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En Grèce, le combat continue. Entretien avec Stathis Kouvélakis – Le 21 juillet 2015 – © Contretemps

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Le dernier accord convenu entre le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras et l’Eurogroupe a surpris, désorienté ou choqué nombre de militant-e-s de la gauche radicale, en Grèce et au niveau international. Cet accord entérine en effet un nouveau plan d’austérité d’une grande violence et semble marquer la fin d’un cycle politique pour Syriza. Pour autant, les jeux sont loin d’être pliés : la crise de l’Union européenne est patente et la mobilisation populaire pour le Non au référendum du 5 juillet a ouvert une brèche dans le mur de l’austérité perpétuelle.

Dans cet entretien réalisé par Sebastian Budgen pour le site états-unien Jacobin, initialement paru le 15 juillet 2015, le théoricien marxiste Stathis Kouvélakis, membre du comité central de Syriza et de la Plateforme de Gauche, analyse les derniers événements, évalue les positions stratégiques qui se sont affrontées au sein de Syriza et identifient les prochaines étapes qui attendent l’aile gauche de Syriza. S. Kouvélakis saisit ici l’occasion pour proposer une réflexion plus large sur le bilan et de Syriza et de la Plateforme de Gauche, sur ce qui aurait pu être fait différemment mais aussi sur les perspectives pour une recomposition de la gauche radicale en Grèce.

Nous reprenons ici, avec leur aimable autorisation, la traduction réalisée par S. Nerina pour le site Avanti.

Quelles ont été les raisons du référendum de juillet ? Beaucoup l’ont perçu comme sorti de nulle part ; un joker qu’aurait joué le premier ministre grec Alexis Tsipras. Mais il y a beaucoup d’incertitudes quant à ses motivation. Certains ont même spéculé sur une défaite… 

Je pense que le référendum était une tentative de sortir du piège dans lequel était tombé le gouvernement pendant le processus de négociation.

En fait, il semble maintenant évident que pendant la spirale vers de plus en plus de concessions, le gouvernement et Tsipras ont pris conscience du fait que, quoi qu’ils proposent, ce ne serait jamais suffisant pour la Troïka. À la fin du mois de juin, il était clair que l’accord qui était plus ou moins en train de prendre forme, ne passerait pas l’épreuve au sein de Syriza ou de l’opinion publique.

Des signaux parvenaient à la direction de Syriza et à Tsipras lui-même. Des signaux qui venaient de bien au-delà des rangs de la Plateforme de Gauche. Et ces messages disaient que ce n’était pas acceptable. Pendant les derniers jours de la semaine, on pouvait aussi sentir un changement significatif au sein de l’opinion publique : des gens qui disaient qu’ils n’en pouvaient plus de cet interminable processus de négociation. Il était clair pour tout le monde que la Troïka n’avait d’autre objectif que d’humilier le gouvernement grec.

Tsipras, qui, il faut le dire, est plutôt joueur pour un politicien, pensait au référendum, non pas en tant qu’élément de rupture avec le processus de négociation, mais comme un mouvement tactique pour renforcer son plan de négociation (cette idée n’était pas tout à fait nouvelle et avait déjà été évoquée par d’autres membres du gouvernement, y compris par Yanis Varoufakis).

Je suis certain de ce que j’affirme parce que je suis au courant des rapports détaillés sur la réunion décisive du cabinet qui a eu lieu le 26 juin, lorsque le référendum a été annoncé.

Deux choses doivent être remarquées. La première est que Tsipras, et la plupart des personnes proches de lui, pensaient que le référendum serait une promenade de santé. Ce fut plus ou moins le cas avant la fermeture des banques. Le sentiment général était que le Non remporterait une victoire écrasante, dépassant les 70%.

Sans la fermeture des banques, il était effectivement réaliste de penser que le référendum serait facilement gagné, mais la signification politique du Non aurait été différente, car la victoire aurait été obtenue hors de l’atmosphère de confrontation et de l’ambiance dramatique suscitées par la fermeture de la banque et par la réaction de l’UE.

Lors de cette réunion du cabinet, un certain nombre de personnes — l’aile droite du gouvernement, dirigée par le vice-Premier ministre Giannis Dragasakis — était en désaccord avec l’initiative. Dragasakis est en fait celui qui a assuré le suivi de l’ensemble du processus de négociation du côté grec. Tous les membres de l’équipe de négociation, à l’exception du nouveau ministre des Finances, Euclide Tsakalotos, sont des gens appartenant à son courant, et il était celui, au sein du cabinet, pour qui il était vraiment important de se débarrasser de Varoufakis.

Cette aile droite pensait que le référendum était une proposition très risquée, et ils ont compris, mieux que Tsipras, que ce serait un geste très conflictuel qui déclencherait une réaction sévère du côté de l’UE — et ils avaient raison.

Ils ont également eu peur de la dynamique par en bas qui allait surgir de cette initiative. D’autre part, le leader de la Plateforme de Gauche et Ministre de l’énergie et de la reconstruction productive, Panagiotis Lafazanis, a déclaré que le référendum était la bonne décision, bien que tardive, mais il a également prévenu que cela revenait à une déclaration de guerre, que la BCE couperait les liquidités et que nous devrions nous attendre à ce que les banques soient fermées après quelques jours. La plupart des personnes présentes se sont contentées de rire à l’évocation de cette hypothèse.

Je pense que le manque de prise de conscience par rapport à ce qui allait se passer est un élément clé pour comprendre, dans sa logique d’ensemble, la manière dont le gouvernement a agi jusqu’à maintenant. Ils ne pouvaient tout simplement pas croire que l’UE réagirait de la façon dont elle a effectivement réagi. D’une certaine façon, comme je l’ai dit, l’aile droite de Syriza était beaucoup plus lucide sur ce qu’ils s’apprêtaient à affronter.

Cela explique aussi ce qui est arrivé au cours de la semaine du référendum. Tsipras a été mis sous une pression extrême par Dragasakis et d’autres pour retirer le référendum. Il ne l’a pas fait, bien sûr, mais il a clairement indiqué que ses prochains mouvements seraient ceux que l’aile droite approuverait, et que la mesure n’était pas une rupture avec la ligne qui avait été suivie jusqu’ici, mais plutôt une sorte de tactique dans ce cadre.

C’est ce qui explique les pas en arrière, le mercredi avant le vote ?

Exactement. Ce mercredi-là, certains ont même évoqué un coup d’État interne et Athènes était traversée de rumeurs selon lesquelles Tsipras allait retirer le référendum. Au cours de son discours, il a confirmé le référendum mais a également précisé que celui-ci avait été conçu comme un outil pour obtenir un meilleur accord et que ce n’était nullement la fin du processus de négociation. Au contraire, il s’agissait de poursuivre ce processus mais dans des conditions prétendument meilleures. Et il est resté fidèle à cette ligne pendant toute la semaine.

Une chose que je ne comprends pas à propos de ce processus, même si on le regarde d’un point de vue de relations publiques, c’est que Tsipras a appelé au référendum concernant une série de mesures qu’il demandait au peuple de rejeter et, à l’approche du référendum, il a fait des propositions aux créanciers qui apparaissaient sous certains aspects pires encore que celles qu’il demandait au peuple de rejeter. Cela donne une impression de chaos et d’amateurisme total.

J’ai essayé de reconstituer les intentions de Tsipras, essentiellement pour répondre à ta question précédente et pour essayer de clarifier le sens que celui-ci avait pour lui. Mais ce qui est absolument clair, c’est qu’il a libéré des forces qui allaient bien au-delà de ses intentions. Tsipras et le gouvernement ont été clairement dépassés par l’élan créé par le référendum.

Ils ont donc essayé par tous les moyens de remettre le diable dans la boîte. La façon dont Tsipras a géré la pression de Dragasakis — et la raison pour laquelle le mercredi a été si crucial — a consisté à accepter leur ligne et à envoyer cette lettre infâme à l’Eurogroupe, et, encore auparavant, la lettre demandant un nouveau prêt. Cela a ouvert la voie à ce qui s’est passé la semaine suivant le référendum.

Mais, d’autre part, pour justifier le fait qu’il ne pouvait pas – sans se décrédibiliser complètement – retirer le référendum, il a dû justifier l’initiative. Il devait évoquer la lutte contre les mesures d’austérité incluses dans le paquet Juncker, le chantage de la Troïka et l’ultimatum auquel il avait été soumis. Et, bien sûr, les mobilisations par en bas qui étaient en train d’émerger à ce moment ont saisi l’occasion, l’ont pris au mot, et ont continué à avancer pour mener la bataille contre la Troïka.

Cela constitue un excellent exemple d’une initiative prise d’en haut, résultant de contradictions internes, mais qui a fini par libérer des forces outrepassant largement les intentions du leader. C’est très important, car il faut aussi comprendre que l’une des plus grandes difficultés auxquelles Tsipras doit faire face à présent, après la reddition que constitue l’accord d’hier, c’est que la légitimité politique de son action après le référendum est très douteuse.

Nous devons comprendre qu’il est parfaitement illusoire de prétendre que le référendum n’a pas eu lieu. Il a eu lieu, et il est clair tant pour l’opinion publique internationale que pour la société grecque que Tsipras est en train de trahir un mandat populaire.

J’en viens au grand débat : au jeu de savoir si Tsipras est une sorte de génie machiavélique adepte des manoeuvres tactiques ou un parieur fou dépassé par les événements, tu es certainement dans le second camp…

Effectivement, je me retrouve complètement dans le second camp, à condition de clarifier le point suivant : en réalité, Tsipras et la direction ont maintenu la même ligne depuis le début. Ils pensaient que, en combinant une approche « réaliste » dans les négociations et une certaine fermeté rhétorique, ils obtiendraient des concessions de la part de l’UE.

Mais ils ont été de plus en plus pris au piège par cette ligne, et quand ils ont réalisé qu’ils avaient été piégés, ils n’avaient pas de stratégie alternative. Ils ont refusé systématiquement toute autre stratégie, et ils ont également rendu la mise en œuvre de toute autre approche pratiquement impossible, même quand il en était encore temps.

Dans une interview qu’il a donné au New Statesman il y a quelques jours, Varoufakis affirme qu’une petite équipe avait travaillé avec lui pendant la semaine précédant le référendum à un plan alternatif qui inclurait un contrôle de l’État sur les banques, l’émission de IOU1 et la déconnexion de la Banque centrale de Grèce de la Banque centrale européenne de Francfort, ce qui revenait d’une certaine manière à une sortie graduelle de l’euro. Mais une telle initiative est à l’évidence arrivée trop tard et l’idée a été rejetée par la grande majorité de l’équipe économique du cabinet, c’est-à-dire essentiellement Dragasakis. Et Tsipras a, bien entendu, validé cette décision.

Il faut donc souligner la continuité de la ligne de Tsipras. C’est sans doute la raison pour laquelle je trouve que le mot « traîtrise » est inapproprié si on comprend ce qui se passe. On peut bien sûr dire qu’il y a traîtrise du mandat populaire et il est légitime que les gens aient le sentiment qu’ils ont été trahis.

Cependant, la notion de trahison implique généralement un moment où vous décidez en toute conscience de revenir sur vos propres engagements. Je crois qu’en réalité Tsipras croyait honnêtement qu’il pouvait obtenir un résultat positif en mettant en avant une approche centrée sur les négociations et sa bonne volonté. Et c’est aussi pour cela qu’il a constamment répété qu’il n’y avait pas de plan de rechange.

Il pensait qu’en apparaissant comme un fidèle « européen », « sans agenda caché », il obtiendrait une sorte de récompense. De l’autre côté, il a montré depuis quelques mois une capacité à résister à cette pression croissante et a parfois agi de manière imprévisible, dans le cas du référendum ou de son voyage à Moscou.

Il pensait que c’était la bonne formule pour aborder la question, et c’est ce qui se passe lorsque vous suivez cette ligne : vous en arrivez toujours à une position dans laquelle il ne vous reste que des mauvais choix.

Concernant les origines de cette stratégie : dans quelle mesure est-ce de l’aveuglement idéologique ou de la pure ignorance ? Ce qui est déroutant pour beaucoup de gens, c’est de voir agir ainsi un gouvernement composé d’un grand nombre d’intellectuels, de gens qui ont passé toute leur vie à étudier l’économie politique capitaliste contemporaine, à la fois dans l’abstrait et le concret, des gens qui sont des militants politiques. Comment peut-on expliquer ce qui semble être de la naïveté face à leurs adversaires politiques ? Est-ce une idéologie trop profondément ancrée ou était-ce juste un manque d’expérience de la « grande politique » ?

Je pense que nous devons distinguer deux éléments au sein du gouvernement. Le premier est l’aile droite du gouvernement dirigée par deux des principaux économistes, essentiellement Dragasakis mais aussi Giorgos Stathakis. Et puis il y a la direction centrale, Tsipras et les gens autour de lui. Le premier groupe avait une ligne de conduite cohérente dès le départ ; il n’y avait absolument pas de naïveté de leur côté. Ils savaient très bien que l’UE n’accepterait jamais une rupture avec le mémorandum.

Voilà pourquoi Dragasakis a en chaque moment mis tout en œuvre pour ne pas modifier la logique de l’approche globale. Il a clairement saboté toutes les tentatives de Syriza de se doter d’un véritable programme économique, y compris celui qui avait été approuvé par la majorité de Syriza. Il pensait que la seule chose possible était une version améliorée du mémorandum. Il voulait avoir les mains complètement libres pour négocier l’accord avec l’UE ; sans trop apparaître sur la scène, il a réussi à maîtriser l’équipe de négociation, en particulier suite à la mise à l’écart de Varoufakis.

À l’été 2013, il a publié une interview très intéressante qui a fait le « buzz » à l’époque. Ce qu’il proposait n’était pas tant une version allégée du programme de Syriza qu’un autre programme qui améliorait légèrement l’accord existant qu’avait signé Nouvelle Démocratie.

Et puis vous avez l’autre approche, celle de Tsipras, qui s’enracinait effectivement dans l’idéologie de l’européanisme de gauche. Je pense que la meilleure illustration en est Euclide Tsakalotos, une personne qui se considère comme un marxiste ardent, quelqu’un qui vient de la tradition eurocommuniste, avec qui j’ai été dans la même organisation pendant des années. Sa déclaration la plus significative, qui reflète à la fois son idéologie et les perspectives données au gouvernement par la présence de tous ces universitaires, l’a été dans une interview pour le site français Mediapart en avril dernier.

Lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait le plus frappé depuis qu’il était au gouvernement, il a répondu en disant qu’il était un universitaire, que son travail consistait à enseigner l’économie à l’université. Donc quand il est allé à Bruxelles, il avait préparé très sérieusement l’ensemble de ses arguments et il y allait en pensant que lui seraient présentés des contre-arguments élaborés de manière précise. Mais, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à des gens qui n’ont pas cessé de réciter des règles, des procédures et ainsi de suite.

Tsakalotos a dit qu’il était très déçu par le faible niveau de la discussion. Dans l’interview au New Statesman, Varoufakis dit des choses très semblables au sujet de sa propre expérience, bien que son style soit nettement plus conflictuel que celui de Tsakalotos.

On comprend que ces personnes envisageaient la confrontation avec l’UE comme une conférence universitaire où vous venez avec vos jolis rapports et vous vous attendez à ce que l’on vous présente aussi un joli rapport. Je pense que cela est révélateur de ce qu’est la gauche aujourd’hui. La gauche est composée de plein de gens bien intentionnés, mais qui sont totalement impuissants dans le champ de la politique réelle.

Mais cela est également révélateur du genre de dévastation mentale causée par la croyance quasi-religieuse dans l’européanisme. Jusqu’à la fin, ces gens ont cru qu’ils pourraient obtenir quelque chose de la Troïka, ils pensaient qu’« entre partenaires » ils allaient trouver une sorte de compromis, qu’ils partageaient certaines valeurs fondamentales comme le respect du mandat démocratique, ou la possibilité d’une discussion rationnelle fondée sur des arguments économiques.

Dans l’ensemble, l’approche de Varoufakis était plus conflictuelle mais finalement assez semblable, même s’il l’avait enveloppée dans le langage de la théorie des jeux. Selon lui, nous devions jouer le jeu jusqu’à la fin des fins, attendant qu’ils finissent par se retirer, parce que les dommages encourus, s’ils n’avaient pas reculé, auraient soi-disant été trop importants.

Mais ce qui était en train de se passer apparaissait comme un combat entre deux personnes dont l’une risque de perdre une dent tandis que l’autre met en jeu ses deux jambes.

Il est donc vrai qu’il y a eu un manque patent de réalisme élémentaire et que cela nous amène au problème principal de la gauche aujourd’hui : son impuissance.

Et cet européanisme que tu décris dans la fraction du centre de la direction de Syriza, quelle est sa nature idéologique ? Parce que ce ne sont pas des libéraux ou même des fédéralistes à la Negri, ce sont des gens qui se définissent dans la plupart des cas comme marxistes. Y a-t-il une influence de Habermas ou d’Étienne Balibar ?

Je pense que, en l’occurrence, la référence à Balibar est probablement plus pertinente que celle à Habermas. Une fois de plus, je pense que nous devons prendre Tsakalotos au mot. Il a été interviewé par Paul Mason au lendemain de l’envoi des contre-propositions très humiliantes du Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Lorsque Mason lui a posé la question de l’euro, Tsakalotos a répondu que la sortie serait une catastrophe absolue et que l’Europe devrait revivre les années 1930 avec le retour de la concurrence entre les monnaies nationales et la montée des nationalismes et du fascisme.

Pour ces personnes, le choix s’établit entre deux options : soit être « européen » et accepter le cadre existant, ce qui représente en quelque sorte un pas en avant objectif par rapport à l’ancienne réalité des États-nations, ou être « anti-européen », ce qui est assimilé à une retombée dans le nationalisme, à un mouvement régressif réactionnaire. C’est une légitimation assez pauvre de l’Union européenne : ce n’est pas l’idéal mais cela vaut mieux qu’autre chose.

Je pense qu’on peut clairement identifier ’idéologie qui est ici à l’œuvre. Bien que vous n’approuviez pas ce projet et que vous ayez de sérieux doutes sur l’orientation néolibérale et le fonctionnement autoritaire des institutions européennes, vous acceptez d’agir selon ses paramètres et vous n’arrivez pas à imaginer quelque chose de mieux en dehors de son cadre.

Voilà ce que signifie la dénonciation du Grexit, présenté comme une sorte de retour aux années 30 ou comme une sorte d’apocalypse. C’est le symptôme du piège que constitue l’européanisme de gauche, dans lequel s’est enfermée la direction.

Il est plus facile d’imaginer la fin du capitalisme que celle de l’Union européenne ou même de l’euro ?

Exactement, c’est ce que j’ai écrit il y a déjà quelques années.

Et pourtant, ce genre d’attendrissement à propos de l’Union européenne est incompatible avec l’opinion même de Nicos Poulantzas, alors même que plusieurs intellectuels utilisent Poulantzas pour défendre la position de la direction de Syriza…

Oui, Poulantzas a parlé de l’intégration européenne dans la première partie de son livre sur les classes sociales dans le capitalisme contemporain. Dans ce livre, il analyse les processus d’internationalisation du capital et il considère clairement la Communauté économique européenne (CEE) comme l’exemple d’une forme impérialiste d’internationalisation du capital européen dans le cadre de ce qu’il considérait comme la nouvelle hégémonie structurelle d’après-guerre des États-Unis.

Revenons sur le référendum. Celui-ci est arrivé dans un contexte de crise monétaire, de banques fermées, de réactions hystériques des médias, les autres partis faisant pression pour le Oui. Mais quelque chose s’est passé qui a déclenché une contre-réaction chez une grande majorité des Grecs ordinaires. Ont-ils été motivés par la fierté nationale, était-ce essentiellement une question de classe, ou l’ont-ils fait, comme Paul Mason et d’autres l’affirment, à cause du souvenir de la guerre civile ? Quelles sont les principales raisons du vote majoritaire en faveur du Non ?

De tous les facteurs que tu as mentionnés, le moins pertinent est celui qui se rapporte à la guerre civile. Il faut noter que le Non a dominé même dans les zones du pays parmi les plus conservatrices comme Laconia, près de Sparte, Messinia, ou d’autres zones dans le centre de la Grèce où la droite domine comme Evrytania. Le Non était majoritaire dans tous les comtés de la Grèce.

La dimension de classe est certainement la plus importante parmi les trois facteurs que tu mentionnes, que je vais passer en revue par ordre d’importance. Même les commentateurs relativement traditionnels ont reconnu que ce fut l’élection la plus polarisée socialement dans l’histoire grecque. Dans les quartiers ouvriers, il y a eu 70 % ou plus pour le Non, alors que dans les quartiers favorisés le Oui obtenait 70% ou plus.

La réaction hystérique des forces dominantes, la situation dramatiquement concrète créée par la fermeture des banques et le plafond imposé sur les retraits en espèces, etc., ont amené les classes populaires à identifier le camp du Oui à tout ce qu’ils détestent. Le fait que le camp du Oui ait mobilisé pour sa campagne des politiciens impopulaires, des experts, des chefs d’entreprise, mais aussi des célébrités médiatiques, n’a fait qu’enflammer cette réaction de classe.

La deuxième chose qui est tout aussi impressionnante est la radicalisation de la jeunesse. C’est la première fois depuis la crise que la jeunesse, massivement, prendre une position unifiée. 85% des personnes de 18 à 24 ans ont voté Non, ce qui montre que cette génération, qui a été complètement sacrifiée par le mémorandum, est très consciente de l’avenir qui se présente devant elle et a une attitude claire en ce qui concerne l’UE.

Le Monde a publié un article qui posait la question des raisons pour lesquelles ces jeunes gens, qui avaient grandi avec l’euro, les programmes Erasmus et l’Union européenne, se retournaient contre elle, et la réponse de toutes les personnes interrogées était simple : nous savons de quoi il s’agit lorsqu’on parle de l’Europe. L’Europe c’est l’austérité, l’Europe c’est le chantage vis-à-vis des gouvernements démocratiques, l’Europe c’est la destruction de notre avenir.

Cela explique aussi les rassemblements massifs et combatifs de cette semaine qui ont culminé avec les rassemblements du vendredi 3 juillet à Athènes et dans d’autres grandes villes de Grèce.

La troisième dimension est la fierté nationale. Cela explique pourquoi le Non a emporté une majorité aussi en dehors des grands centres urbains, là où les lignes entre classes sont plus floues, dans les campagnes grecques et les petites villes. C’était un Non à la Troïka, un Non à Juncker. Même ceux qui sont sceptiques par rapport au gouvernement et ne se reconnaissent pas dans Syriza ou Tsipras ont vu qu’il s’agissait clairement d’une tentative d’humilier un gouvernement élu et de maintenir le pays sous la domination de la Troïka.

Tu as été faire campagne pour le Non sur les lieux de travail. Peux-tu en parler et évoquer les réactions de ceux et celles que tu as rencontré•e•s ?

C’était évidemment une expérience tout à fait unique. Il y avait une disparité entre les situations — l’atmosphère était difficile dans les chemins de fer qui est une société qui a déjà été en grande partie démantelée et dont le reste doit être privatisé. Les ouvriers savaient que le gouvernement Syriza avait déjà accepté la privatisation. Cela faisait déjà partie de la première liste de réformes annoncées par Varoufakis après l’accord du 20 février.

Mais malgré les différents contextes, dans chacun de ces endroits la discussion tournait autour de deux questions différentes : « pourquoi le gouvernement a-t-il fait si peu jusqu’ici, pourquoi a-t-il été si timide ? ». Mais aussi : « qu’allez-vous faire après la victoire du Non ? ».

Il était tout à fait clair pour ces gens que le Non gagnerait, parce que la campagne pour le Oui était invisible sur les lieux de travail et au sein de la classe ouvrière en général. Mais il y avait une inquiétude massive à propos de ce qui se passerait après la victoire.

Les questions qui nous étaient posées étaient les suivantes : « quels sont vos projets ? », « qu’est-ce que vous allez faire ? », « pourquoi parlez-vous encore de négociations alors que cela fait cinq mois et demi et qu’il est clair que cette approche a échoué ? ».

Cela m’a mis dans une situation très embarrassante, parce que, en tant que porte-parole de Syriza et membre du comité central, je ne pouvais pas donner des réponses convaincantes à toutes ces questions.

Le Non a bien sûr remporté un succès massif. As-tu été surpris par l’ampleur de la victoire ?

Oui, c’est vrai que je ne m’attendais pas à ce que le Non atteigne le seuil de 60%. Il faut dire que, parmi les cadres de Syriza, seul Lafazanis l’avait prédit et bien peu, même au sein de la Plateforme de Gauche, étaient d’accord avec lui. On s’attendait davantage à quelque chose comme 55%.

Le premier impact immédiat de cette victoire massive du Non a été de confirmer la désintégration des partis d’opposition…

Le soir même du résultat, ils ont été complètement défaits et ce fut de loin la défaite la plus cuisante pour le camp pro-austérité depuis le début de la crise. Cette défaite était beaucoup plus claire et plus profonde que celle des élections de janvier, car ils étaient regroupés et avaient mobilisé toutes leurs forces, ce qui ne les a nullement empêché de subir une défaite dévastatrice. Ils n’ont pas gagné dans une seule région en Grèce.

Le dirigeant de Nouvelle Démocratie, et ancien Premier ministre, Antonis Samaras a démissionné presque immédiatement. Et, quelques heures plus tard, l’ensemble de ce camp a été ressuscité et légitimé par Tsipras lui-même quand il a fait appel au « Conseil des dirigeants politiques » sous la présidence du Président de la République, un partisan affirmé du Oui, qui avait été élu par la majorité Syriza au Parlement en février.

Lors de cette rencontre, quelque chose d’incroyable s’est déroulé : le chef du camp victorieux a accepté les conditions du camp perdant. Il faut remarquer qu’il s’agit d’un événement unique dans l’histoire politique. Je n’ai rien connu de tel auparavant.

Le gouvernement a peut-être été surpris par la force du vote pour le Non, et par sa nature de classe (qu’il a dû comprendre également), mais il s’est donc contenté de n’y voir qu’une confirmation de ses plans initiaux. Personne n’a pris en compte que quelque chose de plus profond était à l’œuvre ?

Je ne peux pas vraiment parler de la manière dont ils ont interprété le référendum, car tout le monde était absorbé par les prétendues négociations (qui étaient en fait une sorte de blague). Il me semble que la meilleure expression pour nommer ces négociations a été rapportée par le correspondant à Bruxelles du Guardian, Ian Traynor, selon qui les fonctionnaires de l’UE les ont qualifiées d’ « exercice mental de simulation de noyade ».

Ce qui est clair, cependant, c’est que le gouvernement a immédiatement pris ces mesures pour neutraliser la dynamique qui avait émergé avec le référendum. Voilà pourquoi, quelques heures après l’annonce du résultat final, cette réunion de tous les dirigeants politiques a été appelée, durant laquelle ils ont fixé un programme entièrement différent de celui exprimé par le vote de Non.

Le nouvel ordre du jour était que, quoi qu’il arrive – et cette option était déjà en préparation depuis plusieurs semaines à l’initiative de Dragasakis – la Grèce devait rester dans la zone euro.

Le moment fort de la déclaration conjointe signée par tous les dirigeants politiques — à l’exception du Parti communiste grec (KKE), qui a refusé de signer, et des nazis, qui n’ont pas été invités à la réunion — était l’affirmation que ce référendum était, non pas un mandat de rupture, mais un mandat pour une meilleure négociation. A partir de ce moment, les choses se sont embrouillées.

Y a-t-il des signes qui prouvent que le point de vue des gens sur la question de la zone euro a évolué avec le référendum ?

Bien sûr que les choses ont évolué. L’argument qui a été constamment répété par les médias et par les dirigeants politiques en campagne pour le Oui, mais aussi par tous les dirigeants européens qui ont clairement interféré de manière flagrante tout au long de la semaine qui a précédé le référendum, était que le vote pour le Non était un vote contre l’euro. Il est donc complètement irrationnel de dire que les gens qui ont voté Non n’étaient pas du tout en train d’envisager le risque d’une éventuelle sortie de l’euro ; ils considéraient que c’était la condition pour dire Non à de nouvelles mesures d’austérité.

Il est aussi utile de souligner que ce qui s’est passé au cours de cette semaine était un processus de radicalisation de l’opinion publique. On pouvait le sentir et l’entendre dans les rues, sur les lieux de travail, dans tous les types d’espaces publics. Partout, les gens ne parlaient que du référendum, de sorte qu’il était assez facile de percevoir le sentiment de la population.

Je ne prétends pas que ce sentiment a été homogène. Des gens ont fait valoir l’argument selon lequel le vote Non servait simplement à donner au gouvernement une autre carte en vue des négociations. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai. Mais nous devons aussi comprendre que le caractère massif du vote Non dans le pays signifie que les gens, plus particulièrement dans la classe ouvrière, la jeunesse et les couches moyennes appauvries, ont eu le sentiment qu’ils n’avaient plus rien à perdre, et ils étaient prêts à prendre des risques et à se battre.

L’esprit combatif des rassemblements de vendredi était un autre indicateur de cet esprit. Il était assez impressionnant. Personnellement, je n’avais rien vu de tel en Grèce depuis les années 1970.

Parlons du vote du 11 juillet au Parlement et des propositions envoyées par le gouvernement grec à l’Eurogroupe. À partir de là, il semblait évident que le gouvernement avait accepté la perspective d’un nouveau plan d’austérité. Ces propositions ont finalement été approuvées par 251 voix sur 300, en étant soutenues massivement par les partis pro-austérité…

Une des conditions posées par les créanciers était que les propositions du gouvernement grec devaient être approuvées par le Parlement, sachant qu’il n’y avait rien de logique là-dedans. Ce n’est même pas, à proprement parler, constitutionnel, dans la mesure où le Parlement ne peut voter que des projets de loi ou des accords internationaux/interétatiques. Les députés ne peuvent pas voter sur un simple document servant de base de négociation et pouvant être modifié à n’importe quel moment de cette négociation.

Mais c’était un geste symbolique qui a donné carte blanche au gouvernement pour négocier sur une base considérablement réduite. Les propositions du gouvernement étaient seulement une version légèrement réduite du plan Juncker, rejeté lors du référendum. Donc ce que demandait en fait le gouvernement était l’approbation de la volte-face qu’il avait effectuée durant cette semaine.

Mais si l’on observe le groupe parlementaire de Syriza, cela semble assez complexe. Donc, abordons les divergences à l’intérieur des rangs de Syriza et les prises de positions de la Plateforme de Gauche…

La position de la Plateforme de Gauche a été considérablement débattue en interne et en particulier à l’intérieur de sa principale composante, le Courant de Gauche dirigé par Panagiotis Lafazanis. L’opinion majoritaire était que nous devions aller vers un vote différencié à ce stade, ce qui signifie que certaines personnes devaient voter « présent » – ce qui techniquement revient à voter « non », mais peut-être avec une dimension moins symbolique.

Pourquoi est-ce que cela revient à voter « non » ?

Parce que cela ne change pas le fait qu’il faut une majorité pour faire passer une proposition. Quoi qu’il arrive, il faut 151 voix pour la faire adopter. Il y a une autre partie du groupe qui a voté en faveur des propositions tout en publiant par ailleurs une déclaration disant deux choses. Tout d’abord ils affirmaient leur solidarité politique avec ceux qui ont rejeté les propositions — avec ceux qui ont voté « présent » dans ce cas, et qui ont refusé l’accord — et qu’ils ne voteraient pas pour un accord contenant des mesures d’austérité.

Et le deuxième point est encore plus important que le premier (nous y reviendrons dans un instant certainement). En fait, la pratique constitutionnelle grecque est la suivante : sur chaque projet de loi, le gouvernement doit montrer qu’il a une majorité venant de ses propres rangs, de Syriza lui-même ou de la coalition, ce qui est le cas ici, si nous prenons en compte l’ANEL (le Parti des Grecs indépendants). Or le gouvernement a perdu le contrôle de sa propre majorité.

Bien que ce ne soit pas juridiquement contraignant, il est un fait que dans l’histoire constitutionnelle grecque, lorsqu’un gouvernement perd le contrôle de sa majorité, ce qu’on appelle le dedilomeni (la majorité déclarée), il faut refaire des élections. C’est la raison pour laquelle la discussion sur de nouvelles élections a tout de suite démarré. De nouvelles élections ont déjà été annoncées, la seule question qui demeure étant de savoir quand elles auront lieu. Donc, on peut voir que cette ligne – que personnellement je désapprouve, je suis plutôt de ceux qui auraient voulu un vote homogène de « non » ou de « présent » – a échoué parce qu’en fait, avec les sept députés de la Plateforme de Gauche qui ont voté présent, plus quelques députés de Syriza qui ont aussi voté présent (en particulier Zoe Konstantopoulou, la présidente du Parlement et Rachel Makri, une ancienne députée d’ANEL qui est maintenant très proche d’elle), le gouvernement avait déjà perdu sa majorité.

Quoi qu’il en soit, il y a maintenant une échéance : tous les députés de la Plateforme de Gauche vont rejeter le nouveau mémorandum lors du prochain vote, cela a déjà été annoncé. Il faut ajouter à cela que les deux députés de la Plateforme de Gauche qui ne sont pas membres du Courant de Gauche mais appartiennent au Red Network (composé de DEA, la Gauche internationaliste ouvrière et d’autres composantes trotskistes de la Plateforme), ont voté « non » et que ce sont les deux seuls députés de Syriza à avoir voté « non » au nouvel accord.

Donc tu es en train de dire que la Plateforme de Gauche a pris ce positionnement complexe, du moins compliqué vu de l’extérieur des salles du Parlement, parce qu’elle a mal calculé l’ampleur de l’impopularité qu’aurait la proposition de Tsipras ? Elle a sous-estimé à quel point les gens en dehors des rangs de la Plateforme auraient reculé et se seraient opposés ? Ils imaginaient qu’ils étaient en quelque sorte les « derniers des Mohicans ». Ils pensaient qu’en votant « non », ils allaient causer la chute du Gouvernement et provoquer de nouvelles élections – alors qu’en fait il y avait déjà une crise plus large en cours, impliquant – par exemple – la Présidente du Parlement et dont ils n’ont pas tenu compte dans leurs prévisions ? Ils étaient portés par une préoccupation de légitimité ?

Je dirais que c’était essentiellement la légitimité : il fallait montrer que leur intention n’était en aucun cas de renverser le gouvernement, mais d’exprimer leur désaccord avec ses actions, d’agiter un drapeau lui indiquant qu’il allait dépasser la ligne rouge. Il s’agissait donc de montrer l’illégitimité de la décision de Tsipras sans, à ce stade, opter pour une rupture claire avec le gouvernement. Je dois ajouter que deux des principales figures de la Plateforme de Gauche, Lafazanis lui-même et le Ministre-député aux affaires sociales, Dimitris Stratoulis, ont voté « non » afin d’être très clairs. Lafazanis a aussi publié une déclaration affirmant que malgré la position politique de la Plateforme, leur intention n’était pas d’essayer de renverser le gouvernement.

Mais penses-tu que les nouvelles couches radicalisées de la classe ouvrière grecque, qui viennent de remporter un référendum, ont compris ce qui est en train de se passer ?

Ils ont compris que le gouvernement avait perdu le contrôle de sa propre majorité. Les médias ont fait le travail pour nous, en se concentrant sur Lafazanis et en faisant état de qui a voté « non », « présent » et « absent », etc. Je dois aussi ajouter que, parmi ceux qui étaient absents, il y avait les quatre députés du courant maoïste (KOE) et Yanis Varoufakis lui-même, qui, dit-on, avait « des obligations familiales ». Donc, les médias ont finalement fait en sorte que tout le monde prenne conscience qu’il y avait une fracture au sein du groupe parlementaire de Syriza.

Immédiatement, les éléments les plus droitiers de Syriza ont exigé que ceux qui avaient été en désaccord d’une façon ou d’une autre démissionnent immédiatement de leurs fonctions, y compris de leurs sièges parlementaires. Donc, il était tout à fait clair que Syriza était divisé, même si évidemment les choses n’étaient pas claires d’un point de vue tactique.

Le vote le plus symbolique et crucial va à présent avoir lieu. Le vote de la semaine dernière était un vote sur les propositions de négociation. Le prochain vote, qui déterminera l’avenir de Syriza et du pays, sera le vote sur l’accord signé dimanche. Selon l’information que j’ai jusqu’ici, la tendance de ce vote sera absolument limpide et deviendra dans la mémoire populaire le véritable parallèle avec les célèbres votes de mai 2010 et de février 2012, lorsque chacun observait tous les députés individuellement, pour voir comment ils voteraient à cette occasion.

Que penses-tu des arguments de certains comme Alex Callinicos, avec qui tu as débattu il y a quelques jours, et selon qui la Plateforme de Gauche pouvait se prévaloir de la légitimité du référendum et avait manqué cette opportunité ?

Je pense qu’il est trop tôt pour affirmer que nous avons manqué une opportunité. Les choses ne se jouent pas sur un moment unique, ou en tout cas pas sur ce moment-là. C’est un processus qui est en cours et je pense que le véritable choc pour la société arrive avec le nouvel accord. À ce stade, la décision de la Plateforme de Gauche est de revendiquer le parti et de demander l’organisation d’un congrès. Je pense qu’il est assez clair que ce revirement de Syriza n’est soutenu que par une minorité à l’intérieur du parti.

Bien sûr, nous connaissons l’infini potentiel de manipulation des procédures de parti et bien sûr, il existe en la matière une incroyable capacité à innover. Cependant, j’ai du mal à croire que la majorité des membres de Syriza approuve la manière dont les choses se sont passées. Dans l’ensemble, la direction de Syriza va résister âprement à tout appel à un congrès. Nous verrons bien, car les statuts nous permettent d’appeler à une rencontre du comité central.

Mais objectivement, le processus menant à la désintégration de Syriza est déjà en cours. Le Syriza que nous avons connu est terminé et la rupture est inévitable. La seule question qui subsiste porte sur les formes de cette désintégration.

Cependant, ce qui peut aussi arriver, c’est une refonte drastique de la majorité gouvernementale vers une certaine forme d’ « unité nationale » ou de cabinet de « grande coalition ». Toute la logique de la situation semble aller dans cette direction.

Les quatre ministres de la Plateforme de Gauche vont quitter le cabinet cette semaine et le vote sur l’accord qui aura lieu demain au Parlement permettra de valider l’existence d’une nouvelle majorité pro-austérité, regroupant la plupart des députés de Syriza et de tous les autres partis, à l’exception du KKE et des nazis. Il est prévu que près de quarante députés de Syriza rejettent l’accord et ils pourraient être suivis par certains des Grecs indépendants. D’ores et déjà, le leader de To Potami se comporte comme un ministre en attente et la Droite parle ouvertement de la possibilité de rejoindre le gouvernement, même si aucune décision n’a encore été prise.

Mais là tu décris le comportement de Plateforme de Gauche comme s’il s’agissait d’un bloc discipliné. Donc tu suggères qu’il n’y a pas de fissures à l’intérieur, que le vote n’était pas la manifestation de désaccords mais plutôt une manœuvre tactique ?

On a eu quelques pertes, mais elles sont assez limitées, et nous avons réussi à maintenir la cohérence de la Plateforme de Gauche. Selon moi, nous avons clairement commis une erreur en ne présentant pas plus tôt notre plan alternatif, mais le document avait été soumis à l’assemblée plénière du groupe parlementaire et avait été avancé comme une déclaration commune de la Plateforme de Gauche, impliquant les deux composantes : le Courant de Gauche et le Red network. Il est absolument crucial de maintenir la cohérence entre ces deux composantes. Mais il est d’autant plus crucial en fait, pour la gauche de Syriza, d’agir de manière cohérente.

Il y a toutes sortes d’initiatives qui viennent de plus loin que les rangs de la Plateforme de Gauche en réaction à ce qui se passe. Déjà, nous savons que la tendance de ce qu’on appelle les 53 (l’aile gauche de la majorité) s’est désintégrée, et qu’il y aura de grands réalignements de ce côté. L’essentiel, pour nous, consiste à agir en tant que représentant légitime du camp du Non, le camp anti-austérité, qui est majoritaire dans la société grecque et qui a été objectivement trahi par le cours des événements.

Et, statutairement, la direction est-elle en position de purger Syriza ?

Elle est certainement en position de purger le gouvernement, et c’est une bonne chose. Bien sûr, cela signifie que les ministres de la Plateforme de Gauche seront bientôt expulsés du cabinet. Pour Syriza, on verra.

Mais ils peuvent utiliser certaines procédures ?

C’est vraiment difficile d’expulser quelqu’un de Syriza, mais nous verrons comment ils manipuleront les procédures au niveau du comité central.

Et peut-on forcer les gens à renoncer à leurs sièges ?

Non, ils ne peuvent pas. C’est vraiment impossible. Il y a une sorte de Charte qui a été adoptée par tous les candidats de Syriza ayant été élus députés, affirmant qu’ils doivent renoncer à leur siège s’ils sont en désaccord avec les décisions prises par la majorité. Mais la décision du Gouvernement n’a été approuvée par aucune instance du parti. Le comité central de Syriza, qui est le seul organe élu par le congrès, n’a pas été convoqué depuis des mois. La légitimité interne des décisions de Syriza, et bien sûr, leur légitimité au sein de la société grecque, est donc inexistante.

Mais dans le cas où de nouvelles élections sont organisées, la direction de Syriza peut-elle décider d’exclure des personnes ?

C’est bien entendu leur intention. On en parlait déjà avant le référendum, au cours de la dernière phase du processus de négociation, lorsque l’impasse devenait de plus en plus évidente ; les gens disaient que Tsipras devrait appeler à de nouvelles élections et purger tous les candidats à la gauche du parti. Je pense que c’est le type de démarche qu’ils ont en tête. Donc, ce sera une bataille entre d’un côté le fonctionnement et la légitimité du parti, et de l’autre le capacité à manipuler l’agenda et l’ordre du jour politique, en particulier en appelant à de nouvelles élections.

Comment juges-tu l’accord qui a été signé la semaine dernière entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe ?

L’accord est, à tous les niveaux, dans la continuité de la thérapie de choc qui a été consciemment appliquée à la Grèce au cours des cinq dernières années. Il va même plus loin que tout ce qui a été voté jusqu’ici. Il comprend les mesures d’austérité qui avaient été constamment mises en avant par la Troïka pendant des mois, avec des objectifs d’excédents primaires élevés, une augmentation des recettes de l’État grâce à la TVA et à toutes les taxes exceptionnelles qui ont été créées ces dernières années, de nouvelles coupes dans les retraites et dans les salaires du secteur public, parce que la réforme de l’échelle salariale va certainement entraîner des baisses de salaire.

L’accord contient aussi d’importants changements institutionnels, comme le produit intérieur qui deviendrait pleinement autonome par rapport au contrôle politique du pays et qui deviendrait en fait un outil dans les mains de la Troïka, plus la création d’une autre commission « indépendante » pour contrôler la politique budgétaire, et qui sera habilitée à introduire des coupes horizontales automatiquement si les objectifs en termes d’excédents primaires ne sont pas atteints.

Mais ce qu’il y a en plus et qui donne un caractère particulièrement féroce à cet accord, c’est d’abord qu’il confirme avec force que le FMI est là pour rester. Deuxièmement, les institutions de la Troïka seront présentes de façon permanente à Athènes. Troisièmement, Syriza ne peut mettre en œuvre deux de ses principaux engagements : le rétablissement de la législation du travail — il y a quelques vagues références aux meilleurs pratiques européennes, mais il est dit explicitement que le gouvernement ne peut pas retourner à l’ancienne législation — et bien sûr, l’augmentation du salaire minimum.

Le programme de privatisation est d’une ampleur incroyable — on parle de 50 milliards de privatisations — donc absolument tous les biens publics seront vendus. Et ce n’est pas tout : ces biens seront intégralement transférés à une institution complètement indépendante par rapport à la Grèce. On a parlé de l’envoyer au Luxembourg, mais finalement il sera situé à Athènes, mais de toute façon il s’agira d’un organisme sans aucun contrôle politique. C’est le genre de procédé Treuhand qu’on a vu avec la complète privatisation des biens de l’Allemagne de l’Est par la Treuhand2.

Enfin, la mesure la plus brutale tient dans le fait que, mis à part les lois de nature humanitaire qui ne sont qu’une partie minime du programme de Syriza et donc ne représentent qu’un geste symbolique, les quelques lois de politique économique et sociale passées par le gouvernement depuis son arrivée en janvier devront être retirées par celui-ci.

Et que dire de toutes ces questions que les libéraux et les sociaux-démocrates utilisent pour trouver une justification politiquement acceptable à l’austérité, à savoir le budget de la défense et de l’Église orthodoxe ?

L’Église n’a rien à voir. Il y a une réduction radicale du budget de la défense qui est effectivement mise en avant et il y avait une vague discussion sur la possibilité de rendre le remboursement de la dette plus viable, tout en rejetant explicitement toute restructuration ou annulation de la dette à proprement parler.

Cela ne va rien changer parce que les taux d’intérêts de la dette grecque sont déjà assez bas et le remboursement annuel est déjà fort étendu sur le long terme donc il n’y a que peu de marge pour alléger le fardeau de la dette de cette manière. Et nous ne devons pas oublier que l’accord n’est qu’un préliminaire au mémorandum qui accompagnera le nouveau prêt de 86 milliards, et qui mènera bien entendu à une augmentation future de la dette.

Donc, cette vague clause à propos d’une future reconsidération des termes du remboursement de la dette n’est qu’un geste rhétorique pour permettre à Tsipras de dire qu’il a fait reconnaître la nécessité de traiter la question de la dette. Ce n’est que de la rhétorique pure, des mots vains et vides de sens.

Penses-tu que c’était une erreur de la part du gouvernement et de la gauche de ne pas avoir fait quelque chose à propos de l’Église orthodoxe, de l’armée, du budget de la défense et d’avoir ainsi donné des arguments à leurs opposants ?

Honnêtement, ce n’était pas la priorité. La dette grecque est essentiellement due à la situation économique d’ensemble du pays qui a mené une croissance insoutenable alimentée par les emprunts des années précédentes. Elle est aussi due au fait que l’État grec n’a pas correctement taxé le capital et les classes moyennes et supérieures. C’est ça la base du problème. Pas les mythes à propos de l’Église.

Taxer l’Église n’a rien de facile : ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire du jour au lendemain, parce que les biens qu’elle possède sont extrêmement diversifiés. La plupart de ces biens prennent la forme de sociétés ou de recettes provenant de la terre ou de l’immobilier. Donc, on mystifie ce sujet alors qu’en réalité, si vous taxez correctement ce type de revenus et de richesse, vous taxez aussi l’Église en même temps.

Donc il est faux de penser que le gouvernement aurait eu peur du coût politique, même vis-à-vis d’ANEL et plus généralement dans le pays, d’une ligne dure face à l’Église ?

On peut vraiment reprocher beaucoup de choses à ce gouvernement, mais honnêtement, lui attribuer une tentative de faire peser le fardeau de la responsabilité des échecs sur ANEL est le moins pertinent des reproches que l’on peut formuler.

Je dirais même que les actes les plus choquants se situent dans le domaine de la défense ou de politique étrangère, comme par exemple le maintien de l’accord militaire avec Israël et le fait de réaliser des exercices conjoints dans la Méditerranée avec les Israéliens, ce sont des décisions prises par des personnes clés de Syriza, comme Dragasakis. Il suffit de dire que celui-ci représentait le gouvernement grec lors de la réception donnée par l’ambassade d’Israël pour célébrer les 25 années de relations diplomatiques normalisées entre la Grèce et Israël.

Quid de l’argument utilisé par certains, selon qui Tsipras aurait réintroduit la question politique dans les discussions techniques, qu’il a maintenant mis en pleine lumière l’UE telle qu’elle est réellement et que maintenant Merkel et les autres apparaissent aux yeux de l’opinion publique comme les monstres qu’ils sont en réalité, etc. ?

Je pense que cela a été le cas, mais par inadvertance. Un camarade me disait ainsi qu’il est vrai que Syriza a réussi à rendre l’UE bien plus odieuse aux yeux du peuple grec que tout ce que Antarsya ou le KKE ont été capables d’accomplir en 20 ans de rhétorique anti-UE sur le terrain !

Parlons de ce qui va se passer maintenant. Il va y avoir un nouveau vote sur le programme d’austérité, auquel la Plateforme de Gauche va d’après toi s’opposer, mais aussi un congrès d’urgence du parti dont l’enjeu sera la conquête de la majorité, impliquant peut-être des scissions et des expulsions. Et ensuite ? Envisages-tu une reconstruction de la gauche avec des éléments d’Antarsya ? 

Je crois qu’il est trop tôt pour voir aussi loin.

Mais les relations entre la Plateforme de Gauche et Antarsya se sont améliorées ?

Je crois que ce qui est important c’est que la plupart des sections d’Antarsya se sont vraiment battues dans le cadre du référendum, et dans beaucoup d’endroits il y avait des comités locaux impliquant toutes les forces du Non, c’est-à-dire surtout Syriza et des sections d’Antarsya. Donc, je pense qu’il y a une possibilité politique qui doit être explorée.

Cependant, je ne suis pas optimiste quant à Antarsya en tant que telle, car ce qui tient cette coalition soudée c’est encore et toujours l’ultra-gauchisme. On peut déjà constater la manière dont ils analysent la défaite, à travers laquelle ils estiment qu’ils avaient eu raison. C’est l’échec de toute la gauche réformiste, ce dont nous avons besoin c’est d’un parti véritablement révolutionnaire et, bien sûr, eux en sont l’avant-garde, constituant le noyau de ce parti. Et ils vont continuer dans cette voie. Donc, je pense qu’il y aura une certaine recomposition, mais je pense qu’elle sera limitée.

Et qu’en est-il d’un potentiel mouvement social ? On parle d’une grève générale dans le secteur public…

C’est le facteur inconnu et le plus décisif. Quel est le contexte à présent ? Nous faisons face à un nouveau mémorandum et il s’opère devant nos yeux une reconfiguration de la majorité parlementaire qui le soutient.

Ce mémorandum sera symboliquement validé par le vote qui va avoir lieu, où nous allons voir la majorité des députés de Syriza voter avec les partis pro-austérité pour le nouveau mémorandum et, une fois encore dans ce pays, on verra un gouffre entre la représentation politique et les gens. Cette contradiction doit donc être résolue.

Il est clair qu’un espace s’est maintenant ouvert pour les nazis. Ils vont certainement essayer d’en faire le meilleur usage. Ils ont déjà voté contre la proposition du gouvernement, ils vont certainement voter contre le nouveau mémorandum et crier à une nouvelle trahison. La grande question est de savoir quel sera le niveau de mobilisation sociale face au tsunami de mesures dont les effets vont inévitablement retomber sur les épaules des travailleurs. S’affirme donc bien sûr l’urgence absolue de la reconstitution d’un combat anti-austérité à gauche. C’est clairement le principal défi.

Nous savons qu’il y a des éléments pour reconstruire la gauche et qu’une lourde responsabilité repose sur les épaules de la gauche de Syriza, au sens large. Au sens le plus étroit du terme, une responsabilité encore plus lourde repose sur les épaules de la Plateforme de Gauche, parce que c’est la partie la plus structurée, cohérente et politiquement lucide de ces forces. Ce sera donc le test des prochains mois.

Revenons un peu en arrière pour observer le processus dans son ensemble et la première interview que tu as donnée à Jacobin : d’abord sur la stratégie globale de la Plateforme de Gauche et son choix de travailler au sein du gouvernement et au sein des mouvements sociaux en même temps. Quel est votre bilan sur cette stratégie ?

Tout d’abord, il faut revenir sur le contexte. J’avais dit dans l’interview qu’il n’y avait que deux possibilités face à la situation grecque : la confrontation ou la capitulation. Nous avons donc eu une capitulation, mais nous avons aussi connu des moments de confrontation, même si le gouvernement n’a pas mené la politique adéquate. C’était ça le véritable test.

Évidemment, la stratégie du « bon euro » et de l’ « européanisme de gauche » s’est effondrée, et beaucoup de gens en prennent seulement conscience aujourd’hui. Le processus du référendum l’a clairement montré et l’expérience a été menée jusqu’au bout. Ce fut une leçon difficile, mais nécessaire.

La seconde hypothèse que je formulais à l’époque était qu’il fallait des succès politiques, y compris au niveau électoral, pour déclencher de nouveaux cycles de mobilisation. Je pense que cela s’est également avéré exact à deux moments cruciaux.

Le premier a eu lieu au cours des trois semaines qui ont suivi l’élection, lorsque le ton était très combatif, conflictuel et les esprits échauffés. Cette période s’est achevée avec l’accord du 20 février, et on est alors retombé dans la passivité, l’anxiété et l’incertitude face aux événements en cours. Le deuxième moment a bien sûr été le référendum. Ensuite, nous avons vu comment une initiative politique qui ouvre un espace de confrontation libère des forces et agit comme un catalyseur pour les processus de radicalisation dans la société dans son ensemble. C’est une leçon que nous devons également retenir.

Quant aux liens actuels entre les mouvements sociaux et la Plateforme de Gauche, étant donné le pauvre bilan du gouvernement, il n’y a pas eu d’initiatives gouvernementales spécifiques qui auraient pu ouvrir des espaces solides pour la mobilisation populaire. Ces mesures n’ont effectivement jamais été prises. Donc cette hypothèse, à ce niveau au moins, n’a pas été testée. Et c’est quelque chose de beaucoup plus familier qui se présente à nous, à savoir mobiliser contre les politiques d’un gouvernement converti à l’austérité radicale.

Plus généralement, Syriza n’a mis en œuvre presqu’aucune des mesures de son programme électoral. Les ministres de la Plateforme de Gauche n’ont pu, dans le meilleur des cas, que bloquer un certain nombre de processus, en particulier la privatisation du secteur de l’énergie qui allait commencer. Ils ont gagné un peu de temps, mais c’est tout. Ce qu’on a pu aussi constater pendant cette période au gouvernement est que la direction est devenue totalement autonome par rapport au parti. Ce processus avait déjà commencé – nous en avons parlé lors de notre dernière conversation – mais maintenant nous sommes parvenus, de ce point de vue, à un stade paroxystique.

Cette tendance à l’autonomisation a également été amplifiée par le processus de négociation, qui a déclenché la passivité et l’anxiété des personnes et des secteurs les plus combatifs de la société, les conduisant à l’épuisement. Avant le référendum l’ambiance était clairement : « Nous ne pouvons plus supporter ces processus de simulation de noyade ; à un certain moment, cela doit s’arrêter ».

Il y a quelque chose que, personnellement, je n’avais pas prévu. Je pensais que le rythme serait plus rapide. Je n’avais pas prévu que ce processus d’enlisement jusqu’à l’impasse absolue prendrait si longtemps, ce qui a considérablement limité notre propre espace d’initiative.

C’est bien sûr l’occasion de formuler une inévitable autocritique, et ce n’est de ce point de vue qu’un début.  De toute évidence, la Plateforme de Gauche aurait pu formuler davantage de propositions alternatives durant cette période. L’erreur est d’autant plus flagrante qu’un document alternatif existait ; ce qui nous a retardé, c’est l’hésitation en interne concernant le moment approprié pour l’avancer.

Nous nous sommes laissés neutraliser et dépasser par l’enchaînement sans fin des négociations, des moments de tensions, etc., et ce n’est que lorsqu’il a été trop tard, lors de cette réunion plénière du groupe parlementaire, qu’une version réduite de ce plan a finalement été rendue publique et a commencé à circuler. Il est clair que nous aurions dû le faire avant.

Et que penses-tu des attaques de Costas Lapavitsas selon lequel la Grèce ne serait pas prête pour un Grexit et qu’il n’y a donc aucune issue ? Même s’il est empiriquement vrai que le Grexit manquait de préparatifs, l’un des problèmes avec cette formulation est qu’elle constitue un argument auto-réalisateur, dans la mesure où les gens qui veulent le Grexit ne seront jamais en mesure de faire les préparatifs…

Je pense que la déclaration de Costas a été mal interprétée. Tout d’abord, Costas est l’une des cinq personnes qui ont réalisé le document proposé par la Plateforme de Gauche, qui disait clairement qu’une alternative est possible, y compris maintenant, immédiatement.

Ce que Costas a voulu souligner dans sa déclaration exprimée derrière les portes closes du groupe parlementaire, c’est que le Grexit doit être préparé en pratique et que ne pas le préparer a constitué un choix, éliminant toute possibilité matérielle de choix alternatifs au moment le plus critique.

Il y a eu une stratégie de la terre brûlée menée de manière très systématique de la part du gouvernement. Et je pense que Giannis Dragasakis était particulièrement attentif à ce que cela se passe ainsi : il a fait en sorte qu’il soit impossible d’avancer vers un contrôle public des banques. Il est l’homme de confiance des banquiers et des secteurs de la grande entreprise en Grèce et, depuis que Syriza a pris le pouvoir, il a fait en sorte que le noyau du système reste inchangé.

Et tu confirmes que des premiers préparatifs de Grexit ont été mis sur la table et rejetés ?

Très vaguement. Dans les réunions du cabinet restreint, qu’on appelle le Conseil du Gouvernement, où ne participent que les dix principaux ministres, Varoufakis avait mentionné la nécessité de considérer le Grexit comme une action possible et de se préparer pour cela. Je pense qu’il y avait quelques propositions pour une monnaie parallèle, mais tout cela restait assez vague et mal préparé.

Maintenant, comme je le disais plus tôt, dans son interview au New Statesman, Varoufakis présente un récit selon lequel il a préparé un plan alternatif dès la programmation du référendum. Mais cela constitue aussi une confession concernant le caractère trop tardif d’une telle initiative.

Outre la question du rythme des négociations et de la démoralisation qui s’ensuivrait, est-ce qu’il y a d’autres éléments que tu avais mal saisi, ou pas du tout, à l’époque de notre premier entretien ?

J’ai repassé le film dans ma tête un grand nombre de fois ces dernières années pour essayer d’identifier des situations de bifurcation. Et pour moi, un moment charnière a été la période qui a immédiatement succédé au pic de mobilisations populaires en automne 2011 et juste avant les élections du printemps 2012.

Tu sais sans doute qu’à ce moment, j’étais très impliqué, avec Costas Lapavitsas et d’autres camarades, y compris des dirigeants de la Plateforme de Gauche, dans des démarches pour construire un projet réunissant toute la gauche anti-européaniste.

La discussion était allée très loin en fait, il y avait même une ébauche de document rédigé par Panagiotis Lafazanis et amendé par d’autres. L’idée était de créer un espace de discussion et d’action communes entre la Plateforme de Gauche de Syriza, certaines sections d’Antarsya et quelques mouvements sociaux. L’initiative n’a jamais porté ses fruits parce qu’elle a été rejetée par la principale composante de la direction d’Antarsya, NAR (le Nouveau Courant de gauche). Ils ont montré qu’ils ne comprenaient pas la dynamique de la situation et le besoin de changement dans la configuration et les modes d’intervention de la gauche.

Une fois que cette possibilité a échoué, il ne restait qu’une alternative. La force réelle de la gauche radicale devait être mise à l’épreuve et, en un sens, seul Syriza représentait une possibilité d’expression pour une vision alternative.

Avec le recul, on pourrait dire que certains groupes de la gauche grecque, moins liés aux partis politiques, auraient pu tenter une initiative de type Podemos, ou, pour être plus réaliste, quelque chose comme Candidatura d’Unitat Popular (CUP) en Catalogne avec des sections de la gauche radicale et des mouvements sociaux.

Mais il n’y avait pas d’acteurs prêts à lancer une telle initiative. Chacun s’est laissé freiner par les limites des structures existantes et la seule réelle tentative de redistribuer les cartes n’a pas réussi à aboutir à cause du poids trop important de l’ultra-gauchisme traditionnel.

Voudrais-tu ajouter quelque chose pour finir ?

Oui, je voudrais faire une remarque plus générale sur la signification que l’on donne au fait d’avoir eu raison ou d’avoir été vaincu dans un combat politique. Je crois qu’en tant que marxistes, nous devons prendre le temps de comprendre la signification historique de ces termes. On pourrait dire qu’a eu raison celui auquel les faits ont donné raison. C’est l’habituelle stratégie du « je l’avais bien dit ». Mais si on se révèle incapable de donner une signification politique au fait d’avoir raison, alors on a échoué. Sans la conquérir le pouvoir et sans capacité de transformer une position juste en une position portée par les masses, alors il est clair que politiquement vous êtes vaincu. Ça c’est la première chose.

La deuxième chose est que tout le monde n’a pas échoué de la même manière et avec la même ampleur. Je tiens à insister sur ça. Je pense qu’il était crucial de mener la bataille à l’intérieur de Syriza.

Comprenez-moi bien. Qu’avions-nous comme choix ? Le résultat du test de cette période décisive est qu’autant le KKE qu’Antarsya ont prouvé que leur importance est négligeable. Pour nous, le seul autre choix aurait été de rompre avec la direction de Syriza plus tôt. Et même, vu le contexte dans lequel nous étions après la bifurcation cruciale de fin 2011, début 2012, nous aurions été immédiatement marginalisés.

Le seul résultat concret qui aurait pu en résulter aurait été d’ajouter encore quelques groupes à la douzaine qui constitue déjà Antarsya et Antarsya aurait remporté 1% plutôt que 0,7%. Cela signifiait aussi offrir Syriza sur un plateau à Tsipras et à sa majorité, ou du moins aux forces qui ne sont pas dans la Plate-forme de Gauche.

Maintenant, il est clair que pour la société grecque, la seule opposition de gauche visible au gouvernement est le KKE. On ne peut pas nier ce fait, mais ils sont totalement insignifiants d’un point de vue politique. Nous n’avons pas parlé du rôle du KKE pendant le référendum, mais c’était vraiment une caricature de leur insignifiance. Ils ont appelé à un vote nul en demandant aux gens de voter sur des bulletins qu’ils avaient faits eux-mêmes avec un « double-non » (non à l’UE et non au gouvernement). Ces bulletins n’étaient évidemment pas valides et toute l’opération s’est soldée par un fiasco. Les dirigeants du KKE n’ont même pas été soutenus par leur propre base, et ces bulletins invalides n’ont été utilisés que par 1% des votants.

Et, à côté d’eux, il y a la Plate-forme de Gauche. Les grecs le savent et les médias ne cessent de nous le répéter, la bête noire de Tsipras c’est Lafazanis et la Plate-forme de Gauche. On peut aussi ajouter Zoe Kostantopoulou dans cette catégorie.

Je pense que nous sortons grandis de ce qui s’est passé. Nous avons une base sur laquelle démarrer un nouveau cycle, une force qui a été à l’avant-plan de cette bataille politique et qui a une expérience sans précédent. Tout le monde est bien conscient que si nous ne construisons pas sur cet acquis, la gauche ne sera plus qu’un champ de ruines.

De ce point de vue, celui de la reconstruction de la gauche anticapitaliste, sans prétendre que nous sommes la seule force qui peut jouer un rôle, nous reconnaissons combien les enjeux sont majeurs, ce qui nous investit d’une haute responsabilité sur ce que nous allons faire dans les temps à venir.

Traduction : S. Nerina, pour www.avanti4.be, revue par nos soins.

Photo en bandeau : Anthee Carassava (Athènes)

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  • 1. IOU (« I Owe You ») : Il s’agit d’une promesse écrite de paiement émise par un débiteur qui, pour une raison ou une autre, n’a pas d’argent liquide.
  • 2. Agence chargée de mettre en œuvre la privatisation (NdT).
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Stathis Kouvélakis : « Le non n’est pas vaincu, nous continuons » – Le 27 juillet 2015 – © Ballast

Lien : http://www.revue-ballast.fr/stathis-kouvelakis/

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Résumons à très grands traits. Le 25 janvier 2015, Syriza remporte les élections législatives grecques sur un programme de rupture ; le 5 juillet, c’est un tonitruant « OXI », à 61 %, qui envoie les petits barons de l’ordre européen dans les cordes ; le lendemain, Yánis Varoufákis, ministre des Finances grec, est poussé vers la sortie ; le lundi 13 juillet, le tout-venant apprend que les dix-huit heures de bataille psychologique, à la fameuse « table des négociations », ont eu raison des espoirs mis dans le gouvernement grec : capitulation en rase campagne, entend-on. La couleuvre de l’austérité avalée contre un hypothétique rééchelonnement de la dette. « J’assume la responsabilité d’un texte auquel je ne crois pas », affirme Tsipras à la télévision publique grecque. Mercredi, le comité central de Syriza rejette l’accord et dénonce « un coup d’État contre toute notion de démocratie et de souveraineté populaire ». Les ministères démissionnaires partent en claquant la porte, le texte passe avec les voix de la droite et de la social-démocratie grecques, les grèves générales repartent et la place Syntagma s’enflamme. « Trahison » ; la messe est dite. Pour Stathis Kouvélakis, philosophe francophone, membre du Comité central de Syriza et figure de la Plateforme de gauche, l’équation s’avère toutefois plus complexe, si l’on tient à prendre toute la mesure de ces récents événements. Entretien pour y voir plus clair et, surtout, organiser la riposte.


Vous émettez des réserves quant à la critique de Tsipras en termes de « trahison », qui revient pourtant fréquemment dans les gauches radicales européennes depuis l’accord du 12 juillet. Pourquoi la considérez-vous comme inefficace ?

Je ne nie pas que le terme de « trahison » soit adéquat pour traduire une perception spontanée de l’expérience Syriza. Il est évident que les 62 % qui ont voté « non » au référendum et les millions de gens qui ont cru en Syriza se sentent trahis. Néanmoins, je nie la pertinence analytique de la catégorie de trahison car elle repose sur l’idée d’une intention consciente : consciemment, le gouvernement Tsipras aurait fait le contraire de ce qu’il s’était engagé à faire. Je pense que cette catégorie obscurcit la réalité de la séquence en cours, qui consiste dans la faillite d’une stratégie politique bien précise. Et quand une stratégie fait faillite, les acteurs qui en étaient les porteurs se retrouvent uniquement face à de mauvais choix ou, autrement dit, à une absence de choix. Et c’est très exactement ce qui s’est passé avec Tsipras et le cercle dirigeant du gouvernement. Ils ont cru possible de parvenir à un compromis acceptable en jouant cette carte de la négociation – qui combinait une adaptation réaliste et une fermeté quant à des lignes rouges, dans le but d’obtenir un « compromis honorable ».

« La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. »

Or la Troïka des créanciers n’était nullement disposée à céder quoi que ce soit, et a immédiatement réagi, en mettant dès le 4 février le système bancaire grec au régime sec. Tsipras et le gouvernement, refusant toute mesure unilatérale, comme la suspension du remboursement de la dette ou la menace d’un « plan B » impliquant la sortie de l’euro, se sont rapidement enfermés dans une spirale qui les amenait d’une concession à une autre et à une détérioration constante du rapport de force. Pendant que ces négociations épuisantes se déroulaient, les caisses de l’État grec se vidaient et le peuple se démobilisait – réduit à un état de spectateur passif d’un théâtre lointain sur lequel il n’avait prise. Ainsi, quand Tsipras affirme le 13 juillet qu’il n’avait pas d’autre choix que de signer cet accord, il a en un sens raison. À condition de préciser qu’il a fait en sorte de ne pas se retrouver avec d’autres choix possibles. Dans le cas précis de la Grèce, on assiste à une faillite flagrante de cette stratégie pour la simple raison qu’elle n’avait prévu aucune solution de repli. Il y a un véritable aveuglement de Tsipras et la majorité de Syriza dans l’illusion européiste : l’idée qu’entre « bons européens », nous finirons par nous entendre même si, par ailleurs, demeurent des désaccords importants ; une croyance dure comme fer que les autres gouvernements européens allaient respecter le mandat légitime de Syriza. Et, pire encore, l’idée de brandir l’absence de « plan B » comme un certificat de bonne conduite européiste, qui fut le comble de cet aveuglement idéologique…

La notion de « trahison » empêche d’analyser et de remettre en cause la stratégie ; elle empêche de parler en termes d’analyse stratégique et point aveugle idéologique ; elle rabat tout sur les « intentions des acteurs » – qui resteront toujours une boîte noire – et se fonde sur l’illusion naïve selon laquelle ceux-ci sont maîtres de leurs actes. Par ailleurs, elle empêche de saisir le cœur du problème, à savoir l’impuissance de cette politique : la violence de la réaction d’un adversaire a été sous-estimée alors même que le gouvernement Syriza, par son existence même, était allé suffisamment loin pour la déclencher.

De plus en plus de voix s’élèvent dans l’Europe du Sud pour dénoncer le carcan de la monnaie unique. Ce débat a-t-il sérieusement eu lieu au sein du gouvernement Tsipras et de Syriza ? Yánis Varoufákis, après avoir démissionné, a affirmé avoir proposé un plan de sortie de l’euro ou, du moins, la mise en circulation d’une monnaie nationale au plus dur des négociations.

Ce débat n’a jamais véritablement eu lieu — ou, plutôt, il n’a eu lieu que de façon limitée, au sein de Syriza, pendant les cinq dernières années. Et ce fut toujours contre la volonté de la majorité de la direction du parti, par une sorte d’état de fait créé par le positionnement d’une minorité substantielle en faveur d’une sortie de l’euro, comme condition nécessaire pour la rupture avec les politiques d’austérité et le néolibéralisme. La majorité de la direction du parti n’a jamais vraiment accepté la légitimité de ce débat. La sortie de l’euro n’était pas présentée comme une option politique critiquable avec des inconvénients qui justifiaient un désaccord. Elle était purement et simplement identifiée à une catastrophe absolue. Systématiquement, il nous était reproché que si nous défendions la sortie de l’euro, nous étions des crypto-nationalistes ou que la sortie de l’euro entraînerait un effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires et de l’économie du pays. En réalité, c’étaient les arguments du discours dominant qui était repris par nos camarades. Ils ne cherchaient donc pas un véritable débat argumenté mais à nous disqualifier symboliquement, à disqualifier la légitimité de nos arguments à l’intérieur de Syriza et de la gauche radicale. Ainsi, quand Syriza est arrivé au pouvoir, la question s’est posée par la logique même de la situation, puisqu’il est rapidement devenu évident que ces négociations n’aboutissaient à rien. Déjà, l’accord du 20 février indiquait bien que Syriza était contraint de reculer au cours de ce bras de fer. Mais cette discussion s’est déroulée à huis clos : jamais de façon publique et jamais avec le sérieux nécessaire — si l’on excepte bien sûr les prises de position de la Plateforme de gauche de Syriza.

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Alexis Tsipras (Getty Images)

Yánis Varoufákis, de son côté, avait posé à divers moments la question d’un plan B. Panayótis Lafazánis et la Plateforme de gauche mettaient régulièrement sur la table ces propositions. Il faut préciser que le plan B ne se limite pas simplement à la reprise d’une souveraineté monétaire. Il met en avant l’interruption du remboursement des créanciers, le placement des banques sous contrôle public et un contrôle de capitaux au moment du déclenchement de l’affrontement. C’était, d’une façon générale, prendre l’initiative plutôt que d’être à la traîne de négociations qui amenaient un recul après l’autre. Le gouvernement n’a même pas fait les gestes minimaux afin d’être en mesure de tenir bon quand les Européens appuyèrent sur le bouton nucléaire, c’est-à-dire en arrêtant totalement l’approvisionnement en liquidité avec l’annonce du référendum. Le référendum lui-même aurait pu être conçu comme le « volet politique » du plan B : il a donné une idée d’un scénario réaliste conduisant à la rupture avec les créanciers et la zone euro. Le raisonnement aurait pu être le suivant : Le mandat initial de Syriza, celui issu des urnes du 25 janvier, était de rompre avec l’austérité dans le cadre de l’euro ; nous avons bien vu que c’était impossible dans ce cadre ; donc nous nous présentons de nouveau devant le peuple ; le peuple confirme son mandat en disant « Non à l’austérité et faites le nécessaire ». C’est effectivement ce qui s’est passé avec la victoire écrasante du « non », lors du référendum du 5 juillet, mais il était déjà trop tard ! Les caisses étaient déjà vides et rien n’avait été fait pour préparer une solution alternative.

Vous soulignez les rapports de force qui ont traversé Syriza depuis 2010. Comment expliquer que la frange acquise à l’Union européenne et l’euro l’ait emportée ?

Il faut replacer ces débats dans un cadre plus large : celui de la société grecque, et d’une façon plus générale, celui des sociétés de la périphérie européenne. Avant la crise de 2008-2010, les pays les plus europhiles au sein de l’Union européenne étaient précisément ceux du sud et de la périphérie. Il faut bien comprendre que, pour ces pays, l’adhésion à l’UE signifie une certaine modernité, à la fois économique et politique, une image de prospérité et de puissance que l’euro vient valider à un niveau symbolique. C’est l’aspect fétichiste de la monnaie que Karl Marx a souligné : en ayant la monnaie commune dans sa poche, le Grec accède symboliquement au même rang que l’Allemand ou le Français. Il y a ici quelque chose de l’ordre du « complexe du subalterne ». C’est notamment ce qui nous permet de comprendre pourquoi les élites dominantes grecques ont constamment joué avec la peur de la sortie de l’euro — leur carte maîtresse depuis la début de la crise. Tous les « sacrifices » sont justifiés au nom du maintien dans l’euro. La peur du Grexit est étrangère à la rationalité économique. Elle ne repose pas sur les conséquences éventuelles d’un retour à la monnaie nationale ; par exemple : les difficultés pour les importations ou, à l’inverse, les nouvelles facilitées à l’exportation. Au niveau du « sens commun », la sortie de l’euro charrie une sorte de tiers-mondisation symbolique. Pour le Grec moyen qui résiste à l’idée d’une sortie de la zone euro, la justification de son refus renvoie à la peur d’une régression du pays au rang de nation pauvre et retardataire – qui était effectivement le sien il y a quelques décennies. N’oublions pas que la société grecque a évolué très rapidement et que le souvenir de la misère et de la pauvreté est encore présent dans les couches populaires et dans les générations âgées.

« Une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé. »

Ce que je viens de dire explique aussi l’apparent paradoxe du vote massif du « non » chez les jeunes. Le journal Le Monde fait son reportage en disant : « Toutes ces générations des 18-30 ans qui ont grandi avec l’euro et l’Union européenne, qui ont bénéficié des programmes Erasmus et des études supérieures [le niveau d’accès à l’enseignement supérieur en Grèce est parmi les plus élevés d’Europe], comment se fait-il qu’elles se retournent contre l’Europe ? » La raison est en fait que les jeunes générations ont moins de raisons que les autres de partager ce complexe de la subalternité ! Cet « européisme » ambiant de la société grecque est resté toutefois hégémonique, y compris dans les forces d’opposition aux politiques néolibérales — à l’exception du Parti communiste, très isolé et sectaire. Et cela explique pourquoi Syriza a choisi, dès le début, de s’adapter à l’européisme et d’avoir une stratégie électoraliste à court terme plutôt que d’entrer dans un travail de pédagogie qui consisterait à dire : « Nous ne sommes pas contre l’Europe ou l’euro par principe, mais si eux sont contre nous, et qu’ils nous empêchent d’atteindre nos objectifs, il nous faudra riposter. » C’est un discours qui demandait un certain courage politique, chose dont Tsipras et la majorité de la direction de Syriza s’est révélée être totalement dépourvue.

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Angela Merkel (DR)

Le référendum n’était donc en rien la possibilité d’une rupture mais un simple mouvement tactique afin de renforcer Tsipras dans les négociations ?

Tsipras est un grand tacticien. Penser que tout ce qui s’est passé est conforme à un plan préétabli serait se tromper lourdement. C’est une gestion au jour le jour de la situation qui a prévalu, sans vision stratégique autre que celle de la recherche de l’illusoire « compromis honorable » dont j’ai parlé auparavant. Le référendum a été conçu, d’emblée, comme un geste tactique, comme une issue à une impasse dans laquelle le gouvernement s’est trouvé à la fin du mois de juin, lorsque le plan Juncker a été présenté sous la forme d’un ultimatum. Mais, en annonçant le référendum, Tsipras a libéré des forces qui sont allées bien au-delà de ses intentions. Il faut ici souligner le fait que l’aile droite du gouvernement et de Syriza ont très bien perçu, elles, le potentiel conflictuel et de radicalisation que comportait objectivement la dynamique référendaire, et c’est pour cela qu’elles s’y sont fortement opposées. Je vais vous livrer une anecdote. Le jour du grand rassemblement du vendredi [3 juillet], une foule immense s’était rassemblée dans le centre-ville d’Athènes. Tsipras est allé à pied de la résidence du Premier ministre à la place Syntagma, séparées par quelques centaines de mètres. C’est une scène de type latino-américaine qui s’est produite : une foule enthousiaste s’est formée derrière lui et l’a conduit en triomphateur jusqu’à la marée humaine de la place du Parlement. Quelle a été la réaction de Tsipras ? Il a pris peur et a abrégé les trois quarts du discours qu’il avait préparé.

Vous racontez qu’Euclide Tsakalotos, ministre des Finances grecques après la démission de Yánis Varoufákis, préparait son intervention devant l’Eurogroupe comme un professeur d’université prépare sa contribution à un colloque. Ne pointez-vous pas ici un des problèmes de la gauche radicale : une parfaite analyse des phénomènes mais une incapacité à mener des rapports de force, à établir des stratégies gagnantes, à jouer sur les contradictions de l’adversaire ? Est-ce dû à la promotion des savoirs académiques au sein de la gauche radicale au détriment d’autres profils ?

Je suis très réticent par rapport aux explications sociologistes : je ne pense pas qu’elles permettent de comprendre la situation. Dans un entretien à Mediapart¹, Tsakalotos expliquait en effet que, lorsqu’il est allé à Bruxelles, il avait préparé ses argumentaires de façon très sérieuse. Il s’attendait à entendre des contre-arguments et, au lieu de cela, il s’est retrouvé face à un mur de technocrates répétant des règles et des procédures. Il avait été choqué du faible niveau de la discussion – comme s’il s’agissait d’un colloque universitaire où le meilleur argument l’emporte. Or tout en étant moi-même universitaire, et même un ancien camarade de parti de Tsakalotos (nous avons milité dans le Parti eurocommuniste grec dans les années 1980), je n’en suis pas moins en désaccord profond avec lui. Par ailleurs, s’il y avait un reproche à lui faire, c’est justement un défaut d’analyse ! La gauche, dans son ensemble, a considérablement sous-estimé la nécessité d’analyser sérieusement l’Union européenne. Au lieu de cela, nous avons eu droit, pendant des décennies, au recours à une longue litanie de vœux pieux : « l’Europe sociale », « l’Europe des citoyens », « faire bouger les lignes en Europe », etc. Ce genre de discours sont répétés inlassablement depuis des décennies alors qu’ils ont fait la preuve flagrante de leur impuissance et de leur incapacité à avoir la moindre prise sur le réel.

Une dernière remarque à propos du statut sociologique du discours européiste : je fais partie d’un département d’Études européennes dans une université britannique. Je peux vous assurer que mes collègues, qui sont du côté mainstream, qui sont donc universitaires mais qui connaissent de façon intime la machine européenne, ont toujours refusé de prendre au sérieux la vision de Syriza. Ils n’arrêtaient pas d’ironiser sur les naïfs qui pensaient qu’à coups de négociations et d’échanges de bons arguments on arriverait à rompre avec le cadre des politiques européennes, c’est-à-dire avec l’austérité et le néolibéralisme. Personne n’a pris ce discours au sérieux chez les gens informés, alors, qu’à l’inverse, il déclenchait une sorte d’extase parmi les cadres et bon nombre de militants des formations de la gauche radicale européenne. Nous avons ici affaire à une question de politique avec un grand « P », à la puissance de l’idéologie dominante et à une déficience d’analyse et de pensée stratégique, loin de toute explication réductrice en termes de position sociologique des acteurs.

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Euclide Tsakalotos (Laurent Dubrule-EPA)

Slavoj Žižek a écrit le 20 juillet que « Syriza devrait exploiter, en montrant un pragmatisme impitoyable, en pratiquant le calcul le plus glacial, les fêlures les plus minces de l’armure de l’adversaire. Syriza devrait instrumentaliser tous ceux qui résistent à la politique hégémonique de l’Union européenne, des conservateurs britanniques à l’UKIP, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni. Syriza devrait flirter effrontément avec la Russie et la Chine, elle devrait caresser l’idée de donner une île à la Russie afin que celle-ci en fasse sa base militaire en Méditerranée, juste pour effrayer les stratèges de l’OTAN. Paraphrasons un peu Dostoïevski: maintenant que le Dieu-Union européenne a failli, tout est permis². » Y souscrivez-vous ?

Il y a ici deux questions en une. Tout d’abord, il s’agit de s’interroger sur les contradictions internes à l’Union européenne et, ensuite, de se demander que faire en dehors de ce cadre. Quant à la première, la stratégie du gouvernement Tsipras consistait justement à exploiter ses contradictions internes, réelles ou, surtout, supposées. Ils pensaient pouvoir jouer sur l’axe Hollande-Renzi – vus comme des gouvernements plus « ouverts » à une approche anti-austérité –, Mario Draghi – vu également sur une ligne divergente de l’orthodoxie rigoriste de Wolfgang Schäuble [Ministre allemand des Finances] – et, enfin, sur le facteur américain – perçu comme pouvant faire pression sur le gouvernement allemand. Tout cela s’est révélé une illusion complète. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’existence de contradictions dans le bloc adverse : le FMI, par exemple, a une logique de fonctionnement et des priorités en partie distinctes de celles de la Commission européenne. Ceci dit, toutes ces forces convergent sur un point fondamental : dès qu’une menace réelle émerge, et Syriza en était une car il remettait en cause l’austérité et le néolibéralisme, toutes ces forces ont fait bloc pour la détruire politiquement. Voyons le numéro de François Hollande. Il essaie d’endosser auprès de l’opinion française un rôle soi-disant amical vis-à-vis des Grecs. En réalité, il n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe — les divergences ne portent que sur des nuances.

« Hollande n’a été qu’un facilitateur de l’écrasement du gouvernement grec par le gouvernement allemand : ces acteurs-là sont d’accord sur l’essentiel, à savoir sur une stratégie de classe. »

Que faire maintenant, en dehors du cadre de l’Union européenne ? Penser pouvoir s’appuyer sur l’administration Obama est une fausse bonne idée, on l’a vu. Quant à la Russie, c’était sans doute une carte à explorer. Syriza l’a tentée sans vraiment y croire ; en réalité, la diplomatie russe est très conservatrice. Elle ne vise pas du tout à favoriser des ruptures dans le bloc européen. La Russie, dans ses pourparlers avec Syriza, souhaitait un gouvernement dissonant quant à l’attitude antirusse des Occidentaux suite à l’affaire ukrainienne et aux sanctions économiques. Mais à condition de rester dans le cadre de l’Union européenne et de l’euro ! En dépit de quelques bonnes paroles, la Russie n’a été, à aucun moment, un allié du gouvernement Syriza : il me semble douteux de croire qu’elle serait disposée à faire davantage si les choses étaient allées jusqu’à la rupture.

D’aucuns avancent que Tsipras temporise et attend les élections générales espagnoles de novembre pour avoir le soutien de Pablo Iglesias – en pariant sur une victoire de Podemos. Cela vous semble-t-il crédible ?

Ce genre de propos relève d’une tromperie manifeste. En signant cet accord, la Grèce est soumise à un carcan qui va bien au-delà de celui imposé par les mémorandums précédents. C’est un véritable mécanisme institutionnalisé de mise sous tutelle du pays et de démembrement de sa souveraineté. Il ne s’agit pas simplement d’une liste – comme les naïfs peuvent le croire – de mesures d’austérité très dures, mais de réformes structurelles qui remodèlent le cœur de l’appareil d’État : le gouvernement grec perd en effet le contrôle des principaux leviers de l’État. L’appareil fiscal devient une institution dite « indépendante » ; elle se retrouve en fait dans les mains de la Troïka. Un conseil de politique budgétaire est mis en place, qui est habilité à opérer des coupes automatiques sur le budget si le moindre écart est signalé par rapport aux objectifs en matière d’excédents, fixés par les mémorandums. L’agence des statistiques devient elle aussi « indépendante » ; en réalité, elle devient un appareil de surveillance en temps réel des politiques publiques directement contrôlé par la Troïka. La totalité des biens publics considérés comme privatisables sont placés sous le contrôle d’un organisme piloté par la Troïka.

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François Hollande (Agence Ecofin)

Privé de tout contrôle de sa politique budgétaire et monétaire, le gouvernement grec, quelle que soit sa couleur, est désormais dépossédé de tout moyen d’agir. La seule chose qui reste sous contrôle de l’État grec est l’appareil répressif. Et on voit bien qu’il commence à être utilisé comme avant, c’est-à-dire pour réprimer des mobilisations sociales. Les gaz lacrymogènes déversés sur la place Syntagma du 15 juillet, suivis d’arrestations de militants, de passages à tabac et maintenant de procès devant les tribunaux de syndicalistes, ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend lorsque la situation sociale se durcira, lorsque les saisies des résidences principales se multiplieront, lorsque les retraités subiront de nouvelles coupes dans leur retraite, lorsque les salariés seront dépossédés du peu de droits qu’ils leur restent. Le maintien du très autoritaire Yannis Panoussis comme ministre responsable de l’ordre public, et qui se voit également confier le portefeuille de l’immigration, est un signal clair du tournant répressif qui s’annonce. Ceux qui évoquent donc une stratégie de « gain de temps » ne provoquent chez moi qu’un mélange de dégoût et de révolte.

Vous analysez les résultats du référendum du 5 juillet comme un vote de classe. Pensez-vous, comme Frédéric Lordon en France, que l’Union européenne et l’euro sont l’opportunité historique donnée à la gauche radicale de reconstruire une frontière de classe dans nos sociétés européennes ? Faut-il, d’après vous, profiter des élans d’une sorte de « patriotisme émancipateur » (« Défendre les Grecs contre la Troïka », dit-on) – pour constituer des identités politiques « nationales-populaires » (Gramsci), comme en Amérique latine ?

Je me situe, de par ma formation intellectuelle au sein du marxisme, à la convergence de ces deux dimensions : associer la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. Cela me paraît d’autant plus pertinent dans le cadre des pays dominés comme la Grèce. Disons-le sans ambages : l’Union européenne est une construction impérialiste – par rapport, certes, au reste du monde, mais aussi en interne, au sens où elle reproduit des rapports de domination impériale en son sein. On peut distinguer au moins deux périphéries : la périphérie Est (les anciens pays socialistes), qui sert de réservoir de main-d’œuvre bon marché, et la périphérie Sud (c’est un sud géopolitique, et non géographique, qui inclut l’Irlande). Ces pays sont soumis à des régimes de souveraineté limitée de plus en plus institutionnalisés via la mécanique des mémorandums. Quant à la force du vote « non » au référendum, elle vient de l’articulation de trois paramètres : la dimension de classe, la dimension générationnelle et la dimension nationale-populaire. Cette dernière explique pourquoi le « non » l’a emporté même dans les départements de tradition conservatrice. Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts. D’abord, une identité de classe adaptée à l’ère du néolibéralisme, du capitalisme financier et des nouvelles contradictions qui en résultent — la question de la dette et des banques est un mode essentiel (mais non unique) sur lequel repose aujourd’hui l’antagonisme entre Travail et Capital. Par ailleurs, ces forces de classe doivent prendre la direction d’un bloc social plus large, capable d’orienter la formation sociale dans une nouvelle voie. Il devient ainsi bloc historique qui « se fait Nation » , autrement dit, qui assume une hégémonie nationale-populaire. Antonio Gramsci a beaucoup travaillé là-dessus, oui : articuler la dimension de classe et nationale-populaire.

« Je pense que pour devenir hégémonique, la gauche a besoin de tenir les deux bouts : la dimension de classe et la dimension nationale-populaire. »

Il s’agit d’une question complexe, qui se pose différemment selon chaque histoire nationale. En France, ou dans les nations anciennement coloniales et impérialistes, la notion nationale-populaire ne se pose pas de la même façon qu’en Grèce ; comme elle ne se pose de la même façon en Grèce qu’en Tunisie, ou dans un pays asiatique ou latino-américain. L’enjeu est d’analyser les contradictions propres des formations sociales. Ceci étant dit, la force de Syriza, et plus largement de la gauche radicale grecque (qui a un enracinement profond dans l’histoire contemporaine du pays et dans les luttes pour la libération nationale), est qu’elle combine la dimension de classe et la dimension nationale-populaire.

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Pablo Iglesias (DR)

Le scénario grec a permis de dessiller les yeux des défenseurs de l’« autre Europe ». N’est-ce pas là le grand succès de Syriza : avoir révélé en quelques semaines la nature anti-démocratique des institutions européennes ? Par exemple, le dernier vote au Parlement grec a donné à voir un spectacle ahurissant : des députés qui doivent se prononcer sur un texte de 977 pages, reçu 24 heures plus tôt…

Il faut bien que les défaites servent à quelque chose ! Malheureusement, ce que je vois dominer, même maintenant, dans la gauche radicale, ce sont des réflexes d’auto-justification : malgré tout, il faut trouver des excuses à ce que fait Tsipras, tourner autour du pot, laisser croire qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer, etc. J’espère que ce n’est qu’un mécanisme psychologique transitoire face à l’étendue du désastre et que nous aurons rapidement le courage de regarder la réalité en face, le courage de réfléchir sur les raisons de ce désastre. Je ne sais pas, pour ma part, ce qu’il faut de plus comme démonstration éclatante de l’inanité de la position selon laquelle on peut rompre avec le néolibéralisme dans le cadre des institutions européennes ! L’un des aspects les plus choquants des développements qui font suite à la signature de l’accord est qu’on est revenu exactement à la situation de 2010-2012, en matière de démocratie, ou plutôt de sa négation ! À savoir que même les procédures formelles de la démocratie parlementaire – on voit d’ailleurs qu’elles ne sont pas que formelles au regard des efforts déployés pour les supprimer – ne sont pas respectées. Les députés n’ont eu que quelques heures pour prendre connaissance de pavés monstrueux qui changent de fond en comble le code de procédure civile : 800 pages, qui faciliteront la saisie des maisons ou renforcent la position juridique des banques en cas de litige avec des emprunteurs. En outre, on trouve dans ce même projet de loi la transposition d’une directive européenne sur l’intégration au système bancaire européen, qui permet, en cas de faillite des banques, de pratiquer ce qu’on appelle un « bail-in », c’est-à-dire un prélèvement sur les dépôts bancaires pour renflouer les banques. Le cas chypriote se généralise à l’échelle de l’Europe. Tout cela a été voté le 22 juillet par les mêmes procédures d’urgence que Syriza n’avait cessé de dénoncer durant toutes ces années, et qu’il est désormais obligé d’accepter puisqu’il a capitulé devant les créanciers. Le mot « capituler » est sans doute faible. J’ai vraiment des réactions de honte quand je vois un parti dont je suis toujours membre être au gouvernement et se livrer à ce type de pratiques, qui tournent en dérision les notions les plus élémentaires du fonctionnement démocratique des institutions.

Après le vote par le Parlement grec de l’accord d’austérité et desdites « réformes structurelles », comment se redéfinit l’échiquier politique grec ? Va-t-on vers une scission de Syriza ou, du moins, une recomposition des forces de gauche radicale ? D’autant que les grèves repartent et la place Syntagma se remplit de nouveau…

La recomposition est certaine et elle sera de grande ampleur. Il est peut-être trop tôt pour en avoir les contours exacts mais j’aimerais insister sur deux éléments. Le premier est la situation interne de Syriza. Il faut bien comprendre que les choix du gouvernement Tsipras n’ont pas de légitimité au sein du parti. La majorité des membres du Comité central a signé un texte commun, dans lequel l’accord est rejeté et considéré comme le produit d’un coup d’État contre le gouvernement grec. Une  convocation immédiate du comité central est exigée — et elle s’est heurtée à une fin de non-recevoir de Tsipras, président du parti élu, lui-aussi, directement par le Congrès. La quasi-totalité des fédérations du parti et des sections locales votent des motions dans le même sens. On est devant une situation de blocage. Du côté des proches de Tsipras, le ton devient extrêmement agressif envers ceux qui sont en désaccord avec les choix qui ont été faits. Il est très choquant de voir que certains membres du parti reprennent mot pour mot les arguments propagés par les médias, jusqu’aux calomnies qui présentent les défenseurs de plans alternatifs, comme Varoufákis ou Lafazanis, comme des putschistes, des comploteurs de la drachme, des alignés sur le Grexit, façon Schäuble. Nous avons donc peu de raisons d’être optimistes quant à l’évolution de la situation interne de de Syriza.

Mais l’essentiel est ailleurs. La gauche de Syriza, dans ses diverses expressions (même si la Plateforme de gauche en constitue l’épine dorsale), se fixe à présent comme objectif la traduction et la représentation politique du peuple du « non » aux mémorandums et à l’austérité. La situation nouvelle créée est que le bloc social, avec ses trois dimensions – de classe, de génération et national-populaire –, se retrouve désormais orphelin de représentation politique. C’est à cette construction politique qu’il faut maintenant s’atteler. Il s’agit de rassembler, de façon très large, des forces politiques à l’intérieur et l’extérieur de Syriza. Les premiers signes qui nous parviennent sont positifs. Mais il est vital d’impliquer également dans ce nouveau projet des acteurs non strictement politiques, qui ont mené la bataille du « non » par en-bas, dans le mouvement social. C’est absolument extraordinaire : les initiatives, que ce soit sur les lieux de travail ou dans les quartiers, ont littéralement fusé en l’espace de quelques jours ; d’autres se sont créées dans la foulée du référendum ou se constituent actuellement.

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Christine Lagarde (DR)

L’image que véhiculent les médias, selon laquelle « en Grèce, tout le monde est soulagé, Tsipras est très populaire », est très loin de la réalité. Il y a un très grand désarroi, de la confusion, une difficulté à admettre ce qui s’est passé. Un ami a utilisé le terme de « choc post-traumatique ». Cela signifie qu’une partie de l’électorat du « non » est dans un tel désarroi qu’elle ne sait plus sur quel pied danser et se dit qu’il n’y avait peut-être pas d’autre choix possible. Mais nombreux sont ceux, surtout parmi les secteurs sociaux les plus massivement engagés dans le « non » – à savoir les jeunes et les milieux populaires –, qui sont révoltés et disponibles pour participer ou soutenir un projet alternatif. La Plateforme de gauche tient son premier meeting public au grand air à Athènes, lundi prochain [27 juillet — aujourd’hui]. Le titre de cette manifestation sera : « Le non n’est pas vaincu. Nous continuons. » Il faut construire de façon nouvelle la voix du « non » de classe, démocratique et anti-Union européenne.

C’est la stratégie qu’aurait dû entreprendre la gauche radicale française suite à la victoire du « non » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005, non ?

Exactement. Et au lieu de ça, elle a régressé et s’est empêtrée dans des luttes de boutique internes. Au lieu de pousser la critique de l’UE plus loin, à partir de l’acquis de la campagne du « non », elle est revenue en arrière et n’a cessé de rabâcher la litanie de « l’Europe sociale » et de la réforme des institutions européennes…

Le projet d’une plateforme commune des gauches radicales sud-européennes, afin d’établir un programme concerté de sortie de l’euro, est-il envisageable ?

« Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. »

Depuis 35 ans, j’essaie d’être un militant communiste. Ce qui m’intéresse est une stratégie anticapitaliste pour ici et maintenant, dans un pays européen et dans la conjoncture où nous vivons. Et je considère effectivement que cela serait la médiation nécessaire afin d’établir une stratégie anticapitaliste effective, non pas basée sur un propagandisme abstrait ou sur des velléités de répétition des schémas anciens dont on sait pertinemment qu’ils ne sont plus valides, mais sur les contradictions actuelles ; une stratégie qui tire les leçons des expériences politiques récentes, des luttes, des mouvements sociaux et qui essaie d’avancer dans ce sens, en posant la question du pouvoir et de la stratégie politique. Ce n’est donc pas simplement un projet prétendument « anti-européen », ce n’est d’ailleurs pas un projet limité à l’Europe du Sud, mais un projet authentiquement internationaliste — qui suppose en effet des formes de coordination plus avancées des forces d’opposition au système. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle gauche anticapitaliste. Et l’une des conditions, non pas suffisante mais nécessaire pour y parvenir, est d’ouvrir un front résolu contre notre adversaire actuel, c’est-à-dire l’Union européenne et tout ce qu’elle représente.

Dans vos interviews, écrits et articles, vous avez pris l’habitude d’écrire systématiquement entre guillemets « la gauche de la gauche » ou « la gauche radicale ». Cette incapacité à se définir clairement – sans ambages ni guillemets – marque-t-elle le signe que les identités politiques héritées du XXe siècle sont, pour partie, devenues obsolètes ?

Le terme de « gauche radicale » est sans doute utile car il correspond à cette situation mouvante. On est dans un entre-deux et les formulations souples sont nécessaires, ou du moins inévitables, pour permettre aux processus de se déployer de façon nouvelle, en rupture avec des schémas préétablis. Ce qui caractérise Syriza sont ses racines très profondes dans le mouvement communiste et la gauche révolutionnaire grecque. En d’autres termes, Syriza est issu de la recomposition de mouvements dont le but commun était la remise en cause, non pas seulement des politiques d’austérité ou néolibérales, mais du capitalisme lui-même. Il y a donc d’un côté un aspect de radicalité réelle, mais de l’autre, on a vu que la stratégie choisie était profondément inadéquate et renvoyait à des faiblesses de fond et, par là même, à des contradictions dans la constitution de Syriza, qui n’a pas résisté à cette épreuve terrible du pouvoir gouvernemental. La contradiction a ainsi fini par éclater. Il s’agit à présent d’assumer ce fait et de passer à une étape suivante pour que cette expérience chèrement acquise par le peuple grec et les forces de la gauche de combat servent au moins à ouvrir une perspective d’avenir.


NOTES

1. Entretien accessible en ligne sur http://fischer02003.over-blog.com/2015/04/interview-d-euclide-tsakalotos.html.
2. « Le courage du désespoir » accessible en ligne sur http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150720.OBS2830/exclusif-le-courage-du-desespoir-par-slavoj-i-ek.html


REBONDS 

☰ Lire notre carnet de route (2), « Grèce : six mois pour rien ? », juillet 2015
☰ Lire notre carnet de route (1), « L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Cédric Durand, « Les peuples, contre les bureaucrates et l’ordre européen », juillet 2015
☰ Lire notre entretien avec Sofia Tzitzikou, « La dignité du peuple grec vaut plus qu’une dette illégale, illégitime et odieuse », juillet 2015
☰ Lire notre traduction de l’entretien de Pablo Iglesias : « Faire pression sur Syriza, c’est faire pression sur Podemos, pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative », mai 2015
☰ Lire notre traduction de l’article « Assassiner l’espoir », Slavoj Zizek, avril 2015
☰ Lire notre entretien avec Joëlle Fontaine, « Difficile pour la Grèce d’être souveraine suite aux menaces de l’Union européenne », février 2015


Par Ballast – 27 juillet 2015
Revue collective de création politique (papier & numérique) — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Breaking News : Le dernier compte-rendu des écoutes de la N.S.A.

Avant-propos

Nous avons reçu ce texte il y a quelques heures, de la part d’une source anonyme. Cette source nous dit qu’il s’agit de la retranscription des écoutes que la N.S.A. a organisées cette nuit à la B.C.E. La N.S.A. aurait ainsi enregistré la conversation qui s’est tenue au sommet entre les trois membres directeurs de la « Troïka » : le Président de la B.C.E. Mario Draghi, la directrice du F.M.I. Christine Lagarde, et le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Ces trois dirigeants européens se sont enfermés dans la salle de réunion sécurisée de la B.C.E. dans les minutes qui ont suivi l’annonce qu’a faite Alexis Tsipras. Le Premier ministre grec a en effet annoncé publiquement qu’il allait organiser, dès dimanche 5 juillet, un référendum pour demander au peuple Grec s’il approuvait les demandes exprimées par la Troïka. Après avoir procédé à quelques vérifications d’usage, nous jugeons cette retranscription authentique. Et c’est pourquoi nous avons décidé de la publier in extenso.

L’une des preuves solides et convaincantes de l’authenticité de cette conversation est l’adresse IP avec laquelle notre source nous l’a fait parvenir. Comme cette source réclame l’anonymat – et on peut le comprendre ! -, nous respectons sa demande et ne divulguerons pas son nom. Mais sachez que nous le connaissons. Car l’adresse IP trace l’envoi et est comme une signature. Sauf à imaginer – ce qui est toujours possible – qu’un autre ait utilisé l’ordinateur de notre source pour lui porter tort. Sur ce point précis, le doute subsiste. Mais si c’est bien le propriétaire de l’ordinateur utilisé qui a envoyé le courriel qui nous a été adressé, alors cela témoigne de quelques frictions au plus haut niveau des « institutions européennes » pour reprendre la formule chère à Alexis Tsipras, alors que l’Europe est sur le point de vivre des évènements historiques… Jugez par vous-même. Au milieu d’une joute verbale parfois feutrée, parfois plus vive, toujours faite d’insolence et de provocations, souvent mâtinée d’un esprit libertin, on perçoit – si ce qui est dit est vrai bien sûr – que des évènements de portée historique sont  déjà en cours et que l’Histoire va encore s’accélérer dans les prochains jours.

*   *   *

Jean-Claude Juncker : Si Tsipras réussit son coup, on est morts !

Christine Lagarde : Tu crois que j’ai une chance d’éviter la taule ?

Mario Draghi : Oui, si tu es gentille avec eux…

Christine Lagarde : Oh, tu me prends pour qui ? Tu crois que je passe sous la table aussi facilement ?

Jean-Claude Juncker : Allez, Christine, ce n’est pas à nous que tu vas la faire, celle-là ! Nous savons bien que tu as déjà offert quelques gourmandises à Nicolas Sarkozy…

Christine Lagarde : Oui, mais c‘était pour prendre la tête du FMI et pouvoir ensuite avancer nos pions. Vous savez bien que DSK était un sale gauchiste pervers et sexomanique dont il fallait se libérer…

Jean-Claude Juncker : Si l’on pouvait revenir au sujet du moment… Donc, vous avez quelle idée pour qu’on se sorte de ce merdier dans lequel Tsipras vient de nous mettre ?

Silence…

Jean-Claude Juncker : Oh, oh ! Vous m’avez entendu ? J’ai parlé là ! Y’a quelqu’un dans l’avion ?

Mario Draghi : Mais mon pauvre Jean-Claude, tu ne te rends pas compte que cette fois, tout fout le camp ? Tu ne vois donc pas que notre règne touche à sa fin ? Tu n’as pas compris que tout le monde va s’apercevoir très vite que nous ne pilotons pas l’avion, que ce n’est pas nous qui décidons. Nous ne sommes que des exécutants. Et comme dans la mafia ceux qui échouent finissent mal, notre sort à nous est désormais scellé. Chacun va toucher du doigt que nous ne sommes que des tigres de papier. Si nous avons pu en imposer depuis quelques années aux chefs d’État et de gouvernement ainsi qu’aux ministres des pays membres de notre Union, notamment des PIGS du Club Méd’, ce n’est que parce que nous avons eu à affronter des lâches, des traîtres à leur peuple et des amis dévoués aux nôtres… Mais maintenant que nous avons un ennemi en fonction, cela va se voir que nous ne sommes que des pantins. Donc, je repose la question : que faire maintenant ? Vous avez une idée ? C’est le moment car notre maison €uropéenne brûle !

Christine Lagarde : Vous voulez que je change d’attitude avec Alexis ?

Mario Draghi : Que veux-tu dire Christine ?

Jean-Claude Juncker : Qu’elle veut se mettre au grec… Non, en fait qu’elle va se faire le Grec. Ou plutôt qu’elle va s’envoyer le Grec…

Christine Lagarde : Et alors, t’es jaloux ? Tu as toujours refusé que je te le fasse… Alors pourquoi tu la ramènes ? Il faut qu’on amène Alexis à revenir dans notre camp. Parce que je te signale que si on organise un nouveau putsch en Grèce, ça va se voir cette fois ! Et au cas où tu l’aurais oublié, je te rappelle, en passant, que maintenant Alexis et Vladimir sont des potes. Si on s’attaque à Alexis, on s’attaque à Vladimir. Tu te sens les épaules assez larges pour cela ? Pas moi !

Et puis, j’ai toujours détesté la vodka et le froid sibérien tandis que l’ouzo, le raki, le retsina, les olives, les maisons blanchies à la chaux et aux volets bleus des îles grecques, la grande Bleue partout, tout cela me fait rêver depuis que j’étais une jeune fille innocente. Et il se trouve que c’est un Grec qui m’a déniaisée et j’en garde un souvenir gourmand, surtout après tous les nuls et les beaufs que je me suis envoyés depuis. Tu sais, les golden boys qui pullulent au FMI, ils se la jouent tous comme Beckam ou George Clooney mais ce sont de vrais lapins… Aussi inaptes à l’amour qu’ils sont inaptes à comprendre autre chose que des chiffres… Ils montent en tension aussi vite que leurs actions grimpent en bourse les jours de spéculation maximale, mais ils retombent aussi vite également, comme lors d’un krach ! Et chaque fois je suis restée sur ma faim. À quoi bon avoir un dieu grec sur soi si on l’a déjà perdu après trois minutes… Vu ce que je subis depuis des mois, j’ai besoin de me détendre et Alexis, c’est quand même autre chose que le nabot français que j’ai dû m’avaler pour être là où je suis… Oui, désolé pour le jeu de mots un peu vulgaire mais c’est passé tellement mal que je n’ai pas envie de jouer à la prude que je ne suis pas ! Je peux être une bourgeoise, je ne suis pas pour autant une coincée du bas-ventre…

Mario Draghi : Mais putain, vous m’entendez ou pas tous les deux ? Christine, je n’en ai rien à cirer de tes histoires de fesses ; on n’est pas dans un salon libertin ici. On n’est pas là pour causer de nos conquêtes sexuelles ou de je ne sais quelle nuit d’amour succédant à des agapes orgiaques… Et toi, Jean-Claude, tu crois qu’ils te réservent un sort heureux si tu tombes dans leurs mains ? Tu crois que l’on viendra nous sauver ? Tu penses sérieusement que nos amis américains viendront nous exfiltrer ? Tu ne connais donc rien à l’histoire… Qu’est-ce qu’on fout maintenant pour sauver notre cul ?

Jean-Claude Juncker : Ecoute Mario, n’ai-je pas bien mérité leur reconnaissance avec la sortie que j’ai faite sur la démocratie qui ne peut jouer contre les traités européens ? Ne me suis-je pas engagé totalement envers leur cause quand j’ai dirigé le Luxembourg et permis à leurs milliards de rester bien à l’abri et hors de tout contrôle des peuples ? Je suis un de leurs plus fidèles et plus dévoués serviteurs. Et plus que cela, je ne suis pas un simple caniche, j’ai bossé dur et j’ai réussi à remporter la plupart des batailles que j’ai menées pour eux. Les missions qu’ils m’ont confiées, je les ai menées à bien, presque toutes. Je n’ai pas à rougir et je suis convaincu qu’ils me sauveront, moi…

Mario Draghi : Parce que nous, on était des plantes vertes décoratives à ton avis ? Qui a permis de saigner la Grèce depuis des années ? Qui a le plus violé la souveraineté populaire en Grèce, en Espagne, en Italie, au Portugal, à Chypre, en France… ? Qui a le plus agi dans l’ombre pour désamorcer les révoltes populaires ? Qui a tenu d’une main de fer les noyaux des quelques banquiers centraux qui avaient des velléités de faire sécession ? Désolé, Monsieur le Président du paradis fiscal luxembourgeois mais moi non plus je n’ai pas démérité… Et je mérite autant que toi la considération de nos maîtres. Sauf que je suis peut-être un peu plus lucide que toi sur leurs intentions à notre égard. Tu as déjà vu le film « La firme » ? Tu sais avec le beau gosse scientologue qui te fait tant rêver à de délicieuses nuits d’amour ? Non ? Tu devrais, crois-moi !

Christine Lagarde : Arrêtez les copains ! On ne va quand même s’engueuler entre nous ! Ce n’est vraiment pas le moment qu’on se foute sur la gueule ! Nous devons décider d’un plan de riposte. J’ai pris les devants pour une fois.

J’ai déjà parlé à Manuel Valls. Il me prête son Falcon. Demain, je file à Athènes et je vais faire vivre quelques jours de délice à notre jeune premier de Grèce… Je m’en vais te le déniaiser et en faire un capitaliste atlantiste comme on les aime… Je vous le promets. Et pendant que je lui ferai passer ces heures agréables, il vous revient à vous de préparer la suite. Pendant son absence, vous devez renverser le pouvoir en place. Méfiez-vous surtout de Zoé Constantopoulou qui est à la tête de la Vouli car c’est une Margaret Thatcher de gauche. Aussi déterminée que l’était notre chère Miss Maggie et aussi brute de décoffrage, sauf qu’avec elle, c’est nous qui sommes les cibles !

Mario Draghi : Ok. Tu veux bien t’occuper du jeune kouros grec. Mais es-tu certaine de tes charmes ? Crois-tu vraiment qu’il risque de se laisser corrompre ? Tu as vu son épouse ? Je ne veux pas te blesser mais je doute qu’il soit prêt à se laisser griser. Tu en imposes habillée et perlée mais une fois dévêtue…

Christine Lagarde : C‘est parce que tu ne connais rien aux femmes Mario !

Mario Draghi : Oui, ça doit être ça ! Sophia Loren, Ornella Muti, Claudia Cardinale, Caterina Murino, Stefania Sandrelli , Isabella Rossellini, Monica Bellucci, Gina Lollobrigida, ne doivent pas incarner la féminité telle que tu t’en fais l’idée sans doute…

Christine Lagarde : Parce que tu les as toutes connues de près ?

Mario Draghi : Quand on le C.V. qui est le mien, on réussit toujours à séduire. Et puis, j’ai quand même plus d’atouts que le nabot auquel tu as goûté, ou que l’ectoplasme actuel de l’Élysée qui a fait passer sous la table la belle Julie Gayet après quelques autres …

Jean-Claude Juncker : Bon, Mario, je croyais que tu te foutais des histoires de fesses de Christine !

Mario Draghi : Quand on me cherche on me trouve mais oui, je confirme que je m’en bas les ouïes. Donc, si elle réussit à lui faire boire le filtre magique et qu’Alexis Tsipras lui tombe dans les bras, pendant ces quelques heures où il sera, de fait, en situation d’empêchement de gouverner, nous devons en profiter pour reprendre le contrôle de la Grèce, et nous méfier en effet de la madone de la Vouli. Ok, on connaît l’objectif. La question, c’est comment fait-on ?

Jean-Claude Juncker : On rapatrie en Grèce quelques-unes de nos forces actuellement en Ukraine et en Syrie ?

Mario Draghi : Non, mais tu as fumé quoi, toi ? « Nos » forces ? Ce n’est pas nous qui les commandons. Tu as oublié le deal qu’on a passé avec Joe Biden ?

Jean-Claude Juncker : De quel deal causes-tu là ?

Mario Draghi : Tu t’es encore endormi pendant la réunion ce jour-là ?

Jean-Claude Juncker : Pfff ! Tu m’as plutôt mis sur la touche, oui. Ta réunion, tu as dû la faire sans moi…

Christine Lagarde : Moi, je m’en souviens très bien Jean-Claude. Tu n’es pas venu car tu nous as dit que tu refusais de parler à un autre qu’au Président des États-Unis. Tu disais que le Vice-Président Biden n’était qu’un pot de fleurs. Pour toi, seul Barack Obama était en situation de décider pour son pays. Ça te revient maintenant ?

Jean-Claude Juncker : Oui, c’est vrai. J’ai bien fait d’ailleurs. Biden est absent de la scène politique et stratégique mondiale. Par contre, Obama… (il est interrompu)

Mario Draghi : C’est bien ce que je pensais. T’es vraiment toujours aussi con ! Combien de fois devra-t-on te réexpliquer la chose ? Le Président des États-Unis n’est qu’un pantin qui s’agite pour la galerie, qui fait croire à tout le monde que c’est lui qui dirige, mais en réalité, il ne fait que signer les parapheurs et tout est rédigé par d’autres. Il n’a même pas le droit de déplacer un mot ou de rajouter une virgule. Par contre, le Vice-Président des États-Unis, lui, est aux commandes. Ça n’a pas toujours été vrai dans l’histoire américaine, je te le concède ; certains vice-présidents ont été de vrais pantins (sous Roosevelt par exemple). Mais au début des années 80, tout a changé. C’est bien George Bush père qui dirigeait le pays que le clown Ronald Reagan faisait semblant de commander. Bon il est vrai aussi que sous Clinton, puis quand Bush père fut président, on en revint à un rôle négligeable du Vice-Président qui avait pour seule mission de présider à certaines réceptions du samedi après-midi, là où les épouses des dirigeants économiques et politiques cuisinent des cookies… Très célèbres ces réceptions aux États-Unis… Sauf qu’avec Bush fils, le monde a changé. C’est bien le Vice-Président Cheney qui tenait le pays, avec tous ses amis. Et il en est de même depuis que Barack Obama occupe la Maison-Blanche. Ce n’est pas lui qui gouverne, c’est bien Joe Biden. C’est pratique car le Vice-Président, aux États-Unis n’ayant officiellement aucun pouvoir, n’est pas limité par les textes constitutionnels. Tout ce que le Vice-Président fait, le Président le valide, le signe et donc en endosse la responsabilité sans pouvoir jamais se défausser par la suite… Génial comme verrouillage ! Et très bon système de chantage sur le Président qui voudrait un jour mener une politique différente de celle pour  laquelle on l’a mis là où il est… Les amis de JFK le savent bien… De toute façon, il y a quelques actes constitutionnels secrets, validés par la Cour suprême qui s’est réunie à huit-clos après le 11 Septembre, qui autorisent à peu près tout ce que le Vice-Président juge utile de faire… C’est donc Joe Biden qui peut seul décider des missions de « nos » forces… Et c’est donc à lui seul qu’il faut adresser notre demande si l’on veut que nos « conseillers pour l’instauration d’un régime démocratique » quittent le terrain où ils agissent aujourd’hui pour venir restaurer la démocratie en Grèce. Et moi, en tant que N°1 de la B.C.E., j’ai une certaine capacité à le convaincre… Tu as pigé cette fois, camarade ?

Jean-Claude Juncker : D’accord ! Bon et sinon, je dois faire quoi moi, maintenant ?

Christine Lagarde : Faire comme d’habitude. Tu fais très bien ton job. Tu continues à agir comme si c’est toi qui présidait la Commission. Peu importe que de plus en plus d’Européens aient compris que ce n’est qu’une illusion. On n’a pas le temps d’inventer un nouveau scénario pour jouer une nouvelle pièce de théâtre. Nous devons agir en Grèce. L’Espagne est déjà perdue pour nous et le Portugal va suivre son voisin. Quant à la France, je ne sais pas si elle n’est pas en voie de faire sécession. Il faut agir sur la Grèce. C’est là que tout se joue. C’est là que nous pouvons encore empêcher l’irréparable de survenir : que le peuple grec saisisse qu’il n’a pas besoin de nous… Salvador Allende avait commencé comme Alexis Tsipras et nos amis américains ont réagi avec conviction pour empêcher que nous perdions le Chili. Sauf qu’on ne peut plus réitérer cette expérience. Il faut agir plus finement. Le Chili était seul. La Grèce a des alliés et la Russie ne nous laissera pas renverser Tsipras… C’est pour ça que la seule solution, c’est d’amener Tsipras à faire son chemin de Damas… au sens de l’expression biblique !

Jean-Claude Juncker : Mais on tourne en rond là ! Toi, tu as ta mission. On a entendu ton dévouement à la cause… Mais Mario et moi, on joue quel jeu dans la partie en cours ?

Mario Draghi : Je pense que je devrais couper immédiatement les liquidités à la Grèce, comme je l’ai fait à Chypre. Sauf que si je fais cela, dans les heures qui suivent, ce sera la révolution en Grèce et elle ne nous sera sans doute pas favorable. Donc il faut jouer plus fin comme le dit Christine. Et puis, il y a le problème russe. Sans le soutien de Poutine à Tsipras, on pourrait faire parler la force mais là, on ne peut que se faire défoncer si on tente le coup. Il faudrait donc retourner Vladimir. Si je m’engageais à lever toutes les sanctions économiques que nous avons décidées il y a quelques mois  ?

Christine Lagarde : Mario, là c’est toi qui fait ton Juncker… Tu sais très bien, mieux que personne même, à quel point la Russie se moque de ces sanctions qui n’affaiblissent que l’Europe… Et si tu les levais, c’est à nos amis américains que tu devrais l’expliquer, car eux seuls ont un intérêt à ces sanctions…

Mario Draghi : Oui, c’est pas faux ! Je vais trouver autre chose…

Christine Lagarde : Et si on laissait tout simplement nos amis insurgés jeter leurs sauvages à Athènes et faire sauter quelques lieux emblématiques ? En général, ça marche à tous les coups. On ne parle plus politique mais sécurité et répression… (elle est interrompue)

Mario Draghi : Oui, quand le gouvernement en place est des nôtres… Il ne t’aura pas échappé que ce n’est plus le cas à Athènes !

Jean-Claude Juncker : Oui, mais nous avons notre petit Samaras qui est prêt à reprendre la chancellerie. Et le président de la Banque de Grèce qui fait du bon boulot depuis quelques temps pour rassembler les partisans et les acteurs du changement que nous voulons… Il faut que nous les aidions tous les deux.

Mario Draghi : Samaras n’est pas intéressé par notre cause. Il s’en moque. Tout ce qu’il veut, c’est le pouvoir pour lui, pour sa famille, pour son clan. Il n’est pas fiable.

Christine Lagarde : Justement, c’est mieux d’avoir un type comme lui. On le manœuvre assez facilement puisqu’il est transparent. On le paye et il dit – ou il fait – ce que nous lui ordonnons. Il n’a même pas d’orgueil. Il accepte les ordres comme un vulgaire petit employé obéissant docilement à son supérieur hiérarchique. La seule chose qu’il respecte, c’est la valise de billets qu’il recevra à chaque fois qu’il aura servi nos intérêts. C’est un bon gars à mes yeux !

Mario Draghi : Non, je ne suis pas d’accord. Il nous faut un type fiable dans les circonstances présentes. Nous allons à la catastrophe si nous comptons sur un Samaras qui se donnera toujours au plus offrant. Il nous faut un homme de paille… mais qui soit constitué d’ébène ! Si on mettait DSK à la tête d’un nouveau gouvernement grec ? Lui, au moins, on le connaît bien ; lui on sait qu’il est un dévot du capitalisme ; lui au moins ne nous trahira pas.

Christine Lagarde : T’es dingue ? Il passera 95% de son temps à forniquer avec tout ce qui lui passera sous les yeux. Ce n’est pas lui qui pourra remettre la Grèce dans le droit chemin. Je verrais plutôt un Georges Soros. Il est Grec, il est banquier, il est un mentor du président Obama…

Jean-Claude Juncker : Oui, mais il ne m’aime pas… (il est interrompu)

Mario Draghi : Non, mais ça, excuse-moi de te le dire aussi abruptement Jean-Claude, on s’en tape ! Ce n’est pas toi qui compte, c’est la firme ! Si tu dois subir Soros, tu le subiras… Il est vrai que ce choix-là serait particulièrement ingénieux. Décidément, Christine, tu me surprendras toujours !

Christine Lagarde (lui faisant un clin d’œil mutin) : Tu vois qu’il me reste aussi d’autres talents que ceux que tu refuses obstinément de connaître toi aussi…

Mario Draghi : Écoute, ma belle Christine, je te fais une promesse. Si nous gagnons la bataille que nous engageons, je t’honorerai le soir même. Ça te va ?

Christine Lagarde : À condition que ce soit avant la cuite que tu prendras et pas après…

Mario Draghi : Marché conclu ! Mais il faut quand même que l’on réussisse et ce n’est pas gagné…

Jean-Claude Juncker : Bon, je ne voudrais pas venir perturber vos gouleyants projets d’ébats amoureux, chère marquise Lagarde de Merteuil et cher vicomte Draghi de Valmont, mais ne comptez pas sur moi pour être votre Danceny…

Christine Lagarde : Sois rassurée mon chou. Il ne m’est jamais venu pareille idée à l’esprit. Car Danceny avait réussi à séduire Merteuil, si tu vois ce que je veux dire… L’esprit de la marquise était enivré à l’idée de déniaiser ce jeune puceau et tout son corps était enfiévré devant la perspective de l’étreinte avec lui. Qu’il y a-t-il de commun entre leur histoire et la nôtre ? Tu as 40 ans de plus que lui, tu as perdu ta virginité il y a un demi-siècle et crois-moi, ni mon esprit ni mon corps ne sont fébriles en te voyant…

Jean-Claude Juncker (s’adressant à Mario Draghi) : Elle est encore plus garce que je ne le pensais…

Mario Draghi : Tu l’as bien cherché mon ami ! Allez, je propose une trêve. Enfin, nous sommes comme les trois mousquetaires et nous avions prêté le serment de nos illustres ancêtres : un pour tous et tous pour un ! Alors ne ruinons pas ce bel engagement. Restons soudés contre les populistes qui veulent nous retirer le pouvoir que nous avons depuis toujours pour la seule raison que nous sommes les seuls à en être dignes !

Jean-Claude Juncker : L’histoire des mousquetaires veut qu’il y en ait quatre. Qui est le 4ème ?

Christine Lagarde : L’histoire s’écrit en marchant mon chou… Il sera bientôt là, le 4ème… Je vous l’amène dans quelques jours. Je vais lui faire oublier sa Constance, là encore sans jeu de mots ! Et lui faire renier sa reine, le peuple grec qu’il dit vouloir défendre jusqu’à la mort. Je lui promets un avenir plus doux… L’histoire voulut que ce fut un Gascon intrépide, têtu et fine lame qui jouât le rôle du 4ème mousquetaire et qui devînt même le plus illustre des 4. Je vous avoue que je ne contemplerais pas avec déplaisir que l’histoire se rejouât… Mon Alexis est de la trempe du comte Charles de Batz de Montesquiou.

Jean-Claude Juncker : Ah, parce qu’il est déjà « ton » Alexis ? Avant même que tu aies réussi à le mettre dans ton lit ?

Christine Lagarde : Aujourd’hui, il est encore « mon » Alexis en effet mais la semaine prochaine, il sera celui de vous tous, vous verrez !

Jean-Claude Juncker : Moi, je pense que tes neurones approchent vraiment le seuil de la fusion. Tu devrais prendre garde…

Mario Draghi : On parle, on parle mais on n’a toujours pas décidé ce que nous devons faire Jean-Claude et moi !

Jean-Claude Juncker : J’ai une idée, qui, vois-tu cher Mario, m’a été inspirée aussi par l’histoire de France, puisque tu nous en as rappelé une page. On garde Alexis au frais, loin du monde, loin d’Athènes, loin du pouvoir, et on met à sa place un sosie. J’ai déniché un gars qui pourrait faire l’affaire.

Mario Draghi : C’est qui ton type ? Il est connu ?

Jean-Claude Juncker : Non mais, là, j’déconne Mario ! C’était pour détendre car l’ambiance entre nous était un peu électrique je trouve ! Tu ne crois quand même pas que j’ai un sosie du jeune Premier sous la main. Et si je l’avais, ça ne suffirait pas. Il ne suffit pas d’avoir les traits de son visage et d’être capable de reproduire sa voix. Il faut aussi qu’il puisse être reconnu par ses proches…

Mario Draghi : Ok, t’as raison, c’est le moment de faire des vannes ! Sinon, quelque chose d’utile à proposer ?

Jean-Claude Juncker : Pas plus que toi cher confrère !

Mario Draghi : Eh bien si, justement. J’ai une idée qui va vous scotcher. Accrochez-vous !

Jean-Claude Juncker et Christine Lagarde moqueurs : Vas-y maître, on t’écoute…

Mario Draghi : Voilà ! En fait, ce n’est pas tant une idée qu’une information que je vous donne… Je ne vous l’avais pas dit mais j’ai eu une visio-conférence tout à l’heure avec John O Brennan, le directeur de la C.I.A., le général Philip Breedlove, commandant suprême de l’OTAN, et quelques autres types qui dirigent des commandos divers. Quelque chose est en train d’être organisé. Quelque chose de gros, de très gros. Quelque chose qui sera de nature à faire revenir le tumultueux fleuve grec dans son lit et à donner encore un avenir à notre Europe, l’Europe capitaliste et atlantiste, seule viable pour nos maîtres. Ils ne m’en ont pas dit beaucoup plus. Et vous savez qu’il est inutile de les interroger. Ils souhaitaient juste savoir si nous étions prêts, nous-mêmes, à Bruxelles et à Francfort, pour gérer les lendemains. Ils voulaient la certitude de pouvoir se reposer sur nos amis, présents dans tous les pays d’Europe, et connaître le stade de leur préparation. Sont-ils prêts à prendre la relève des gouvernements en place qui ne réussiraient pas à tenir leurs populations ? m’ont-ils demandé. Je leur ai répondu que oui, que nous y avons ardemment travaillé depuis des mois, et que nous sommes prêts pour le grand saut. Nous n’attendons que leur signal. Lorsque sera diffusé par les medias le message suivant « Nous avons commencé à gravir le Mont Olympe », sachez que les opérations auront commencé sur le terrain à Athènes et dans les grandes villes de la Grèce. Pour notre part, nous devrons attendre un autre message avant de passer à l’action dans les autres pays. Ce second message est celui-ci : « La Pythie de Delphes a parlé. Faisons s’accomplir son oracle ».

Jean-Claude Juncker : En clair, c’est la guerre en Europe que tu nous annonces ?

Christine Lagarde : Mais aurais-je le temps de passer quelques nuits d’amour avec mon Apollon ou est-ce pour demain ?

Mario Draghi : A priori, le feu d’artifice ne sera pas tiré avant quelques jours. Tu as donc tout le temps de t’enivrer avec ton Ulysse. D’ailleurs ils ont parlé de toi et ont dit que rien ne serait fait avant que la dinde ne fasse entendre son dernier chant… J’ai demandé de quel volatile de notre basse-cour ils parlaient et je fus peiné d’entendre alors ton nom…

Christine Lagarde : Oui, oui, chante beau merle !

Mario Draghi : Je ne suis pour rien dans ce qualificatif, tu sais. Je compatis à ta peine de te faire ainsi malmener, ma chère Christine. Mais je sais que tu es assez forte pour ne pas être touchée par leurs mots qu’ils voulaient blessants.

Christine Lagarde : Tu sais Mario, ce ne sont que des nuls. Qu’ils chantent donc les petits coqs de Washington et leurs galonnés de l’OTAN ! Quand je leur amènerai la tête d’Alexis Tsipras sur un plateau, ils verront qu’ils se sont trompés à mon sujet. Je vais leur rafraichir la mémoire et leur rejouer Agrippine !

Mario Draghi : Elle a mal fini tu sais !

Christine Lagarde : Je ne l’ignore pas mais je n’ai pas l’intention de rejouer chaque épisode de sa vie. Je vais adapter le remake à ma façon… Ce sera plutôt une fin à la manière de Cléopâtre s’en allant rejoindre son Antoine, qu’elle aura préalablement fait passer au 8ème ciel, après l’avoir transporté au 7ème !

Jean-Claude Juncker : Donc tout est en place pour la nouvelle partie sur le point de commencer ? Je ne sers donc définitivement à rien moi, c’est ça ?

Christine Lagarde : C’est ça ! Mais tu le savais déjà ! De peur que tu l’oublies, on te le répète tous les jours…

Mario Draghi : Non, Jean-Claude, non Christine, on ne peut pas dire ça, ce n’est pas exact. Toi aussi, Jean-Claude, tu as un rôle dans la partie qui s’annonce. Ce n’est pas un rôle de figurant. C’est un premier rôle car il faut un immense talent pour donner le sentiment à tous de sa propre médiocrité sans qu’elle existe vraiment. Tu es comme un gardien qui, par sa sérénité, et la reproduction fidèle de ses habitudes quotidiennes, permet qu’aucun soupçon ne s’éveille sur une action prochaine de notre part. Ta mission – que, contrairement à la série télévisée, tu n’as pas la possibilité de refuser – est de faire comme avant, sans rien changer à ton discours, ni à tes actes. C’est comme ça que tu permettras que personne ne se doute de quoi que ce soit… C’est un rôle de composition et toi seul peut le jouer.

Jean-Claude Juncker : Et toi, tu joues quel rôle dans le scénario que Washington a écrit ?

Mario Draghi : Tu connais le film Les tontons flingueurs ?

Jean-Claude Juncker : Bien sûr !

Mario Draghi : Bon, ben disons que je suis « Monsieur Fernand ».

Jean-Claude Juncker : Et qui jouera Raoul Volfoni ?

Mario Draghi : Tu veux vraiment que je te le dise ?

Jean-Claude Juncker : Du moment que tu ne me donnes pas de bourre-pif… Je te rappelle au passage que, aussi corniaud que je puisse te paraître, je ne suis pas l’idiot que tu crois. Moi aussi les dingues, j’les soigne. Moi aussi je suis capable de leur faire une ordonnance, et une sévère. Moi aussi je peux les éparpiller aux quat’coins d’Bruxelles, par petits bouts, façon puzzle ; parce que moi aussi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite, j’disperse et j’ventile… Tu vois, je connais mes classiques !

Christine Lagarde : Alors tu sais aussi qu’il ne suffit pas de jouer les gros bras pour en imposer… Alors, tu sais aussi que « le terminus des prétentieux » pourrait bien t’accueillir les bras ouverts. Ta place y est déjà réservée d’ailleurs. Tu as de la chance car le séjour y sera plus doux qu’à la « maison mère »… Et oui, moi aussi, je connais mes classiques. Je n’ai pas appris que la finance à l’ENA.

Mario Draghi : Bon, je crois que nous nous sommes tout dit ?

Christine Lagarde : Pour ce soir. Mais on reste en contact et on se fait une bouffe bientôt, d’accord ?

Jean-Claude Juncker : Mais je croyais que tu devais faire comme Cléopâtre ?

Christine Lagarde : J’aviserai en fonction de l’évolution de la situation…

Jean-Claude Juncker : Alors, si on se donnait rendez-vous dans dix jours ?

Mario Draghi : Méfie-toi ! Patrick Bruel a des droits sur le titre de sa chanson d’ado attardé…

Jean-Claude Juncker : Je sais, mais je les lui ai achetés. Il avait besoin de liquidités depuis qu’il s’est fait soutirer, lors de sa dernière partie de poker, qu’il a encore perdue, les derniers dollars qu’il possédait… Tu veux que je les dépose dans tes coffres ?

Mario Draghi : Heu, comment te dire, Jean-Claude ? OXI ! Je crois qu’on va beaucoup l’entendre, ce mot, dans les prochains jours !

Christine Lagarde : Bon, allez, ciao la compagnie. Je file. Faut que je m’apprête moi, pour rendre irrépressible le désir de mon spartiate préféré… Et il y a du boulot. Je vais être en travaux pendant quelques heures. J’vous raconterai… Ou pas !

Jean-Claude Juncker : Ok, moi je vais à ma conf’ de presse habituelle du matin.

Mario Draghi : Ok, salut à vous les guerriers du capitalisme. Moi, je supervise depuis ma salle de contrôle à la B.C.E. Ces cons-là, ils croient tous que la B.C.E. est une banque… Ils ignorent tous que ce sigle cache en fait une tout autre signification : Bureau de Contrôle des Européens ! Je me marre !

Ci-dessous : de haut en bas : Mario Draghi (Président de la B.C.E.), Christine Lagarde (Directrice du F.M.I.), Jean-Claude Juncker (Président de la Commission européenne)

Mario Draghi

Christine Lagarde

Juncker halluciné