Archives du mot-clé révolution

Entre espoir et crainte, mon esprit et ma raison s’égarent, cher Jean-Luc !

Jean-Luc, depuis des années que je te suis, j’ai appris, grâce à toi, à ne plus baisser la tête, à parler parfois (souvent) « cru et dru ». Moi qui, enfant et adolescent voire jeune adulte, étais timide, réservé, « gentil et docile », j’ai évolué dans le sens opposé pour être en phase avec « le bruit et la fureur », « le tumulte et le fracas » du temps que nous vivons que tu avais si bien décrits.
*

Et une large part de mon évolution « comportementale » ou de mon expression (écrite ou orale) résulte des heures passées en ta compagnie virtuelle. Oui, c’est en t’écoutant attentivement, en te lisant énormément (livres, blog, articles de presse), en retranscrivant parfois tes discours que, comme tant d’autres, j’ai fini, moi aussi, par adopter une certaine insolence dans laquelle certains croient déceler une arrogance qui n’en est pas une. Je l’avoue volontiers, je fais un peu le fier parfois, non pas eu égard à ce que je suis ou à ce que je dis mais plutôt à propos de ce que je défends ou des gens qui constituent ma vie ou mon « Panthéon ». Et sans doute ne suis-je pas toujours aussi « fin » que je le voudrais. J’y consens et j’ai toujours accepté les critiques aussi longtemps qu’elles ne dissimulaient pas une noirceur, ou qu’elles ne prenaient pas le masque de l’insulte ou de l’outrage.

*

Vois-tu, je pense que j’ai été à bonne école même si tu n’as été mon professeur qu’à ton insu. Comme c’est le cas pour toi aussi, il y a un peu de « jeu » dans notre expression. C’est bien toi qui a appris à un nombre inimaginable d’entre-nous à être ces « fortes têtes » que tous, nous n’étions pas forcément, voire pas du tout, il y a quelques années.

*
Et ce caractère bien trempé que nous avons aujourd’hui ne dit pas tout de nous qui, au fond, sommes des gens « sympas » rêvant d’un monde pacifié, paisible, où les peuples seraient heureux et entretiendraient entre eux des relations harmonieuses.
*

Pour ma part, depuis près de huit ans maintenant, au PG d’abord (pendant près de six ans), puis avec la France Insoumise depuis plus d’un an, je t’ai suivi et accompagné. J’ai espéré, pendant toutes ces années te voir entreprendre l’évolution stratégique que tu as enfin amorcée au second semestre 2015 et que tu as confirmée avec ta déclaration de candidature au début de 2016. Comme tant d’autres, je t’y avais appelé plusieurs fois, notamment dans deux lettres ouvertes, celle-ci et celle-là et dans les billets dont les liens figurent en notes à la fin de celui-ci. Toujours avec toi et avec nos camarades et ami-e-s, et malgré parfois certains désaccords, j’ai cheminé dans ton sillage. Et j’ai espéré que tu puisses un peu pousser toi aussi la roue de l’Histoire pour qu’elle se remette à tourner dans le sens du progrès au lieu de faire des mouvements nous faisant sans cesse régresser davantage. Ainsi que tu le « soupires » souvent toi-même, « Histoire, que tu es longue et cruelle » me dis-je bien souvent !

*

Ce soir, une nouvelle fois, après tant de fois précédentes déjà depuis des années, tu as donné le meilleur de toi-même dans ton discours-fleuve de près de deux heures à Strasbourg.

*

Tu as enflammé nos coeurs et nos âmes citoyennes. Nous vibrons d’autant plus que nous saisissons l’urgence et la gravité du moment comme son caractère exceptionnel. Tous ensemble, nous sommes en train de faire l’Histoire.

*

Je ne veux pas te paraître dithyrambique, mais il y a des choses que tu as dites ce soir qui résonnent comme jamais à nos oreilles. Des idées enthousiasmantes comme presque toujours, parce que innovantes, progressistes, humanistes, intelligentes, ambitieuses et tellement raisonnables en même temps. Mais surtout, cette capacité que tu as à nous donner la conviction que tu as la ferme résolution d’agir demain en conformité avec tes paroles et tes discours d’aujourd’hui.

*

Ceci nous donne à tous du coeur à l’ouvrage, maintient voire augmente le feu qui couve en chacun de nous. Voilà que le magma incandescent remonte de quelques mètres voire dizaines de mètres de plus. Tiens ! C’est là encore une image que tu aimes utiliser parfois, toi qui dis que le peuple français est un volcan.

*

Pourtant, ce soir, bien que je me sois laissé aller à jubiler en t’entendant, puis à m’amuser quelques minutes à écrire un nouveau billet d’humour un peu sarcastique, je me sens aussi affreusement balancé entre une joie intérieure profonde, une forme de confiance irrésistible dans l’avenir, et en même temps, ce qui est tout à fait antinomique, une inquiétude qui tend à devenir un effroi quand je vois la course du monde vers l’abîme.

*

Cet abîme, c’est celui que la folie de nos gouvernants et de nos semblables donnent l’impression de vouloir atteindre avant l’heure dite. Cette folie nous fait tous participer, parfois certes malgré nous, à la destruction de l’écosystème. Mais pas seulement !

*

Cet abîme, c’est aussi celui qui se rapproche de nous du fait de nos choix géopolitiques. On assiste à une forme nouvelle de montée des tensions et des périls comme on l’a déjà vu dans le passé, pour le plus grand désastre et le plus grand malheur de l’Europe.

*

Et comme si ça ne suffisait pas à noircir suffisamment le tableau, tu as relevé ces derniers jours, et encore ce soir, le pressentiment que nous commençons à avoir tous que notre propre pays, poussé par des forces occultes qui semblent bien s’être donné le mot pour souffler sur les mauvaises braises, n’entre non pas en « révolution citoyenne », mais en guerre civile.

*

Et au-delà de tout cela, une autre peur commence vraiment à m’assaillir : que les tenants du système ne se laissent pas chasser par une simple séquence électorale.

*

On est quelques-uns à percevoir des signaux qui se rapprochent de plus en plus depuis quelques années, depuis quelques mois et depuis quelques semaines. Je pourrais aussi dire depuis quelques jours.

*

Et ces signaux ne sont vraiment pas encourageants. Pour ne pas dire qu’ils me terrifient !

*

Certes nous t’avons toi, et nous avons aussi les valeureux combattant-te-s qui sont autour de toi, dans le premier cercle, dans le second, le troisième et les suivants… Et comme tu l’as si magnifiquement exprimé ce soir, nous avons aussi et surtout ce peuple français si ardent, si prêt à se retrousser les manches pour participer à l’oeuvre historique qui nous attend si on le prend par la main au lieu de le mépriser, de le négliger, de l’ignorer, voire de le contraindre à faire ce qu’il refuse.

*

Mais contre nous, nous avons aussi des ennemis résolus à ne jamais perdre le pouvoir. Je ne parle pas spécialement de tel ou tel pantin du « circus politicus » prenant la suite de ceux qui les ont précédés dans ce rôle. Je parle plutôt des forces plus discrètes mais ô combien plus puissantes qui tiennent le monde.

*

Je connais un peu l’Histoire et je sais combien elle est cruelle.

*

Deux dates disent beaucoup pour qui a étudié tout ce qui tourne autour d’elles : le 22 novembre 1963 et le 11 septembre 2001. J’aurais pu en citer bien d’autres mais ces deux-là sont pour moi les plus fondamentales pour dire que le mal existe !

*

Voilà pourquoi j’ai peur Jean-Luc.

*

Je ne pense pas que cette peur soit irrationnelle. Et elle ne m’empêche ni de penser, ni d’agir. Je ne me terrerai pas plus demain qu’hier pour éviter tout risque potentiel. Mais je voulais exprimer ce soir cette angoisse sourde que beaucoup de mes camarades et ami-e-s partagent.

*

Peut-être qu’un jour prochain, à l’occasion d’un nouveau discours que tu prononceras ou d’un nouveau billet de blog que tu publieras, tu auras des mots pour nous rassurer. Car si je parle en mon seul nom vu que je ne suis rien d’autre qu’un militant ordinaire, je sais que je pourrais parler au nom de beaucoup.

*
Je t’adresse, Jean-Luc, un salut très fraternel et je t’abjure de prendre garde à toi.
*
*
*
Quelques liens vers des billets que j’ai écrits à ton sujet ou à ton attention

Entamer la reconquête (4/4)

Le début de la première partie (Avant-propos, plan, introduction et sections 1 et 2) est à lire ici.

La fin de la première partie (section 3) est à lire ici.

Le début de la seconde partie (introduction et sections 1 et 2) est à lire ici.

*

Section 3 : La révolution de la gratuité des services publics

*

Un service public est, par essence, d’intérêt général. Il doit donc être financé par la collectivité dans son ensemble et pas par les « usagers », d’autant plus que les « usagers » peuvent être des personnes aux moyens réduits et il n’est donc pas juste de les faire contribuer de la même façon que les autres.

*
Certes, il existe déjà divers systèmes qui, reposant sur cette idée, permettent une gratuité partielle, ou une tarification dite sociale. Mais je suis de ceux qui considèrent que c’est insuffisant. Il faut aller beaucoup plus loin et atteindre ce point d’arrivée qui est la gratuité totale pour l’usager, indépendamment de ses moyens.
*

Car de toute façon, celui qui a des moyens importants aura, par l’impôt refondé ainsi que je l’ai expliqué plus haut, contribué bien plus que celui qui n’a que des moyens réduits. Donc le financement des services publics n’a pas besoin de la contribution supplémentaire de l’usager. Son budget résultera de l’impôt général (et par impôt général, j’entends aussi l’impôt finançant les collectivités locales).

*
L’accès à la santé, qu’il s’agisse de consultations médicales, de séjours à l’hôpital, de soins divers, de l’achat de médicaments, tout ceci doit devenir gratuit pour l’usager. Le financement doit résulter lui aussi du seul budget de la nation.
*
Quand Jean-Luc Mélenchon évoque son projet de sécurité sociale intégrale, c’est une réponse à l’exigence de gratuité totale de la santé.
**
L’accès aux transports publics doit aussi devenir gratuit pour tous.
*
Je pense aux transports urbains et interurbains dont les travailleurs ont besoin pour aller au travail et dont tout le monde a besoin pour aller faire ses courses ou remplir un certain nombre d’obligations.
*

Alors, certes, il faudra exclure le cas du transport de loisir à moyenne et à longue distance car je fais évidemment une différence entre le transport qui est nécessaire à la vie (trajets domicile-travail, trajets pour aller faire ses courses, trajets de courte distance pour ses loisirs et sa vie sociale) et le transport qui entre davantage dans une catégorie que je définirais comme étrangère aux besoins fondamentaux (par exemple prendre l’avion pour aller en voyage à l’étranger).

*
L’accès à l’eau potable doit également devenir gratuit pour tous car l’eau est indispensable à notre vie et on ne saurait décider que son accès a un coût, quel qu’il soit, sans contester radicalement le droit naturel de tout être humain de boire une eau saine et de bénéficier aussi de la quantité d’eau propre nécessaire à son hygiène sans avoir à payer pour cela.
*

Le coût de la potabilisation de l’eau, certes important et allant croissant en lien avec les pollutions grandissantes et l’irresponsabilité de certaines firmes, doit être assumé par le budget général de la nation et non, fut-ce à titre complémentaire, par la contribution de l’usager. Quant aux pollueurs, ils seront mis à contribution d’une façon qui aura un effet dissuasif certain.

*

Nous disons la même chose pour ce qui relève de l’accès à l’électricité ou au gaz.

*

Évidemment, cette gratuité de principe ne s’opposerait pas à la dissuasion des consommations excessives. Par exemple, s’agissant de l’eau et de l’électricité, il est facile de concevoir que les premiers mètres cubes, ou les premiers kilowatts, ceux qui permettent la vie, seraient gratuits pour tous, tandis que redeviendraient payantes les quantités consommées dépassant un seuil décidé par la loi.

*

Nous estimons que la gratuité totale doit s’appliquer aussi à l’accès à l’éducation et à l’enseignement public, y compris l’enseignement supérieur.

*
Il faudra élargir aussi le périmètre de la gratuité dans le domaine de la culture afin que chacun, quelle que soit sa propre capacité contributive, puisse accéder librement aux livres et aux œuvres culturelles qui sont de puissants outils d’émancipation.
*
On a déjà les bibliothèques et les médiathèques qui offrent ce service public soit gratuitement, soit à très bas coût. C’est exact mais c’est insuffisant. Il faut aller bien plus loin.
*
Une mesure concrète parmi d’autres, et qui relève aussi d’ailleurs de la question liée à la révolution fiscale à laquelle j’appelle, est la suppression pure et simple de la redevance audiovisuelle car, ici comme pour les autres services publics, le financement doit relever du budget général de la nation et non pas d’une contribution spéciale imposée aux usagers.
*
Et sur le sujet de l’audiovisuel public et privé, on inventera des processus qui permettront au peuple souverain de décider démocratiquement qui, dans la sphère médiatique et culturelle, mérite d’être financé et qui ne doit pas l’être, qui mérite des financements supplémentaires, et qui, à l’inverse, mérite de voir son budget public réduit voire supprimé.
*
Tous ceux qui abrutissent les masses, tous ceux qui concourent à leur mentir, à les manipuler, à réduire la conscience citoyenne, verront leur budget supprimé (des émissions comme la télé-réalité, comme « Touche pas à mon poste » de Cyril Hanouna, comme « C’est dans l’air » avec celui qui est devenu, au fil du temps, le propagandiste préféré du système, Yves Calvi n’ont aucune légitimité à être financées par la contribution fiscale, car ces émissions nuisent à la conscience citoyenne et donc à l’intérêt général).
*

On ne les interdira pas car nous respecterons le principe démocratique de la liberté d’expression mais elles devront s’auto-financer par les moyens légaux de leur choix. Et il n’y aura pas de publicité sur le service public audiovisuel, lequel ne sera plus dirigé par des entreprises tirant l’essentiel de leurs ressources de l’État.

*
Nous pensons également au retour complet du service des pompes funèbres dans le domaine public. La mort ne doit pas ajouter, à ce qu’elle est déjà, une ultime injustice : celle de voir tel individu pauvre ne pas avoir la possibilité d’être traité avec la dignité qui s’impose. Il est inacceptable, et il est révoltant au plan humain, que des personnes mortes en solitaires soient traitées en indigents. De même, il est insupportable que des personnes dont les proches sont trop pauvres pour financer les obsèques et ce qui s’ensuit, ne puissent pas bénéficier d’un traitement décent.
*

Nous défendons l’idée d’un service public comme cela existait auparavant, avant que celui-ci aussi soit privatisé et mis dans le marché. Nous inventerons un nouveau service public pour que tout citoyen bénéficie des mêmes droits à des obsèques dignes.

*
Enfin, nous pensons à un nouveau service public qu’il faudra créer : un service public bancaire. La Banque de France pourrait se voir confier cette mission ou on pourrait créer un établissement dédié.
*
Sa mission serait d’être la banque des « petits porteurs » (entreprises et particuliers). On arrêterait un montant de rémunération et de patrimoine à partir duquel le porteur ne pourrait plus maintenir son compte et devrait trouver une banque sur le « marché ».
*

Cette banque aurait une visée sociale en ce sens qu’elle n’aurait pas pour objet de voir gonfler ses bénéfices mais seulement d’assurer le service bancaire au bénéfice des petits porteurs et à ce titre, elle pourrait consentir des prêts à des taux d’intérêt très bas, le but n’étant pas de faire des bénéfices mais d’aider ceux qui ont besoin d’être aidés et soutenus, notamment les entreprises qui viennent de se créer ou celles qui ont des projets d’évolution et ont besoin de financements.

*
Notre but, dans ces lignes, n’était pas d’être exhaustif sur la question de la gratuité des services publics et donc nous ne développerons pas davantage. Mais il faut comprendre que si la révolution fiscale et la révolution du travail auxquelles nous appelons et pour la mise en œuvre desquelles nous avons des idées claires, sont de puissants outils pour rétablir l’égalité des citoyens et augmenter fortement la justice sociale, la gratuité totale des services publics et l’augmentation du périmètre de ceux-ci sont également des armes de destruction massive du capitalisme puisque celui-ci vise à tout privatiser, tout financiariser, tandis que les propositions que nous faisons sont de nature, au contraire, à rendre accessibles à tous, gratuitement, ce qui est indispensable à la vie ou, à tout le moins, ce qui lui permet de ne pas être une succession de galères et d’injustices.
*

Chacun fera ensuite ce qu’il veut pour conjuguer son droit au bonheur mais personne ne sera plus empêché par le seul fait résultant de l’insuffisance de ses moyens financiers.

*

Et comme, de toute façon, la révolution fiscale que nous ferons aura pour effet direct de faire disparaître la pauvreté, la faiblesse des moyens financiers ne sera plus une garantie de privations.

*

Section 4 : La révolution du revenu garanti

*
Le débat mérite d’être mené et j’espère que les derniers mois de la campagne électorale vont permettre à tous de mieux cerner les tenants et les aboutissants de la question.
*

J’espère qu’ensuite notre accession au pouvoir l’an prochain, si elle intervient, aura pour effet d’organiser cette fois un grand débat public national s’achevant par un référendum au terme duquel le peuple français choisirait les solutions à mettre en œuvre.

*

Je ne fais donc ici que mentionner le sujet sans le développer mais en invitant chacun-e de vous à s’en emparer, à s’instruire sur le sujet, à organiser des débats sur la question dans vos territoires, dans vos assemblées citoyennes, dans vos organisations… afin que nous soyons, collectivement, préparés demain au grand débat national qui pourrait être organisé par le nouveau pouvoir sorti des urnes si Jean-Luc Mélenchon était élu Président de la République.

*

Aussi coûteuses soient-elles si on les analyse sous l’œil d’un capitaliste, toutes ces révolutions politiques et économiques sont possibles.

*

Une économie fonctionne lorsque les richesses sont partagées car elles circulent alors selon une logique circulaire. On peut dire qu’une économie rationnellement pensée et organisée fonctionnerait comme le cycle de l’eau. Rien ne se perdrait des richesses produites par l’ensemble de la population. Ces richesses en étant partagées, se retrouveraient mieux utilisées.

*
Si de meilleurs salaires (par rapport à ce qu’ils sont aujourd’hui) étaient payés par les patrons à leurs salarié-e-s, ils seraient forcément dépensés et/ou partiellement épargnés : dans le premier cas, ces richesses contribueraient à développer l’économie, dans le second cas, elles contribueraient à augmenter les réserves financières pouvant être utilisées pour financer l’investissement et les aides en tout genre.
*

C’est bien un cercle vertueux qui se mettrait en place et ce système serait antinomique avec le cercle infernal actuel où la richesse globale se perd dans des bulles, ou est embastillée dans des paradis fiscaux où elle ne sert personne, sinon quelques très rares nantis qui, d’ailleurs, ne peuvent pas consommer leur propre richesse tant elle dépasse leurs besoins, aussi immenses soient-ils, aussi ostentatoires soient-ils, aussi démesurés soient-ils !

*

Si un mauvais génie capturait presque toute l’eau de pluie qui retombe sur terre après s’être évaporée des mers et des océans, et la mettait « à l’abri » sur une autre planète, il va sans dire que le climat deviendrait vite infernal sur terre puisque les terres émergées seraient vite transformées en déserts et que, peu à peu, les mers et les océans se videraient puisque l’eau s’en étant évaporée n’y reviendrait plus.

*

Eh bien, je trouve que les capitalistes de notre temps sont comme ce mauvais génie imaginaire puisqu’en confisquant, au seul bénéfice de quelques-uns, très peu nombreux, la richesse globale créée par tous, ils interrompent le cycle naturel de l’économie et peu à peu, vont finir par tuer tout le monde. Sauf si nous décidons de ne pas mourir et que nous « tuons » ce mauvais génie avant qu’il ne fasse son office…

*
Bref, au terme de ces longs développements et de ces deux parties de mon billet « Entamer la reconquête », vous aurez compris, je l’espère, plusieurs choses :
  • Notre pays est riche, contrairement au discours que nous entendons de toutes parts…
  • Notre pays regorge de gens pleins de talents et de citoyen-ne-s travailleurs et n’a donc rien à voir avec ce pays que certains nous décrivent comme composé de feignants, d’incultes, d’ignorants, d’idiots, d’incompétents…
  • Notre pays n’a pas à être tétanisé par les discours déclinistes façon « anti-France » qui ont pour seul dessein de faire croire à tous que nous ne valons rien et que la seule solution qui s’offre à nous est de remettre notre destin à des gens qui sauront nous diriger et nous remettre sur le droit chemin : Allemagne hier, Union européenne aujourd’hui, peut-être États-Unis demain. Ce discours est le même que celui qui était développé dans les années trente et qui visait à ce que l’Allemagne prenne le contrôle de notre pays. Logiquement, parmi ceux qui avaient ce discours, la plupart furent d’enthousiastes collaborateurs des Nazis, puis, pour ceux qui ont survécu à l’épuration, des petits soldats de la nouvelle Rome qui n’est autre que l’empire-monde états-unien !
  • Si certains nous voient incapables, si certains nous veulent impuissants et soumis, d’autres, bien plus nombreux mais trop longtemps silencieux et passifs, savent que nous sommes un peuple qui, lorsqu’il se lève, change le cours de l’histoire du monde. Nous l’avons déjà fait plusieurs fois et c’est pour cela que Victo Hugo avait écrit : « Ce que Paris conseille, l’Europe le médite. Ce que Paris commence, l’Europe le continue. » Et pas que l’Europe d’ailleurs ! Le mouvement bolivarien a été largement inspiré par la révolution française même s’il a trouvé ses propres règles et a choisi son propre développement, en toute indépendance.
  • Nous savons, autour de Jean-Luc Mélenchon, ce qu’il est possible de faire. Nous ne risquons pas, nous, d’être tétanisés par les hurlements à la mort de quelques-uns. En référence au titre d’un livre de notre camarade économiste Jacques Généreux*, nous tous disons clairement : « Nous, on peut ! » et j’ajoute que « Nous, on le veut ! »
  • Nous ferons ce qu’il faut faire pour satisfaire l’intérêt général après que nous ayons débattu de la forme et du contenu de celui-ci.
*
* Jacques Généreux fut responsable, un temps, des questions économiques au sein du Parti de Gauche et c’est aujourd’hui un des deux responsables de l’élaboration collective du projet présidentiel, l’autre responsable étant Charlotte Girard.

Entamer la reconquête (3/4)

Le début de la première partie (Avant-propos, plan, introduction et sections 1 et 2) est à lire ici.

La fin de la première partie (section 3) est à lire ici.

*

Seconde partie : Nous, on le veut !

Introduction

*
Les décisions radicales, révolutionnaires même, auxquelles je pense, celles qu’il faudra mettre en œuvre, celles qui, je l’espère, seront finalement portées par Jean-Luc Mélenchon dans son projet présidentiel pour 2017 et mises en oeuvre, consistent à partager équitablement la richesse, ce qui implique, à mon sens, diverses révolutions dont je vous parlerai successivement :
  • une révolution de la fiscalité
  • une révolution du temps de travail
  • une révolution visant à établir la gratuité générale des services publics
  • une révolution instaurant un revenu garanti*
* J’utilise sciemment ces mots neutres de « revenu garanti » car je ne suis pas convaincu par le « revenu de base » ou le «revenu universel » version Hamon qui, pour moi, est une arnaque et une idée inacceptable tant elle reflète l’esprit capitaliste.
Et j’ai bien compris que Jean-Luc Mélenchon, hélas, n’est pas partisan lui-même du « salaire à vie » défendu par Bernard Friot et le réseau salariat.
*
Toujours est-il que même sans aller jusqu’à la mise en oeuvre du « salaire à vie » de Friot, je suis partisan d’un puissant mouvement en faveur d’une solution qui ne permette plus que les uns bénéficient à outrance de l’héritage et que les autres subissent la cruelle loi du chômage et de la précarité quand ce n’est pas de la misère pure et simple, et ce d’autant plus que notre pays n’a jamais été aussi riche.
*
Le problème ne tient pas à un défaut richesse ou de compétitivité comme on nous le serine depuis des années pour nous conduire à tout déréglementer et  tout libéraliser. Il tient à un problème de répartition de la richesse globale. Les uns, très peu nombreux, ont tout, et les autres ont de moins en moins. Et les chiffres donnent froid dans le dos. Le nombre de milliardaires et de millionnaires ne cesse de croître quand, dans le même temps – et c’est bien sûr en corrélation étroite – le nombre de pauvres explose, de même que celui des précaires.
*
En outre, il paraît que la France est le pays d’Europe qui a le plus de millionnaires. Pour les uns, c’est bon signe car cela signifie que nous sommes en pointe. Or, en disant cela, ils ne se rendent pas compte qu’ils contredisent leur propre doxa, si souvent répétée partout, selon laquelle notre pays ne vaut rien, ne sait rien faire, ne produit rien, ne fout rien… Comme disait Coluche, et ça ne nous rajeunit pas, « ils vont être contents, les pauvres, de savoir qu’ils habitent un pays riche ! »
*

Section 1 : La révolution fiscale

*

1er § : L’objectif de la révolution fiscale : assurer l’efficacité économique et la justice fiscale

*

Avec cette révolution fiscale dont je vais plus loin présenter les grands traits, je souhaite que le « code général des impôts » et le « livre des procédures fiscales » déclinent, en en respectant l’esprit et la lettre, ce principe fondamental porté par l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, selon lequel :

« Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

*

En clair, il faut prendre beaucoup moins aux petits contributeurs (que ces « petits contributeurs » soient des citoyens ou des entreprises) et beaucoup plus aux gros (qu’il s’agisse des nantis ou des grosses entreprises) et c’est ce que Jean-Luc Mélenchon et nous tous avons bien l’intention de faire.
*
En pratique, nul besoin de pondre des dispositifs juridiques complexes. On peut procéder de manière très simple. Inutile d’inventer des centaines de « niches fiscales » qui nuisent à la bonne connaissance du droit des impôts et à sa compréhension, en même temps qu’elles détruisent le principe d’égalité des citoyens devant l’impôt.
*
Et cette nouvelle façon de procéder, ce choix de remplacer des dispositifs abscons et incompréhensibles au plus grand nombre sera également une arme au service de tous car la transparence sera de mise, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
*
L’efficacité économique et la justice fiscale ne sont pas antinomiques, tout au contraire ! C’est bel et bien en permettant la première que l’on rétablira la seconde.
*
Et l’efficacité économique, comme la justice fiscale, ne s’opposent pas à la simplicité législative et réglementaire en la matière. Ici aussi, bien au contraire, c’est cette simplicité des règles qui assurera l’efficacité économique de l’impôt.
*

2ème § : L’esprit de la révolution fiscale : « On va leur faire les poches »

*
Il faut tout repenser, tout refonder, tout changer. Car depuis des décennies, le droit fiscal est devenu (comme d’ailleurs bien d’autres corpus juridiques) un ensemble de règles incompréhensibles, illisibles, obscures, d’application très incertaine, permettant tous les contournements, toutes les fraudes, ou même une « optimisation » tout à fait légale mais ô combien injuste quand elle aboutit à ce que les plus aisés (particuliers ou entreprises) paient moins que les moins bien lotis.
*
Je sais que certains, que je considère comme nos ennemis, réclament aussi cette mise à plat en vue d’un « choc de simplification » fiscal et d’un allègement massif de l’impôt. Que nos ami-e-s se rassurent. Ce ne sont pas leurs suppliques que nous allons entendre et ce ne sont pas leurs exigences que nous voulons satisfaire. Bien au contraire !
*
Le « choc de simplification » qu’ils réclament tant, ils vont l’avoir mais je doute qu’il emporte leur adhésion, in fine !
*
Quant à l’allègement de l’impôt, oui, nous allons en effet l’alléger de manière très substantielle, mais ce ne sera pas à leur profitEux au contraire, ils vont connaître une ponction bien plus importante que celle dont ils se plaignent tant. Le simple fait de revenir à un système d’authentique justice fiscale sera coûteux pour eux. Et si l’on y ajoute les dédommagements de la souffrance infligée depuis si longtemps par leur système inique, eh bien, ils seront plus légers demain… Ils n’auront plus besoin d’îles paradisiaques pour aller y entreposer des richesses qu’ils ne trouvent pas à employer dans leur propre pays !
*

3ème § : Les principales modalités de la révolution fiscale

*
Nous préconisons les solutions suivantes :
*
– un impôt sur le revenu des personnes physiques avec un nombre de tranches bien supérieur à celui d’aujourd’hui, afin que chaque fourchette de rémunération (à définir) soit soumise à une contribution dont le pourcentage (à définir) corresponde à la « capacité contributive » du redevable, étant entendu que nous arrêterons aussi un montant de salaire maximal et une échelle maximale des rémunérations (à définir) de telle manière qu’il ne soit plus possible que les uns aient tout ou presque et les autres rien ou si peu. Ça tombe bien : Jean-Luc Mélenchon, dans le Projet l’Avenir en commun, prévoit non seulement quatorze tranches pour cet impôt sur le revenu réformé mais aussi le revenu maximal et le salaire maximal !
*
– un impôt sur les sociétés qui sera régi par les mêmes principes que l’IRPP précité mais qui, en outre, sera pensé comme un puissant incitateur au progrès commun. Par exemple, une entreprise qui, au lieu de licencier sans cause légitime, renforce son effectif, améliore sans cesse les conditions de travail de ses salarié-e-s, augmente les salaires de TOUS ses salarié-e-s, investit dans des projets de bien commun, verrait son impôt réduit à proportion de son implication « citoyenne » ou de sa contribution à l’économie générale et donc à l’intérêt général.
**

À l’inverse, une entreprise qui préférerait ne pas investir, ne pas recruter, licencier, faire régresser les conditions de travail de ses salarié-e-s, ne pas augmenter voire réduire leurs rémunérations, tout en augmentant celles des principaux responsables ou des dividendes payés aux actionnaires, verrait son impôt massivement augmenté, avec, sans aucun doute, un effet puissamment dissuasif. Dans le même temps, des règles devront également être adoptées pour empêcher que les dirigeants la délocalisent ou la dissolvent, ou la vendent sans raison et surtout sans l’accord, librement consenti, des salarié-e-s.

*
Il en irait de même pour les licenciements qui ne pourraient intervenir qu’après accord général des salarié-e-s, dans des conditions à définir. Et certains licenciements seraient purement et simplement prohibés par la loi, à commencer par tous ceux qui n’ont pas pour objet de sauver une entreprise en sérieuses difficultés mais qui n’ont d’autre dessein que d’augmenter les bénéfices des actionnaires. Ces questions ne relevant pas du thème des impôts, elles ne sont ici évoquées que pour mémoire.
*

un impôt sur le capital dormant serait inventé, sorte d’impôt sur la fortune refondé, de telle manière qu’au-delà de la question de la rémunération et du patrimoine, les richesses héritées ne soient plus maintenues inéluctablement chez les mêmes, génération après génération. Car c’est ce phénomène-là qui est à la base, très souvent, de la constitution de la classe (ou de la caste) oligarchique. Les plus grosses fortunes ne sont pas toujours le résultat d’un génie entrepreneurial mais beaucoup plus souvent le fait de l’héritage. Et cela nuit radicalement au principe d’égalité entre tous les citoyens. Nous devrons donc agir puissamment contre cette confiscation. Il ne s’agit pas ici de cibler le capital épargné car l’épargne est un des outils économiques, mais plutôt le capital qui est soutiré à l’économie, par différentes modalités.

*

La fraude fiscale, comme les phénomènes d’évasion fiscale, seront sévèrement punis. Nous irons chercher les coupables où qu’ils se trouvent, et les fortunes accumulées qu’ils auraient soustraites à l’intérêt général de leur entreprise et de la nation seront récupérées par l’État pour être redistribuées équitablement.

*

Les possibilités d’ « optimisation fiscale » existant aujourd’hui seront profondément revues pour être limitées à ce qui a été dit ci-dessus en ce qui concerne l’effet incitatif de l’impôt sur les sociétés, afin que l’on ne connaisse plus des situations ubuesques et si injustes dans lesquelles des multinationales ne paient presque rien tandis que des petites et moyennes entreprises paient beaucoup plus qu’elles.

*

la TVA, contribution la plus injuste puisqu’elle pèse beaucoup plus sur les petits salaires que sur les gros, et qu’elle touche tous les produits et services, même les plus indispensables à la vie, serait purement et simplement supprimée. Je sais que c’est elle qui apporte le plus de ressources à l’État mais ces ressources seront demain réunies par les trois impôts précités : IRPP, ISS et impôt sur le capital dormant.

*

Il faudra aussi repenser profondément la fiscalité locale. Les impôts locaux, notamment taxe foncière et taxe d’habitation, devront conjuguer les mêmes principes que les impôts définis par l’État.

*

C’est bien une utopie que nous avons à l’esprit et c’est bien d’une révolution qu’il s’agit !

*

Section 2 : La révolution du temps de travail

*
Outre la refonte totale de notre fiscalité, c’est le travail, dans ses modalités en général, qui doit être, et qui sera, repensé.
*

En premier lieu, nous avons l’intention déterminée de le partager afin que les millions qui en sont privés depuis si longtemps puissent y revenir, et que, à l’inverse, les millions qui y sont soumis puissent en être partiellement libérés.

*

Je dis partiellement car il ne s’agit pas d’enlever tout le travail aux uns pour le donner entièrement aux autres mais, en allégeant la charge des uns, de transformer ce qui est une contrainte pour eux en une nouvelle opportunité pour les autres.

*

1er § : La réduction drastique du temps de travail par salarié

*

Réduire drastiquement la durée légale du travail par salarié peut se faire en agissant dans deux directions : réduction du temps de travail hebdomadaire et réduction du temps de travail dans une vie.

*

1/ La réduction du temps de travail hebdomadaire : cap sur les 30 heures !

*

Voici un objectif ambitieux ! Ramener la durée légale du travail à 30 heures par semaine – un seuil symbolique et plus significatif dans ses effets que les 32 heures défendues par les timides – amorcerait une puissante marche vers le progrès collectif, en ce sens que ce temps dégagé pour les uns permettrait de faire travailler les autres qui sont tenus à l’écart du monde du travail.

*

Cette réduction sera à penser avec les innovations que nous inventerons relativement au « temps choisi » (§2 ci-après).

*

2/ La réduction du temps de travail dans une vie : retour au principe de la retraite à 60 ans et innovations

*

Le principe : Réduire le nombre d’années de travail dans la vie afin que les salarié-e-s puissent prendre leur retraite à taux plein avant l’âge et le nombre d’annuités requis aujourd’hui.

*
Dès notre arrivée au pouvoir, nous reviendrions au principe de la retraite à taux plein à 60 ans et le nombre d’annuités ne devrait plus être un critère fondamental. Il devrait être adapté en fonction des vies de chacun.
*
Par exemple, un étudiant qui a passé des années à l’université et qui n’a commencé à travailler qu’à 25, 26, 27 ans, ne serait pas pénalisé par ce retard car ses années d’enseignement seraient prises en compte comme années de travail au titre des annuités.
*

Par ailleurs, afin de ne pas pénaliser les chômeurs qui sont bien plus souvent des victimes du système que des « assisté-e-s » forcément « feignants » et « abusant » de ses « largesses », un système serait inventé afin que leurs années de chômage ne les empêchent pas d’accumuler des annuités. Je ne suis pas expert du sujet mais je ne doute pas que bien des idées puissent être proposées pour inverser la culpabilité et la faire peser sur la société, sur le système, sur les employeurs, plutôt que sur les chômeurs. Car ils ont la double peine ou plutôt même la peine multiple :

*

– faute de travail, ils ont une rémunération souvent très faible et à durée déterminée puisque les aides finissent par se réduire, voire par disparaître, s’ils ne retrouvent pas un emploi ;

*

– ils sont maltraités par les medias et les « importants » qui les décrivent comme des adeptes de la flemmardise organisée, voire comme des escrocs aux aides sociales ;

*

– ils sont mal vus par un grand nombre de leurs concitoyens qui considèrent qu’ils sont payés à ne rien faire tandis que beaucoup doivent trimer pour des salaires de misère, inférieurs aux aides sociales que l’on peut cumuler.

*

– Enfin, une fois les chômeurs arrivés au terme de leur vie professionnelle, comme ils ont peu travaillé, ils voient le montant de la décote dans le calcul de leur retraite amputer celle-ci massivement.

*

Quant à celles et ceux qui ont commencé à travailler très tôt dans leur vie, par principe le seuil de 60 ans serait réduit, de telle manière que l’égalité soit rétablie avec la masse des travailleurs.

*

Par exemple, un travailleur ayant commencé à travailler à 16 ans pourrait partir en retraite à taux plein à 56 ans si le nombre d’annuités reste de 40 ans et ce, indépendamment de la pénibilité du travail.

*

Ensuite, second élément à prendre en compte, et d’effet cumulatif, si le travail en question a justement été pénible, on offrirait à ce travailleur, une décote du nombre d’annuités nécessaires pour obtenir sa retraite à taux plein. Les conditions et modalités de cette décote seraient à déterminer mais le principe aurait une valeur fondamentale.

*

Tous les emplois n’usent pas les salariés de la même manière et il est normal, quand on professe « l’humain d’abord » et l’égalité, de prendre en compte ces différences. Un-e salarié-e qui a passé des années dans un travail pénible pourrait ainsi prendre sa retraite à taux plein après 35 annuités, ou pourquoi pas 30… Je ne dis des chiffres qu’au hasard. La définition de ces chiffres se fera dans des conditions sérieuses, sur la base d’éléments argumentatifs reposant sur des éléments solides. Je ne développe ici que le principe théorique que je défends.

*
J’irais même plus loin dans ce principe et dans le droit en découlant.
*
Je considère en effet que celles et ceux qui ont été amenés à commencer à travailler si jeunes, n’ont sans doute pas eu d’autre alternative, que ce n’était pas un choix librement consenti et qu’ils ont été privés du droit à un enseignement plus approfondi, ainsi qu’à une jeunesse plus innocente, plus légère. Ils méritent donc, selon moi, de pouvoir rattraper ce désavantage du début de leur vie en partant à la retraite à taux plein plus tôt que les autres. Le principe susvisé de la décote applicable à celles et ceux qui ont commencé à travailler plus tôt serait mis en oeuvre ici avec un effet renforcé compensant le double désavantage : avoir dû commencer à travailler très tôt dans sa vie et n’avoir pas pu bénéficier d’un droit à l’éducation à la hauteur du droit théorique offert à tous.
*

Concrètement, un travailleur qui aurait commencé à travailler à 16 ans et de ce fait aurait été privé du droit d’aller au lycée puis à l’université, pourrait partir en retraite à 55 ans (par exemple) et si son travail a en plus été pénible, il pourrait partir à 50 ans (autre exemple).

*

2nd § : Le développement massif du temps choisi

*

1/ Le « temps choisi » hebdomadaire

*

Aujourd’hui le temps choisi est déjà une réalité du monde du travail mais c’est une réalité tout à fait anecdotique. Très peu de salarié-e-s peuvent « choisir » leur temps de travail car les employeurs en décident seuls ; et si un ou une salarié-e en bénéficie, c’est parce qu’il ou elle a la chance d’avoir un employeur de bonne volonté. C’est loin d’être toujours le cas.

*
Nous défendons l’émancipation des hommes et des femmes et donc la fin de la domination de l’employeur sur le salarié ; à ce titre, octroyer aux salarié-e-s un droit accru de choisir son temps de travail est un puissant outil d’émancipation.
*

Évidemment, il faudra que ce temps choisi soit partiellement encadré dans l’intérêt de l’entreprise. Mais l’employeur ne pourra plus s’opposer à ce droit nouveau, sauf dans les cas prévus par la loi qui sera « libérale » au bénéfice du salarié.

*

Par exemple, le salarié pourra décider, sans que l’employeur ne puisse s’y opposer, de ne travailler que 4 jours par semaine (soit 6h30 par jour) ou de travailler cinq jours (soit 6 heures par jour), soit encore de travailler un peu plus chaque jour (7h, 7h30, 8 heures) pour accumuler du temps sur un compteur personnel en vue de pouvoir poser régulièrement ou en cumulé des journées de récupération (sous réserve que ce temps passé soit effectivement travaillé et non pas réduit à de la présence).

*

2/ Le « temps choisi » dans une vie

*

Dans le même esprit, nous estimons qu’il est opportun de concevoir ce temps choisi dans une vie de travail afin que le salarié puisse prendre du temps libre, cumulé sur plusieurs semaines ou plusieurs mois, pour les raisons de son choix. Ce serait reconnaître aux salariés du secteur privé un droit existant au bénéfice des fonctionnaires : la « mise en disponibilité ».

*

Ces mesures radicales changeraient profondément notre regard sur le travail. En plus d’offrir concrètement à tous un droit réel – pas seulement théorique – de travailler, elles offriraient à tous un droit réel – et pas seulement théorique – de profiter de la vie, de jouir du bonheur d’être avec ses proches, de pouvoir offrir de son temps à des causes d’intérêt général, de profiter du droit au bonheur qui est le droit naturel de chaque être humain…

*
Je n’ignore pas que, pour un certain nombre de gens, de telles propositions ne sont que des utopies. Or l’utopie d’aujourd’hui peut très bien devenir la réalité de demain, si on le veut.
*

L’histoire abonde d’exemples où ce qui était impossible hier est bien devenu un jour réalité, pour le meilleur comme pour le pire, d’ailleurs, hélas ! Sur cette idée, bien des penseurs ont écrit et bien des acteurs politiques ont démontré qu’elle n’est pas qu’une théorie du rêve…

*

« L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. » ou, dit autrement : « L’utopie est ce qui n’a pas encore été essayé. » Theodore MONOD

*

« L’utopie est la vérité de demain. » Victor HUGO

*

« Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait. » Mark TWAIN

*

« J’ai fait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une chose à faire : la réaliser. » Pierre-Georges LATÉCOÈRE (le fondateur de la poste aérienne transcontinentale)

*

« Toutes les grandes évolutions significatives de l’humanité ont d’abord été rêvées. » Robert BLONDIN

*

« Il arrive souvent de ne rien obtenir parce que l’on ne tente rien. » Jacques DEVAL

*

« Celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre. » Sun Tzu

*

« On commence par dire – cela est impossible – pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas. » Charles FOURIER

*

Je n’ignore pas non plus que parmi celles et ceux qui riront de telles propositions, il y aura au premier chef celles et ceux qui nous dominent depuis toujours et qui, évidemment, n’ont pas l’intention que nous reprenions ainsi le pouvoir sur nos vies.

*

Ils nous diront, comme ils l’ont toujours fait, que c’est impossible et pire, que c’est la garantie de l’anarchie, du désordre, et de la ruine. De tout temps, les progrès sociaux qui avaient été portés par les uns avant d’être réalisés, étaient décrits par les autres comme des régressions terribles et des ferments de dévastation économique. Et puis, une fois réalisés, ces progrès devenaient des acquis dont presque tout le monde se félicitait, acquis dont les effets n’avaient nullement le caractère dévastateur annoncé par ceux qui refusaient un tel progrès.

*

Nous n’avons donc que faire de leurs cris d’orfraie. Nous avons pour mission d’améliorer sans cesse la vie des êtres humains et pour cela, il nous faut notamment agir sur le levier qu’est le travail.

*

Contrairement aux affirmations mensongères de ceux qui refusent le droit au bonheur de tous pour se réserver les plaisirs de la vie, nos propositions sont tenables économiquement parlant et financièrement parlant. Nous pouvons les mettre en œuvre sans conduire notre pays à la ruine. C’est même exactement le contraire qui se produira si nous les mettons en œuvre. Car des millions de chômeurs en moins, ce sont des millions de gens plus heureux et plus libres, ce sont aussi des millions d’allocataires de ressources sociales en moins, et ce sont des millions de contributeurs fiscaux en plus.

*

Nul besoin d’être un aigle en économie ou en finance pour le comprendre ! Nos problèmes récurrents de dette et de déficits des comptes sociaux, comme du budget de la nation, seraient immédiatement réglés et nous aurions même, à fiscalité constante, des dizaines de milliards de ressources supplémentaires que nous pourrions dépenser pour améliorer la vie de tous avec de nouveaux services publics, en généralisant leur gratuité, en nous engageant massivement dans les alternatives de la transition écologique…

*
La suite et la fin de cet article (sections 3 et 4) est à lire ici.

Entamer la reconquête (2/4)

L’introduction et les sections 1 et 2 de la première partie de l’article sont à lire ici.

*

Section 3 : Ouvrir enfin les yeux sur le capitalisme et bifurquer vers un autre système économique…

*

1er § : Le temps du capitalisme de « bon père de famille »

*

Pour ma part, c’est au cours des années 2000 que j’ai perçu le décalage majeur qui existait entre les théories économiques du capitalisme dans sa version ultra-libérale ou néo-libérale, et la réalité à laquelle sa mise en œuvre aboutissait toujours, contrairement aux affirmations de ceux qui nous expliquaient qu’il n’y avait pas d’autre alternative, vous savez ce fameux « Tina » qui est l’acronyme de « There Is No Alternative »…

*

J’en ai donc tiré de solides conséquences dans ma philosophie politique et les choix de retenir d’autres théories économiques. En clair, c’est alors que je suis passé « de l’autre côté »…

*

Jusque là, je ne me voyais pas – et donc ne me définissais pas – comme « anticapitaliste » car « mon » capitalisme était celui des trente glorieuses, un capitalisme façon « bon père de famille » qui tirait tout le monde vers le haut.

*

Ce capitalisme, qui avait certes des défauts, des inconvénients, et qui pouvait même produire des souffrances et des inégalités, était cependant bien encadré par un système d’ « économie mixte », comme l’était la France dans les années 50, 60 et 70.

*

Bien que le système économique fusse fondé sur le capitalisme et le libre marché, l’État y exerçait une influence très forte, tempérant les excès, empêchant les abus, rétablissant une égalité parfois maltraitée par la marche du système capitaliste et par ses acteurs.

*

Je pensais donc que, le temps passant, les réformes aidant, le progrès collectif verrait chaque année son périmètre s’étendre. Après tout, nos parents vivaient bien mieux que nos grands-parents, et nous étions promis nous-mêmes à vivre mieux que nos parents (je suis d’une génération née au milieu des années 70).

*

Pourtant, le progrès continu amorcé en France à la Libération, a commencé à être sérieusement attaqué dès le début des années 80.

*

Nous savons que ces années 80 ont amorcé un basculement du monde. L’avènement de l’ultra-libéralisme avec l’influence politique et géopolitique majeure de Thatcher et Reagan, petits soldats de l’ « école de Chicago » pour ce qui est de la théorie économique, et bras armés du « néoconservatisme » inspiré par Samuel Huntington et Francis Fukuyama pour ce qui est de la géopolitique, a fait bifurquer le monde dans la mauvaise direction, si l’on considère la vie des peuples et non des plus puissants.

*

Alors que le monde marchait vers le progrès (divers indicateurs économiques et géopolitiques en attestaient), sa marche a été stoppée et tout a été fait alors par les gouvernants les plus puissants, quelle que soit leur étiquette, pour le faire aller en marche arrière

*

Cela, nous le savons aujourd’hui. Nous ne l’avions pas forcément perçu immédiatement mais la prise de conscience est intervenue depuis pour un nombre croissant de gens. En tout cas, les masses ne l’avaient manifestement pas perçu à l’époque mais elles semblent bien plus éveillées aujourd’hui.

*

Ce que nous savons moins, en revanche, parce que ce n’est pas un sujet largement abordé, c’est que la révolution libérale* qui a bouleversé le monde à partir du début des années 80, dont les effets dévastateurs ont été réellement ressentis dans les années 90 – lorsque la « mondialisation » est devenue le phénomène géopolitique le plus puissant – trouve bien son origine dans la décennie des années 70.

*

* au lieu de parler de révolution « libérale », on devrait dire plutôt d’ailleurs « ultra-libérale » ou même « néo-libérale » car le libéralisme authentique n’a pas grand-chose à voir avec ces théories et ces pratiques économiques faussement présentées comme libérales ou décrites comme étant simplement une exagération du libéralisme, alors qu’elles conduisent, in fine, à sa négation même.

*

2nd § : Les prémisses du « capitalisme du désastre »

*

J’emprunte cette notion de « capitalisme du désastre » à Naomi Klein, cette forte personnalité canadienne qui a écrit ce livre si indispensable « La stratégie du choc – Montée d’un capitalisme du désastre » (publié aux éditions Actes Sud en avril 2008 sous le n° ISBN 978-2-7427-7544-6) et dont un film-documentaire a été tiré à voir ici.

*

Deux décisions fondamentales peuvent être présentées comme ayant rendu possible la suite que nous avons connue en France et partout dans le monde : une décision prise, en juillet 1971, par le président des États-Unis Richard NIXON, et une loi adoptée en France en janvier 1973 sous la présidence de Georges POMPIDOU et alors que le ministre de l’Économie et des Finances était Valéry GISCARD D’ESTAING.

*

1/ La décision de NIXON de juillet 1971 : fin de la convertibilité en or du dollar

*

Jusqu’à ce jour-là, quiconque possédait un dollar, ou des milliers de dollars, voire des millions de dollars, en papier monnaie, pouvait se faire donner la contrepartie dans ce métal précieux qu’est l’or.

*

Ceci signifie que la valeur écrite sur le billet de banque représentait une partie de la valeur correspondant au regard du stock d’or détenu par la Réserve fédérale des États-Unis.

*

Pour mémoire, le principe de cette convertibilité du dollar en or existait depuis les Accords de Bretton-Woods conclus en juillet 1944 par de très nombreux États dont bien sûr les principales grandes puissances de l’époque.

*

Après cette décision nixonienne, cette convertibilité n’était donc plus possible. La vérification pratique permanente de la richesse que symbolisait la masse monétaire en circulation ne pouvait donc plus se faire, et les États-Unis ont alors profité de ce nouveau contexte pour imprimer des dollars encore et encore et encore et encore…

*

Il en résulte qu’aujourd’hui, la masse monétaire que représente l’ensemble des dollars en circulation – dont le montant est évidemment connu des seuls dirigeants de la Réserve fédérale, si tant est qu’ils le connaissent eux-mêmes d’ailleurs – est des milliers de fois supérieur à la richesse réelle du pays, que les stocks d’or représentent.

*

Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, si l’ensemble des détenteurs de dollars, qui ne peuvent plus exiger leur contrepartie en or, tentaient de les utiliser tous le même jour, il s’ensuivrait une inflation explosive et un effondrement global et très rapide du système, car il viendrait bien vite un instant où les acteurs économiques seraient mis devant la cruelle réalité de la fiction qu’est cette richesse monétaire.

*

Une monnaie n’était, dans toute l’histoire, qu’un outil de paiement mais celui-ci reflétait la richesse réelle de celui qui la détenait, parce que celui qui l’avait émise l’avait créé à due proportion de la richesse réelle de son pays.

*

Ce n’est plus le cas depuis la décision de Nixon de 1971. En fait, ce n’était déjà plus le cas dès les années précédentes. La décision de Nixon ne venait pas simplement en précaution de l’avenir, elle avait déjà pour fondement d’éviter que la situation du moment n’entre dans une période de troubles graves si l’écart existant déjà entre l’économie réelle et la quantité de monnaie en circulation devait être révélé au grand nombre…

*

Il va sans dire – mais c’est mieux de le rappeler – que cette décision du Président des États-Unis ne concernait pas que son pays ou son peuple. Le monde entier en vécut les effets car le dollar demeurait la monnaie dite de réserve

*

2/ La loi française du 3 janvier 1973 sur la Banque de France

*

Cette loi, adoptée sous la présidence de Georges Pompidou, ancien Premier ministre du général de Gaulle mais surtout ancien banquier de la banque Rotschild, et du ministre de l’Économie ultra-libéral Valéry Giscard d’Estaing (qui allait succéder à Pompidou après la mort du Président), a entamé le processus par lequel l’État français a dû se financer par les marchés alors que jusque là il existait pour cela une instance publique interne, la Banque de France.

*
*

Conclusion de la première partie :

*

J’ai voulu, avec la première partie de mon billet :

*

1/ tenter de vous convaincre, en termes simples, que l’économie n’est pas une science qui ne pourrait et ne devrait être appréhendée que par des économistes ;

*

2/ vous présenter quelques chiffres, vous proposer quelques mises en perspective, et vous rappeler quelques vérités trop souvent maltraitées par le système médiatique et même par les institutions de l’enseignement, afin de “décoloniser votre imaginaire” comme aiment à le dire certains.

*

3/ vous amener à être insoumis, y compris s’agissant des réalités qu’on vous présente quotidiennement pour vous tenir en respect, vous dompter, vous dissuader de vous révolter, vous faire croire que vous ne valez rien et qu’il est donc inutile d’avoir d’autre ambition que celle d’un second rôle ou d’un vassal pour ne pas dire d’un larbin.

*

Dans cette première partie, j’ai donc tenté de vous faire toucher du doigt que nous ne sommes pas si nuls qu’on nous le serine à longueur de temps, et que les théories qui gouvernent les politiques mises en oeuvre ne sont pas si insensées que cela, en ce sens que si elles sont économiquement irrationnelles, et qu’elles échouent systématiquement à conduire aux résultats promis par leurs thuriféraires, elles ont une logique propre, dissimulée, celle de renforcer l’oligarchie au détriment des masses.

*

Si vous en avez pris conscience, vous avez fait le premier acte de votre émancipation. Si vous êtes conscient désormais de la réalité telle qu’elle se présente, et non telle que tant de menteurs intéressés nous disent qu’elle est, vous allez pouvoir réfléchir à ce qu’il est possible, souhaitable, nécessaire, indispensable de faire pour sortir de la nasse dans laquelle nous sommes.

*

Et à ce titre, je vais, avec la seconde partie de mon billet « Entamer la reconquête » que j’ai intitulée « Nous, on le veut ! » (en écho au « Nous, on peut ! » du premier billet qui empruntait en cela le titre d’un livre de Jacques Généreux), suggérer quelques décisions radicales à mettre en oeuvre.

*
*
Seconde partie à lire ici.

Entamer la reconquête (1/4)

Avant-propos
*
Ce billet, dans son intégralité, avait été publié, pour la première fois, le 10 avril 2016, sur mon profil Facebook. Vous le trouverez dans la section « Mes articles » (voir ici). Je viens de le toiletter à la marge en vue de le ressortir aujourd’hui où la campagne est entrée dans sa phase la plus active.
*
J’ai choisi comme titre de mon billet « Entamer la reconquête » car je pense que le temps est venu de ne plus seulement « résister » mais de passer clairement à l’offensive.
*

Que Jean-Luc Mélenchon ait décidé, il y a un an, d’entrer en campagne en vue de l’élection présidentielle, et qu’il porte le projet L’Avenir en commun va nous aider collectivement, que nous soyons ses partisans ou que nous fassions d’autres choix, et quels que soient ces choix d’ailleurs.

*

Et j’ai décidé d’intituler la première partie de mon billet « Nous, on peut ! » en écho, bien sûr, au « Nous, on peut ! » qui est le titre d’un livre fondamental de Jacques Généreux.

*

J’ai intitulé la seconde partie « Nous, on le veut ! », toujours en écho au titre du livre précité, car cela ajoute un élément pour dire qu’il ne suffit pas de pouvoir faire, encore faut-il le vouloir !

*

L’article étant très long, j’ai choisi de le subdiviser en quatre parties et je vous propose d’abord de prendre connaissance du plan.

*

Introduction : Partir à la reconquête avec des ambitions démesurées !

*

Première partie : Nous, on peut !

*
Section 1 : L’économie, une arme entre les mains de qui ?
1er § : L’économie doit-elle être réservée à une élite ?

2nd § : L’économie, sujet abscons et rébarbatif ou discipline accessible à tous ?

*
Section 2 : La dialectique « richesse ou ruine de notre pays » et la question de la dette
1er § : Quelle est cette richesse et quel est l’impact de la dette dont nous parlons ? Quelques chiffres et quelques mises en perspective…
1/ Le PIB
2/ Le patrimoine
3/ La dette efface-t-elle notre richesse ?

2nd § : La politique « pro-entreprises » et ses effets depuis trente ans

*
Section 3 : Ouvrir enfin les yeux sur le capitalisme et bifurquer vers un autre système économique…
1er § : Le temps du capitalisme de « bon père de famille »
2nd § : Les prémisses du « capitalisme du désastre »
1/ La décision de NIXON de juillet 1971 : fin de la convertibilité en or du dollar

2/ La loi française du 3 janvier 1973 sur la Banque de France

*

Seconde partie : Nous, on le veut !

*
Section 1 : La révolution fiscale
1er § : L’objectif de la révolution fiscale : assurer l’efficacité économique et la justice fiscale
2ème § : L’esprit de la révolution fiscale : « On va leur faire les poches » – Jean-Luc Mélenchon

3ème § : Les principales modalités de la révolution fiscale

*
Section 2 : La révolution du temps de travail
1er § : La réduction drastique du temps de travail par salarié
1/ La réduction du temps de travail hebdomadaire : cap sur les 30 heures !
2/ La réduction du temps de travail dans une vie : retour du principe de la retraite à 60 ans et innovations
2nd § : Le développement massif du temps véritablement choisi
1/ Le temps choisi hebdomadaire

2/ Le temps choisi dans une vie

*

Section 3 : La révolution de la gratuité des services publics

*

Section 4 : La révolution du revenu garanti

*

* * * * *

*

Introduction : Partir à la reconquête avec des ambitions démesurées

*

Puisque nos ennemis ont massivement gagné du terrain depuis des années, voire des décennies, nous devons partir à la reconquête avec des ambitions démesurées !

*

Dans notre projet présidentiel autour de Jean-Luc Mélenchon, nous devons prévoir des mesures révolutionnaires dans l’esprit qu’il évoque lui-même quand il parle de révolution, c’est-à-dire :

– une révolution dans l’ordre institutionnel (et c’est toute la question de la 6e République avec l’indispensable changement du régime qui est posée),
– une révolution dans l’ordre politique (et c’est notamment la question de la refondation de la hiérarchie des normes qui est posée),

– une révolution dans l’ordre de la propriété (et là, il est question d’économie, et c’est l’objet de ce billet).

*

Alors, beaucoup nous diront – et nous disent déjà depuis très longtemps ! – que nous n’avons pas les moyens de nos ambitions. Ce discours-là, nous l’avons déjà entendu des milliers de fois, nous l’avons lu partout et tout le temps, depuis des décennies. En fait, quand on connaît un peu l’histoire, ça ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. C’est un débat éternel dans le genre humain. Ombre et lumière, anciens et modernes, optimistes et pessimistes, les hommes au sens global (femmes comprises) se sont toujours séparés entre deux camps : celui du progrès et celui du statu quo ou du conservatisme, avec parfois un « marais » pouvant se constituer entre eux, constitué de gens « centristes », se disant « modérés », plus « raisonnables » que les révolutionnaires de gauche et moins dangereux que les exploiteurs de droite. Il ne faut donc pas seulement faire le reproche de cette césure au sein du peuple mais aller au fond. Et, en premier lieu, il faut revenir sur le terme même d’économie, sur le sens qui est le sien, et sur ce qu’il emporte comme conséquences pratiques.

*

Dans la première partie de ce billet, vous lirez des lignes décrivant la richesse de notre pays. Dans la seconde, vous lirez quelques propositions programmatiques visant à révolutionner divers aspects de notre vie commune s’agissant de l’économie, du travail et de la fiscalité. Je n’ai pas voulu être exhaustif, ni sur le premier point, ni sur le second, car ces lignes n’ont pas pour objectif de rivaliser avec un texte d’économie, ni de constituer un catalogue programmatique ou un projet politique abouti, mais seulement d’être un focus sur quelques points précis.

*

Première partie : Nous, on peut !

*

Section 1 : L’économie, une arme entre les mains de qui ?

*

1er § : L’économie doit-elle être réservée à une élite ?

Faut-il forcément être économiste – de profession ou de formation – pour comprendre ce qu’on nous dit quand on nous parle d’économie ?

*

Est-il indispensable d’être économiste – de profession ou de formation – pour avoir le droit de répondre et de contredire ces augustes censeurs ?

*

Certainement pas ! L’économie étant un des sujets de débat de la vie publique, chacun a le droit et le devoir de s’y intéresser, et tout le monde a le droit et le devoir de se forger une opinion et de « questionner » – à tous les sens du terme y compris donc celui de contredire – celles et ceux qui en ont fait leur métier soit pour l’enseigner, soit pour la diriger, soit pour en être un acteur dans un secteur donné plus ou moins vaste.

*

Certes l’économie est une science, mais ce n’est pas une science « exacte », ce n’est pas une science « dure ». Ce n’est pas la physique qui la régit. Ce sont des lois humaines, qui dépendent non pas d’équations mathématiques ou de règles de physique, mais de référents politiques. Ces règles sont donc, par nature, évolutives. Elles sont donc – ou devraient être – ce que le peuple veut qu’elles soient à un moment donné ; et cet état peut évoluer au cours du temps en fonction de divers paramètres.

*

Ces vraies lois de l’économie (en référence au titre d’un autre livre de Jacques Généreux) ne sont pas reconnues comme on reconnaît des droits naturels ou comme on découvre les lois de la physique. On les invente, on les crée ex nihilo c’est-à-dire en partant de rien sinon de postulats subjectifs et souvent intéressés. Et donc, contrairement aux lois de la physique contre lesquelles nous ne pouvons rien, on peut changer les lois de l’économie.

*

2nd § : L’économie, sujet abscons et rébarbatif ou discipline accessible à tous ?

*

L’économie peut être présentée comme un sujet abscons et rébarbatif et, de fait, c’est très souvent ainsi qu’elle est traitée.

*

Ce n’est pas toujours par incompétence. Ce n’est pas toujours par accident. C’est bien souvent par choix, car développer des thèses obscures devant la majorité de la population permet d’obtenir que les masses s’en désintéressent et laissent les « sachants » « discuter » directement avec les « décideurs » sans que le peuple ne s’en mêle.

*

Pourtant, l’économie peut aussi être présentée comme une discipline accessible à tous, fondée sur quelques grands principes compréhensibles par les masses, fussent-elles peu instruites et dotées d’une intelligence prétendument inférieure à celle de nos élites.

*

Jacques Généreux et François Ruffin notamment se sont efforcés à cela, faire de la pédagogie quand il s’agissait d’expliquer au plus grand nombre la matière économique.

*

Si pour certains, l’économie est une des choses indispensables à connaître pour être capable de gouverner, pour d’autres (parfois les mêmes), elle est aussi une arme permettant d’imposer aux masses la loi de quelques-uns, en l’occurrence aujourd’hui la loi d’airain du capitalisme financier.

*

Une fois que l’on a compris cela – à savoir cette prise de contrôle par quelques-uns des moyens d’imposer à tous – jusque dans les consciences – une réalité virtuelle, une réalité qui n’existe pas, une réalité mensongère – on peut commencer à se libérer, à s’émanciper, à « décoloniser notre imaginaire » comme on le dit joliment parfois.

*

Dans cet esprit, je vous propose de tenter de contribuer à vous donner envie de vous libérer des poncifs, des présupposés, des vérités affirmées avec la force de ce qui est l’évidence aux yeux de ceux qui en sont convaincus ou de ceux qui cherchent à nous tromper, à nous manipuler, à nous mystifier.

*

Je vous propose de causer avec vous d’économie mais de le faire en termes simples, ce qui est d’autant plus facile pour moi étant donné que je ne suis pas un économiste. Mais je suis un citoyen engagé et je perçois donc certains discours économiques pour ce qu’ils sont : une énorme propagande, une énorme manipulation, un énorme mensonge.

*

D’autres que moi, des économistes conséquents, crédibles, même des prix Nobel, ont largement écrit sur cet aspect : les « économistes atterrés » mais aussi Jacques Généreux et Frédéric Lordon pour ne citer qu’eux en France, Joseph Stiglitz et Paul Krugman aux États-Unis, Muhammad Yunus, et tant d’autres venus des cinq continents…

*

Il fut même dit, par certains critiques, que ces économistes-là (je parle de ceux qui défendent le système capitaliste libéral, pas de ceux que j’ai désignés immédiatement ci-dessus) ne sont que des « économistes à gages ». Voir sur ce sujet le petit livre de salubrité publique écrit par Frédéric Lordon, Renaud Lambert et Serge Halimi.

*

Et je voudrais qu’au terme de la lecture de ces lignes, vous ayez un peu plus confiance dans votre pays, dans son peuple, dans ses travailleurs, qu’ils soient employés, ouvriers, techniciens, ingénieurs, ou de quelconque autre profil professionnel, et aussi que vous ayez davantage confiance en vous-même…

*

Je voudrais que vous releviez la tête et que vous réagissiez enfin en « insoumis ». Je voudrais que vous ne croyiez plus aux sornettes qu’on nous sert à longueur de temps, précisément dans le but que nous baissions les yeux et la tête, pour que nous pliions le genou avant de courber l’échine.

*
Je voudrais que vous soyez convaincu que nous sommes bien plus compétents et capables d’influer sur la réalité, pour la modeler dans le sens que nous souhaitons, qu’on nous le dit. Croire en nous, sans forfanterie, sans excès de chauvinisme ou d’orgueil, mais sans fausse pudeur non plus, et sans tempérament trop docile face aux coups qu’on nous porte depuis si longtemps, depuis trop longtemps !

Section 2 : De la dialectique « richesse ou faillite de notre pays » et la question de la dette

*

Une question fondamentale se pose à nous tant la réponse que nous y donnons conditionne notre capacité d’action sur le réel : notre pays est-il riche comme nous le pensons ou se trouve-t-il au bord de la faillite comme on nous le « démontre » si souvent ?

*
Je répondrai à cette question en trois temps :
  • d’abord, je présenterai quelques chiffres et je proposerai quelques mises en perspective ;
  • ensuite, je rappellerai, à gros traits, quelle est la politique économique et de l’emploi que nous voyons menée depuis trente ans, et avec quels effets ;
  • enfin, fort des constats rappelés dans les points 1 et 2, j’appellerai chacun à ouvrir les yeux sur la nature du capitalisme et à se préparer à la bifurcation indispensable vers un autre type de système économique et social.
    *

1er § : Quelle est cette richesse et quel est l’impact de la dette dont nous parlons ?

*

Quelques chiffres et quelques mises en perspective…

*

Jean-Luc Mélenchon et nous-mêmes (nous, les insoumi-e-s à la suite des économistes « alternatifs ») disons souvent que « notre pays n’a jamais été aussi riche de toute son histoire » et nous précisons même parfois que notre « richesse » contemporaine est « deux fois plus élevée que dans les années 80 ».

*

Vous avez entendu cela bien souvent mais vous entendez moins souvent sur quoi nous fondons de telles affirmations. Eh bien voici quelques chiffres. Ils sont issus d’un graphique publié par Olivier Berruyer sur son blog www.les-crises.fr.

*

Voici l’état de notre richesse nationale présentée en euros constants valeur 2011 à chaque passage de décennie depuis 1950 :

En 1950 : environ 300 milliards d’euros
En 1960 : environ 450 milliards d’euros
En 1970 : environ 750 milliards d’euros
En 1980 : environ 1100 milliards d’euros
En 1990 : environ 1500 milliards d’euros
En 2000 : environ 1750 milliards d’euros

En 2010 : environ 2000 milliards d’euros

*

Vous voyez ainsi que nous avons multiplié par 7 la richesse nationale que nous avions produite en 1950. Et nous avons doublé la richesse que nous avions produite en 1980.

*

Dans le même temps, bien que notre population ait connu une croissance démographique, nous n’avons évidemment pas connu une progression du même ordre, ce qui signifie que la population française n’a cessé de produire plus.

*

Ce peuple, rempli – nous dit-on – de travailleurs mal formés, peu qualifiés, feignants, peu productifs, incapables de se mettre au goût du jour, « refusant toute évolution » et toute « réforme », ne pouvant rivaliser avec d’autres peuples dont on dit qu’ils valent tellement mieux que nous, a pourtant permis aux possédants de posséder toujours plus puisque, en même temps que nous produisions sans cesse plus de richesses, nous voyions corrélativement nos propres moyens stagner voire régresser, au mieux augmenter de quelques miettes (certains ont parlé de « carambar »), quand un tout petit nombre séquestrait l’essentiel de la richesse collective.

*

Après avoir présenté ces éléments introductifs, je vais évoquer maintenant trois sujets particuliers : le PIB (produit intérieur brut), le patrimoine français et la question de la dette.

*

1/ le PIB

*

Notre richesse peut être présentée par le produit intérieur brut qui s’élevait en France, en 2014 (selon Wikipedia qui prévient que ces données sont issues du FMI) à 2 935 milliards de dollars, soit 2 672 milliards d’euros (classant notre pays en 5ème position derrière les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni).

*

Si l’on ramène cette richesse globale au nombre d’habitants (67 232 000 habitants au 01/01/2016 selon Wikipedia), cela veut dire qu’en 2014, « chaque Français » a créé près de 40 000 euros de richesse. Et si l’on ramène cette richesse non pas à l’ensemble de la population mais seulement à la population active employée (les chômeurs étant donc exclus) laquelle était de 30 millions de personnes en 2013 (toujours selon Wikipedia), le résultat est que chaque travailleur français a créé plus de 89 000 euros en 2014, soit plus de 7 400 euros par mois. Cette somme est bien supérieure à ce que l’immense majorité des Français perçoivent en rémunération.

*

Oui, notre pays est riche, mais cette richesse créée par tous n’abonde qu’un tout petit nombre de privilégiés car le système qui a été créé est destiné à confisquer cette richesse et à ne donner que des miettes à la multitude (les miettes étant plus ou moins grosses selon les classes sociales).

*

2/ Le patrimoine

*

Si maintenant on prend aussi en compte – ce qu’on ne fait jamais – la richesse résultant de l’acquis – je veux dire par là du patrimoine accumulé – on doit rajouter la somme colossale de 11 000 milliards d’euros. Vous saisissez ?

*

11 000 milliards d’euros, c’est 166 000 euros environ par Français. Et chaque année, ce sont 40 000 euros de plus qui sont créés par chaque Français (en moyenne bien sûr). Certes, nous en dépensons aussi chaque année mais nous avons de beaux restes en tant que nation !

*

3/ La dette efface-t-elle notre richesse ?

*

Quant à la dette – qui soi-disant nous tue et doit conduire à ce que nous vendions tout, et si possible à vil prix bien sûr – que représente-t-elle dans notre richesse nationale ?

*

Cette dette française « absolument intenable » pour tant d’économistes, tant de patrons et tant de gouvernants, représente, selon l’Insee qui l’a évaluée à la fin du premier trimestre 2015, le montant de 2 089,4 milliards d’euros, soit 97,5% du PIB de l’année 2014.

*

Présentée ainsi, la chose a de quoi affoler, n’est-ce pas ? Qui peut soutenir une situation dans laquelle la dette représente 97,5% de ce qu’il crée comme richesse ?

*

Sauf qu’une telle présentation est d’une immense malhonnêteté. C’est une manipulation grossière destinée à nous terroriser et à nous empêcher de réfléchir.

*

Mélenchon et d’autres l’ont déjà abondamment expliqué depuis des années. Une dette n’est pas toujours à ramener sur une année de création de richesse. Quand on conclue un crédit, c’est souvent sur plusieurs années qu’on le rembourse, n’est-ce pas ? Le montant du capital à rembourser ajouté à celui des intérêts, est donc à comparer à la richesse – et donc aux ressources – qui seront créées ou gagnées pendant la période en question.

*

Donc le montant de la dette française, qui selon les chiffres issus de l’INSEE ci-dessus indiqués était en 2014 de 2 089,4 milliards d’euros, devrait être rapporté à la durée sur laquelle elle a été souscrite. En fait, la dette française résulte de divers apports et les titres de cette dette sont donc de durée variable mais il paraît que la durée moyenne est de sept ans. C’est donc sur cette durée de sept ans qu’il faut ramener le montant de la dette pour avoir une vision juste de la réalité.

*

Or 2 089,4 milliards d’euros de dette ramenés au PIB cumulé sur sept ans (en faisant l’opération basique suivante : 2 672 milliards d’euros de PIB en 2014 x 7 = 18 704 milliards d’euros), ça représente à peine plus de 11% de la richesse sur la période de référence, ce qui est très en deça du taux d’endettement qui s’applique au grand public…

*

Où est donc la légitimité – et même la simple rationalité – des hurlements d’otarie, ou de cochons qu’on attrape, qu’on entend si souvent ?

*

Nulle part ! Ce n’est d’ailleurs pas destiné à nous informer et à nous mettre en garde. Non ! Ce genre de discours n’a qu’un seul but : nous faire taire, nous faire rentrer dans le moule, nous faire accepter l’inacceptable, nous faire vouloir ce que nous avons toujours refusé ! Voilà le véritable dessein de ce discours et de ces cris. Mais nous constatons que leur effet chloroformant tend à se réduire de plus en plus.

*

Et vous savez bien que pour chaque individu qui sollicite un crédit, la banque ne se limite pas à demander la preuve de la rémunération du demandeur ; elle veut savoir aussi quel est l’état de santé de la personne ; elle veut voir des documents attestant de ce qu’il est envisageable de prévoir de son évolution professionnelle et donc financière ; elle réclame diverses preuves de l’étendue de son patrimoine ; et elle fait souscrire une assurance afin d’avoir toutes les garanties si le demandeur devait avoir, un jour, des difficultés à rembourser sa dette.

*

Ne croyez pas qu’il en aille autrement avec les États qui réclament des financements aux « marchés »… Ces derniers ne souscrivent pas contraints et forcés. Ils le font après avoir étudié la situation du demandeur et vous pouvez être certains que s’ils offrent ces financements, c’est bien parce qu’ils savent qu’ils seront remboursés… ou disons que le risque de ne pas l’être est, à leurs yeux, bien plus ténu que celui de l’être… Et donc qu’ils gagneront beaucoup à accorder ces crédits puisque, après quelques années, les intérêts qui leur auront été payés finiront par dépasser le montant du capital octroyé.

*

Quand un individu est endetté et ne peut rembourser ses dettes, l’huissier vient saisir ce qu’il possède pour le vendre, et utiliser le produit de la vente pour rembourser les créanciers. Donc le patrimoine d’un individu entre aussi dans le calcul. Chacun sait que le principe de l’hypothèque permet de souscrire un crédit plus important que si on refuse cette épée de Damoclès sur ses biens.

*

Or, je l’ai dit plus haut, la France possède une richesse patrimoniale colossale et elle a de quoi négocier avec ses créditeurs sans même user de menaces de nationalisations ou de prise de contrôle par l’État de certains intérêts privés.

*

La banqueroute et la faillite tant annoncées ne sont pas prêtes de se produire. Il faudrait pour cela que l’on nous vole tout notre patrimoine et que notre peuple s’arrête durablement de travailler or, a priori, nous ne risquons ni l’un, ni l’autre, même si, ponctuellement, nous décidons de nous mettre en grève, et que des vautours parviennent parfois à obtenir de nos « représentants » qu’ils leur « vendent » des éléments de notre riche patrimoine, par exemple pour un « franc » symbolique comme l’avait dit, en étant si inspiré, le Premier ministre Alain Juppé à propos du fleuron qu’était Thomson, ou comme dans le scandale de la vente des autoroutes à un prix scandaleusement bas, il y a quelques années, ce qui avait même provoqué la colère de François Bayrou, c’est dire !

*

Bien que nous ayons des moyens de pression convaincants dans la « négociation » avec les « marchés » sans même devoir user de contrainte sur eux, je signale malgré tout, en passant, que nous reprendrons cependant nos billes et que ce qui a été vendu alors à vil prix sera récupéré et cette reprise de contrôle ne sera pas indemnisée au-delà de ce qui aura été jugé strictement nécessaire !

*

Peut-être aussi que les coupables auront à rendre des comptes devant la justice du peuple ! Mais c’est une autre histoire qui dépasse le cadre de ce billet…

*

2nd § : La politique « pro-entreprises » et ses effets depuis trente ans

*

Cela fait des années, pour ne pas dire des décennies, que l’on entend toujours les mêmes pleurnicheries des représentants autoproclamés des « entrepreneurs » et les mêmes solutions « à mettre en œuvre d’urgence » pour « ne pas dissuader les employeurs d’embaucher », et ces mesures qui sont souvent mises en œuvre, contrairement à ce que disent les représentants du MEDEF, aboutissent toujours, paradoxalement, à l’aggravation de la situation de l’emploi.

*

Alors, les mêmes prétendent que c’est parce que « on n’a pas osé aller assez loin », parce que l’on « s’est arrêté en route », parce que « ce ne sont pas des demi-mesures qu’il faut mettre en œuvre mais des réformes systémiques », que le FMI appelle « ajustement structurel » alors qu’il s’agit en fait d’une destruction systématique et méthodique de toutes les garanties que l’État avait pu édifier face aux nantis et face aux patrons exploiteurs, en France et dans nombre d’autres États du monde.

*

On retrouve là la folie, l’aveuglement, et toute la mauvaise foi que l’on connaissait chez certains dirigeants du système soviétique. Moins le remède marchait, plus il fallait augmenter les doses !

*

Depuis trente ans au moins, nos gouvernements successifs n’ont cessé d’ « alléger les charges » des entreprises « pesant » sur elles, de « réduire la pression fiscale » sur les plus nantis, de « simplifier » les protections que le code du travail offrait aux salarié-e-s, bref de donner satisfaction à tous ceux qui prétendaient que faciliter le licenciement aurait pour effet mécanique, automatique, de faciliter l’embauche, que la réduction des charges et des impôts sur ceux qui ont de gros moyens allait forcément les conduire à utiliser ces nouvelles marges de manœuvre pour recruter, investir, améliorer la situation des gens.

*

Est-ce à cela que nous avons assisté ensuite ? Je vous pose la question….

*

Inutile que je donne la réponse puisque chacun de nous a la réalité devant ses yeux et qu’un nombre pléthorique de travailleurs vivent eux-mêmes les splendides résultats de ces politiques qu’on nous présente comme « favorables à l’emploi et au bien-être des travailleurs », à l’image de ce qui a été dit sur l’intérêt du projet de loi El Khomri. Parce que plus c’est gros, plus ça passe ! En tout cas, le croient-ils !

*

Sauf que cette fois-ci, la pilule a l’air de ne pas passer. Cette fois-ci, le patient semble décidé à ne plus se soigner avec les remèdes des docteurs fous. Cette fois-ci, il y a une ambiance de sérieuse mutinerie dans l’air…

*

Je suis de ceux qui, il y a des années, avaient pensé qu’en effet le monde de l‘entreprise était peut-être un peu trop « contraint », un peu trop « pressuré » fiscalement. Les arguments défendus alors par les partisans de la « simplification » et de « l’allègement » des règles et des « charges » n’étaient pas totalement ineptes à mes yeux. Car, pensais-je, les marges de manœuvre nouvelles qui allaient leur être offertes auraient très bien pu aller justement là où les patrons disaient alors qu’elles iraient : à l’emploi, à l’amélioration des conditions de travail et des rémunérations, et à l’investissement.

*

Si tel avait été le cas, ces politiques favorables aux entreprises auraient sans aucun doute été comprises et acceptées par les masses car elles auraient permis de ne plus licencier que dans des cas extrêmes ; elles auraient permis d’embaucher massivement ; elles auraient permis de voir les salaires de la majorité des travailleurs croître ; elles auraient permis d’améliorer sans cesse les conditions de travail ; elles auraient permis de former plus et mieux les travailleurs…

*

Mais ce n’est pas cela que les « employeurs » qui réclamaient ces mesures ont fait quand les « allègements de charges » se sont ajoutés aux « chocs de simplification » et que les réductions de la fiscalité pour les entreprises ont succédé à des suppressions pures et simples de certaines contributions ; ou encore que la loi fiscale n’a cessé de permettre l’ « optimisation fiscale » ; ou encore que la loi pénale n’a jamais été dissuasive à l’encontre des adeptes de la fraude fiscale… Or fraude fiscale, évasion fiscale et optimisation fiscale, ce sont des mots qui dissimulent aux yeux du grand nombre plusieurs centaines de milliards d’euros annuels. Oui, vous avez bien entendu !

*

Par définition, personne ne peut chiffrer avec exactitude ces phénomènes mais l’estimation qui en est faite fait froid dans le dos et relativise quelque peu la fraude aux aides sociales dont le montant est cent fois moindre

*
Donc, puisque les demandes faites par les patrons ont été entendues mais que les promesses de progrès qu’ils prétendaient d’avènement certain n’ont jamais trouvé le début d’un commencement de réalité, il est temps désormais que chacun en tire les conséquences.
*
La fin de la première partie de cet article (section 3) est à lire ici.
La*

La révolution n’est pas un pique-nique – Frédéric Lordon le 19/02/2014

Retranscription partielle faite par Vincent Christophe Le Roux de l’intervention (à visionner ici) de Frédéric Lordon au colloque “Penser l’émancipation” organisé à l’Université de Paris Ouest Nanterre du 19 au 22 février 2014.

Frédéric Lordon est intervenu le 19 février.

* * * * *

Je crois que du moment où j’avais reçu cette invitation à ce colloque, dont je remercie vivement les organisateurs au passage, j’avais pris le parti d’un rôle qui est celui de la dissonance et du dégrisement. Comme il en faut toujours un pour jouer le mauvais esprit, je me suis dévoué.

Alors je ne sais plus au juste quel titre j’ai donné mais je crois que si c’était à refaire, je donnerais volontiers celui-ci : « D’une étroite ligne de crête ».

Alors, de quelle ligne de crête s’agit-il ? Eh bien de celle, pour paraphraser Althusser, qui consiste à penser la révolution sans se raconter des histoires. Et quelle est précisément cette ligne, et pourquoi est-elle si étroite ?

Eh bien la ligne de crête, c’est d’abord la ligne du réalisme anthropologique qui ne conduit pas forcément à Hobbes. Réalisme anthropologique immortalisé par la formule de Spinoza : « Prendre les hommes tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait qu’ils fussent ! »

(…)

Rien, jamais, ne peut conduire à présupposer, ou pire à faire le dangereux pari, que certaines de ces disconvenances auront le bon goût de ne pas atteindre leur point critique qui est le point de la violence. La violence est l’horizon de possibilité permanent de toute collectivité humaine. Alors là je vais dire tout de site et carrément, quitte à m’aliéner d’un bon coup une bonne partie de ceux qui sont ici, que je crois que le déni de la violence est le point de faiblesse insigne de la pensée anarchiste, avec laquelle vous voyez donc qu’on peut avoir des rapports compliqués : de grande sympathie, d’admiration parfois, et de sérieux désaccords.

Ce déni résulte d’une logique totalement renversée qui part de la conclusion désirée pour remonter à une prémisse quasiment anthropologique fabriquée en conséquence.

Comme on perçoit que l’État est, pour le meilleur et pour le pire, l’un ses seuls remparts contre la violence de tous, mais qu’on ne veut pas de l’État par a priori, on va poser qu’il n’y a pas de problème de violence ou, plus subtil on va poser, dans un mouvement assez semblable à celui de Rousseau dans son second discours, qu’il n’y a de violence que produite par l’État, que c’est la vie sous les rapports d’État qui est génératrice de violence, et que l’État est un problème qui se donne abusivement pour une solution. Énorme discussion dans laquelle nous n’avons pas le temps de rentrer.

(…)

Que l’État soit, en lui-même, une violence, qui le nierait ?

Qui serait assez bête pour en faire un pacificateur aimable ? L’État est un concentré de violence, capable même, en certaines occasions (…) d’une ultra-violence quasi-hystérisée, la plus révélatrice de ces occasions étant sans doute à trouver dans le traitement des détenus hautement politiques. Je pense à ce qui a été infligé en France à ceux d’Action Directe ou en Allemagne à ceux de la RAF (Fraction Armée Rouge). Et rien de ceci cependant ne permet de conduire à rêver qu’il pourrait y avoir un extérieur à l’économie générale de la violence. Il n’y en a pas. Il reste une violence inéliminable contre laquelle on ne lutte que par une violence contraire mais institutionnalisée. Comment ? Sous quelles formes ? C’est là toute la question et elle est grande ouverte !

Par exemple, l’échappement totalement incontrôlé de violence, c’est probablement cela qui transforme en cauchemar les meilleurs attendus politiques de la révolution culturelle [il parlait de la évolution chinoise]. Et symptomatiquement – c’est triste à dire ! – c’est le réarmement complet de l’État et de son appareil de force institutionnalisée – donc l’armée – qui va mettre un terme au chaos.

(…)

Machiavel nous a avertis de longue date qu’il n’y a pas de fin à la conflictualité intrinsèque du social, par conséquent pas de fin au mouvement de la politique. Il faut cesser de penser sous le surplomb de cette chimère qui rêve un achèvement, une clôture de l’histoire et de la politique, fut-ce sous la figure de l’idée communiste !

(…)

À la question : que faire de l’État dans un processus révolutionnaire, il faut, je crois, avoir le courage de situer la réponse dans un entre-deux dont je pense que nous ne pouvons pas sortir, et dont les pôles opposés sont :

1/ Oui, l’État est en puissance le nom même de la captation et de la dépossession politique; il est même en puissance la pire des saloperies

mais 2/ il n’y a pas de régulation de la violence à l’échelle macroscopique sans un appareil institutionnel dont la puissance, par construction, doit l’emporter sur toutes les puissances individuelles.

Et ceci en se souvenant que de l’État, il faut commencer par se donner un concept tout à fait général dont ce que nous voyons n’est que l’une des formes particulières, alors qu’on peut en imaginer bien d’autres. Il serait par exemple tout à fait possible de dire que ce que le mouvement zapatiste a expérimenté dans le Chiapas a bel et bien, conceptuellement parlant, le caractère d’un État, mais sous une forme très originale, très différente de la nôtre (…).

Qu’il y ait de la violence, qu’il y ait à faire face à de la violence, il n’y a pas de processus révolutionnaire conscient qui ne s’y prépare car renverser l’ordre capitaliste ne sera pas un pique-nique ni une joyeuse fête ! C’est une entreprise qui aura nécessairement quoique à un degré indéterminé, un caractère de guerre civile. Et c’est donc au cœur de l’évènement révolutionnaire même que se pose, avec l’acuité maximale, la question de la violence et de l’État. Car il ne faut pas douter que le capital opposera au processus révolutionnaire l’intensité de résistance qu’on réserve aux enjeux vitaux. Et il a déjà prouvé abondamment de quoi il était capable dans le passé dans ce genre de situation. Or le capital est une puissance macroscopique, j’entends par là établi à l’échelle même de la société tout entière. Il ne peut donc être défait que par une puissance opposée mais du même ordre de grandeur, une puissance qui soit à l’échelle de la société mais qui ne soit pas celle du capital. Pour l’instant, hélas, je n’en connais qu’une et c’est celle de l’État. Si l’on veut faire l’impasse sur l’État dans le processus révolutionnaire, j’attends qu’on me montre la puissance alternative de magnitude adéquate capable de défaire la réaction, l’inévitable réaction.

On pourrait me répondre : la puissance de la multitude. Mais même une multitude devrait s’organiser. En l’occurrence, elle devrait s’organiser en armée. L’armée, le cœur de l’État ! Sa forme la plus réduite, la plus concentrée !

Pour autant que je sache, l’expérience zapatiste a pour institution centrale un truc qui s’appelle AZLN avec A qui veut dire « armée » (Armée Zapatiste de Libération Nationale). Et je crois savoir aussi qu’à ce propos les zapatistes ne se racontent pas d’histoires. L’armée c’est tout ce qu’on veut sauf l’horizontalité ! Et l’on revient à cette idée que l’ensemble formée par l’AZLN qui en est la face externe, et la structure des conseils qui en est la face interne, cet ensemble tombe bien sous le concept d’État dont nous voyons alors qu’il n’y a aucunement à en faire le déni mais plutôt à penser la diversité de ses formes, c’est-à-dire au total à l’assumer, c’est-à-dire encore à faire face à sa nécessité pour la rendre la moins pénible possible. Et c’est en ce point précis que se trouve confirmée l’idée admise et infirmée une autre. L’idée admise confirmée, c’est que rien n’est possible dans les structures de l’État bourgeois, et certainement pas à changer quoi que ce soit à l’ordre capitaliste avec lequel il a intimement partie liée. En sorte qu’il n’y a, en effet, pas d’autre solution que de le fuir ou le détruire. L’idée infirmée, c’est qu’une transformation sociale révolutionnaire pourrait et même devrait passer au loin de l’État tout court. Je crois que ceci n’est pas exact. Avec toutes ses imperfections, ce qui émergera, ce qui se construira en lieu et place de l’État bourgeois détruit, aura encore le caractère d’un État.

Alors bien sûr c’est une perspective dont j’admets qu’elle est beaucoup moins grisante que la promesse de démocratie radicalement horizontale. Mais je crois que c’est une perspective commandée par un réalisme anthropologique qui ne fait pas l’impasse sur les disconvenances et la violence, et qui ne cède pas à la pétition de principe en donnant le problème de la violence pour résolu parce qu’on a présupposé, dès le départ, tout ce qu’il fallait pour le résoudre, à savoir des hommes tels qu’on voudrait qu’ils soient : altruistes, dédiés au collectif, ayant abandonné la poursuite de leurs intérêts égoïstes, etc. Sauf que les hommes ne sont pas ça. Ou plutôt ils peuvent très bien être ça parfois mais ils ne sont pas que ça ! Et d’autres fois, ils peuvent aussi être sacrément le contraire de ça !

Sauf donc le risque tragique de déconvenue politique, on ne peut pas partir de l’hypothèse qui nous arrange et postuler que les hommes sont ça plutôt que le contraire de ça parce qu’à la vérité ils sont capables des deux ! En revanche on peut former le projet – indissolublement politique et moral d’ailleurs – que les hommes deviennent davantage ça et moins le contraire de ça. Mais cela, c’est une question d’institutions ou plutôt disons d’une forme de vie exprimée dans des institutions. C’est donc aussi une question de temps.

Mais pourrait-on dire, il y a une autre solution, très économe en affrontements et en violence, c’est cette solution à laquelle HIRSCHMAN a donné le nom « exit » : on s’taille, on laisse le capital tout seul ; nous, on va vivre notre vie ailleurs ! On se soustrait à ses rapports. C’est la stratégie de la défection généralisée.

Dans défection généralisée, le terme problématique, c’est “généralisé” car des défecteurs il y en a déjà, on le sait bien mais il n’y a que des isolats de défection pour l’heure.

Or, 1/ le capitalisme peut très bien vivre avec ça ;

2/ ces isolats devraient mesurer ce qu’ils continuent de devoir, à leur corps défendant, au reste de la division du travail capitaliste et étatique. Dans le 1er cas, je pense qu’il le mesure et qu’il s’efforce même en conséquence de le réduire. Dans le 2ème, j’en suis moins sûr.

3/ surtout, comment faire faire tâche d’huile aux isolats ? Comment y faire entrer un nombre de plus en plus grand de personnes ? soit la question de la généralisation…

Convaincre les gens de la défection, c’est les prendre par le désir. Par conséquent, c’est se poser la question : où en est le désir des gens ? Dans quelle mesure et à quelle vitesse peut-il se déplacer ?

Je dois bien vous avouer que c’est ici que a ligne du réalisme anthropologique risque le plus le pessimisme et le découragement.  Car reprendre le grand nombre par le désir, c’est refaire un régime de désir, autre et plus fort que celui du capitalisme. Or, le réalisme anthropologique commande 1/ de mesurer exactement la puissance de régime de désir capitaliste et 2/ de ne pas céder au socio-centrisme qui nous porte à croire que nos propres désirs capitalistes sont universellement partagés.

 La puissance du régime de désir capitaliste, elle est grande, immense même ! Là où ce régime est le plus fort, c’est bien sûr quand il prend les individus non pas en tant que producteurs, en dépit de tous ses stratagèmes actuels, mais quand il les prend en consommateurs, et ceci de plein de manières différentes : par les objets, par la sensibilité, par le corps.

J’ai entendu, il y a peu, un de nos grands intellectuels radicaux dire des objets marchands capitalistes qu’ils étaient – je cite – « laids et inutiles ». Je pense qu’on ne peut pas davantage se tromper qu’avec ce genre d’énoncé. Et je serais assez prêt à parier que notre intellectuel devait avoir dans la poche au moins un téléphone portable, peut-être même un smartphone.  Or un tout petit exercice de mémoire vous remet en tête  qu’au milieu des années 90, un individu qui s’exhibait avec un téléphone portable était un pitre paradant avec un objet totalement inutile.  Comme on sait, en moins de cinq ans, la frontière de l’utile et de l’inutile qui n’est pas autre chose que la frontière du désir, a connu un déplacement fulgurant, et cela est vrai pour beaucoup d’objets du capitalisme.

Ce problème de l’utile et de l’inutile c’est le problème de ce qu’on appelle les besoins avec plein de guillemets, cette catégorie assez centrale mais pourtant une des plus mal construites d’une certaine anthropologie marxiste. Car l’idée de besoin cherche ce qu’il y aurait à désirer « légitimement », après quoi, satisfaits, contentés, nous pourrions nous arrêter. Mais je crois qu’on ne saurait commettre pire contresens anthropologique en donnant ainsi au désir le pouvoir de s’arrêter, d’ignorer toute  nouvelle sollicitation et toute relance, spécialement dans un monde marchand, où, depuis des décennies maintenant, il a pris l’habitude du déchainement. Et je vous appelle à regarder quelques vidéos de ruée – car il n’y a pas d’autre mot – de ruée lors des premiers jours de soldes quand dans un grand magasin se lève le rideau de fer, pour être un peu au clair sur ce que le déchainement de désir marchand veut dire.

Mais le rapport objectal dont le capitalisme nous a fait prendre le pli se complique de colonisations mentales autrement perverses. Je le dis sous la forme d’une vague esquisse car il s’agit en réalité d’un véritable programme de recherche, mais je pense que le capitalisme ne produit pas que des objets. Il produit également une sensibilité et une esthétique, une esthétique de la marchandise évidemment, qui a reçu son nom : ça s’appelle le design.

Et voilà pourquoi on ne peut pas céder à la posture de dire que les objets du capitalisme  sont laids. La vérité, c’est qu’au contraire, ils sont beaux ou qu’au moins nombreux sont ceux qui les trouvent beaux, sans même d’ailleurs le problématiser, mais plus souvent par une expérience anté-prédicative de la différence, différence avec les objets du passé, ringards, ou avec les objets « moches » des économies dites moins avancées. Souvenez-vous des quolibets qu’on a réservés aux Lada ou aux Traban, etc. Évidemment, je sais bien qu’il y a une tout autre expérience esthétique possible de ces objets de l’ex-socialisme, bien plus valorisatrice, capable de voir leurs charmes. Mais la question est toujours la même.  C’est celle de l’expérience esthétique majoritaire. Or,  sans surprise, cette expérience majoritaire valide les propositions esthétiques de la marchandise capitaliste. Sans surprise car je crois que e capitalisme, autant que les objets « beaux » produit notre regard sur ces objets. Le capitalisme produit conjointement des objets et une esthétique, l’esthétique de ces objets. Il produit d’autres choses encore. Il produit ce que j’appellerais : « le saisissement moelleux des corps ». L’élévation objective du niveau de vie en longue période a produit pour le grand nombre – pas pour tous, on le sait il y a des gens dans la rue – mais pour le grand nombre des conforts matériels qui son de puissantes affections du corps. Le capitalisme, c’est donc aussi ceci, le corps dorloté.

ORWELL, que j’ai, ces temps-ci, un malin plaisir à citer, est peut-être celui qui voit le mieux le danger de cette sournoise habituation à laquelle il réserve les vitupérations d’une vie à la dure. Il parle – je cite – de nos mœurs délicates, de notre mollesse, et de nos habitudes du confort douillet et voudrait que nous rompions avec notre relâchement. Or quand il s’agit de joindre le geste à la parole, ORWELL qui est l’honnêteté intellectuelle en personne, voit bien tout ce qui résiste en lui-même. Je suis un intellectuel semi-décadent dit-il et j’en mourrais si je n’avais pas on thé du matin et mon New Statesman du vendredi. Manifestement, je n’ai pas envie de revenir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus fruste, probablement fondé sur le travail de la terre. Il n’a pas envie de revenir à une vie plus dure et plu fruste et probablement beaucoup avec lui. Que certains y soient prêts, on le sait ! Des expériences alternatives en témoignent. Mais là encore, le grand nombre.

Donc, vous le voyez, dans la dynamique passionnelle d’une transition au-delà du capitalisme, il faut aussi compter avec ces affects tristes liés au renoncement matériel : renoncement à la frénésie du désir acquisitif, renoncement à vivre dans un environnement d’objets qu’on a été conditionnés à trouver beaux, renoncements à des conforts corporels dont nous avons fait des évidences et des normes.

Qu’est-ce que le processus révolutionnaire peut mettre en face ? Quels affects joyeux pour faire pencher la balance de son côté ? Plein sans doute ! Essentiellement deux, on les connaît.

1/ L’affranchissement de la servitude hiérarchique. Ça c’est énorme, c’est le principal.

2/ La réappropriation de la vie individuelle et collective

Le soulagement de la terreur salariale, c’est-à-dire une terreur qui prend pour objet la vie même en prenant en otage les conditions de sa reproduction matérielle. Ce soulagement et la restauration d’un temps pour soi sont sans doute parmi les joies les plus puissantes et les plus immédiates que les individus puissent trouver dans une forme de vie post-capitaliste.

J’ai insisté sur la clause privative du temps pour soi car il ne faut pas non plus s’abuser quant au désir individuel de temps pour la collectivité. C’est encore l’effet, je crois, d’une dissension socio-centrique que d’imaginer universellement partagé le désir des individus de se réapproprier pleinement la politique, la délibération collective. C’est que des siècles de dépossession, ça laisse des plis, et des habitudes comme dirait LA BOÉTIE !

Même si l’élan de réappropriation est souvent puissant, comme le prouvent les nombreuses expériences de reprise autogestionnaire d’entreprises on ne peut pas supposer formée partout l’habitude, c’est-à-dire la disposition et le goût pour la participation à la souveraineté collective.  Il n’y a pas là d’obstacle insurmontable d’ailleurs. Cette participation peut très bien être instituée comme l’effet non pas comme un choix personnel mais d’un devoir, un devoir contributif et en nature en quelque sorte, à la place du devoir fiscal. C’est bien Rousseau d’ailleurs qui jugeait méprisable le principe de l’impôt comme évasion, par le rachat monétaire, d’un devoir de participation collective et matérielle directe aux affaires de la collectivité.

Alors tout ceci pour dire quoi ? Pour dire que comme toute chose dans l’histoire, un processus révolutionnaire est une dynamique passionnelle collective. N’allez pas croire que disant cela, je méconnaisse le rôle des idées. Mais c’est que ce qu’on nomme usuellement idées, spécifiquement les idées politiques, ne sont en fait pas autre chose que des contenus idéels portés par des affects sans lesquels ils n’auraient aucune force, ni ne seraient d’aucun effet.

Bien plus en revanche que les évènements ordinaires de l’histoire, les processus révolutionnaires sont des gigantomachies passionnelles : la lutte à mort de deux formes de vie. Alors, il n’y a pas de science affectométrique et nul ne peut prédire l’issue de ces affrontements mais concluant de la même manière que j’ai commencé, il est au moins un devoir intellectuel auquel on est tenu, c’est de ne pas se raconter des histoires et la pire histoire qu’on puisse se raconter c’est qu’il y aurait une aspiration native à la liberté frugale et communautaire qui n’attendrait que la première occasion pour s’exprimer. Je crois que ceci n’est pas vrai et spécialement dans notre situation anthropologique. Lutter contre le capitalisme, c’est lutter avec tous les faux plis natifs et désirants qu’il a fait prendre au plus grand nombre, y compris nous-mêmes !

Sortir du capitalisme, c’est refaire un régime de désir et un imaginaire à l’échelle de la société tout entière et ceci n’est pas une petite affaire !

Alors je suis bien désolé de vous laisser avec ce mélange de généralités improductives et de réalisme du dégrisement mais je pense qu’on ne perd jamais rien à poser convenablement les problèmes. Et en l’occurrence, je voulais en poser un dont j’emprunterais volontiers le terme à La Boétie et à Spinoza parce qu’ils l’ont en commun, c’est un terme à la fois très ordinaire et très profond, ce terme c’est « habitude ».

Une forme de vie, c’est une habitude. Le problème de la révolution, c’est de produire un chemin, de construire quelque chose qu’elle ne peut pas supposer entièrement déjà là, à savoir une habitude du commun et de la liberté.

Une post-démocratie aux airs de prérévolution – Par Sophie WAHNICH* le 16/02/2016

* Sophie Wahnich est directrice de recherche en histoire et science politique au CNRS, équipe Transformations radicales des mondes contemporains de l’IIAC de l’EHESS

Lien  vers l’article en ligne

Les citoyens n’ont plus aujourd’hui de véritable pouvoir de contrôle sur leur devenir. Un peu comme le tiers état à la veille de la Révolution…

 

Nous vivons, en France et en Europe, une époque de post-démocratie. Les citoyens n’ont plus de véritable pouvoir de contrôle sur leur devenir. Leurs manifestations sont méprisées et leur vote falsifié. Depuis 2005, les peuples européens savent qu’ils ont face à eux des pouvoirs financiers plus puissants que leur misérable affirmation symbolique et morale.

Le traité de Lisbonne a ainsi enterré Kant et son «véritable enthousiasme pour le droit» comme «aspiration morale du genre humain». Ne restait manifestement, «entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du paiement au comptant», «les eaux glacées du calcul égoïste». Plus récemment, le non grec, lui aussi résultat d’une mobilisation massive, n’a pas infléchi la violence de la «troïka» et la Grèce a été vendue à l’encan au nom de la dette. Chacun sait désormais que la loi comme principe protecteur des pouvoirs du peuple est morte en Europe, retour à l’arbitraire et au rapport de forces mis à nu. Une politique encastrée dans l’économique affirme qu’il est naturel que les 1 % les plus riches dominent les 99 %.

A ce titre notre post-démocratie pourrait ressembler à la prérévolution.

L’abbé Sieyès, dans «Qu’est ce que le tiers état» affirmait en effet : «Qui donc oserait dire que le tiers état n’a pas en lui tout ce qu’il faut pour former une nation complète ? Il est l’homme fort et robuste dont un bras est enchaîné. Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la Nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi qu’est ce que le tiers état ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? Tout. Mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres.»

Or l’on sait que ce tiers état représentait 98 % de la population… Sieyès écrit l’hiver 1789 où se préparent encore des cahiers de doléances et les élections des députés aux Etats généraux. Il faut les réunir pour trouver une solution à la dette. La campagne électorale se fait dans un climat de crise : disette et chômage augmenté car les marchandises britanniques ont pénétré le marché français après le traité d’Eden, qui a abaissé les droits de douane. L’industrie française est affaiblie, le cours du vin français chute du fait d’une relative surproduction. Le complot de famine ressurgit, il y a bien des gens qui veulent affamer le peuple et ce sont les puissants qui ne se sont donné que le mal de naître.

Le désir d’en finir avec une société qui ne respecte pas l’humanité et la dignité de tous ses membres au nom de privilèges vécus désormais comme iniques attise la construction du mouvement des «patriotes». Entendez de ceux qui veulent que ça change et s’organisent. Ils obtiennent le doublement du tiers état, une vraie subversion de la vieille institution. Mais rien n’est joué, car il reste à savoir si le tiers votera par tête (car on parle encore des hommes comme on parle du bétail) ou par ordre, et alors cette petite victoire n’aura été que symbolique. La subversion devra passer par un bras de fer aux Etats généraux : refuser de reconnaître les ordres et donc réclamer d’emblée que les pouvoirs soient vérifiés en «commun». Attendre, attendre et dire oui, Sieyès a raison, nous sommes, sans les nobles, le véritable pouvoir constituant. Les nobles manquent à leur devoir de présence, ne veulent pas siéger à nos côtés ? Nous ferons sans eux.

Aujourd’hui, le changement peut aussi passer par la subversion. Mais suffit-il de fabriquer des primaires pour faire bascule ? Encore faudrait-il que l’enjeu des élections soit lui-même subverti. Non pas élire un chef de l’exécutif plus ou moins autoritaire, mais un candidat destituant et instituant, qui serait le pivot d’une nouvelle grande transformation constituante en France et en Europe. Obtenir ou préparer des primaires sans changer la logique électorale de cette Ve république, c’est comme obtenir le doublement du tiers sans le vote par tête, obtenir un grand changement apparent pour que rien ne change.

Il n’empêche, le doublement du tiers a ouvert la possibilité de mener une bataille politique intense et incertaine en mai 1789, qui renversa l’Ancien Régime. Lorsque la victoire de l’Assemblée nationale constituante aurait pu être ravie par une répression monarchique et militaire, les Parisiens prirent les armes et la Bastille.

Les propositions citoyennes multiples et contradictoires qui fusent dans notre contexte d’arbitraire politique et d’état d’urgence, témoignent au moins d’une chose, certains sont encore enthousiastes, malgré tout.