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Frédéric Lordon critiquerait-il la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

1/ Nous sommes nombreux (et nombreuses) parmi les « insoumis-e-s » qui soutenons la candidature de Jean-Luc Mélenchon​ à apprécier Frédéric Lordon​. Beaucoup d’entre-nous le lisons régulièrement depuis des années, suivons ses interventions, et espérons que Jean-Luc Mélenchon s’inspire grandement de sa vision. J’ai, dans cet esprit, écrit ce billet de blog le 25 janvier dernier. Or, ces dernières semaines, du fait de l’évolution amorcée par Jean-Luc Mélenchon, nous avons cru discerner que Frédéric Lordon​ avait manifestement inspiré Jean-Luc Mélenchon. Mais nous constations aussi que ce n’était manifestement que  partiellement (1).

2/ J’ai lu certain-e-s camarades se demander pourquoi Frédéric Lordon ne prenait jamais acte de l’évolution de Jean-Luc Mélenchon et ne parlait jamais de lui ces dernières semaines. Il me semble que dans deux de ses récentes interventions Frédéric Lordon explique justement pourquoi, même s’il ne désavoue jamais Jean-Luc Mélenchon puisqu’il ne cite pas son nom.

*

1/ J’ai dit que Frédéric Lordon n’avait que partiellement inspiré Jean-Luc Mélenchon car on note bien, à les lire et à les écouter tous les deux, qu’il y a encore, entre eux, une certaine divergence de vues qui n’est pas négligeable. Et c’est un doux euphémisme !

En effet, Jean-Luc Mélenchon a exprimé sa propre vision, de la manière la plus éclairante, lorsqu’il prit la parole à la suite de Frédéric Lordon,​ lors du sommet international du plan B qui s’est tenu à Paris, le 23 janvier dernier (la vidéo des interventions de Frédéric Lordon et de Jean-Luc Mélenchon est ici et vous pouvez lire ici ce qu’a dit Frédéric Lordon puisque je l’ai retranscrit intégralement. Dans la vidéo, Frédéric Lordon intervient de 2h 34 min et 50 sec à 2h 51 min et 40 sec). Donc, prenant la parole après Frédéric Lordon, Jean-Luc Mélenchon a dit ceci:

«  Aucun plan n’est possible s’il n’est porté par un haut niveau d’action populaire. De quelle manière le niveau d’action populaire peut-il être à bonne altitude ?

Il faut pour cela que les larges masses comprennent quels sont les enjeux, et le comprennent à l’égard de leurs propres intérêts et de la contradiction entre leurs intérêts et les politiques suivies.

C’est pourquoi je dis que ça n’a pas d’intérêt de surgir sur la scène en disant purement et simplement « nous allons sortir de l’euro » parce que cela revient à fétichiser la question de l’euro sans permettre d’en comprendre le mécanisme diabolique d’aliénation des peuples.

Il est intéressant de montrer une part de bonne volonté  qui se heurte à la mauvaise volonté et à l’hostilité de ceux à qui l’on s’adresse et alors les peuples sont conduits à se demander d’où vient cette mauvaise volonté, d’où vient ce refus. C’est pourquoi nous parlons souvent de plan A et cela ne signifie pas que nous ayons des illusions sur le sujet. »

J’avais alors écrit ce billet de blog suite à cette intervention. Je commentais ainsi l’intervention de Jean-Luc Mélenchon :

« Je pense qu’il nous livre là le cœur de sa pensée, la substantifique moelle de sa réflexion, quant à la question de savoir si l’on doit – ou pas – et pourquoi – défendre la sortie pure et simple de l’euro (et l’on peut dire, par extension, de l’UE).

Dans ces quelques minutes d’exposé, il réitère son refus de dire ouvertement que nous devons sortir du carcan qu’est l’euro, et plus largement l’UE (alors que certains d’entre-nous voudrions l’entendre de sa bouche) et il avance des arguments à l’appui.

Son principal argument a du poids, c’est indéniable, mais malgré tout je persiste à penser que si Jean-Luc Mélenchon, et d’autres avec lui, portaient ardemment, et avec conviction, arguments solides à l’appui car il y en a plein, le combat frontal contre l’UE (et pas seulement l’euro) en disant ouvertement que nous devons sortir de l’UE (et pas seulement de l’euro) et en expliquant pourquoi et comment le faire, il deviendrait de facto le principal opposant au gouvernement actuel, à la gauche droitisée à outrance, aux droites devenues ivres de capitalisme exacerbé, et à l’extrémisme néofasciste. En devenant ce véritable opposant, il deviendrait le principal recours du peuple.« 

Et puis, je revenais sur le mot « fétichisme » employé par Jean-Luc Mélenchon qui m’avait donné quelques boutons… Je disais ceci :

« Contrairement à l’argument qu’il utilise pour contester le discours frontalement hostile à l’euro et à l’UE, ce n’est pas du tout par « fétichisme » que nous souhaitons sortir de l’UE. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, nous n’étions pas sur cette ligne il y a encore un an ou deux. C’est l’aboutissement de notre réflexion qui nous a conduits à défendre cela, au regard de l’analyse que nous avons faite de la situation actuelle et de l’histoire de l’UE. Il ne s’est jamais agi de « sortir de l’UE » pour sortir de l’UE. Et le fétichisme n’entre pas dans nos comportements politiques…

Comme il aime à le dire lui-même, c’est la raison que nous utilisons pour fonder nos opinions et nos jugements, pas une irrationnelle lubie… Nous considérons seulement, au regard de ce qu’est l’UE, analysée à travers ses textes fondateurs, ses différents traités, ses institutions, sa pratique législative, réglementaire et jurisprudentielle, ses organes, sa politique, sa diplomatie, que nous ne la ferons jamais évoluer dans le sens que nous souhaitons et que nous devons donc nous en libérer pour revenir à un internationalisme réel, selon la logique expliquée maintes fois par Frédéric Lordon.

Or nous croyons que nous perdons du temps à faire croire que nous pourrions obtenir quelque répit ou quelque rémission. Puisque Jean-Luc Mélenchon dit lui-même qu’il n’a aucune illusion, alors qu’il cesse de le faire croire indirectement…« 

Or, ce mot-là, insultant pour notre intelligence car il nie que nous ayons un raisonnement fondé sur la raison et l’expérience, Jean-Luc Mélenchon l’a réutilisé depuis. C’était très récemment, à l’occasion de la conférence donnée sur son livre « L’ère du peuple » à l’ESC de Paris. Alors, je m’interroge !

C’est une façon de renvoyer dans les cordes celles et ceux d’entre nous qui ne croyons pas qu’il soit possible de changer la donne de l’euro et encore moins de l’UE, voire qui estimons que ce n’est même pas souhaitable de le tenter car même si nous parvenions à desserrer un peu l’étau, le système de l’UE, qui est une prison des peuples, demeurerait.

Car ce n’est pas que l’euro qui nous opprime, c’est l’UE tout entière dans son essence oligarchique, dans ses institutions qui incarnent cette oligarchie et lui donnent tout pouvoir, dans ses choix dévastateurs des économies européennes et des agricultures africaines pour ne parler que d’elles, dans ses modalités d’action autocratiques, dans son esprit munichois, dans son égoïsme face au problème migratoire, dans son atlantisme…

C’est pourquoi nous ne tergiversons plus. C’est pourquoi nous exigeons d’en sortir, purement et simplement, et définitivement. L’UE est détestable et détestée. Et elle est viciée dans ses bases. Il n’y a plus rien à négocier. Nous devons briser nos chaines et nous libérer d’elle !

Hugo Chavez disait ceci à juste titre : « On ne négocie pas avec l’oligarchie. Parce qu’on ne négocie pas la Patrie. Parce qu’on ne négocie pas la dignité. Parce qu’on ne négocie pas les principes.»

Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il veut « sortir des traités », cela a un sens. Ça ne peut signifier qu’une seule chose: si on sort des traités, on sort de fait de l’UE. Mais alors pourquoi dire en même temps qu’on va aller négocier avec Mme MERKEL pour tenter de la faire plier via notre puissance économique. Pour obtenir quoi ? Quelques concessions en échange de notre maintien dans l’UE ? Mais ça, c’est l’oeuvre de la CFDT, pas de la révolution citoyenne ou de la libération !

Bien que je vois depuis longtemps en Jean-Luc Mélenchon « le meilleur d’entre-nous » pour reprendre une formule connue, bien que je vois en lui un brillant orateur, un animal politique hors pair, un philosophe et un poète doté d’une grande sensibilité, un leader (au sens de celui qui tire le train), je me désole qu’il donne parfois le sentiment d’hésiter, lui qui dit avoir les idées claires sur ce qu’il convient de faire. Il va falloir qu’on m’explique : sortir des traités ou négocier avec Mme Merkel ? Parce que c’est antinomique.

Jean-Luc Mélenchon a toujours la volonté semble-t-il de mettre en oeuvre le plan A (négocier pour obtenir des allègements de l’austérité et peut-être aussi quelques autres réformes en faveur de la démocratisation de l’UE et d’une plus grande souveraineté de notre peuple). Sauf que l’UE ne sera jamais une oeuvre démocratique. Car ses promoteurs, ceux qui la tiennent, ne veulent pas cela. Frédéric Lordon a dit ironiquement à propos de la monnaie européenne (lors de son intervention précitée au sommet international du plan B le 23 janvier dernier) qu’un euro démocratique a autant de chance de survenir qu’un cercle de devenir carré. Je suis de ceux qui pensent qu’il en va de même du système institutionnel de l’UE dans sa globalité. Et par conséquent, je pense que Frédéric Lordon a encore raison de dire (lors de la même intervention précitée) :

« Pourquoi est-ce que j’accorde autant d’importance à l’idiosyncrasie monétaire allemande ? Parce que c’est le verrou du verrou et que j’en fais le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus. En bout de course, et même les autres difficultés vaincues, la complication allemande est, j’en ai peur, l’ultime obstacle sur lequel buteraient les tentatives de reconstruction d’un euro démocratique. Car si par extraordinaire un tel projet venait à prendre consistance, c’est l’Allemagne – il faut en être bien persuadés – qui prendrait le large, peut-être accompagnée d’ailleurs ! Et voilà l’hypothèse systématiquement oubliée, la tache aveugle par excellence, le Grexit ! Et le paradoxe de l’autre euro, de l’euro démocratisé, c’est qu’il échouerait au moment où il s’apprête à réussir, du fait même qu’il s’apprête à réussir.« 

2/ Pour répondre à l’interrogation demandant pourquoi Frédéric Lordon ne cite jamais le nom de Jean-Luc Mélenchon et ne parle jamais de sa proximité avec lui, on peut relever je crois que demeurent de grosses divergences de vues. Il y a d’abord la question européenne, point d’achoppement évident à mes yeux ! J’ai évoqué cette divergence au point 1 ci-dessus. Frédéric Lordon veut aller directement au plan B tandis que Jean-Luc Mélenchon veut absolument tenter d’abord le plan A ! Sur ce point, j’approuve Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon.

Mais je crois qu’il y a par ailleurs au moins un autre élément fondamental de divergence. En effet, à deux reprises depuis janvier, Frédéric Lordon a eu l’occasion de dire des choses qui me semblent éclairer la question…

La première intervention à laquelle on peut se référer est celle où Frédéric Lordon a fait un discours à un colloque organisé par la Fondation Copernic sur le thème « Quelle stratégie pour rompre avec l’austérité ? ». C’était le 16 janvier dernier, donc 7 jours avant le sommet international du plan B dont j’ai parlé plus haut, et 3 semaines avant que Jean-Luc Mélenchon ne déclare sa candidature, et l’on peut penser que depuis les choses avaient quelque peu évolué.

Pourtant Frédéric Lordon a réitéré encore plus clairement sa pensée puisqu’il a publié dans le Monde diplomatique de mars 2016 un billet intitulé « Pour la République sociale ». Si ce billet développe une véritable proximité avec les positions de Jean-Luc Mélenchon (sans pour autant que là encore son nom ne soit cité) notamment sur la question de l’indispensable travail de refondation constitutionnelle, et ce via une Constituante (ce que défend Jean-Luc Mélenchon depuis des années), on lit aussi dans ce billet comme un désaveu du choix de Jean-Luc Mélenchon de ne plus parler depuis la Gauche.

Si ce que j’ai compris est bien ce que Frédéric Lordon a dit sans le dire, il me semble bien que c’est une critique puissante de la nouvelle stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Un des problèmes est que Frédéric Lordon ne le dit pas ouvertement. Il ne cite pas Jean-Luc Mélenchon mais parle de « certains à gauche » si bien qu’il laisse donc planer un doute sur ceux qu’il cible. Mais à lire ce qu’il dit, il me semble bien que le doute n’est plus permis. J’en suis étonné car Frédéric Lordon ne cesse de critiquer « la Gauche » telle qu’elle est. Et il m’avait donné le sentiment de souhaiter précisément que le candidat de la Gauche de combat se place dans une situation qui dépasse ce camp tout en en conservant les idées politiques qui l’incarnaient. Or c’est précisément ce que Jean-Luc Mélenchon a fait en se positionnant comme il l’a fait, en faisant voler en éclats le moribond Front de Gauche et en parlant au peuple tout entier avec un projet qui ne fait pas honte à la Gauche de combat. Mais c’est aussi apparemment ce que Frédéric Lordon fustige poliment, diplomatiquement, mais fermement.

Or, Frédéric Lordon est trop intelligent et surtout trop bien instruit du parcours de Jean-Luc Mélenchon pour ignorer que « La République sociale » est un slogan qui parle au cœur de Jean-Luc Mélenchon depuis l’origine de son combat politique et que ce fut même plus que cela puisque Jean-Luc Mélenchon en avait fait le nom de son courant au PS avec « PRS » (Pour la République sociale). Laisser entendre que Jean-Luc Mélenchon a abandonné ce slogan est un mauvais procès. Même si ce slogan n’apparait plus aussi ouvertement dans ses discours, je suis convaincu que c’est pourtant ce qui le guide depuis toujours. Simplement, il a enfin compris que faute d’une révolution populaire qui interviendrait avant et balaierai le système institutionnel pourri de la 5e République et tout ce qu’il permet, pour changer les choses et imposer justement la République sociale, il faut gagner l’élection présidentielle. Et pour gagner l’élection présidentielle en 5e République, il ne faut pas donner au peuple le sentiment que l’on parle uniquement au seul nom et pour le seul compte d’un camp. Il faut savoir se dépasser et dépasser les siens, sans se renier pour autant, sans rien rabattre de ses idées. Et c’est exactement ce que Jean-Luc Mélenchon fait.

Alors que Frédéric Lordon reprenne aujourd’hui ce slogan « Pour la République sociale » comme titre de son billet n’est pas anodin. Ce pourrait être un appui à Jeaan-Luc Mélenchon s’il n’y avait pas ces lignes reproduites ci-dessous dans lesquelles on ne peut voir qu’une illustration de la critique sous-jacente. Et c’est une critique qui fait mal car il est clair que ce que dit Frédéric Lordon a du poids dans notre camp. Qu’il y ait des désaccords n’est pas un problème insurmontable. Mais que la stratégie même de Jean-Luc Mélenchon soit attaquée ainsi dans ses bases, là c’est tout autre chose !  Je disais plus haut que dans la controverse entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon sur la question de la sortie de l’euro et/ou des traités et donc de l’UE, je donnais raison à Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon. Sur la question de la stratégie présidentielle, en revanche, je donne raison à Jean-Luc Mélenchon contre Frédéric Lordon.

« Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; »

 Je ne donne pas tort à Frédéric Lordon s’agissant de l’utilité de nous en prendre à l’empire des propriétaires et donc de déconstruire la notion de propriété pour la refonder dans le sens de l’intérêt général. Mais je ne le suis pas dans la critique qu’il fait à Jean-Luc Mélenchon de se positionner désormais en dehors de la Gauche. La lutte des classes existe mais sous une autre forme. Parler de gauche et de droite aujourd’hui à un peuple déboussolé du fait de ceux qui ont travesti la Gauche en une nouvelle Droite, c’est la garantie d’être abandonné à son triste sort de chef de clan. Laissons cela à Pierre Laurent. On a autre chose à faire, rassembler le peuple, cette masse de citoyen-ne-s qui ne demandent que le respect de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, valeurs républicaines d’où l’on décline ensuite, si l’on est conséquent, laïcité, démocratie, « Humain d’abord » et insoumission !

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