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Frédéric Lordon critiquerait-il la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

1/ Nous sommes nombreux (et nombreuses) parmi les « insoumis-e-s » qui soutenons la candidature de Jean-Luc Mélenchon​ à apprécier Frédéric Lordon​. Beaucoup d’entre-nous le lisons régulièrement depuis des années, suivons ses interventions, et espérons que Jean-Luc Mélenchon s’inspire grandement de sa vision. J’ai, dans cet esprit, écrit ce billet de blog le 25 janvier dernier. Or, ces dernières semaines, du fait de l’évolution amorcée par Jean-Luc Mélenchon, nous avons cru discerner que Frédéric Lordon​ avait manifestement inspiré Jean-Luc Mélenchon. Mais nous constations aussi que ce n’était manifestement que  partiellement (1).

2/ J’ai lu certain-e-s camarades se demander pourquoi Frédéric Lordon ne prenait jamais acte de l’évolution de Jean-Luc Mélenchon et ne parlait jamais de lui ces dernières semaines. Il me semble que dans deux de ses récentes interventions Frédéric Lordon explique justement pourquoi, même s’il ne désavoue jamais Jean-Luc Mélenchon puisqu’il ne cite pas son nom.

*

1/ J’ai dit que Frédéric Lordon n’avait que partiellement inspiré Jean-Luc Mélenchon car on note bien, à les lire et à les écouter tous les deux, qu’il y a encore, entre eux, une certaine divergence de vues qui n’est pas négligeable. Et c’est un doux euphémisme !

En effet, Jean-Luc Mélenchon a exprimé sa propre vision, de la manière la plus éclairante, lorsqu’il prit la parole à la suite de Frédéric Lordon,​ lors du sommet international du plan B qui s’est tenu à Paris, le 23 janvier dernier (la vidéo des interventions de Frédéric Lordon et de Jean-Luc Mélenchon est ici et vous pouvez lire ici ce qu’a dit Frédéric Lordon puisque je l’ai retranscrit intégralement. Dans la vidéo, Frédéric Lordon intervient de 2h 34 min et 50 sec à 2h 51 min et 40 sec). Donc, prenant la parole après Frédéric Lordon, Jean-Luc Mélenchon a dit ceci:

«  Aucun plan n’est possible s’il n’est porté par un haut niveau d’action populaire. De quelle manière le niveau d’action populaire peut-il être à bonne altitude ?

Il faut pour cela que les larges masses comprennent quels sont les enjeux, et le comprennent à l’égard de leurs propres intérêts et de la contradiction entre leurs intérêts et les politiques suivies.

C’est pourquoi je dis que ça n’a pas d’intérêt de surgir sur la scène en disant purement et simplement « nous allons sortir de l’euro » parce que cela revient à fétichiser la question de l’euro sans permettre d’en comprendre le mécanisme diabolique d’aliénation des peuples.

Il est intéressant de montrer une part de bonne volonté  qui se heurte à la mauvaise volonté et à l’hostilité de ceux à qui l’on s’adresse et alors les peuples sont conduits à se demander d’où vient cette mauvaise volonté, d’où vient ce refus. C’est pourquoi nous parlons souvent de plan A et cela ne signifie pas que nous ayons des illusions sur le sujet. »

J’avais alors écrit ce billet de blog suite à cette intervention. Je commentais ainsi l’intervention de Jean-Luc Mélenchon :

« Je pense qu’il nous livre là le cœur de sa pensée, la substantifique moelle de sa réflexion, quant à la question de savoir si l’on doit – ou pas – et pourquoi – défendre la sortie pure et simple de l’euro (et l’on peut dire, par extension, de l’UE).

Dans ces quelques minutes d’exposé, il réitère son refus de dire ouvertement que nous devons sortir du carcan qu’est l’euro, et plus largement l’UE (alors que certains d’entre-nous voudrions l’entendre de sa bouche) et il avance des arguments à l’appui.

Son principal argument a du poids, c’est indéniable, mais malgré tout je persiste à penser que si Jean-Luc Mélenchon, et d’autres avec lui, portaient ardemment, et avec conviction, arguments solides à l’appui car il y en a plein, le combat frontal contre l’UE (et pas seulement l’euro) en disant ouvertement que nous devons sortir de l’UE (et pas seulement de l’euro) et en expliquant pourquoi et comment le faire, il deviendrait de facto le principal opposant au gouvernement actuel, à la gauche droitisée à outrance, aux droites devenues ivres de capitalisme exacerbé, et à l’extrémisme néofasciste. En devenant ce véritable opposant, il deviendrait le principal recours du peuple.« 

Et puis, je revenais sur le mot « fétichisme » employé par Jean-Luc Mélenchon qui m’avait donné quelques boutons… Je disais ceci :

« Contrairement à l’argument qu’il utilise pour contester le discours frontalement hostile à l’euro et à l’UE, ce n’est pas du tout par « fétichisme » que nous souhaitons sortir de l’UE. D’ailleurs, pour beaucoup d’entre nous, nous n’étions pas sur cette ligne il y a encore un an ou deux. C’est l’aboutissement de notre réflexion qui nous a conduits à défendre cela, au regard de l’analyse que nous avons faite de la situation actuelle et de l’histoire de l’UE. Il ne s’est jamais agi de « sortir de l’UE » pour sortir de l’UE. Et le fétichisme n’entre pas dans nos comportements politiques…

Comme il aime à le dire lui-même, c’est la raison que nous utilisons pour fonder nos opinions et nos jugements, pas une irrationnelle lubie… Nous considérons seulement, au regard de ce qu’est l’UE, analysée à travers ses textes fondateurs, ses différents traités, ses institutions, sa pratique législative, réglementaire et jurisprudentielle, ses organes, sa politique, sa diplomatie, que nous ne la ferons jamais évoluer dans le sens que nous souhaitons et que nous devons donc nous en libérer pour revenir à un internationalisme réel, selon la logique expliquée maintes fois par Frédéric Lordon.

Or nous croyons que nous perdons du temps à faire croire que nous pourrions obtenir quelque répit ou quelque rémission. Puisque Jean-Luc Mélenchon dit lui-même qu’il n’a aucune illusion, alors qu’il cesse de le faire croire indirectement…« 

Or, ce mot-là, insultant pour notre intelligence car il nie que nous ayons un raisonnement fondé sur la raison et l’expérience, Jean-Luc Mélenchon l’a réutilisé depuis. C’était très récemment, à l’occasion de la conférence donnée sur son livre « L’ère du peuple » à l’ESC de Paris. Alors, je m’interroge !

C’est une façon de renvoyer dans les cordes celles et ceux d’entre nous qui ne croyons pas qu’il soit possible de changer la donne de l’euro et encore moins de l’UE, voire qui estimons que ce n’est même pas souhaitable de le tenter car même si nous parvenions à desserrer un peu l’étau, le système de l’UE, qui est une prison des peuples, demeurerait.

Car ce n’est pas que l’euro qui nous opprime, c’est l’UE tout entière dans son essence oligarchique, dans ses institutions qui incarnent cette oligarchie et lui donnent tout pouvoir, dans ses choix dévastateurs des économies européennes et des agricultures africaines pour ne parler que d’elles, dans ses modalités d’action autocratiques, dans son esprit munichois, dans son égoïsme face au problème migratoire, dans son atlantisme…

C’est pourquoi nous ne tergiversons plus. C’est pourquoi nous exigeons d’en sortir, purement et simplement, et définitivement. L’UE est détestable et détestée. Et elle est viciée dans ses bases. Il n’y a plus rien à négocier. Nous devons briser nos chaines et nous libérer d’elle !

Hugo Chavez disait ceci à juste titre : « On ne négocie pas avec l’oligarchie. Parce qu’on ne négocie pas la Patrie. Parce qu’on ne négocie pas la dignité. Parce qu’on ne négocie pas les principes.»

Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il veut « sortir des traités », cela a un sens. Ça ne peut signifier qu’une seule chose: si on sort des traités, on sort de fait de l’UE. Mais alors pourquoi dire en même temps qu’on va aller négocier avec Mme MERKEL pour tenter de la faire plier via notre puissance économique. Pour obtenir quoi ? Quelques concessions en échange de notre maintien dans l’UE ? Mais ça, c’est l’oeuvre de la CFDT, pas de la révolution citoyenne ou de la libération !

Bien que je vois depuis longtemps en Jean-Luc Mélenchon « le meilleur d’entre-nous » pour reprendre une formule connue, bien que je vois en lui un brillant orateur, un animal politique hors pair, un philosophe et un poète doté d’une grande sensibilité, un leader (au sens de celui qui tire le train), je me désole qu’il donne parfois le sentiment d’hésiter, lui qui dit avoir les idées claires sur ce qu’il convient de faire. Il va falloir qu’on m’explique : sortir des traités ou négocier avec Mme Merkel ? Parce que c’est antinomique.

Jean-Luc Mélenchon a toujours la volonté semble-t-il de mettre en oeuvre le plan A (négocier pour obtenir des allègements de l’austérité et peut-être aussi quelques autres réformes en faveur de la démocratisation de l’UE et d’une plus grande souveraineté de notre peuple). Sauf que l’UE ne sera jamais une oeuvre démocratique. Car ses promoteurs, ceux qui la tiennent, ne veulent pas cela. Frédéric Lordon a dit ironiquement à propos de la monnaie européenne (lors de son intervention précitée au sommet international du plan B le 23 janvier dernier) qu’un euro démocratique a autant de chance de survenir qu’un cercle de devenir carré. Je suis de ceux qui pensent qu’il en va de même du système institutionnel de l’UE dans sa globalité. Et par conséquent, je pense que Frédéric Lordon a encore raison de dire (lors de la même intervention précitée) :

« Pourquoi est-ce que j’accorde autant d’importance à l’idiosyncrasie monétaire allemande ? Parce que c’est le verrou du verrou et que j’en fais le cœur d’une anticipation raisonnée qui pourrait nous faire gagner du temps en nous faisant parcourir, par la pensée, le processus du plan A pour se rendre immédiatement à son terminus. En bout de course, et même les autres difficultés vaincues, la complication allemande est, j’en ai peur, l’ultime obstacle sur lequel buteraient les tentatives de reconstruction d’un euro démocratique. Car si par extraordinaire un tel projet venait à prendre consistance, c’est l’Allemagne – il faut en être bien persuadés – qui prendrait le large, peut-être accompagnée d’ailleurs ! Et voilà l’hypothèse systématiquement oubliée, la tache aveugle par excellence, le Grexit ! Et le paradoxe de l’autre euro, de l’euro démocratisé, c’est qu’il échouerait au moment où il s’apprête à réussir, du fait même qu’il s’apprête à réussir.« 

2/ Pour répondre à l’interrogation demandant pourquoi Frédéric Lordon ne cite jamais le nom de Jean-Luc Mélenchon et ne parle jamais de sa proximité avec lui, on peut relever je crois que demeurent de grosses divergences de vues. Il y a d’abord la question européenne, point d’achoppement évident à mes yeux ! J’ai évoqué cette divergence au point 1 ci-dessus. Frédéric Lordon veut aller directement au plan B tandis que Jean-Luc Mélenchon veut absolument tenter d’abord le plan A ! Sur ce point, j’approuve Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon.

Mais je crois qu’il y a par ailleurs au moins un autre élément fondamental de divergence. En effet, à deux reprises depuis janvier, Frédéric Lordon a eu l’occasion de dire des choses qui me semblent éclairer la question…

La première intervention à laquelle on peut se référer est celle où Frédéric Lordon a fait un discours à un colloque organisé par la Fondation Copernic sur le thème « Quelle stratégie pour rompre avec l’austérité ? ». C’était le 16 janvier dernier, donc 7 jours avant le sommet international du plan B dont j’ai parlé plus haut, et 3 semaines avant que Jean-Luc Mélenchon ne déclare sa candidature, et l’on peut penser que depuis les choses avaient quelque peu évolué.

Pourtant Frédéric Lordon a réitéré encore plus clairement sa pensée puisqu’il a publié dans le Monde diplomatique de mars 2016 un billet intitulé « Pour la République sociale ». Si ce billet développe une véritable proximité avec les positions de Jean-Luc Mélenchon (sans pour autant que là encore son nom ne soit cité) notamment sur la question de l’indispensable travail de refondation constitutionnelle, et ce via une Constituante (ce que défend Jean-Luc Mélenchon depuis des années), on lit aussi dans ce billet comme un désaveu du choix de Jean-Luc Mélenchon de ne plus parler depuis la Gauche.

Si ce que j’ai compris est bien ce que Frédéric Lordon a dit sans le dire, il me semble bien que c’est une critique puissante de la nouvelle stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Un des problèmes est que Frédéric Lordon ne le dit pas ouvertement. Il ne cite pas Jean-Luc Mélenchon mais parle de « certains à gauche » si bien qu’il laisse donc planer un doute sur ceux qu’il cible. Mais à lire ce qu’il dit, il me semble bien que le doute n’est plus permis. J’en suis étonné car Frédéric Lordon ne cesse de critiquer « la Gauche » telle qu’elle est. Et il m’avait donné le sentiment de souhaiter précisément que le candidat de la Gauche de combat se place dans une situation qui dépasse ce camp tout en en conservant les idées politiques qui l’incarnaient. Or c’est précisément ce que Jean-Luc Mélenchon a fait en se positionnant comme il l’a fait, en faisant voler en éclats le moribond Front de Gauche et en parlant au peuple tout entier avec un projet qui ne fait pas honte à la Gauche de combat. Mais c’est aussi apparemment ce que Frédéric Lordon fustige poliment, diplomatiquement, mais fermement.

Or, Frédéric Lordon est trop intelligent et surtout trop bien instruit du parcours de Jean-Luc Mélenchon pour ignorer que « La République sociale » est un slogan qui parle au cœur de Jean-Luc Mélenchon depuis l’origine de son combat politique et que ce fut même plus que cela puisque Jean-Luc Mélenchon en avait fait le nom de son courant au PS avec « PRS » (Pour la République sociale). Laisser entendre que Jean-Luc Mélenchon a abandonné ce slogan est un mauvais procès. Même si ce slogan n’apparait plus aussi ouvertement dans ses discours, je suis convaincu que c’est pourtant ce qui le guide depuis toujours. Simplement, il a enfin compris que faute d’une révolution populaire qui interviendrait avant et balaierai le système institutionnel pourri de la 5e République et tout ce qu’il permet, pour changer les choses et imposer justement la République sociale, il faut gagner l’élection présidentielle. Et pour gagner l’élection présidentielle en 5e République, il ne faut pas donner au peuple le sentiment que l’on parle uniquement au seul nom et pour le seul compte d’un camp. Il faut savoir se dépasser et dépasser les siens, sans se renier pour autant, sans rien rabattre de ses idées. Et c’est exactement ce que Jean-Luc Mélenchon fait.

Alors que Frédéric Lordon reprenne aujourd’hui ce slogan « Pour la République sociale » comme titre de son billet n’est pas anodin. Ce pourrait être un appui à Jeaan-Luc Mélenchon s’il n’y avait pas ces lignes reproduites ci-dessous dans lesquelles on ne peut voir qu’une illustration de la critique sous-jacente. Et c’est une critique qui fait mal car il est clair que ce que dit Frédéric Lordon a du poids dans notre camp. Qu’il y ait des désaccords n’est pas un problème insurmontable. Mais que la stratégie même de Jean-Luc Mélenchon soit attaquée ainsi dans ses bases, là c’est tout autre chose !  Je disais plus haut que dans la controverse entre Jean-Luc Mélenchon et Frédéric Lordon sur la question de la sortie de l’euro et/ou des traités et donc de l’UE, je donnais raison à Frédéric Lordon contre Jean-Luc Mélenchon. Sur la question de la stratégie présidentielle, en revanche, je donne raison à Jean-Luc Mélenchon contre Frédéric Lordon.

« Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; »

 Je ne donne pas tort à Frédéric Lordon s’agissant de l’utilité de nous en prendre à l’empire des propriétaires et donc de déconstruire la notion de propriété pour la refonder dans le sens de l’intérêt général. Mais je ne le suis pas dans la critique qu’il fait à Jean-Luc Mélenchon de se positionner désormais en dehors de la Gauche. La lutte des classes existe mais sous une autre forme. Parler de gauche et de droite aujourd’hui à un peuple déboussolé du fait de ceux qui ont travesti la Gauche en une nouvelle Droite, c’est la garantie d’être abandonné à son triste sort de chef de clan. Laissons cela à Pierre Laurent. On a autre chose à faire, rassembler le peuple, cette masse de citoyen-ne-s qui ne demandent que le respect de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité, valeurs républicaines d’où l’on décline ensuite, si l’on est conséquent, laïcité, démocratie, « Humain d’abord » et insoumission !

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Pour la république sociale – Par Frédéric Lordon – copyright Le Monde diplomatique mars 2016

C’est bien l’esprit de Lampedusa (1) qui plane sur l’époque : tout changer pour que rien ne change. Et encore, « tout changer »… A peine feindre. A moins, ce qui serait presque pire, qu’ils ne soient sincères : on ne peut pas exclure en effet que les protagonistes de la « primaire à gauche » soient convaincus de produire une innovation politique radicale, alors qu’ils bafouillent la langue morte de la Ve République. Le comble de l’engluement, c’est bien sûr de ne plus être capable de penser au-delà du monde où l’on est englué. Présidentialisation forcenée, partis spectraux, campagnes lunaires, vote utile, voilà la prison mentale que les initiateurs de la « primaire à gauche » prennent pour la Grande Evasion. Et pour conduire à quoi ? La fusion de la contribution sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu ? un programme en faveur de l’isolation des logements ? une forte déclaration sur la « réorientation de l’Europe » ?

Il est vrai que, comme la pierre du Nord (qui guérit les rhumatismes et les ongles incarnés) avait besoin pour s’écouler de se rehausser de la mention « Vu à la télé », l’étiquette « Soutenu par Libération » signale surtout le rossignol d’une parfaite innocuité, la subversion en peau de lapin bonne à n’estomaquer que les éditorialistes, comme si de l’inénarrable trio Joffrin-Goupil-Cohn-Bendit pouvait sortir autre chose qu’un cri d’amour pour le système, qui leur a tant donné et qu’il faut faire durer encore. En tout cas, il ne manque pas de personnel dans le service de réanimation, où la croyance qu’un tube de plus nous tirera d’affaire, n’a toujours pas désarmé.

Le cadavre que, contre toute raison, ses propres nécessiteux s’efforcent de prolonger, c’est celui de la « social-démocratie », entrée en France comme ailleurs dans le monde, dans sa phase de décomposition terminale. Pour avoir une idée du degré d’aveuglement où conduit parfois l’acharnement thérapeutique, il suffit de se figurer qu’aux yeux mêmes de ces infirmiers du désespoir, « toute la gauche » est une catégorie qui s’étend sans problème de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron — mais ce gouvernement ne s’est-il pas encore donné suffisamment de peine pour que nul n’ignore plus qu’il est de droite, et que, en bonne logique, une « primaire de gauche » ne saurait concerner aucun de ses membres ni de ses soutiens ?

En politique, les morts-vivants ont pour principe de survie l’inertie propre aux institutions établies et l’ossification des intérêts matériels. Le parti de droite socialiste, vidé de toute substance, ne tient plus que par ses murs — mais jusqu’à quand ? Aiguillonnée par de semblables intérêts, la gauche des boutiques, qui, à chaque occasion électorale, se fait prendre en photo sur le même pas de porte, car il faut bien préserver les droits du fricot — splendides images de Pierre Laurent et Emmanuelle Cosse encadrant Claude Bartolone aux régionales —, n’a même plus le réflexe élémentaire de survie qui lui ferait apercevoir qu’elle est en train de se laisser gagner par la pourriture d’une époque finissante. Il n’y a plus rien à faire de ce champ de ruines, ni des institutions qui en empêchent la liquidation — et pas davantage de la guirlande des « primaires » qui pense faire oublier les gravats en y ajoutant une touche de décoration.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’aucune alternative réelle ne peut naître du jeu ordinaire des institutions de la Ve République et des organisations qui y flottent entre deux eaux le ventre à l’air. Cet ordre finissant, il va falloir lui passer sur le corps. Comme l’ont abondamment montré tous les mouvements de place et d’occupation, la réappropriation politique et les parlementarismes actuels sont dans un rapport d’antinomie radicale : la première n’a de chance que par la déposition (2) des seconds, institutions dont il est désormais établi qu’elles sont faites pour que surtout rien n’arrive — ce « rien » auquel la « primaire de gauche » est si passionnément vouée.

Le problème des mouvements « destituants », cependant, est qu’ils se condamnent eux-mêmes à l’inanité s’ils ne se résolvent pas à l’idée qu’aux grandes échelles il n’y a de politique qu’instituée, ou réinstituée, y compris de cette institution qu’ils ont d’abord voulu contourner : la représentation. C’est sans doute une ivresse particulière que de rester dans le suspens d’une sorte d’apesanteur politique, c’est-à-dire dans l’illusion d’une politique « horizontale » et affranchie de toute institution, mais si le mouvement ne revient pas sur terre à sa manière, c’est l’ordre établi qui se chargera de l’y ramener — et à la sienne. Mais alors, comment sortir de cette contradiction entre l’impossible prolongement du suspens « destituant »… et le fatal retour à l’écurie parlementaire ? Il n’y a qu’une seule réponse, presque logique, à cette question décisive : s’il faut revenir sur terre, c’est pour changer les formes mêmes de la politique.

La forme de la politique a un nom général : la Constitution. Comment s’organisent la délibération et la décision : c’est la Constitution qui le dit. Sauf à croire que délibération et décision peuvent se passer de toute organisation institutionnelle, et sauf à s’en remettre aux formes en place, le chemin de crête pour échapper à l’aporie précédente, le premier temps de la réappropriation, c’est bien la réécriture d’une Constitution, puisqu’elle seule décidera de nos réappropriations ultérieures. Architecture des niveaux de décision, règles de délibération, organisation de la subsidiarité (maximale), modes de désignation des représentants, ampleur de leurs délégations, forme de leur mandat, rotation, révocation, parité, composition sociale des assemblées, etc., toutes ces choses qui déterminent qui fait quoi en politique et qui a voix à quoi sont, par définition, l’affaire de la Constitution.

C’est à ce moment, en général, qu’on objecte à l’exercice constitutionnel son abstraction qui n’embraye sur rien, son étrangeté aux préoccupations concrètes des populations. Et c’est vrai : si elle n’est qu’un Meccano juridique formel coupé de tout, la simagrée constitutionnelle ne mérite pas une minute de peine ; on ne sait que trop comment elle est vouée à finir : en divertissement pour éditorialistes et en consolidation de la capture parlementaire. Mais contre cela le spectacle même de l’époque nous vaccine radicalement. Car il nous donne avec une grande force l’idée de savoir quoi faire d’une Constitution — la seule idée qui donne un sens à l’exercice constitutionnel. Une Constitution cesse en effet d’être un amusement hors-sol de juriste et redevient objet d’intérêt concret pour les citoyens mêmes, du moment où l’on sait à quel projet substantiel de société elle est subordonnée. Mais un tel projet, il nous suffit de contempler notre situation d’aujourd’hui pour en avoir aussitôt le négatif. Précarisation érigée en modèle de société, injustices honteuses, celles faites aux Goodyear, comme hier aux Conti, attaque inouïe contre le code du travail, toutes ces choses n’en disent qu’une : faire plier le salariat, parachever le règne du capital. Et puis là-dessus arrive un film, le Merci patron ! de François Ruffin, qui, en quelque sorte, ramasse tous ces motifs d’indignation mais les transmute en un gigantesque éclat de rire — c’est qu’à la fin le gros (Bernard Arnault) mord la poussière et les petits sortent en sachant désormais que « c’est possible » (3).

Un film fait-il à lui seul un point de bascule ? En tout cas, il se trouve qu’il est là, et qu’une idée qui sort d’un film est toujours cent fois plus puissante que la même qui sort d’un discours général. Il se trouve également qu’au moment particulier où il survient, l’idée d’en faire un point de catalyse n’est pas plus bête qu’autre chose. C’est que tout craque dans la société présente, et que le point de rupture pourrait n’être plus si loin. Or, entre la causalité directe, et directement restituée, qui va de la richesse de Bernard Arnault à la misère des Klur (4), la misérable corruption de hiérarques socialistes passés sans vergogne au service du capital (5), grands médias devenus inoffensifs, Merci patron ! nous livre synthétiquement le tableau de la décomposition actuelle, nous indiquant par là même ce qu’il faut faire — tout le contraire — et, par suite, le sens à donner à un mouvement de réappropriation constituante. S’il fallait des antidotes au constitutionnalisme intransitif, à coup sûr en voilà un !

On dira cependant que les Constitutions n’ont à voir qu’avec les règles mêmes de la délibération politique, et qu’elles n’ont pas à préjuger de ses issues. Et c’est en partie vrai également. La tare européenne par excellence n’est-elle pas, par exemple, d’avoir constitutionnalisé les politiques économiques à propos desquelles il n’y a par conséquent… plus rien à délibérer ? On se tromperait cependant si on cédait au formalisme pur pour regarder les Constitutions comme des règles en apesanteur, en surplomb de tout parti pris substantiel. Il n’est pas une Constitution qui ne dissimule dans ses replis une idée très arrêtée de la société qu’elle organise. C’est peu dire que la Constitution de la Ve République a la sienne — la même, en fait, que celle des quatre républiques qui l’ont précédée. Et l’on ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, nous nous priverions de dire haut et fort quelle est la nôtre.

Mais alors, quelles sont ces différentes idées, la leur, la nôtre ? L’idée enkystée d’hier, l’idée possible de demain ? La République est un peu cachottière, elle affiche des choses et en dissimule d’autres. Liberté ? Celle du capital. Egalité ? Limitée à l’isoloir. Fraternité ? Le mot creux dont on est sûr qu’il n’engage à rien. Alors quoi vraiment ? Propriété. Le talisman caché de nos républiques successives, toutes déclinaisons d’une même république dont il va falloir donner le vrai nom, non pas la République tout court, mais la république bourgeoise, ce talisman caché, donc, c’est le droit des propriétaires des moyens de production. La République, c’est l’armature constitutionnelle de l’empire du capital sur la société.

Car, mis à part la coercition directe du servage, a-t-on vu emprise plus puissante sur l’existence matérielle des gens, donc sur leur existence tout court, que l’emploi salarié comme point de passage obligé de la simple survie, l’emploi dont les propriétaires des moyens de production, précisément, ont le monopole de l’offre, et qu’ils n’accordent qu’à leurs conditions ? Que tous les Klur de la terre soient jetés après avoir été exploités jusqu’à la corde, c’est la conséquence même de cet empire… et de la bénédiction constitutionnelle qui lui donne forme légale.

Que tel soit bien l’ancrage réel de cette république invariante — car sous ce rapport sa numérotation importe peu —, c’est l’histoire qui en administre la preuve la plus formelle en rappelant qu’il n’est pas une contestation sérieuse du droit des propriétaires, c’est-à-dire de l’empire du capital, qui ne se termine au tribunal, en prison ou carrément dans le sang — fraternité… Comme toujours, une institution ne livre sa vérité qu’au moment où elle est portée à ses points limites. C’est alors seulement qu’elle révèle d’un coup ce à quoi elle tient vraiment et la violence dont elle est capable pour le défendre. Le point limite de la république bourgeoise, c’est la propriété.

Mais la république bourgeoise n’épuise pas la République. Car si l’histoire a amplement montré ce dont la première était capable, elle a aussi laissé entrevoir une autre forme possible pour la seconde : la république sociale, la vraie promesse de la république générale. C’est que la république d’aujourd’hui n’est que la troncature bourgeoise de l’élan révolutionnaire de 1789 — et plus exactement de 1793. La révolution de 1848 n’a pas eu d’autre sens que d’en faire voir les anomalies et les manques, les manquements même : car on ne peut pas prononcer l’égalité des hommes et bénir leur maintien par le capital dans le dernier état de servitude. Qu’est-ce que la république sociale ? C’est la prise au sérieux de l’idée démocratique posée en toute généralité par 1789, mais cantonnée à la sphère politique — et encore, sous quelles formes atrophiées… La république sociale, c’est la démocratie générale, la démocratie partout, et pas seulement comme convocation à voter tous les cinq ans… puis comme invitation à se rendormir aussitôt. L’égalité démocratique, c’est la détestation de l’arbitraire qui soumet un homme aux desiderata souverains d’un autre, par exemple : tu travailleras ici, et puis non, en fait là ; tu feras ce qu’on te dira et comme on te le dira ; il est possible aussi qu’on n’ait plus besoin de toi ; si c’est embêtant pour toi, c’est surtout ton affaire, et pas la nôtre, qui est seulement que tu vides les lieux. Tu nous obéiras pour une simple et bonne raison : c’est que tu vivras dans la peur. Il n’est pas un salarié qui n’ait expérimenté les pouvoirs de la peur. La peur, c’est l’ultime ressort de l’empire propriétaire, celle que quiconque éprouve lorsque ses conditions d’existence mêmes sont livrées à l’offreur d’emploi souverain.

Il n’y a pas de vie collective — et la production en est une partie — sans règles. Comme l’a montré Rousseau, l’autonomie n’est pas l’absence de règles, c’est de suivre les règles qu’on s’est données. Mais qui peut être ce « on » sinon l’ensemble des personnes qui se soumettent librement à ces règles — librement puisque ce sont les leurs ? Le petit nombre qui, par exemple dans l’entreprise, soumet unilatéralement tous les autres à ses règles, c’est tout ce qu’on veut sauf la démocratie. Mais au fait, comment appelle-t-on un système qui marche non à la délibération mais à l’obéissance et à la peur, sinon « la dictature » ? Un « démocrate » en conviendrait immédiatement, l’observant dans la sphère politique. Mais la chose lui semble ne plus faire aucun problème sitôt passé le seuil du lieu de travail — en réalité, il ne la voit même pas. Comment se peut-il que tous les amis de la république présente, qu’on reconnaît aisément à ce qu’ils ont de la « démocratie » plein la bouche, puissent tolérer ainsi la négation radicale de toute démocratie dans la vie sociale ? Comment peuvent-ils justifier que, hors la pantomime quinquennale, toute la vie concrète des gens soit demeurée dans une forme maquillée d’Ancien Régime où certains décident et d’autres se soumettent ? Comment le gargarisme démocratique s’arrange-t-il avec le fait que, dans la condition salariale, et une fois ôtées les concessions superficielles (ou les montages frauduleux) du « management participatif » et de l’« autonomie des tâches », les individus, rivés à des finalités qui ne sont pas les leurs — la valorisation du capital —, sont en réalité dépossédés de toute prise sur leur existence et réduits à attendre dans la passivité le sort que l’empire propriétaire leur fera — car, pour beaucoup, c’est cela désormais la vie salariée : l’attente de « ce qui va tomber » ?

Rendu au dernier degré du désespoir, Serge Klur, le licencié de Bernard Arnault, menace de mettre le feu à sa propre maison. La résolution burlesque orchestrée par Merci patron !, qui fait plier Bernard Arnault, qui rétablit Klur dans sa maison et dans l’emploi, va bien au-delà d’elle-même. C’est là toute sa force, d’ailleurs : nous montrant un cas particulier, le film de Ruffin nous fait irrésistiblement venir le projet politique de l’universaliser. Car tout le monde sent bien qu’on ne peut pas s’en tenir à sauver un Klur et puis plus rien. Qu’il ne s’agirait pas seulement non plus de rescaper tous les ECCE licenciés. Ce projet politique, c’est qu’il n’y ait plus jamais aucun Klur. Le salarié-jeté, le salarié-courbé, cette créature de l’empire propriétaire, doit disparaître. Mais alors… l’empire propriétaire également ! Et même préalablement.

Dans une république complète, rien ne peut justifier que la propriété financière des moyens de production (puisque, bien sûr, c’est de cette propriété-là seulement qu’il est question) soit un pouvoir — nécessairement dictatorial — sur la vie. Le sens politique de la république sociale, éclairé par le cas Klur, c’est cela : la destitution de l’empire propriétaire, la fin de son arbitraire sur les existences, la démocratie étendue, c’est-à-dire l’autonomie des règles que se donnent les collectifs de production, leur souveraineté politique donc. Disons les choses plus directement encore : ce qu’il appartient à la Constitution d’une république sociale de prononcer, c’est l’abolition de la propriété lucrative — non pas bien sûr par la collectivisation étatiste (dont le bilan historique est suffisamment bien connu…), mais par l’affirmation locale de la propriété d’usage (6), à l’image de tout le mouvement des sociétés coopératives et participatives (SCOP), des entreprises autogérées d’Espagne ou d’Argentine, etc. : les moyens de production n’« appartiennent » qu’à ceux qui s’en servent. Qu’elle s’adonne à l’activité particulière de fournir des biens et services n’empêche pas une collectivité productrice de recevoir, précisément en tant qu’elle est une collectivité, le caractère d’une communauté politique — et d’être autogouvernée en conséquence : démocratiquement.

Alors, résumons-nous : d’un côté la figure universelle des Klur, de l’autre la pathétique comédie de la primaire-de-toute-la-gauche-jusqu’à-Macron. Et la seule voie hors de cette impasse : le mouvement destituant-réinstituant de la république sociale, soit : le peuple s’emparant à nouveau de la chose qui lui appartient, la Constitution, pour en extirper le noyau empoisonné de la propriété et y mettre à la place, cette fois pour de bon, conformément au vœu de 1793, la démocratie, mais la démocratie complète, la démocratie partout. Et puis l’on verra bien qui, parmi les démocrates assermentés, ose venir publiquement contredire le mot d’ordre de cette extension.

Dans cette affaire, il est deux choses au moins qu’on peut tenir pour sûres. Depuis deux siècles, « république » aura été le nom d’emprunt d’une tyrannie : la tyrannie propriétaire. On mettra quiconque aura vu Klur sur le point de cramer sa propre maison au défi de contester le fait. Car en passant, c’est là l’immense force du film de Ruffin : montrer les choses.

Redisons cependant qu’en cette matière c’est l’histoire qui ajoute la contribution la plus décisive à la qualification des faits. Que restait-il de la démocratie dans les bains de sang de 1848 et de la Commune ? Comme on sait, c’est au nom de la République qu’on massacrait alors — la République, fondée de pouvoir de la tyrannie propriétaire. Mais, comme disait Proust, « le mort saisit le vif », et ce passé républicain n’a pas cessé d’infuser dans notre présent. N’est-ce pas l’ordre républicain qui embastille aujourd’hui les Goodyear, ou traîne en justice les Conti, c’est-à-dire tout ce qui ne veut plus de l’existence courbée, tout ce qui relève la tête ? Quoi d’étonnant, et surtout quoi de plus symptomatique, que des Valls et des Sarkozy se reconnaissent identiquement dans cette République-là ? Que celle-ci n’ait plus pour sujets de discussion obsessionnels que la laïcité, l’école, l’identité nationale ou la sécurité ? La République n’est-elle pas non plus ce régime qui, de Thiers à Valls en passant par Clemenceau et Jules Moch, nous a livré l’engeance dont la dénomination contemporaine est « Parti socialiste » — des républicains… ?

L’autre chose à tenir pour certaine est que, si une destitution ne débouchant sur aucune réinstitution est un coup pour rien, une réinstitution sans destitution est un rêve de singe. Il n’y a plus qu’à raisonner avec méthode : par définition, on ne destitue pas en restant… dans les institutions — ou en leur demandant poliment de bien vouloir s’autodissoudre. Ça se passera donc autrement et ailleurs. Où ? Logiquement, dans le seul espace restant : l’espace public. Le premier lieu d’un mouvement constituant, c’est la rue, les places. Et son premier geste, c’est de s’assembler.

Cependant, on ne se rassemble pas par décret. La chose se fait ou elle ne se fait pas. On sait toutefois qu’un mouvement de transformation n’admet la colère que comme comburant : le vrai carburant, c’est l’espoir. Mais précisément, ne nous trouvons-nous pas dans une situation chimiquement favorable, où nous avons les deux produits sous la main ? On conviendra que ce ne sont pas les barils de colère qui manquent. Il suffirait d’ailleurs de les mettre ensemble pour que leur potentiel détonant devienne aussitôt manifeste. C’est que l’injustice est partout : Goodyear, Conti, Air France, donc, mais aussi « faucheurs de chaises », lanceurs d’alerte LuxLeaks, professeur d’université coupable d’avoir rappelé (parodiquement) de quelle manière l’actuel premier ministre parle (sérieusement) des « white » et des « blancos » : tous traînés devant la « justice républicaine ».

L’indignation, le comburant. Le carburant, l’espoir. L’espoir commence quand on sait ce qu’on veut. Mais ce que nous voulons, nous le savons confusément depuis longtemps en fait. Nous en avions simplement égaré l’idée claire, et jusqu’au mot, alors qu’ils étaient là, dans les plis de l’histoire, en attente d’être retrouvés. La république sociale, c’est la démocratie totale. C’est surtout le vrai, l’unique lieu de la gauche, qui ne sait plus ce qu’elle est lorsqu’elle le perd de vue, et à qui un républicain peut alors logiquement promettre la mort prochaine (7). En passant, il faudrait demander à la « primaire à gauche » si elle a seulement… une définition de la gauche — et il y aurait sans doute de quoi rire longtemps. Or ce qu’est la gauche, c’est l’idée même de république sociale qui le dit : la démocratie à instaurer partout où elle n’est pas encore, et donc à imposer à l’empire propriétaire.

Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; la république, dont le mot est parfaitement accoutumé, mais sociale, et par là réinscrite dans une histoire politique longue ; la démocratie, enfin, ce signifiant incontestable, dont par conséquent nul ne peut refuser la pleine extension. Et pourtant il ne faut pas imaginer que tout cela nous sera donné de bonne grâce. Comme tout ce qui s’est jusqu’ici opposé à la souveraineté propriétaire, et a fortiori comme tout ce qui se proposerait d’y mettre un terme pour de bon, la république sociale et la démocratie totale ne seront offertes qu’à une conquête de haute lutte.