement – sans ambages ni guillemets – marque-t-elle le signe que les identités politiques héritées du XXe siècle sont, pour partie, devenues obsolètes ?

Le terme de « gauche radicale » est sans doute utile car il correspond à cette situation mouvante. On est dans un entre-deux et les formulations souples sont nécessaires, ou du moins inévitables, pour permettre aux processus de se déployer de façon nouvelle, en rupture avec des schémas préétablis. Ce qui caractérise Syriza sont ses racines très profondes dans le mouvement communiste et la gauche révolutionnaire grecque. En d’autres termes, Syriza est issu de la recomposition de mouvements dont le but commun était la remise en cause, non pas seulement des politiques d’austérité ou néolibérales, mais du capitalisme lui-même. Il y a donc d’un côté un aspect de radicalité réelle, mais de l’autre, on a vu que la stratégie choisie était profondément inadéquate et renvoyait à des faiblesses de fond et, par là même, à des contradictions dans la constitution de Syriza, qui n’a pas résisté à cette épreuve terrible du pouvoir gouvernemental. La contradiction a ainsi fini par éclater. Il s’agit à présent d’assumer ce fait et de passer à une étape suivante pour que cette expérience chèrement acquise par le peuple grec et les forces de la gauche de combat servent au moins à ouvrir une perspective d’avenir.


NOTES

1. Entretien accessible en ligne sur http://fischer02003.over-blog.com/2015/04/interview-d-euclide-tsakalotos.html.
2. « Le courage du désespoir » accessible en ligne sur http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150720.OBS2830/exclusif-le-courage-du-desespoir-par-slavoj-i-ek.html


REBONDS 

☰ Lire notre carnet de route (2), « Grèce : six mois pour rien ? », juillet 2015
☰ Lire notre carnet de route (1), « L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Cédric Durand, « Les peuples, contre les bureaucrates et l’ordre européen », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Sofia Tzitzikou, « La dignité du peuple grec vaut plus qu’une dette illégale, illégitime et odieuse », juillet 2015
☰ Lire notre traduction de l’entretien de Pablo Iglesias : « Faire pression sur Syriza, c’est faire pression sur Podemos, pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative », mai 2015
☰ Lire notre traduction de l’article « Assassiner l’espoir », Slavoj Zizek, avril 2015
☰ Lire notre entretien avec Joëlle Fontaine, « Difficile pour la Grèce d’être souveraine suite aux menaces de l’Union européenne », février 2015


Par Ballast – 27 juillet 2015
Revue collective de création politique (papier & numérique) — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Un Parti de Gauche où la démocratie est la règle absolue !

Texte d’une de mes deux contributions thématiques au congrès du Parti de Gauche de juillet  prochain. Celle-ci traite de la démocratie que le Parti de Gauche se doit de mettre en oeuvre en son sein pour être crédible quand il promet qu’il la mettra en oeuvre au bénéfice du peuple s’il accède au pouvoir. Et nous sommes cinquante à avoir signé ce texte !

* * * * *

Le prochain congrès du PG est l’occasion à ne pas laisser passer ! L’heure est grave. Il est temps de faire des choix de nature à transformer notre parti pour en faire un parti en phase avec son temps et avec les attentes des citoyens et des militants, donc un parti authentiquement et radicalement démocratique.

1/ Quelle organisation et quel mode de fonctionnement ?

Le type d’organisation du PG est trop traditionnel. Or, nous considérons que les partis traditionnels ne pourront jamais plus redevenir les forces qu’ils avaient été. Par contre, nous pensons que si notre parti se met en phase avec la société telle qu’elle est, il pourra devenir une force d’entraînement, comme le montrent les exemples de Podemos en Espagne et de Syriza en Grèce. Nous, signataires de cette contribution, sommes donc déterminés à faire du PG un modèle de démocratie. C’est pourquoi nous proposons :

De supprimer le Bureau National qui est, en quelque sorte, une « chambre des lords », situation contraire à notre vision de la démocratie. Nous dénonçons également cette instance qui tient en laisse le Conseil National et fait de lui une simple « chambre d’enregistrement ».

De n’attribuer qu’au seul CN le rôle d’assemblée délibérante chargée de prendre lui-même les plus importantes décisions et d’encadrer toutes les délégations auxquelles il consent.

De reconnaître au « secrétariat national » le rôle d’exécutif dans les strictes limites déterminées librement par le CN.

De mettre en place une forme de co-présidence collégiale et tournante où les « co-présidents » seraient élus par tous les adhérents. Mais comme nous sommes radicalement hostiles au présidentialisme, leur mandat ne serait que d’une courte durée (6 mois renouvelable une seule fois ou 1 an non renouvelable). Leurs pouvoirs se limiteraient à de la représentation, à du porte-parolat, à de la coordination. Aucun pouvoir décisionnel ne leur serait attribué.

D’instituer divers mécanismes de démocratie directe : droit de veto sur les textes et sur les personnes, droit de révocation des titulaires des fonctions, du sommet à la base, non-cumul des mandats dans le temps et dans l’espace, droit d’initiative militante pour proposer des textes et référendums… innovations qui deviendraient des pratiques courantes dans notre parti afin que nous soyons crédibles quand nous proposerons aux électeurs de les inscrire dans la constitution de la 6e République. Nous nous engageons en effet à ce que la cohérence règne enfin entre nos discours et notre pratique.

2/ Quelles alliances ?

Le PG a été le moteur du Front de Gauche, au côté du PCF. Nous avons vécu ensemble des moments de gloire et d’espoir et connu d’immenses désillusions. Nous considérons désormais que le Front de Gauche est une coquille vide et doit donc être abandonné. Les choix faits par le PCF ne doivent plus être tolérés. Certes beaucoup de militants et de cadres du PCF sont nos alliés fidèles et loyaux dans le combat que nous menons ensemble depuis des années. Mais nous savons aussi que ce parti ne changera pas radicalement et ne sera jamais accepté par une majorité de Français. Cela nous handicape et, après nous avoir fait perdre beaucoup de crédit dans l’opinion, nous a empêchés de progresser comme nous pouvions l’espérer à la suite des beaux résultats de l’élection présidentielle. Ces choix-là ont discrédité définitivement le Front de Gauche et mis en danger la crédibilité même de notre propre parti, toujours lié au PCF et au Front de Gauche. Nous défendons donc, ici aussi, une rupture. Nous souhaitons que le PG cesse de maintenir son appartenance au Front de Gauche et qu’il reprenne son indépendance totale pour rendre possible la création d’une nouvelle force. Car il y a en France des gisements inépuisables de bonnes volontés et nos concitoyens sont prêts à s’engager pour peu que nous changions nos modes de communication politique et nos façons de faire.

Depuis quelques mois, le PG a engagé des pourparlers avec EELV. Pour notre part, nous refusons deux écueils :

– nous engager aveuglément au côté d’EELV en négligeant les sujets de désaccord majeur (sur l’Union européenne ou sur les alternatives au capitalisme). Beaucoup de militants d’EELV n’ont hélas pas encore saisi la nocivité du capitalisme pour l’écologie, voire l’incompatibilité entre l’un et l’autre. Or nous ne saurions transiger sur ces questions fondamentales pour le seul avantage de gagner des élus au moyen d’une alliance avec eux.

– refuser systématiquement toute alliance avec EELV parce que nous ne sommes pas d’accord sur tout. Nous avons avec eux beaucoup de proximités. Le cas de Grenoble peut faire école. Nous pouvons, ensemble, améliorer fortement la vie des gens et créer une véritable alternative.

Ces alliances en devenir font débat. Reposons-nous sur la démocratie pour le trancher. Un des critères déterminants pour que nous acceptions l’alliance avec eux doit être qu’ils aient préalablement rompu les rangs et les liens avec le PS et avec tous ceux qui refusent la sortie du capitalisme et de la 5e République.

Le NPA et Nouvelle Donne sont aussi des partenaires potentiels, avec les mêmes réserves que pour EELV. Au-delà, le PG doit rechercher l’alliance avec tous les citoyens parce que nous nous adressons à tous sans exception, et que le message que nous portons peut-être entendu très largement. Nous savons que le système n’a pas peur de la gauche mais qu’il a peur du peuple. Or nous sommes le peuple et nous allons donc faire peur au système et le remplacer par un autre monde où l’humanisme sera la vertu cardinale.

Enfin, le PG a décidé de prendre sa part dans la construction du Mouvement pour la 6e République. Nous approuvons ce choix mais posons comme exigence que PG et M6R ne soient pas inféodés l’un à l’autre et soient donc indépendants l’un de l’autre.

Conclusion

Le PG a été utile à notre pays car il a commencé à saper les fondements du capitalisme. Nos réflexions ont été reprises par d’autres, nos propositions ont essaimé et notre discours a ébranlé, voire influencé, certains de nos adversaires et concurrents. Le PG peut donc être davantage écouté et mieux entendu par un nombre croissant de Français. Mais, pour cela, il doit lui-même ne pas rester en vase clos. Il doit être davantage sur le terrain et au coeur des luttes sociales et des combats que les militants et les citoyens assument avec engagement et dévouement, dans les entreprises, contre les grands projets inutiles imposés, dans la sphère associative et culturelle… Il doit se dépasser et ne plus incarner une forme d’organisation politique que les citoyens refusent ou dénoncent. Il doit faciliter le rassemblement du peuple, pas seulement de la Gauche. Une autre dénomination pour notre mouvement serait bienvenue pour entamer cette nouvelle étape de la conquête du pouvoir. Mais surtout nous devons mettre en place une structuration beaucoup moins pyramidale, reposant beaucoup plus sur les réseaux que sur l’autorité hiérarchique. Les militant-e-s du PG aujourd’hui, au même titre que les citoyen-ne-s français-e-s demain, sont, naturellement, et doivent donc être reconnus par les statuts, pouvoir souverain.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins : soit nous nous installons dans la 5e République et nous restons un parti comme les autres, en acceptant des combinaisons politiciennes qui discréditent notre message, et notre fin sera proche car le peuple nous appliquera avec rage le « Qu’ils s’en aillent tous ! » ;  soit nous entrons en résonance avec le peuple, nous réformons profondément nos structures et nous assumons les indispensables ruptures du moment, et nous serons la cheville ouvrière de la révolution citoyenne que nous désespérons de voir advenir. Pour cela nous devons vraiment faire « Place au peuple » !

Paroles de militant-e-s du PG… « Il est minuit moins cinq »

Dans la thématique « Les temps que nous vivons sont gravissimes mais Syriza et Tsipras d’un côté, Podemos et Pablo Iglesias de l’autre, nous montrent la voie pour en sortir » pourtant nous nous complaisons dans les mêmes travers que ceux que nous fustigeons, certains militant-e-s parlent un autre langage…

D’abord ma camarade Christine Duplaissy qui précise : « je demande l’indulgence pour les fautes car je suis sur smartphone : pas facile, les touches »
Perso : les « départementales » et « régionales », je m’en tape, mais d’une force !!! Z’ont tout verrouillé jusqu’à la présidentielle avec leur « réforme territoriale » !!! Je le sais, je travaille pour un Conseil général (Département), donc je suis bien placée pour le savoir : ça servira à rien d’essayer de « repêcher » quelques élu-e-s ici ou là, parce que de toutes façons, tous les budgets sont en baisse et quand on y travaille, on voit bien qu’on mouline dans la semoule, qu’on passe notre temps à « remplacer » les collègues malades (jamais remplacé-e-s « because » gna-gna-gna « la dette » et les services publics coûtent trop cher !!! (sous-entendu surtout NOS PETITS SALAIRES, passeque « vous êtes les plus nombreux/nombreuses » (ben oui, féminin, parce que les plus bas salaires fonction publique – comme ailleurs !- sont surtout des femmes !!!) et « vos charges, ça coûtent cher » et bla et bla et bla !!!
Et les élu-e-s FdG, ben même pas ils y arrivent, à « lutter » contre le dogmatisme ambiant !!! Parce que là : ils sont nos « patrons » !!! Alors, ils mettent leurs casquettes de « patrons » et nous oppriment tout pareil, car « bla-bla-bla-intérêt génénral » et y’a pas de sous-sous » et « dotation en baisse » ! Et « obligé-e-s voter le budget du PS passeque sinon, ça sera la droite ou l’essstrêm-droite qui « bla-bla-bla-les budgets-n’encore-plus-n’en baisse » !
Sauf que ces mêmes petits fonctionnaires, y sont aussi citoyen-ne-s, donc électrices/électeurs ! Et y z’ont des familles ! Et tout ça voit les « petites cuisines entre ami-e-s » depuis trop longtemps ! (il y a de rares exceptions, mais justement, tellement rares qu’il/elles n’y arrivent pas non plus, à lutter contre le « tous pourri-e-s » !).
Et donc, le « tous pourri-e-s », il vient bien de quelque part, aussi, les gens ne sont pas sourds et aveugles, sur le plan local, ils/elles voient très bien comment ça « fonctionne » : clientélisme, lobbying, le « système » turbine à fond, de « droite » comme de « gauche » ! Et donc, du coup, les petits fonctionnaires, leurs familles, leurs voisin-e-s, etc… Hé bien : ils / elles n’y croient plus que « la droite c’est pire » !!! ET même n’y croient plus trop qu’avec l’extrême-droite ça sera le pire-du-pire ! Et là : accroche-toi pour leur expliquer qu’on est toutes et tous « honnêtes » au FdG, quand sous leurs yeux, chaque jour, ils / elle sont des exemples contraires !!!
Alors, le grand nettoyage, pour une sixième république tout’ prop’ sur elle, par nous e t pour nous, va falloir le faire partout bien dans les coins-coins et les re-coins-coins !! Et après ça, faudra, même avec une nouvelle constitution, bien les surveiller, les nouvelles / nouveaux élu-e-s ! (C’est d’ailleurs pour ça que je réclame une assemblées tirée au sort où TOUT LE MONDE est représenté à partir de la majorité (18 ans), donc à partir du n° de Sécu : pas pour « remplacer » les assemblées élues sur un PROGRAMME, mais pour contrôler les assemblées élu-e-s et s’assurer quils/elels font correctement et honnêtement leur taff, et conformément à la fois à la constitution et au programme choisis par les électeurs et électrices !!! Avec le budget du Sénat, du Conseil constitutionnel et de la Cour des comptes réunis, qui ne servent à rien du tout qu’à obéir aux agences de notation, on pourrait se contenter de deux assemblées : une élue et une tirée au sort, et on aurait de quoi financer le personnel et la formation nécessaires aux deux assemblées,. Avec mandat unique et limité dans le temps, pour les élu-e-s comme les tiré-e-s au sort, salaire medium (le même pour tout le monde, à partir du salaire moyen de l’ensemble des citoyens du pays, et par contre un statut qui leur permette soit de retrouver aux mêmes conditions leur emploi à l’issu du mandat, soit de pourvoir retourner en formation rémunérée débouchant sur un emploi, pour les étudiants et/ou chômeurs !!!).
Ben si : « on peut », ça, j’en suis sûre ! Mais pour ça, faut mettre un stop à TOUTES les oligarchies, y compris celles internes aux partis ! Et faut que les petits nouveaux qui se sentent pousser leurs grandes dents pour mieux nous manger arrêtent de vouloir être « calife à la place du calife » et s’occupent uniquement de l’intérêt général, ce que toute femme ou homme « politique » (c’est-à-dire citoyen-ne, n’aurait jamais dû perdre de vue !!!

Ensuite, moi-même :
Dans son long commentaire que je signe, Christine explique quelle est notre vision et quelles sont nos exigences. Nous serons radicaux et inflexibles. Elle évoque quelques pistes que nous avons appuyées en signant les contributions qui en faisaient état. Nous allons pousser très fort à ce congrès. Et nous avons de très hautes exigences. Parce que nous comprenons l’urgence à agir, à rompre avec certaines habitudes et comportements et à parler clair. Nous nous y employons et j’ai bon espoir que nous serons entendus. Si mon enthousiasme devait être démenti, si ça ne devait pas tourner dans le sens que nous voulons, nous serons alors très nombreux à quitter le PG qui ne s’en remettra pas. Ce sera alors un avatar du Pasok.

Si les cadres actuels du PG bloquent le processus de démocratisation et de débat que nous voulons, pour faire en sorte d’aboutir notamment à ce que notre sortie de l’UE devienne désormais un de nos principaux étendards, à côté de la 6e République, du partage des richesses, d’un anticapitalisme franc et assumé, d’une diplomatie internationaliste et universaliste et de l’écosocialisme, le PG mourra et ne bénéficiera pas, lui, des rémissions que le nombre d’élus du PC, sa longue histoire et son installation dans le paysage et le système garantissent à ce parti…

Certain-e-s déjà n’y croient plus et comme je les comprends. Il y en a qui ont été victimes d’exécutions sommaires. De nombreux comités ont été dissous sur décision prétorienne de quelques petits chefs, simplement parce que ces militants et ces comités appliquaient rigoureusement le discours que nous portons, Mélenchon compris, à savoir « nous ne travaillons plus avec le PS » mais que ça gênaît certains intérêts et risquait d’empêcher certains de commencer ou de poursuivre leur carrière. Cela est inacceptable. C’est ce genre de comportements que nous avons dénoncés chez le PC et que nous avons, hélas, retrouvés parfois aussi au PG. Cela alimente et renforce donc notre colère et fait grandir notre détermination absolue à faire exploser les blocages, à désavouer ces « petits chefs », à démonter les côteries et à défaire l’esprit « cour du roi » pour transformer le PG en ce qu’il doit être en 2015 : non plus un appareil égal à tous les autres dans cette 5e République agonisante et de plus en plus haïe, non plus ce parti adepte, comme les autres, des tractations secrètes, du double langage, de la mauvaise foi, prêchant la démocratie partout et tout le temps mais se comportant comme une armée aux ordres de ses officiers et sous-officiers, avec exécution sans procès de ceux qui ont refusé de se soumettre.

Ce congrès est la dernière chance. Il n’y aura pas de seconde chance car nous n’attendrons pas le suivant en rongeant notre frein, comme ces ridicules frondeurs du PS. Et il ne s’agit pas de nous compter ou de nous mettre en avant, mais de gouverner comme le dirait Mélenchon. Donc de prendre les rênes du PG pour les rendre immédiatement à ses adhérents, notamment via une réforme profonde de son organisation, de ses structures, de ses modalités de fonctionnement et par la mise en oeuvre de multiples processus de démocratie directe.

Soit nous sommes entendus et devenons majoritaires sur nos options et nous incarnerons un nouveau PG pour le transformer en une machine politique à rassembler le peuple tout entier, comme ont commencé à le faire Podemos et Syriza, et pas seulement les vieux partis et organisations de la gauche ; soit nous ne sommes pas mis dans cette situation de conduire l’avenir et pour ma part, je m’en irai en claquant la porte. Et beaucoup feront de même…

2015, pour le PG peut être l’année de son décollage…ou au contraire de ses funérailles ! Le congrès est en juillet, quelques mois après ce qui va être une hécatombe, pour nous aussi, aux élections départementales de mars. Sachez que vu la tournure des évènements dans ma ville et mon département, vu que je ne suis pas « majoritaire » sur les options que je défends, vu que je ne peux tolérer de cautionner encore une fois la même cuisine avec toujours les mêmes faux alliés, j’ai annoncé la couleur. Ces élections ne me concernent pas. Non seulement, je n’y prendrai aucune part, mais aujourd’hui je pense que, pour la première fois depuis que je vote (j’ai voté la première fois à 19 ans aux législatives de 1993) je m’abstiendrai pour dire que ce cirque ne m’intéresse pas et que je ne veux plus prendre part au processus de ces élections.

Mais après le congrès, il y aura les Régionales. Si nous avons pris les bonnes décisions à ce congrès, nous en goûterons les fruits à cette seconde séquence électorale, sinon, ce sera la dernière à laquelle nous aurons pu participer car le peuple nous aura décimés…

Discours de Jean-Luc Mélenchon en clôture du Remue-Méninges édition 2014 du Parti de Gauche

Discours de Jean-Luc Mélenchon en clôture du Remue-méninges du Parti de Gauche

Le 24 août 2014. Campus de Saint-Martin d’Hères (Grenoble)

JLM au RM 2014 par Thierry Montchartre

Photo prise par Thierry Monchatre au Remue-Méninges 2014. Merci à lui pour ce très beau cliché.

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Discours de Jean-Luc Mélenchon en clôture du Remue-méninges du Parti de Gauche

Le 24 août 2014. Campus de Saint-Martin d’Hères (Grenoble)

Retranscription faite par Vincent Christophe LE ROUX (PG 44, Comité de St-Nazaire)

Mon cœur se tourne vers ceux des nôtres qui sont absents et, en particulier, Bruno Leprince, notre éditeur, notre ami et camarade qui, en venant ici, a perdu la vie.

L’esprit est toujours le plus fort. Et l’esprit se transmet. Et sa vision, qui porte loin, illumine les cœurs et les esprits en sorte que jamais, jamais, le fil que nous portons ne sera rompu dans l’Histoire. Et, en tout cas, par moi moins que par n’importe quel autre.

Non, je ne pars pas en retraite ! Je suis un être humain doté d’un cerveau sous ses cheveux. Et, avec ce cerveau, j’ai assez appris de la vie pour savoir que, parfois, à l’issue de la mêlée, il faut savoir prendre du recul.

J’ai pris du recul, quelle nouvelle ! Et on m’a déclaré en retraire et dépressif. Je ne le suis pas. Je n’en dirai rien car après tout, il y a déjà longtemps que j’ai pu mesurer à quel point l’industrie de l’information et [celle] du spectacle avaient fusionné profondément. Néanmoins je me permets, un peu ironiquement, de dire que j’ai été fort surpris de découvrir tant de pages consacrées à mon « blues » et à mes « états d’âme » alors que d’habitude je n’ai droit à rien quant à mes idées. Si l’on voulait se préoccuper davantage de mes idées et moins de ma personne, comme je serais content et comme vous-mêmes vous le seriez !

Et, enfin, [applaudissements] je ne peux m’empêcher de m’amuser d’apprendre, de l’aveu du rédacteur en chef du site internet du site d’Hexagones – auquel j’avais donné une interview d’une heure ; qui en avait tiré une bande-son et une bande écrite – que ceux qui ont commenté mes états d’âme… – vous savez que l’avantage du net est que l’on sait exactement qui a consulté et qui n’a pas consulté l’interview – n’est-il pas frappant que ceux qui m’ont commenté ne m’aient ni écouté, ni lu ?

Eh bien vous découvrez là une autre forme de pratique de l’information qui ne consiste pas à donner à connaître, mais à inventer. Pourquoi pas ! Moi, j’ai toujours été ami de la poésie ! [rires dans le public] Mais je voudrais qu’on aille à d’autres qu’à moi pour cet exercice. D’autant que je crois que nos idées – je ne veux pas dire impunément « mes » idées, ce sont les nôtres ! – ont fait leur chemin. Et le constat politique que nous avions fait, l’indication – oserais-je dire l’injonction – que nous faisions s’est trouvée entièrement vérifiée par les faits.

Les politiques d’austérité, que les scrogneugneu de toute l’Europe nous vendent comme un courage – qu’ils s’appliquent d’ailleurs rarement à eux-mêmes ! – sont en fait une obstination aveuglée dont le seul but est que les comptes des grands établissements bancaires du vieux continent restent en ordre et en équilibre. Et le reste, l’immense souffrance humaine qui s’accumule, les indiffère.

Je suis obligé de souligner que nous avons eu raison quand nous avons dit que ce n’est pas une politique que de faire des coupes budgétaires ; qu’en réduisant la présence de l’État dans la société, en désorganisant les administrations publiques par des coupes sauvages, en réduisant sans cesse la masse de liquidités mises en circulation par la consommation populaire, en réduisant les investissements qui résultent de l’incapacité qu’ont les collectivités locales à intervenir – puisque leurs budgets sont en régression – on ne fait rien d’autre que de creuser le déficit puisqu’on ralentit l’activité et, donc, on diminue la ressource fiscale, on augmente le chômage donc on diminue tout ce que le travail de chacun peut apporter de richesse à tous.

Eh bien, c’est ce pronostic – hélas, hélas, mille fois hélas – qui s’est vérifié. Et c’est cela qui, maintenant, conduit à cette situation inouïe – que je vais décrire dans un instant – qui est le paysage politique auquel vous êtes confrontés vous autres, citoyens dignes et humbles, qui vous donnez le mal de penser l’avenir de votre pays et voyez ces gesticulations sans signification qui se déroulent sur le devant de la scène politique.

Mais le peuple a été consulté. La société française a été assommée, mise à contribution d’une manière inouïe, comme jamais elle ne l’avait été. Un plan d’austérité qui, au total, transvase 90 milliards de l’économie réelle, des biens des Français, vers la petite caste, prétentieuse et arrogante, qui prétend savoir, mieux que tout le monde, comment l’économie de la patrie peut se développer et qui, au bout du compte, à peine six mois après qu’aient commencé les versements de l’État vers leurs poches, n’ont montré qu’une chose : l’investissement dans notre pays a reculé ; c’est-à-dire la projection vers le futur, les machines à changer… Rien n’a été fait ! Mais, cependant, ils ont augmenté la part qu’ils se sont versée, par les profits et la part de dividendes, de 30%. Quelle impudence scandaleuse ! Il faut qu’il y en ait qui portent haut et fort cette parole.

Regardez, Français, pendant que vous souffrez, pendant que vous vous acharnez au travail, regardez ! Eux se gavent, vous méprisent, vous ignorent. Et alors que vous avez fait un geste si puissant dans la direction de ceux dont on vous avait dit que votre avenir était dans leurs mains, eux ont saisi ce que vous avez donné pour le mettre dans leurs poches ! C’est une honte ! [applaudissements]

Le peuple a parlé. Deux élections ont eu lieu. Le peuple a parlé. Eh bien moi, je ne suis pas un homme politique comme les autres. Et vous n’êtes pas des citoyens comme les autres. Lorsqu’un tel désastre s’avance, je ne passe pas ma soirée à faire des commentaires sur la victoire que je serais sensé avoir remportée. Je pourrais, comme un petit boutiquier, avoir dit, le soir des élections municipales : « je suis heureux parce qu’à Grenoble, nous avons fait la démonstration que notre ligne était la bonne. » J’aurais pu dire, le soir des élections européennes : « Oui, j’ai eu un meilleur score, dans ma circonscription, que la fois d’avant. Oui, nous sommes la seule force de gauche qui n’a pas reculé en voix au milieu de toutes les autres. » Mais c’eut été indigne de penser le futur de cette façon. À partir de sa boutique, sa popote, son petit supermarché politique où l’on range les rayons d’une manière ou d’une autre pour les rendre plus affriolants aux consommateurs. Non, il fallait montrer ce que nous ressentions ! La peine, le chagrin, de voir la France, notre bien aimée, montrée de cette façon et présenter ce visage au monde.

60% d’abstention ! C’est-à-dire le peuple qui, massivement, fait une insurrection froide et, revenant peut-être à ce qui s’est passé, en l’an 400 avant notre ère, lorsque le peuple décide de ne plus participer à rien et se retire sur l’Aventin jusqu’à ce que les patriciens cèdent et finissent par lui reconnaître ce qui est le plus important, le pouvoir et, en particulier, le droit de veto sur les décisions que les puissants prenaient.

60% d’abstention ! Alors que sur tous les tons, des medias, parfois fort complaisants, avaient mis en scène la poussée de l’extrême droite, l’avaient annoncée et, pour ainsi dire encouragée, et même cajolée, le peuple français s’est dit : « puisque c’est comme ça, nous ne nous en mêlons pas. Débrouillez-vous ! » Si bien que le peuple, se mettant en grève civique, a laissé l’extrême droite s’installer en tête de la représentation politique de notre pays. Et devant un évènement d’une portée pareille, aucun faux semblant n’est acceptable. Il faut d’abord montrer, avec autant d’énergie qu’on le peut, qu’aucun d’entre nous n’acceptera que continue ce jeu glauque, pervers et dangereux pour la République, qui consiste à encourager l’extrême droite, à faciliter sa percée en rêvant d’un deuxième tour aux élections présidentielles où qui que ce soit qui se trouverait en face serait élu automatiquement, sans avoir besoin de rien dire ni de rien faire. Y’en a par-dessus la tête du vote utile et du chantage qui nous prend pour des animaux alors que nous sommes équipés d’un cerveau ! [applaudissements]

La leçon, il faut l’entendre ! On me dit : « Ah, vous autres, du Parti de Gauche, vous devez enfin comprendre qu’il faut rassembler la Gauche. » Je vais vous dire que si nous suivions ce conseil, nous aggraverions le mal. Pourquoi ?

Nous n’avons aucune intention de nous rassembler avec Manuel Valls et Monsieur Hollande ! [applaudissements] Ni aujourd’hui, ni demain ! [les applaudissements continuent] Ce n’est pas leur personne qui est en cause, c’est leur politique. Leur politique a déjà conduit à un désastre civique. Ce qui s’est passé aux élections européennes est d’une gravité exceptionnelle dont l’entière responsabilité revient au Président de la République et à Manuel Valls. Non seulement pour avoir mis en place cette politique qui ne mène nulle part, sinon à la souffrance, à la destruction des grandes et des petites choses, des petites choses qui font le bonheur de tous les jours : la possibilité de prévoir qu’on part en vacances et puis devoir constater qu’on ne peut pas partir en vacances ; prévoir l’année qui vient et, soudain, se voir fauché dans ses projets parce que le chômage est là.

Il l’est comme jamais ! Cinq millions de chômeurs ! Puisque vous savez qu’ils retirent ses statistiques ceux qui ont travaillé 72 heures dans un mois. Savez-vous, Mesdames, Messieurs les puissants ce que rapportent 72 heures au SMIC ? Croyez-vous que l’on puisse vivre de cela ? Croyez-vous que l’on puisse organisez sa vie de famille, élever ses enfants dans la dignité avec de tels moyens ? Eh bien, pourtant, des millions de nos compatriotes, aujourd’hui, s’efforcent de le faire avec si peu de moyens. Mais eux sont indifférents à tout cela. Si bien qu’ils ne peuvent rien comprendre à la colère du grand nombre. Non seulement cette politique irresponsable nous mène dans le mur mais cette manière inouïe de vous regarder dans les yeux pour vous dire : « eh bien dorénavant, ce sera comme auparavant ! » Et voilà pourquoi, quoi que vous votiez, ils s’en fichent !

Quel est le régime absurde qui rend possible une telle attitude, que même les monarques n’avaient pas sous l‘Ancien régime ? Et quand ils l’avaient, il leur en cuisait ! Eh bien, il va leur en cuire, c’est le souhait que je fais.

Mais les critiques que j’ai adressées, en votre nom, si souvent ont valu qu’on me jette tant de pierres, ou que l’on dénonce mon ton excessif, mes manières trop brutales, car, dans ce monde-là, voyez-vous, on doit parler à mi-voix, sans bouger trop les traits. Il ne faut pas être trop méditerranéen dans leur monde !

Et maintenant, voilà que la critique vient de l’intérieur, si bien que nous avons le paysage suivant. Le Président de la République s’est engagé sur un programme et il nous dit ouvertement qu’il n’en tiendra pas une ligne. Vous le sanctionnez, il vous dit qu’il a très bien reçu le message, la preuve, il va continuer ! [rires et applaudissements mêlés]. Et il en choisit un pire que l’autre ! Après quoi vous dîtes : « eh bien si c’est comme ça, nous nous en allons. » La majorité gouvernementale a explosé ; les Verts ont quitté le gouvernement ; quarante députés n’ont pas voté la confiance au Premier Ministre ; toute une série d’entre eux n’ont pas voté le budget. Et ainsi va la France, quarante députés nous refusent la confiance mais il ne se passe rien. Et ce sont des députés de la majorité. La moitié de la coalition fiche le camp et que se passe-t-il ? Rien ! Le chômage explose, que va-t-il faire ? Rien non plus ! C’est-à-dire la même chose qu’avant ! Il a donc divisé la Gauche, divisé sa majorité et voilà maintenant qu’il aura réussi à diviser son gouvernement !

Mme Duflot a-t-elle dit autre chose de l’intérieur que ce que nous disions de l’extérieur ? Mais c’est ici même, à Grenoble, voilà tantôt deux ans, que vous avez crié tous, en cadence, « pas de muselière et nous en sommes fiers ! »[1] Eh bien Madame Duflot a retiré sa muselière. Nous la félicitons ! [applaudissements]

Je ne voudrais surtout pas qu’on dise que je suis revenu à mes excès de langage puisque, paraît-il, dire la vérité est excessif. Je vais me contenter de dire, à propos de François Hollande, juste ce que disent ses amis ministres, actuels ou anciens. Voici ce que dit Cécile Duflot : « Il n’a su être le Président de personne. » En effet, on n’en est pas loin ! « Ce n’est pas une question de tempérament, c’est la conséquence d’une succession de choix souvent inattendus et, parfois » – elle est aimable – « incohérents entre eux ». Elle ajoute que « le récit de la lutte sans fin contre la dette est un discours d’affichage non suivi d’effet » – en effet, si vous réduisez la dépense publique et que vous coupez, forcément la dette augmente – « on devait tenir le 3% de déficits, on ne l’a pas fait et François Hollande passe son temps à fixer des objectifs qu’il ne peut pas tenir ». « L’effet » dit-elle – elle, pas nous qui sommes plus modérés – « est dévastateur ! » [rires dans le public]

Là-dessus, voici maintenant deux ministres, et non des moindres, qui vont se réunir cet après-midi pour tailler en pièces la politique du gouvernement auquel ils participent [rires dans le public], notamment le ministre de l’économie qui a dit : « Aujourd’hui, la réduction à marche forcée des déficits est une aberration économique. » Vous voyez ? Ce n’est pas moi qui parle, ce serait excessif ! Là, c’est modéré. [rires dans le public] « Car elle aggrave le chômage [applaudissements] ; une absurdité financière, une absurdité financière car elle rend impossible le rétablissement des comptes publics et un sinistre politique car elle jette les Européens dans les bras des partis extrémistes. » Par conséquent, il accuse la politique du Premier ministre du gouvernement dont il est membre d’aggraver le chômage, d’être une absurdité financière, de rendre impossible le redressement des comptes publics, de jeter les Français dans les bras des extrémistes et il qualifie la politique du Président de la République de sinistre politique. Mais qu’est-ce que vous voulez que j’ajoute à ça moi ? [rires dans le public]

Et même, triomphe total que je savoure avec gourmandise, le quotidien du Parti Socialiste, Libération, et son hebdomadaire, Le Nouvel Observateur, qui, après m’avoir couvert d’opprobre, se convertit enfin à son métier, c’est-à-dire observer les faits et en rendre compte, si bien que voici Monsieur Joffrin qui est le pape du socialisme modéré et l’organisateur du bal, voilà ce qu’il dit cet homme : « Une saine colère populaire sanctionnera un jour la politique aberrante » [Mélenchon : aaaah ! ] « imposée depuis bientôt sept ans » [Mélenchon : mais que ne l’avez-vous dit plus tôt ?] « par la classe dirigeante européenne. Sept ans d’austérité, sept ans de malheur ! ». Et attention, maintenant c’est du pur mélenchonisme, c’est dire la violence de la conversion ! [rires dans le public]. Moi, je ne parle plus comme ça, je trouve ça trop… vous allez voir ! Il dit, Laurent Joffrin, « par dogmatisme, par avidité, l’oligarchie continentale a passé outre, jugeant que les intérêts de la finance, c’est-à-dire les siens, devaient l’emporter sur ceux du peuple. » [applaudissements]

Alors vous voyez qu’il n’est pas vrai que le Parti de Gauche est hostile aux journalistes, nous les acclamons ! [rires et applaudissements mêlés]

Ah mes amis, vous voyez ? Pourquoi j’ai commencé par dire à quel point nous avons besoin d’éducation, d’élever le niveau de confiance et d’abord le nôtre même ! Il faut avoir les nerfs, la patience mais jamais renoncer au travail intellectuel qui nous permet de voir juste dans la confusion des faits car l’heure vient toujours où la lumière est plus forte que l’ombre, où l’idée avance, passant d’un cerveau à l’autre, jusqu’au plus réticent, comme vous le voyez ! [rires dans le public] pour ne rien dire de ceux qui, n’ayant jamais eu de cerveau, n’ont pas changé d’avis ! [rires et applaudissements mêlés].

Je le dis parce que tel n’est pas notre cas. On me dit « Rassembler la Gauche », j’ai répondu « Je ne crois pas que ce soit la bonne idée ». Alors que faut-il faire ? Car si nous ne faisons rien, si nous nous contentons de faire notre petite soupe et que nous allons d’un colloque à l’autre parmi ceux qui pensent un peu comme nous, qui ne votent pas comme nous dans les assemblées mais quand même, et celui-ci et celle-là, si sympathique – c’est vrai ! – que faisons-nous ? Rien ! Absolument rien. Nous étalons le spectacle de l’impuissance et de l’incapacité à penser le futur. Nous étalons le spectacle de gens qui ne sont bons qu’à parler. La question ce n’est pas de parler, c’est d’agir ! Et si on parle, il faut que la parole soit une action. Et c’est ce que j’essaie de faire en ce moment en m’adressant à vous et à ceux qui nous écoutent.

Mon discours n’est pas celui d’un homme qui se met à la retraite ni qui est déprimé. C’est un appel au combat ! Peuple français, il faut te mêler de cette affaire ! Il faut te mêler de cette affaire ! Car sinon, que va-t-il se passer ? Alors évidemment parmi vous, il y a tant de naïfs ! Comme je m’inquiète ! Il pourrait se passer quelque chose de surprenant ! Que François Hollande tienne une de ses promesses ! [rires dans le public] Évènement qui serait d’une portée considérable ! Ou ou ou ou qu’il respecte sa propre pensée ! Je ne veux pas lui suggérer mais juste lui rappeler qu’en 2006, dans son livre « Devoir de vérité »… « Devoir de vérité »… écrit avec Edwy Plenel, voici ce qu’il disait : « Je préconise un exercice de vérification démocratique au milieu de la législature. [dans le public on entend des applaudissements mais aussi des « hein hein » ou des « excellent ! »] Si, d’aventure, à l’occasion de cette vérification, une crise profonde se produisait où des élections interviendraient contredisant l’élection présidentielle, nous en tirerions toutes les conséquences en quittant la présidence. » [applaudissements nourris dans le public].

Bon, compte tenu de ce que nous savons, il est vraisemblable que l’on va titrer partout que j’appelle à la démission de François Hollande. Mais vous, qui êtes plus subtils, vous avez entendu que je vous ai rappelé que FRANÇOIS HOLLANDE envisageait la démission du titulaire de la fonction, pas moi !

Mais, allons au bout de cette affaire. Si nous disions que notre projet est de rassembler la Gauche, ce serait une formule creuse qui ferait plaisir à cette génération qui a connu les efforts pour la rassembler, mais c’était sur une ligne de rupture. Et ce n’est pas moi qui vais vous dire qu’il ne faut rassembler personne. Enfin quand même ! Nous en avons rassemblé quatre millions dans une élection et puis surtout nous avons rassemblé la plus grande partie de l’autre Gauche, je dis « la plus grande partie » dans le respect de ceux qui n‘ont pas voulu mais qui voudront peut-être la prochaine fois se joindre à nos efforts. Par conséquent, ce n’est pas nous qui allons défaire le Front de Gauche. Mes ami-e-s, c’est nous qui l’avons créé ! C’est notre œuvre ! Je vous rappelle qu’il a fallu du temps pour que l’idée du Front de Gauche avance assez pour être acceptée. Mais ce n’était pas le cas au début. Je vous rappelle qu’on faisait semblant. Vous le savez bien vous autres. Le Front de Gauche, c’est une réalité, c’est un point d’appui. Pour des milliers de gens, c’est l’unique bien commun qu’ils ont, ils n’appartiennent à aucun parti. Ils ne sont ni au Parti Communiste ni au Parti de Gauche. Ils ne sont dans aucun parti. Pour eux, le seul repère, c’est le Front de Gauche ! Ils se disent Front de Gauche. Ils vont voter Front de Gauche. Ils ont des drapeaux Front de Gauche. C’est leur espoir. On ne va pas aller leur dire « tout cela est fini ». Non ! Il y a une discussion. Il faut être grand garçon, grande fille. Il faut accepter qu’il y ait des discussions. Il ne faut pas faire que chaque fois qu’on a une discussion sérieuse, on dise « c’est une bisbille », « c’est une querelle de chefs », mais chef de quoi ? Ou c’est une lutte pour les places. Quelles places ? Jusqu’à la victoire, il n’y aura que des coups à prendre ! Je préviens tout le monde. Par conséquent ceux qui se seraient trompés et seraient venus pour des places se sont trompés de porte. Y’a que des coups à prendre ! C’est la lutte ! Y’a pas de lutte de places. A plus forte raison dans notre petit parti. Ce n’est pas ça le sujet ! Respectez la dignité d’un débat politique. Nous sommes dans une situation dangereuse. Il est important de discuter avec sérieux, jusqu’au bout, des questions de la stratégie. Nous avons eu cette discussion aux élections municipales. Ce n’est pas se complaire dans la dispute mais essayer d’en tirer l’enseignement.

Mes ami-e-s, le problème qui nous est posé N’EST PAS de rassembler la Gauche, c’est de fédérer le peuple ! [applaudissements] car le peuple, à l’heure actuelle, à l’heure actuelle, le peuple se désintéresse de la Gauche et de la Droite. Ce que vous entendez tous les jours, autour de vous, qui vous fait saigner le cœur, c’est quand on vous dit : « la Gauche et la Droite c’est pareil ! » Parce que vous, vous savez ce qu’il nous en a coûté d’être de Gauche, fidèles à nos valeurs, dans nos communes, dans nos entreprises. Et cette ignominie qui consiste à être assimilés à François Hollande, c’est à lui que nous la devons. Non ! Nous continuons à être les héritiers de cette tradition. Nous sommes les héritiers de la Gauche. Nous n’en sommes pas les gestionnaires.

Et maintenant, il s’agit de projeter l’ambition à un autre niveau en sachant par où commencer. Si nous ne faisons rien, en 2017, prochaine élection présidentielle si François Hollande ne s’en va pas avant, comme il avait imaginé de le faire dès 2006, s’il ne s’en va pas avant, il y aura une élection. Alors ça suffit l’hypocrisie qui consiste à dire « je ne m’occupe pas des élections ». Eh bien en démocratie, on doit s’occuper des élections. Et c’est un devoir de penser à ce qui va se passer. Parce que le cycle de cinq ans est très court. Il faut penser à ce que l’on va faire. Parce que, dîtes, ça va déjà être assez pénible de supporter ça encore deux ans et demi, avec des gens qui se battent comme s’ils étaient seuls au monde pour allonger l’âge de départ à la retraite – alors Nicolas Sarkozy avait dit 62 ans, François Hollande met ça à 66 ans, arrivent M. Fillon, M. Juppé, tous les autres de l’UMP, alors ceux-là ils ont trouvé, encore plus loin, 65 ans [il y a ici manifestement une erreur car l’affirmation est incohérente] ; et quelles idées ils ont à proposer à la France ? Encore plus de coupes budgétaires, c’est-à-dire la même chose, parce qu’ils font entre eux une sorte d’escalade pour savoir lequel va être le plus scrogneugneu, le plus coupeur de budgets, le plus coupeur d’avantages sociaux. Que va-t-il se passer ? Alors il pourrait se passer ce qui s’est passé aux Européennes c’est-à-dire que ne voyant rien venir qui puisse changer le cours de la vie, une masse immense du peuple dise « nous nous en désintéressons ». C’est pourquoi je dis notre projet n’est PAS de rassembler notre famille politique mais de fédérer le grand nombre. Comment pouvons-nous faire ? Par quel bout commencer ?

Eh bien le bout le plus important est celui qui consiste à dire « Prenez le pouvoir ». On ne peut régler aucun des problèmes de notre temps sans la participation populaire de masse. Le régime de la monarchie présidentielle ne peut plus durer. C’est une aberration qui écarte de la scène politique des millions de personnes. Il faut reprendre le pouvoir pour décider de ce qu’on fait de notre vie. Pour décider, nous-mêmes, si, oui ou non, on décide de supprimer les communes, les départements, l’essentiel des régions qu’on connaît aujourd’hui, pour décider quels sont les droits qui sont reconnus au peuple. C’est le moment de le faire ! Est-ce que nous sommes vraiment tous égaux ? Est-ce que nous avons un devoir de solidarité ou est-ce que nous décidons que la règle de vie, c’est chacun pour soi comme l’impose le régime néo-libéral ? Eh bien les Français pourraient décider que c’est chacun pour soi mais que du moins on puisse avoir cette discussion et qu’on puisse trancher. Pour ça, il faut changer la règle du jeu. Il faut changer la règle du jeu c’est-à-dire la constitution.

Qu’on ne vienne pas me dire que c’est une question trop technique. Vous avez vu, on me reproche d’être trop intellectuel pour le peuple ! Parce que ceux qui parlent méprisent tellement les gens les prennent pour des buses. Ils pensent que les Français ne comprennent pas les grands sujets. C’est le peuple le plus politique du monde que le peuple français ! Il comprend tout, tout ! Y’a aucun sujet hors de sa portée. [applaudissements]

Il faut changer la règle du jeu. C’est le plus grand commun dénominateur que nous pouvons avoir avec TOUS les Français, TOUTES les Françaises, quelle que soit leur opinion. De leur dire, maintenant le moment est venu de faire nous-mêmes, ce qui a été fait sans cesse sans nous. La constitution de la 5e République, qui n’a plus de 5e République que le nom, a été changée vingt fois, vingt-et-une même je crois, dont les dix-huit dernières fois sans l’avis du peuple français. Ça suffit ces méthodes-là ! Il est temps d’en passer à une autre étape où le peuple, se saisissant de lui-même pour se définir, dire quels sont ses droits, quelle est l’organisation des pouvoirs publics, devient le maître et le souverain dans sa propre patrie.

Voilà pourquoi nous avons changé notre dispositif. Non parce que je serais déprimé. Ni parce que Martine Billard en aurait marre de la tâche qu’elle accomplissait avec tant de brio. Mais parce qu’il faut adapter sans cesse la forme de l’organisation à la forme du combat politique. Nous ne gérons pas une bureaucratie. Le Parti de Gauche est un instrument de combat et rien d’autre ! Et ni elle, ni moi n’avons de plans de carrière. C’est fait. Merci ! Donc, ce n’est pas le sujet pour nous. Le sujet, c’est sortir de la nasse. Pas nous personnellement, sortir le pays de la nasse.

La France doit mettre sa puissance, celle de son peuple éduqué, celle de ses moyens matériels gigantesques, au service des grands défis qui accablent la civilisation humaine. Ça va mal tourner si on laisse faire ! Ça va mal tourner en Europe, parce que le risque de la guerre généralisée existe du fait de l’irresponsabilité de la politique agressive des États-Unis d’Amérique qui ont étendu l’OTAN et son armada jusqu’aux frontières de la Russie et s’étonne que celle-ci ne se laisse pas faire, provoquant une escalade que l’on n’avait pas connue du temps où c’était l’Union soviétique et qu’on est en train de connaître aujourd’hui depuis que, paraît-il, c’est le paradis démocratique en Russie. Faut-il être stupide pour aller soutenir un gouvernement dans lequel il y a des néonazis ? C’est une aberration ! Ce n’est pas la politique de la France de faire ça ! La politique de la France, c’est de s’avancer sur la scène, de parler aux Russes et de leur dire : « Bien, quelles sont les conditions auxquelles vous seriez prêts à souscrire du moment que votre sécurité serait garantie pour que les peuples qui se trouvent dans cette région du monde, eux aussi, aient le droit à s’autodéterminer ? » C’est une discussion où l’on met la vérité sur la table. Quelle autre méthode que celle du dialogue ? La force et la violence. Nous sommes pour le dialogue. Contre la guerre. Contre la violence. Contre les néonazis dans les gouvernements, de même qu’on est contre les gouvernements qui envahissent leurs voisins.

Eh bien, où est passée la « Communauté internationale » pendant ce temps ? Où est-elle passée pendant qu’était martyrisée la population de Gaza ? [applaudissements] Je veux dire mes félicitations, je veux dire mes félicitations, à la jeunesse de ma patrie qui a su se mobiliser en défense des malheureux victimes de crimes de guerre à Gaza. Ils l’ont fait avec une discipline parfaite alors que, de tous côtés, on les poussait aux excès. Ils ont su se tenir dignes et incarner, mieux que personne, les valeurs fondatrices de la République française. Ces valeurs sont que nous sommes toujours du côté du faible et de l’humilié parce que nos valeurs sont Liberté-Égalité-Fraternité, pas la paix aux uns, la guerre aux autres [applaudissements]. Nous ne croyons pas aux peuples supérieurs aux autres. Nous croyons que les droits de tous les êtres humains sont égaux. Ceux qui ont incarné la France républicaine, c’est ceux qui défendaient, en mémoire du passé où déjà nous avons vu de petites communautés humaines être massacrées du seul fait de leur appartenance à une communauté, en fidélité à ces combats du passé, en souvenir des meurtres de masse qui ont été commis dans le passé, en fidélité, nous nous sommes portés aux avant-postes, oui, du soutien à cette malheureuse population et nous avons dénoncé les crimes commis contre elle. Et nous avons le cœur soulevé de voir des écoles bombardées, des hôpitaux détruits, des ports, des aéroports et tous les moyens qui permettraient à cette population de se redéployer vers le futur. Oui, nous le dénonçons ! Oui, nous le dénonçons ! Nous n’avons peur de personne. N’essayez pas de nous faire baisser les yeux ! Peine perdue !

Si nous avons quelque chose à dénoncer, c’est ceux de nos compatriotes qui ont cru bien inspiré d’aller manifester devant l’ambassade d’un pays étranger ou d’aller servir sous ses couleurs, les armes à la main. Si nous avons quelque chose à dénoncer, c’est cela. La France a un devoir de militer pour la paix. Elle doit s’engager de toute sa force pour la paix. Et non pas voter des blancs-seings à la violence et à la brutalité ! Nous ne baisserons pas les yeux.

Je voudrais dire au CRIF que ça commence à bien faire les balayages avec le rayon paralysant qui consiste à traiter tout le monde d’antisémite dès qu’on a l’audace de critiquer l’action d’un gouvernement. Il n’y aurait donc qu’un seul et unique gouvernement au monde. Qu’il soit de gauche ou d’extrême droite, aucun d’entre nous n’aurait le droit de le critiquer sans être aussitôt accusé de racisme. C’est insupportable ! Nous en avons assez ! Je veux vous le dire. J’en ai assez de voir que vous m‘accusiez d’antisémitisme. J’en ai assez de voir que vous écrivez dans vos documents que le Parti de Gauche aurait manifesté sa « haine de l’Occident » – s’il vous plaît ! –, « des Juifs » – incroyable ! – Mais vous savez qui est là ? Vous savez qui parle à cette tribune ? – et enfin, pour terminer, « de la République ». Non ! La République, c’est le contraire des communautés agressives qui font la leçon au reste du pays. La patrie est à égalité à tous ses membres, tous ses enfants. Nous ne permettrons pas, nous ne permettrons pas, qu’à la faveur de quelques excès de quelques énergumènes, tous les musulmans de France soient montrés du doigt. De la même manière que nous n’avons jamais permis que l’on montre du doigt les juifs, les catholiques, les protestants et, surtout, la masse de ceux qui n’ont aucune religion et demandent aux autres de bien vouloir leur ficher la paix à un moment ! [applaudissements]

Pourquoi la France doit-elle se ressaisir ? Parce que, je viens de le dire, on voit que la puissance dominante – les États-Unis d’Amérique qui ont des raisons très profondes de craindre le futur – c’est-à-dire le moment où le dollar cesserait d’être la monnaie de réserve universelle et que viendrait à se percer, d’un seul coup, la bulle de ces milliards de milliards de milliards de dollars qui circulent et qui servent aux transactions internationales. C’est de ça dont ils ont peur ! Et c’est pourquoi ils préfèreraient la guerre généralisée à une paix qui viendrait à mettre en cause leur hégémonie et leur empire. Le dire, ce n’est pas être belliqueux avec les belliqueux, contre les belliqueux. C’est dire la vérité de ce qui est en cours. Les États-Unis d’Amérique sont préoccupés d’avoir vu surgir, dans la zone où se produit le 25% de la richesse du monde – l’Europe – une monnaie commune qui pouvait contrebattre sa puissance. Ils en étaient là, cherchant à affaiblir l’économie européenne de toutes les manières possibles. Et ils y sont parvenus. Y compris avec cette politique stupide de sanctions économiques contre la Russie dont les premières victimes sont les pays européens. Et ils pensaient, par ce moyen de la pression, intimider ces puissances émergentes que l’on voit dans le monde.

Eh bien, cet été, il s’est produit un grand évènement, un très grand évènement passé inaperçu. Les pays que l’on nomme BRICS – c’est-à-dire le Brésil, l’Inde, la Russie, la Chine et l’Afrique du Sud – qui représentent presque 50% du total de l’humanité, et 28% de la richesse totale du monde – mais la richesse réelle, car dans la richesse on compte les maniements de monnaie qui n’ont aucune contrepartie matérielle – qui produisent donc bien plus, si l’on regarde ce que les êtres humains consomment et utilisent, eh bien ces cinq pays ont décidé de constituer l’équivalent du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale. Si bien que ce jour-là, à Fortaleza, au Brésil, les États-Unis viennent de perdre, pour la deuxième fois, un de ses instruments les plus puissants qu’est [l’ensemble] FMI et Banque mondiale. C’est pourquoi le monde est en danger. Comment la grande puissance va-t-elle réagir ? Et nous, nous devons, plus que jamais, être la France qui porte une parole de paix, d’égalité. Une nouvelle alliance mondiale, altermondialiste – c’est-à-dire pour un autre ordre du monde – qui permette à notre pays de faire valoir ce qu’il est vraiment, c’est-à-dire présent sur les cinq continents, ou, en tout cas, dans les mers qui servent les cinq continents, notre pays qui a sa plus longue frontière commune avec le Brésil, et qui, de toutes les façons possibles, partage avec les BRICS davantage qu’avec les États-Unis d’Amérique, notamment la passion du futur, le goût de régler les problèmes du quotidien, et ainsi de suite. Mais par-dessus tout, l’idée de l’égalité.

Voilà ce que la France devrait être en train de faire à cette heure ! Une France indépendante, une France souveraine, une France qui n’est pas à la remorque des États-Unis d’Amérique, où l’on ne voit pas son monarque qui décide tout seul, un mois après avoir été élu, d’aller signer, à Chicago, un texte inepte où il donne à l’OTAN le système de la dissuasion nucléaire française et la démantèle ! Mes ami-e-s et camarades, vous pensez ce que vous voulez de la dissuasion, mais la chose la plus incroyable n’est-elle pas que le Président de la République, en signant l’accord pour qu’il y ait des batteries anti-missiles en Europe, décide que dorénavant les Français accepteraient des agressions partielles sans que la réplique soit totale. Mes ami-e-s, c’est la fin de la dissuasion ! On n’en a pas parlé une seconde dans ce pays, c’est incroyable !

Mais, par-dessus tout, il faut que j’aille à ce qui est le plus important, le plus fondamental, notre responsabilité d’êtres humains, notre responsabilité d’êtres humains. Maintenant, nous comprenons tragiquement que nous sommes tous semblables puisque nous dépendons tous du même écosystème, le seul qui permette notre vie. Ainsi, l’intuition des biens communs du communisme, du socialisme qui dit que c’est avec les autres qu’on se débrouille, du républicanisme qui dit que c’est tous ensemble qu’il faut penser ce qui est bon pour tous, est confirmé. Mais il ne faudrait pas que ce soit confirmé juste avant le désastre total !

Mes ami-e-s, cette année – ça tombe toujours au mois d’août maintenant ! – depuis le 19 août, date d’heureuse mémoire [anniversaire de JLM], il se trouve que notre terre est entrée en dette écologique. C’est-à-dire que dorénavant, nous consommons et nous jetons plus que ce que la planète peut recycler et reproduire. C’est une tragédie ! L’arrivée du jour du remplacement est de plus en plus éloignée dans l’année. Dans les années 70, c’était à la mi-décembre. Maintenant, nous en sommes à la mi-août ! Et la conséquence, vous la voyez ! Ce productivisme effréné a une conséquence sur le dérèglement du climat.

Savez-vous que, cet été, s’est tenu un congrès de météorologistes et que ceux-ci nous disent, de la manière la plus claire qui est : « dorénavant le changement climatique est commencé ! ». Ce n’est pas une menace, quelque chose qui pourrait se produire. Non, c’est quelque chose qui est commencé ! Et les effets du changement climatique ne sont pas proportionnels au niveau du réchauffement. C’est-à-dire que les conséquences sont mille fois plus étendues que le degré de réchauffement. Chaque fois que l’atmosphère se réchauffe d’un degré, l’évaporation progresse de sept points. Cela signifie que le mouvement de l’eau vers l’air, puis de l’eau dans l’air vers l’eau, s’accélère. Et ce cycle s’accélère, provoquant des phénomènes climatiques extrêmes. Ah ! Ceux qui disent « Après nous, le déluge ! » ne croient pas si bien dire ! Il va beaucoup pleuvoir, lamentablement au même endroit, tandis que d’autres n’en verront plus la couleur. Nous sommes entrés dans ce cycle. Eh bien, dans ce cycle, il faut que l’on ouvre une issue. En 2015, il y aura un sommet sur le climat en France. Françaises, Français, je vous appelle à vous impliquer dans les débats que les partis, les associations, les organisations vont lancer, pour que vous preniez pleinement conscience de ce qui est en train de se faire. Nous ne pouvons pas agir si tout le monde ne comprend pas bien ce qui est en cause [applaudissements]. Souvent, les gens ne comprennent pas de quoi il est question et pourquoi les évènements pourraient être extrêmes.

Voyez-vous, cette réunion des météorologues dit : « Autrefois, les marins croisaient, de manière exceptionnelle, des vagues de vingt mètres. Aujourd’hui les marins croisent, d’une manière moins exceptionnelle, des vagues de quarante mètres. »

Mes chers ami-e-s, des vagues, il y en a toujours eu. Des tremblements de terre, il y en a toujours eu. Des tsunamis, il y en a toujours eu. Mais, autrefois, les vagues du tsunami passaient sur des cabanes de pêcheurs. Dorénavant, elles passent sur des centrales nucléaires. 75% de la population habite à moins de 100 km d’une côte. Si la mer monte d’1,40 mètre comme on le prévoit d’ici la fin du siècle dans les évaluations optimistes, optimistes, cela signifie que 200 millions de personnes vont devoir se déplacer, sans oublier les installations qui vont avec. Voilà le défi qui est lancé à toute l’humanité. Et c’est là que vous voyez la classe dirigeante irresponsable que nous avons. À l’échelle du monde comme à l’échelle du pays. À l’échelle du monde, que font-ils ? Rien. Piller. Vous savez quoi ? Il y en a qui ont trouvé une bonne idée. Peut-être qu’en entendant mon discours, ils vont dire « Ah, tiens ! C’est pas mal ce que dit Mélenchon. On va acheter des actions dans les sociétés de parapluie. » [rires dans le public]. D’autres diront : « Mmmhhh, si on vendait des bouées de sauvetage, ça serait pas mal ! ». Eh bien, ce que je vais vous dire, c’est presque aussi ridicule. L’élévation du niveau de la mer augmente la pression sur les fonds marins. Cela provoque la remontée de la glace qui s’y trouve et qui contient, en quantité extrêmement importante, des gaz à effet de serre, du méthane. Les glaçons remontent, ils flottent et ensuite ils fondent. Et le méthane part dans l’effet de serre. Eh bien, il y en a qui ont dit : « y’a du méthane ? On va le ramasser pour le vendre. » Voilà ce qu’ils ont décidé. Et en Europe, qu’a-t-on décidé ? De tout reporter à 2030. Le reste ? Cosmétique.

Et on a inventé les droits à polluer. C’est-à-dire un trafic, un commerce, qui engendre toutes sortes de spéculations, qui consiste à vendre le droit de polluer. Et si on pollue moins on a donc des droits qu’on peut vendre à d’autres pour qu’ils polluent plus. Et ainsi de suite. Irresponsabilité des classes dirigeantes.

C’est pourquoi le coup de balai dont nous avons parlé doit être aaaaaample, laaaarge, profoooooond. Tous dehors ! Chassez-les tous ! Ils sont bons à rien. Ils ont mené l’économie à la catastrophe, la planète au désastre. Et regardez-les ! À peine leur donne-t-on quelque chose qu’ils se le prennent pour eux. Leur cupidité est sans fin, je vous l’ai dit tout à l’heure. Quand, vous, vous tirez la langue parce que vos salaires diminuent, eux ont augmenté de 30% le leur ! Vous savez, ceux qui vous disent sans arrêt : « regardez vous ne travaillez pas assez ! » – si, si, record du monde pour ce qui est du travail – «  il faut travailler plus longtemps » – ah bon ? Vous voulez qu’on ait la productivité de la Grèce ? Eh ben, donnez-nous le rythme de vie qu’ils avaient ! Tout était renversé. Combien de fois nous a-t-on parlé de ces travailleurs allemands si sérieux tandis que nous ne faisons rien ! C’est bien connu hein ? Combien de fois a-t-on comparé la France pour la traîner dans la boue, la montrer du doigt ? Toujours la France « à la traîne ». La France « lanterne rouge ». La France « dernier wagon ». Toujours des mots méprisants pour le pays. Pourquoi ils font ça ? Pour vous briser les reins. Pour que vous doutiez de vous. Pour que vous vous disiez : « Eh bien on ne peut rien faire, on est déjà si mal ! » Non ! Ce n’est pas vrai. Mais EUX, ils se gavent plus que les autres. Le patronat du CAC40 s’est gavé plus que celui d’Allemagne et d’Angleterre. Alors, nous commençons à nous dire, nous autres, Français, puisque vous trouvez toujours des ouvriers qui coûtent moins cher, nous allons commencer à essayer de trouver des patrons qui nous coûtent moins cher. [applaudissements]

C’est trop ! C’est irresponsable ! Pourquoi ? Parce que cette masse d’argent qui est donnée à quelques-uns, qui en font des usages souvent tout à fait déraisonnables, comme de le placer dans des objets financiers tellement compliqués qu’eux-mêmes ne savent plus ce qu’il y a dedans, cette masse considérable de richesses qui est le résultat du travail de tant de monde, elle devrait pouvoir être affectée aux investissements pour changer le modèle de production.

Mes ami-e-s, pour faire la planification écologique, c’est-à-dire pour réorganiser la production et l’échange, dans des conditions telles que la date de la dette écologique puisse être retardée dans l’année progressivement jusqu’au moment où nous respecterons la capacité de la planète à se reconstituer, il faut des investissements considérables. Et il faut donc choisir où va l’argent. Ou bien dans la poche de quelques-uns, ou bien dans le bien commun. Chaque fois qu’on investira, ce sera du travail, de l’invention, de l’imagination et nous pourrons, de cette façon-là, concilier la relance de l’activité sans sombrer dans le productivisme. C’est-à-dire faire exactement le contraire de ce que fait François Hollande qui donne quarante milliards à des gens qui n’en ont pas besoin en leur disant « produisez n’importe quoi, n’importe comment, n’importe où, du moment que ce n’est pas cher et que, grâce à la publicité, vous aurez créé des besoins bidon ». C’est ça le productivisme ! [applaudissements]

Et nous, c’est le contraire. Nous nous adressons aux jeunes qui ont envie de mettre leur immense imagination au service du pays. Et à tous les autres ! Ingénieurs, techniciens, tous ces gens avec qui nous pourrons dire, si le peuple le décide, et notamment s’il décide de l’inscrire dans sa nouvelle constitution, que la règle verte est dorénavant la règle des Français.

La règle verte, c’est : « on ne produit plus rien, on ne fait plus rien qui ne soit, en même temps, un acte par lequel nous permettons à la nature de reconstituer ce qu’on lui aura pris. » Les techniciens de notre pays sont capables d’inventer les machines et les process de production qui permettent de tenir cet objectif. Ils ont relevé TOUS les défis techniques. Par conséquent, c’est à leur imagination que nous nous adressons. Et quand nous dénonçons le patronat cupide et incapable du CAC40 qui a amené le pays dans l’état où il est, nous ne le confondons PAS avec ces milliers de gens à qui on a dit, parce qu’ils étaient auto-entrepreneurs – c’est-à-dire auto-esclaves – qu’ils seraient des patrons. Nous ne les confondons pas avec ces équipes d’artisans ou de petites entreprises. Nous savons très bien que ce n’est pas la même chose. Mais comme d’habitude, comme dans le monde paysan, les gros sa cachent derrière les petits. Et c’est d’ailleurs souvent comme ça dans la vie !

C’est pourquoi le discours que je suis en train de faire vous permet de voir comment, si nous changions la règle du jeu en changeant la constitution, plus personne n’aurait ce droit magique de n’en faire qu’à sa tête pendant cinq ans, en méprisant tout le monde, y compris sa propre majorité.

Deuxièmement, que si, par hasard, celui ou elle que vous auriez désigné-e à telle ou telle fonction, se croyait autorisé-e à faire ce qui lui passe par la tête, vous pourriez le sanctionnant en faisant, comme c’est le cas au Venezuela, comme c’est le cas dans plusieurs pays d’Amérique Latine, des référendums révocatoires [applaudissements]. C’est-à-dire qu’au lieu d’attendre de savoir si François Hollande estime qu’il a été suffisamment démenti par les votes populaires, eh bien vous en auriez l’initiative. Mais ça vaudrait aussi pour le maire, ça vaudrait aussi pour le député, ça vaudrait aussi pour les sénateurs. Ça vaudrait pour tout le monde !

Pour tout pouvoir qui vient du peuple, il faut concilier la stabilité des institutions – il faut qu’il y en ait car la démocratie, c’est de l’organisation du débat, ce n’est pas l’assemblée générale permanente, c’est une organisation qui doit déboucher sur la mise en œuvre des décisions – mais en même temps il faut que la capacité d’intervention révolutionnaire du peuple soit à tout moment préservée. Le référendum révocatoire, c’est dire quand un tant de % – je ne sais pas %, 3%, 10% – des électeurs inscrits le demandent en marquant leur nom et leur numéro d’électeur, eh bien un référendum révocatoire est convoqué et on décide si celui ou celle à qui la demande est adressée doit garder sa fonction ou pas.

Voilà UNE idée – parmi combien d’autres ! – mais qui montre qu’on peut parfaitement concilier, d’une manière responsable et sérieuse, l’initiative populaire et la stabilité des institutions.

De la même manière, il faut dire, dans l’entreprise, pourquoi certains ont tous les droits et d’autres aucun. Pourquoi Alsthom peut être dépecé et vendu, Alcatel quasiment mis dans la main de Goldman Sachs, et combien d’autres entreprises qui mettent en cause l’indépendance technique de la France ! Et même son indépendance militaire quand on voit que ce gouvernement a vendu une part des actions de la société qui produit le char Leclerc – vous pensez ce que vous voulez du char Leclerc mais moi je préfère qu’on décide quand on en produit ou quand on n’en produit pas, plutôt que d’y mettre des actionnaires privés, comme ça vient d’’être décidé, notamment une famille de capitalistes allemands, il fallait y penser !, qui, elle, va maintenant avoir intérêt à vendre des chars. Tandis que quand c’est la propriété de l’État, figurez-vous qu’on est plus mesuré dans leur usage ! [applaudissements] D’abord, parce que ça coûte à tout le monde. Donc la défense nationale et ses instruments de fonctionnement doivent appartenir à la patrie et au peuple et à personne d’autre ! On ne peut pas faire un commerce privé des armes et de la mort. [applaudissements]

Pourquoi tout cela est-il possible sans que jamais le peuple n’ait son mot à dire ? Êtes-vous d’accord pour qu’on vende le câble qui permet de faire les liaisons internet, comme cela est en train de se faire ? Parce qu’Alcatel a déposé 27 000 brevets à Goldman Sachs en garantie d’un emprunt d’un milliard et demi que l’État aurait dû consentir à cette entreprise, Alcatel, parce qu’elle vient d’entreprises qui avaient été nationalisées auparavant et qui sont donc le fruit du travail des Français, de leurs ingénieurs, de leurs chercheurs, de leurs travailleurs qui n’appartiennent PAS à cette petite caste qui fait de l’argent avec tout et finira par vider le pays de toute sa capacité de production et d’invention.

Voilà mes ami-e-s ce qui ne peut plus durer ! Et voilà pourquoi, quand on change la règle du jeu c’est-à-dire la constitution, ou quand on élit une assemblée constituante, quand on décide de tout ça – oui, il faut élire une assemblée constituante avec des gens qui ne sont pas déjà élus dans une autre assemblée et qui ne seront ensuite élus nulle part, comme ça, ils font le travail et ils rentrent à la maison comme Cincinnatus. Voilà !

Alors comment va-t-on s’y prendre ?

Il fallait, pour pouvoir mener cette tâche et y mettre toute l’énergie dont on a besoin, qu’on voit bien que ce n’est pas une affaire de parti. C’est-à-dire que ce n’est pas une occasion dont se saisirait le Parti de Gauche pour s’emparer d’un thème. Nous savons que nombreux sont ceux qui pensent comme nous, qu’il faut une 6e République parce que celle-ci est un bricolage inepte qui ne fonctionne pas ! Et peut-être qu’il y a des débats pour savoir si elle doit être parlementaire ou présidentielle. Mais nous pensons une chose en commun, je crois. C’est le peuple qui doit décider. Je ne dis pas que toute la bataille politique doive se résumer à la bataille pour la constituante. Mais c’est une bataille révolutionnaire, centrale ! Y a-t-il plus révolutionnaire que de changer de fond en comble les institutions et l’énoncé des droits du peuple ?

C’est pourquoi je pense que nombreux seront ceux qui voudront s’associer dans ce combat. C’est pourquoi j’ai dit, après en avoir longuement discuté avec les camarades, qui voyaient bien combien il y a d’inconvénients à changer notre dispositif… D’abord c’est nouveau donc on change et deuxièmement, ils préfèreraient que je sois le co-président du parti même si la réalité n’est pas tout à fait celle-là. Nous sommes un collectif comme vous le savez et ça se voit. Mais c’est mieux. Néanmoins, je ne serais pas, et nous ne serions pas, à la hauteur du moment politique si nous ne nous avancions pas. Il faut s’avancer et il faut fédérer le peuple. Donc, pour ça, il faut mettre en débat, en MOUVEMENT le peuple lui-même. C’est-à-dire que je ne vous propose pas d’organiser des colloques sur la 6e République – il y en aura – mais nous allons faire plus ! Nous allons faire plus grand si nous pouvons. Nous allons nous inspirer des méthodes de travail de nos camarades espagnols. C’est au peuple lui-même qu’on va demander de faire le travail.

Pendant quelques temps, chacun, peut-être, mettra dans sa poche sa carte de parti auquel il est légitimement fier d’appartenir et se projettera dans un mouvement plus grand que nous tous, plus grand que chacun d’entre nous, dans un mouvement où il n’y aura pas de président, qui pourrait avoir un comité d’initiatives et qui, ensuite, se propagerait dans tout le pays, et où tous ceux qui le voudraient pourraient s’associer directement, personnellement et s’impliquer directement et personnellement pour cette grande tâche.

On me dit « ah c’est une façon que vous avez trouvée pour parler de 2017 ». Oui, en effet, je le reconnais ! En 2017, ce ne sera pas une élection, ce sera une insurrection. Et nous allons y travailler. [applaudissements] Et comme nous avons vu que le cratère pouvait s’ouvrir du mauvais côté du volcan, nous allons travailler à ce que l’énergie passe du bon côté. Et après, le peuple français décidera.

Et puis, oui, nous avons un candidat : la 6e République ! [applaudissements] Sur cette base, on peut s’entendre. Moi, j’avais déjà dit, pendant la dernière campagne que je le ferai. Bon, je n’ai pas été élu ; il s’en est fallu de pas beaucoup [rires]. Oui mais, attendez les ami-e-s. Vous êtes terribles parce que vous avez été déçu-e-s. Moi j’en revenais pas qu’on fasse quatre millions de voix. Au début, je me disais : « mais ils sont fous, qu’est-ce qui leur prend ? » Mais non, c’est eux qu’ont raison ! C’est comme ça qu’il faut voir la vie. Il faut aller de l’avant. Et je me dis : Regardez ! En 2002, vous vous souvenez ? Le jour de l’année de naissance du vote utile [rires]. Là, bon appétit avec ce qu’ils vous annoncent ! La dernière fois, c’était Chirac ou l’extrême droite. La prochaine fois il paraît que ça va être l’extrême droite ou la quasi-extrême droite. Alors ouf ! Bon, Monsieur Hollande pense qu’il va se faufiler, là, au milieu. Mais je reviens sur 2002. Mes ami-e-s, l’extrême droite a été présente au deuxième tour avec combien de voix à votre avis ? 4,8 millions ! Nous on a déjà trouvé les quatre premiers millions. Il faut être capable de les fédérer de nouveau. Et combien d’autres en plus !

Je vous parle avec le plus grand sérieux. Si nous n’agissons pas, si nous ne nous mettons pas en mouvement, vous ne pourrez pas dire « je ne sais pas », « je ne savais pas ». Nous autres, qui sommes ici dans cette salle, nous parlons aux dizaines de milliers qui sont en train de nous écouter et nous leur disons : « Nous, nous marchons devant. Nous ouvrons la voie, nous prenons toutes les peines, nous prenons toutes les charges. Nous sommes dévoués. Nous vous épuiserons, comme disait Jaurès, par notre dévouement. Nous vous épuiserons par notre dévouement. Mais mettez-vous en mouvement ! Occupez-vous-en ! Saisissez-vous de cette situation ! Ou sinon, en France, rouera le pire. Comme c’est en train de se dessiner en Europe. Mais cette situation n’a rien d’inéluctable. Nous pouvons la retourner. Les jours heureux sont à portée de main du fait de notre immense capacité à imaginer et à inventer.

Regardez, vous êtes à Grenoble. Y’a pas meilleur endroit pour parler de ça ! À Grenoble, la révolution a commencé un an avant la Révolution. En 1788, le peuple est monté sur les toits pour empêcher les gardes du roi de disperser les élus du Parlement qui avaient, auparavant, fait fusionner les ordres. Tout ça aura lieu un an après. Et les députés qui étaient là, comme d’aucuns que je connais et que ne veux pas nommer, quand le roi leur a dit « bon, tout ça, ça suffit maintenant, tout le monde rentre à la maison ». Bon, ils s’en sentaient pas trop d’aller affronter la troupe. C’est le peuple qui, en montant sur les toits, jette des tuiles sur la troupe et aussi font un signe aux députés pour leur dire « vous avez intérêt à continuer à faire ce pourquoi vous êtes là et pas vous sauver ».

Je ne vous invite pas à monter sur les toits pour jeter des tuiles mais c’est un exemple à méditer [rires et applaudissements].

Au demeurant, c’est ci qu’il y a eu la capitale de la résistance armée des Français contre les Allemands et les Nazis. Quatre mille hommes et femmes sur le plateau voisin [le Vercors]. Toute l’armée allemande s’était concentrée pour exterminer les nôtres. Et la bataille a été rude entre des gens, pour une bonne part, quasi désarmés, en face d’une armée suréquipée. Les Nazis prirent otage la population qui était rendue responsable et pilonnèrent les villages, massacrant la population. Comme le font, chaque fois, les très puissants qui se sentent les mains libres. Mais la résistance, inébranlable, a tenu le choc. Et Grenoble s’est libérée par elle-même. Ce sont les résistants, francs-tireurs et partisans, qui ont libéré Grenoble. [applaudissements] C’est vrai, c’est vrai qu’ils ont eu l’appui du premier régiment, bataillon de choc, des parachutistes qui avait été créé où s’il vous plait ? En Afrique du Nord et qui est parti de Staoueli, village à côté d’Alger où était ma famille. [applaudissements]

Grenoble est restée fidèle tranquillement, à cette tradition et, dans les années 60, c’est ici qu’on a commencé à inventer une autre façon de vivre en ville, une autre manière de répartir, une autre manière de faire vivre le lien de la population au pouvoir local. Dois-je prolonger le trait ? Oui ! C’est ici, à Grenoble, qu’une nouvelle page de la gauche a été ouverte. Une gauche, en tout cas un mouvement citoyen puissant s’est levé. Regardez les détails.

Au premier tour, on n’était pas si bien placés dans les quartiers populaires. Et puis nos ami-e-s font leurs beaux résultats. Et à ce moment, es ami-e-s, mes camarades, voilà le moment de bonheur. Soudain, partout, ceux qui ne s’intéressaient plus à rien, dont on disait : « Pff, ils ne comprennent rien ! Rien ne les intéresse !» Ce n’est pas vrai. Aussitôt, ils se sont dit « on a vu la faille, on passe ». Ils venaient, par centaines, au local, demander tout, n’importe quoi, un autocollant, un tract, un foulard, quelque chose. Qu’est-ce que je peux faire demandaient-ils à nos camarades ? Et nos ami-e-s ne savaient que dire. Eh ben nous distribuons des tracts, nous faisons du porte-à-porte. Du porte-à-porte, on en fait ; et ça ne paie pas toujours ! Et là, soudain, le feu a pris de tout côté. Des milliers de braves gens ont montré, en quelques heures, qu’ils avaient tout compris, tout suivi, tout entendu, et qu’ils voulaient en être !

Voici la glorieuse révolution citoyenne à laquelle j’espère que les Français vont se décider. Les Françaises et les Français n’ont pas d’autre issue que celle-là ! Sinon une souffrance interminable. Et une souffrance sans objet. Car la dette en Europe ne sera PAS remboursée. Jamais ! Je vous le dis pour la raison suivante : elle est inremboursable. Parce qu’il y faudrait plusieurs générations. Elle ne sera pas remboursée. Les gens souffrent pour rien. Leur énergie serait bien plus utilement appliquée à produire autrement autre chose.

Bref, à Grenoble, alors que tous les états-majors s’étaient conjurés contre « l’araignée rouge » parce que vous savez qu’ils sont toujours très élégants dans les rapports avec les personnes. Moi, vous connaissez le sort auquel je suis soumis, les ami-e-s, et les adjectifs auxquels j’ai droit, mais alors les femmes, c’est deux fois pire ! Alors, elle, Élisa MARTIN, c’était « l’araignée rouge » et puis PIOLLE, c’était une sorte de bolchévique déguisé en vert ; ah moins, ah moins, ah moins… que ce ne soit un agent des paradis fiscaux ! Et, navigant d’une calomnie à l’autre, d’une caricature à l’autre, à quoi sont-ils arrivés les uns et les autres ? À rien !

J’ai noté que ceux qui nous faisaient des leçons de regroupement pour le second tour ne se sont pas regroupés. Eh bien, nous nous sommes passés d’eux ! Et vous avez vu que nous l’avons emporté de cette façon. Non pas en rassemblant la gauche, ce qui eut été totalement piteux, mais en fédérant le peuple. Grenoble a apporté la démonstration concrète de ce que ça veut dire. Des équipes de citoyens politisés qui se mettent au service du pays et de leurs semblables pour prendre le pouvoir ensemble. C’est cette tâche que je vous propose.

Nous ne sommes pas résignés. Nous ne coulerons pas avec François Hollande. La France républicaine, et l’idéal républicain et progressiste, ne seront pas enterrés avec François Hollande et sa bande de copains de promotion. Ni avec les occupants lamentables de la rue de Solférino. Ni avec aucun de ceux qui nous injurient au lieu d’essayer de répondre et de penser aux signaux d’alarme que nous leur envoyons. Aussi bien, comme nos camarades de Podemos, nous faisons notre une formule qui, dorénavant, est notre ligne stratégique. Nous avons bien compris le message des élections européennes et des élections municipales. Le message qui vient du PEUPLE qui en a par-dessus la tête du système, de la caste, de l’oligarchie. Et ce PEUPLE nous a dit : le système n’a pas peur de la Gauche parce que la Gauche lui mange dans la main, le système a peur du peuple et c’est pourquoi NOUS décidons de mettre le peuple en mouvement.

[1] On peut réentendre ce passage de la muselière en allant sur le lien ci-après. C’est de la 19ème minute passée de 25 secondes jusqu’à la 20è minute passée de 20 secondes :

http://www.jean-luc-melenchon.fr/2012/08/24/meeting-de-cloture-du-remue-meninges-du-parti-de-gauche/

& http://www.dailymotion.com/video/xt3a2o_meeting-de-cloture-du-remue-me-ninges-2012-du-parti-de-gauche_news#from=embediframe

 

 

Le Front de Gauche étant mort, quelle stratégie politique adopter désormais ?

Il n’est pas opportun de raisonner en termes d’appareils et de militant-e-s à convaincre parce que pour cela, il faut se couper du peuple et même le défier puisque l’appareil du PC a fait ses choix et que les militant-e-s du PC ne mouftent pas…

On me dit que c’est folie que de soutenir l’idée que le Front de Gauche est mort parce qu’il n’y a rien d’autre. Qu’il n’y a pas de plan B.

Mais si, il existe et il est simplissime.

Il ne s’agit pas de créer un autre parti, une autre orga, mais de parler au peuple, directement, de l’impliquer largement dans le débat, de lui donner la parole, de lui permettre de poser des questions, d’interpeller les cadres des partis qui aspirent à gouverner le pays, les régions, les départements, les communes, les intercommunalités…

Il faut organiser des ASSISES mais cette fois-ci je ne dis plus du Front de Gauche… Plutôt des ASSISES de la révolution citoyenne ! Ou des ÉTATS GÉNÉRAUX de la révolution citoyenne. Et ce, partout en France, sur une durée de plusieurs semaines…

Les partis ne doivent être que des facilitateurs, des organisateurs, des animateurs et des financeurs mais ils doivent laisser le peuple prendre le pouvoir.

Il nous faut débattre de tout : du régime politique, de l’Union européenne, de l’économie, de la bifurcation écosocialiste…

Il faut réélaborer, conjointement avec le peuple, notre projet pour les prochaines échéances qui vont venir très vite et qui pourraient même être anticipées.

Il faut initier la logique « Podemos » en France et le faire par la base, non par le sommet.

Il faut donner enfin envie à tous ceux qui nous fuient depuis si longtemps (syndicalistes, associatifs, citoyen-ne-s non encartés mais  engagé-e-s dans de multiples luttes, causes et combats), ou encore celles et ceux qui nous ont abandonné depuis deux ans, de revenir et de s’impliquer de nouveau et ce, plus fortement encore.

Parmi eux les Communistes auront un rôle à jouer. Contrairement aux élucubrations des un-e-s et aux persiflages des autres, je ne suis pas anticommunistre primaire. Je dénonce seulement les faux communistes, ceux qui font honte à leurs illustres prédécesseurs, qui furent des résistant-e-s à un ordre établi odieux. Mais ces communistes doivent comprendre qu’on ne peut plus attendre. C’est maintenant qu’ils doivent prendre les bonnes décisions. Celles qui contribueront à nous libérer tous du carcan qui nous emprisonne. Ils doivent donc accepter de s’émanciper de leur parti. Sinon rien ne sera possible.

Voilà ce que je crois et comment je vois les choses. Il ne s’agit pas de détruire le FdG car le FdG est déjà mort dans l’esprit du peuple français. Il ne survit que dans la tête de quelques militant-e-s chez qui la naïveté l’emporte sur la lucidité.

Il s’agit bien de reconstruire mais autrement…