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Frédéric Lordon nous parle du film “Merci patron !” de François Ruffin

Retranscription faite par Vincent Christophe Le Roux de l’intervention de Frédéric Lordon lundi 8 février, salle Olympe de Gouges à Paris, pour la diffusion du film “Merci patron !” de François Ruffin.

Je voudrais donner rendez-vous…

Alors, doté, sans doute, d’une perspicacité au-dessus de la moyenne, j’ai perçu quelques indices – extrêmement ténus ! – qui me donnent à croire que le film de Ruffin vous a plu. Enfin, vous avez semblé aimer !

Alors, moi, je voulais savoir ce que ça fait de le voir à 800 ! Parce que, déjà, de le voir à 2, ça nous faisait pousser des hauts cris, à base de « Non, mais c’est dingue ! », « Non, mais c’est pas possible ! », « Non, mais c’est pas croyable ! » et que les yeux nous en dégringolaient des orbites… Donc, voilà, je voulais voir ce que ça fait à 800 ! Bon, ben j’ai vu !

La première idée quand on on voit ça – c’est-à-dire quand on vous voit vous ayant vu ! – c’est de ne pas laisser les gens repartir chez eux comme des piles électriques sans faire quelque chose de toute cette énergie que ça ne soit pas juste un joli coup et rien derrière !

Alors, comment faire pour que ce film soit un phénomène ?

On en était là de nos réflexions – parce qu’on est quelques-uns à touiller cette idée depuis quelques temps – et on s’est dit que cette question-là n’était pas différente d’une autre qui est une question en fait beaucoup plus vaste, la question qu’un petit barbichu posait il y a déjà longtemps – ce n’est pas de Laurent Joffrin que je parle ! – la question de l’action politique en général, de l’action transformatrice en particulier, et – pourquoi ne pas le dire ? – de l’action révolutionnaire, en fait ! La question, c’est que faire ? Que faire dans cette conjoncture qui est sans doute beaucoup plus contrastée qu’on ne croit ? Qui est sans doute incontestablement sombre à de très nombreux égards mais où, sous les écrans radar, je crois que ça commence sérieusement à glouglouter au fond de la marmite.

Alors notre opinion, c’est que, paradoxalement, là où tout semble bouché, il se pourrait, désormais, qu’il y ait quelque chose à faire ! Et voilà où les deux questions se rejoignent pour n’en faire plus qu’une ! Et si le quelque chose à faire dans ce pays, c’était « Merci patron ! » qui en était le détonateur ? Et notre conviction, c’est qu’il faut faire de « Merci patron ! » un phénomène pour qu’enfin il se passe quelque chose… pour que quelque chose de plus grand que lui arrive…

Alors quelque chose mais quoi ? Mais c’est le film lui-même qui nous met sur la piste. Le film sauve les Klur* mais aussitôt il nous donne immanquablement l’envie d’universaliser cet exploit. Alors qu’est-ce que ça veut dire ça ? Est-ce que ça veut dire faire cracher par Bernard Arnault 45 000 euros + un CDI pour tous les co-licencié-e-s de Klur ? Oui, si l’on veut, bien sûr ! Mais non ! Je veux dire la vraie universalisation, ça s’appelle un projet politique.

Alors, ce projet politique, quel pourrait-il être sinon qu’il n’y ait plus jamais un seul cas Klur, un seul cas comme les Klur ? Et cette idée-là, que veut-elle dire à son tour sinon en finir avec l’empire du capital sur la société ? C’est-à-dire en finir avec la tyrannie des propriétaires qui tiennent l’existence matérielle des salarié-e-s – c’est-à-dire leur existence tout court, leur vie-même – dans leurs mains souveraines et sous leur arbitraire.

Bon, alors que faire de cette idée très générale ? Car vous voyez bien, tout ça est parfaitement flou encore… Quelle forme lui donner ? Et surtout quelles conséquences en tirer ? Je veux dire quelles initiatives, quelles actions ? Nous ne savons pas très bien mais nous savons au moins deux choses :

– La première, c’est que ça ne se passera pas à travers je ne sais quelle pantomime de primaire pour toute la gauche qui va de Mélenchon à Macron ! [on entend des applaudissements] Ça se passera donc ailleurs ! Mais ailleurs, où est-ce que ça peut être sinon dans la rue ? Grève générale ? Places occupées ? Autre chose ? On verra bien ! Pour l’instant, en tout cas, nous vous donnons rendez-vous, voilà ! Le 23 février à la Bourse du Travail [de Paris] car on verra d’autant mieux qu’on sera plus nombreux à y penser !

– La deuxième chose que nous savons, c’est que, outre que nous avons envie de faire quelque chose, il se pourrait que quelque chose soit possible ! Et ça, c’est le film qui nous le montre ! C’est que tout craque de partout ! Et qu’en face, ils commencent à avoir peur ! C’est un bon signe, ça ! Vous avez vu le baltringue du Parti Socialiste, l’ex commissaire Machereau comme ça leur fait passer le 38ème parallèle cette histoire ! C’est vraiment très impressionnant.

Alors si j’ai bien compris les premières paroles de la fanfare, ça disait, je crois, quelque chose comme : « Il faut que ça tombe ! Et après Conti, Goodyear, Air France, l’action élémentaire de ce film, c’est que si on relève la tête, ça peut tomber ! »

* Jocelyne et Serge Klur : voir synopsis du film « Merci patron ! » : Pour Jocelyne et Serge Klur, rien ne va plus : leur usine fabriquait des costumes Kenzo (Groupe LVMH), à Poix-du-Nord, près de Valenciennes, mais elle a été délocalisée en Pologne. Voilà le couple au chômage, criblé de dettes, risquant désormais de perdre sa maison. C’est alors que François Ruffin, fondateur du journal Fakir, frappe à leur porte. Il est confiant : il va les sauver. Entouré d’un inspecteur des impôts belge, d’une bonne soeur rouge, de la déléguée CGT, et d’ex-vendeurs à la Samaritaine, il ira porter le cas Klur à l’assemblée générale de LVMH, bien décidé à toucher le coeur de son PDG, Bernard Arnault. Mais ces David frondeurs pourront-ils l’emporter contre un Goliath milliardaire ? Du suspense, de l’émotion, et de la franche rigolade. Nos pieds nickelés picards réussiront-ils à duper le premier groupe de luxe au monde, et l’homme le plus riche de France ?

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L’Alternative ! Y croire et agir soi-même pour la rendre possible… La leçon de l’effet papillon

Avant-propos : Bien que publié sur mon blog intitulé « Vive la Sixième République et la première véritable démocratie », ce billet n’a rien à voir avec la thématique évoquée par le titre de ce blog.

« La » politique, tout comme celles et ceux qui la font dans l’Union €uropéenne, dans les États et les collectivités locales, me fatiguent, m’écœurent, me désespèrent. Après 22 ans d’engagement, je suis près de la saturation et je frise vraiment  l’overdose.

J’ai déjà laissé entendre que j’allais quitter cette scène-là (bien que je n’ai jamais été autre chose qu’un simple militant). Oui, ça ne saurait tarder car ça devient vraiment indispensable. C’est une question de santé psychique et d’équilibre personnel mais pas que…

Ce n’est pas de l’égoïsme. Il ne s’agit pas, pour moi, de me recroqueviller sur moi, sur ma vie, sur mon entourage, et de ne plus penser qu’à moi. NON !

Il s’agit  d’une révolte qui atteint son point d’explosion. La politique étant ce qu’elle est et celles et ceux qui la font étant ce qu’ils sont, je vire ANARCHISTE ! Et moi qui, il y a quelques années, regardait avec une certaine distanciation les adeptes de ce que l’on appelle « l’autogestion », je commence sérieusement à les comprendre aujourd’hui… J’ai mis le temps mais il y a des gens plus lents que d’autres…

Et il s’agit aussi de clairvoyance. Car le monde dans lequel on vit, ce monde détestable que nous subissons et que, hélas, nous contribuons à maintenir, fut-ce à nos dépens et à notre insu, n’est pas un monde durable. En plus d’être cruel, barbare, injuste, irrationnel, il est à durée déterminée car il ne perdurera pas encore très longtemps. L’humanité, si elle ne change pas radicalement son mode d’habiter la terre, et son mode de vivre ensemble, court à l’extinction à bref délai (au sens des temps historiques).

Or il existe des alternatives. D’ailleurs, depuis des années, une telle prise de conscience de cela grandit dans les têtes et il en résulte des alternatives concrètes, des ruptures radicales, des « radicalités concrètes » comme disent certains de mes camarades du parti que j’ai quitté il y a quelques semaines… Celles auxquelles je pense ne sont pas seulement les leurs…

Une idée nouvelle a souvent besoin d’infuser dans nos têtes avant d’avoir des effets concrets. De même qu’une graine plantée ne commencer à germer que plusieurs semaines plus tard et la plante en résultant mettra encore des semaines, voire des mois ou même des années à éclore…

Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume. Aucune alternative profitable et durable ne saurait être mise en œuvre dans l’affolement et la précipitation. Il faut y réfléchir, il faut étudier les risques et les bénéfices à en tirer. Il faut préparer sérieusement la sortie du monde actuel et l’entrée dans un autre. Ça prend nécessairement du temps.

Or, du temps, nous en avons de moins en moins… Le sablier se vide. Les aiguilles tournent et se rapprochent inexorablement du terme. Certain-e-s ont déjà écrit qu’il était « minuit moins cinq »… Et ce ne sont pas, hélas, que des Cassandre. Des faits objectifs fondent rationnellement leurs craintes. Nous pouvons nous sauver nous-mêmes si nous prenons la mesure de ce qui se joue, si nous cessons enfin de tergiverser, de remettre à demain des décisions radicales que nous devrons de toute façon prendre mais qui, demain, seront plus difficiles qu’elles ne le seraient aujourd’hui.

Je suis de plus en plus convaincu, ainsi que des milliers d’autres que moi, des millions même, que la ou les solution(s) ne viendront pas d’en haut. Dans les sphères dirigeantes, on ne veut pas, on nous mystifie, on nous abuse, on nous ment, on nous trompe, on nous spolie, on nous violente, on nous dresse les uns contre les autres et on nous refuse le droit de décider librement de notre destin.

Il nous faut comprendre et prendre conscience que nous ne ferons rien au plan « macro » car tout est sous contrôle des oligarchies qui disposent de tous les moyens de renseignement et de réaction pour nous dompter et nous maintenir dans cette forme de « servitude volontaire » pour reprendre les termes de La Boétie ou dans ce « consentement » qui nous est extorqué après avoir été « fabriqué » (cf. ce qu’en dit Noam Chomsky).

Non, ce n’est pas au plan « macro » que nous réussirons à inverser la course folle. Non, ce n’est pas au niveau général de l’État, de l’Union européenne ou de quelque union alternative que ce soit, et encore moins au niveau global mondial, que nous changerons le monde.

Nous ne pourrons le faire, à mon sens, qu’au niveau « micro », localement, dans notre foyer, dans notre famille, dans notre entourage immédiat, dans notre quartier, dans notre ville et peu à peu, en remontant la « hiérarchie » des institutions, en les pervertissant par l’essaimage et la généralisation par capillarité des alternatives concrètes. Quand les gens qui vivent à côté de nous sans nous connaitre forcément, sans nous comprendre a priori, et même peut-être sans nous approuver, verront ce que nous réussissons à obtenir par nos alternatives de vie, et quand ils verront combien cela nous épanouit et nous illumine sans que ça ne les desserve eux-mêmes ou que ça ne leur nuise d’une quelconque façon, ils s’intéresseront à nous et à nos choix. Ils chercheront à nous comprendre en nous questionnant et en tentant, à leur tour, la grande Alternative. Et les résultats venus, ils seront alors eux aussi de bons pédagogues et d’efficaces abeilles pollinisant à leur tour de nouvelles contrées…

Ami-e-s et camarades, concitoyen-ne-s, émancipez-vous ! Décolonisez vos imaginaires ! Brisez les chaînes de la servitude volontaire ! Osez cheminer dans l’inconnu et naviguer vers d’autres rives…

« L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans tant qu’il n’a pas le courage de perdre de vue la côte. » André GIDE

« Un autre monde existe, il est dans celui-ci. Soyons courageux. Allons le chercher. » Paul ÉLUARD

« On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. On le fait en inventant un autre modèle qui rend, de fait, l’ancien obsolète. » Busckminster FULLER (architecte, designer inventeur et auteur états-unien 1895-1983)

« L’avenir n’est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons en faire. » Henri BERGSON